Le Rhin. 3
On peut passer à SaintGoar une semaine fort bien employée. Il faut avoir soin de prendre des croisées sur le Rhin dans le très corofortable gasthaus zur Lilie. Là on est entre le Ghal et la Souris. A sa gauche on a la Souris à demi voilée au fond de Thorizon par les brumes du Rbin ; à sa droite et devant soi , le Chat 9 robuste donjon enveloppé de tourelles, lequel, au haut de sa colline, occupe le sommet d'un triangle dont le pittoresque
village de Âiinl-Goarshausen (|ui en fait la base ^ bord du Rhin marque les deux angles avec ses deux vieilles lours, Tune carrée, Taulre ronde. — Les deux châteaux cnneniis se guettent et semblent se jeter des coupsd'œil foudroyants à travers le paysage ; car, lorsqu'un donjon est en ruine , sa fenêtre défoncée regarde encore , mais avec ce regard hideux d'un œil crevé.
En face, sur la rive droite, et comme prêt à mettre le holà entre les deux adversaires , veille le spectre colossal du château -palais des landgraves de Hesse, le llbeinfels.
A Saînt-Goar le Rhin n'est plus un fleuve; c'est un lac; un vrai lac du Jura ferme de toutes parts, avec son -encaissement sombre, son miroitement profond et ses bruits immenses.
Si l'on reste chez soi , on â toute la journée le spectacle du Rhin , les radeaux , les longs bateaux à voiles , les petites barques-
flèches et les huit ou dix omnibus à vapeur qui vont et viennent, montent et descendent, cl passent à chaque instant avec le clapotement d*un gros chien qui nage, fumants et pavoises. Au loin , sur la rive opposée, sous de beaux noyers qui ombragent une pelouse, on voit manœuvrer les soldats de M. de Nassau en veste verte et en pantalon blanc, et l'on entend le tambour tapageur d'un petit duc souverain. Tout près, sous sa croisée, on regarde passer les femmes de Saint-Goar avec le«r bonnet bleu ciel pareil à une tiare qui aurait été modifiée par un coup de poing , et l'on entend rire et jaser un tas de petits enfanls qui viennent jouer avec le Rhin. Pourquoi pas? Ceux de Tréport cl d'Étretai jouent bien avec l'océan. Au reste, les enfants du Rhin sont charmants. Aucun d'eux n'a cette mine rogue et sévère des marmots anglais , par exemple. Les marmots allemands ont l'air indulgent comme de vieux curés.
Si Toi»" sort, on peut passer le Rhin pour six sous, prix d'un omnibus parisien, et l'on
monte au Chat. C'est dans ce manoir des barons de Katzenellenbogen que s'est accomplie en 1471 la lugubre aventure du chapelain Jean de Barnich. Aujourd'hui dieKalz est une belle ruine dont l'usufruit est loué parle duc de Nassau à un major prussien quatre ou cinq florins par an. Trois ou quatre visiteurs paient la rente. J'ai feuilleté le livre où s'inscrivent les étrangers; et sur trente pages, — un an environ, — je n'ai pas vu un seul nom français. Force noms allemands, quelques noms anglais , deux ou trois noms ilalieni , voilà tout le registre. Du reste, l'intérieur du Chat est complètement démantelé. La salle basse de la tour, où le chapelain prépara le poison pour la comtesse , sert aujourd'hui de cellier. Quelques vignes maigres se tortillent autour de leurs échalas sur l'emplacement môme où était la salle des por^ traits. Dans un petit cabinet, le seul qui ait porte etienètre, on a cloué au m^f une gravure qui représente Bôhdan Chmielnicki et au bas de laquelle on lit : Belli seriSUis aulor (sic) rebeUiumque Cosacconim et plebis
SAIMT-GOAR. 7
Vkraynen. Lo formidable chef zaporavien, affublé d*un costume qui tient lo milieu entre le moscovite et le turc , semble regarder de travers, par la faute du graveur peut-être, deux ou trois portraits de princes actuelle* ment régnants rangés autour de lui.
