DERNIERE CHANSON DU COBZAR
Le printemps est mon frère et chaque fois qu'il revient
Il dit : N'es-tu pas vieux encore?
Et je suis toujours jeune ainsi que le printemps.
Je n'ai pas besoin d'un cheval Pour parcourir toute la terre.
Et j'ai tout vu, les villages et les plaines, Et les cœurs des hommes et leurs désirs, Sans qu'ils me les aient montrés.
292 Chansons du Cobzar
Je n'ai pas besoin d'être un nuage
Pour courir dans tout le ciel bleu, Et je connais le ciel comme s'il était ma demeure, Et je dis aux passants : Ma demeure est là-bas. La jeune fille a voulu me donner son cœur. Et je lui ai dit : Garde-le pour un autre. J'ai passé dans la forêt et la forêt ma dit :
De qui tiens-tu tes chansons?
Et je lui ai dit : De chacune de tes feuilles. Le tombeau du cobzar aura des fleurs toutes rouges,
Que le soleil aimera regarder.
Et le soleil voudra descendre dans la tombe,
Pour y voir dormir le cobzar ; Mais le cobzar sera là avec toutes ses chansons,
Et ne se sentira pas solitaire.
Et la terre le remerciera d'avoir chanté sa beauté,
Et ses printemps et ses hivers,
Et ses douleurs et ses espérances ;
Et le cobzar sera joyeux et s'éveillera Quand les vivants chanteront ses chansons. Et qu'on endormira les petits enfants dans leurs langes, Avec les récits du cobzar.
Et en s'éveillant il dira : Où est ma cobzâ? Où est mon manteau qui couvrait mon cœur? Où est mon cœur qui avait des chansons?
Chansons du Cobzar 293
Puis quand il se souviendra qu'il est mort, Le cobzar sourira au souvenir de toutes ces choses, Et s'endormira en souriant avec leur souvenir. Et chacune de ces chansons deviendra une fleur pleine
de rosée, Et les hommes la boiront pour se rafraîchir. Et sa tombe sera si verte que les hommes s'y assiéront Lorsqu'ils seront las.
Et tous croiront qu'il a été leur frère, Et la terre dira : C'était mon enfant. Le soleil aimera la tombe du cobzar.
Le printemps est mon frère et chaque fois qu'il revient. Il dit : N'est-tu pas vieux encore ?
Et je suis toujours jeune ainsi que le printemps.