Du haut du Chat Tœil plonge sur le fa« meux gouffre du Rhin appelé la Bank. Entre la Bank et la tour carrée de Saint-Goarshauseu il n'y a qu'un passage étroit. D'un côté lo gouffre, de l'autre l'écneil. On trouve tout sur le Rhin, même Charybde et Scylla. Pour franchir ce détroit très redouté , les radeaux s'attachent au côté gauche par une assez longue corde un tronc d'arbre appelé le chien (hund), et, au moment où ils passent entre la Bank et la tour, ils jettent le tronc d'arbre à la Bank. La Bank saisit le tronc d'arbre avec rago et l'attire à elle. De celte façon elle maintient le radeau à distance de la tour. Quand le danger est passé, on coupe la corde, et le gouffre mange le chien. C'est le gftteau de ce Cerbère.
Lorsqu'on est sur la plale-forme du Chat, on demande à son cicérone : Où est donc la Bank? Il vous montre à vos pieds un petit pli ^lans le Rhin, Ce pli, c'est le goulFre.
Il ne faut pas juger des gouffres sur Tap* parence.
Un peu plus loin que la Bank , dans un tournant des plus sauvages, s'enfonce et se précipite à pic dans le Rhin, avec ses mille assises do granit qui lui donnent Taspect d'un escalier écroule, le fabuleux rocher de Lurley. Il y a là un écho célèbre qui répèle, dit-on, sept fois tout ce qu'on lui dit ou tout ce qu'on lui chante.
Si je ne craignais pas d'avoir l'air d'un homme qui cherche à nuire à la réputation des échos, j'avouerais que pour moi Técho n'a jamais été au delà de cinq répétitions. Il est probable que Toréade de Lurley , jadis courtisée par tant de princes et de comtes mythologiques, commence à s'enrouer et à s'en*
nuyer. Celle pauvre nymphe n'a plus aujourd'hui qu'un seul adorateur, lequel s'est creusé vis-à-vis d'elle, sur l'autre bord du Rhin, deux petites chambres dans les rochers et passe sa journée à lui jouer du cor de chasse et à lui tirer des coups de fusil. Cet homme qui fait travailler l'écho et qui en vit, est un vieux et brave hussard français.
Du reste, pour un promeneur qui ne s'y attend pas, l'eiïet de l'écho du Lurley est extraordinaire. Un batelet qui traverse le Rhin à cet endroit-là avec ses deux petits avirons y fait un bruit formidable. En fermant les yeux, on croirait entendre passer une galère de Malle avec ses cinquante grosses rames remuées chacune par quatre forçats enchaînés.
En descendant du Chat , avant de quitter Sainl-Goarshausen , il faut aller voir, dans une vieille rue parallèle au Rhin , une charmante maison de la renaissance allemande, fort dédaignée de ses habitants, bien x^ntendu. Puis on tourne à droite, on passe un
pont de torrent , et Ton s'enfonce , au bruit des moulins à eau, dans la c Vallée^Suisse, » superbe ravin presque alpestre formé par la haute colline de Pctersberg et par Tune des arrière-croupes du Lurley.
C'est une délicieuse promenade que la Vallée-Suisse. On va, on vient, on visilo les villages d'en haut, on plonge dans d'étroites gorges tellement sombres et désertes que j'ai vu dans l'une d'elles la terre fraîchement remuée et le gazon bouleversé par la hure d'un sanglier. Ou bien on suit le bas de la ravine, entre des rochers qui ressemblent à des murs cyclopéens, sous les saules et les aulnes. Là, seul, englouti profondément dans un abtme de feuilles et de fleurs , on peut errer et rôver toute la journée et écouler, comme un ami admis en tiers dans le tète-à-tôte, la causerie mystérieuse du torrent et du sentier. Puis, si l'on se rapproche des routes à ornières , des fermes et des moulins, tout ce qu'oa rencontre semble arrangé et groupé d'avance pour meubler le coin d'un paysagcdu Poussin.
SAINT'GOAR. li
C'est un berger demi-nu seul avec son troupeau dans un champ de couleur fauve et soufflant des mélodies bizarres dans une es* pèce de lituus antique. C'est un chariot tratnô par des bœufs, comme f en voyais dans les vignettes du Virgile-Hcrhan que j'expliquais dans mon enfance. Entre le joug et le front des bœufs il y a un petit coussinet de cuir brodé de fleurs rouges et d'arabesques écla« tantes. Ce sont des jeunes filles qui passent pieds-nus, coiflces comme des statues du basempire. J'en ai vu une qui élait charmante. Elle élait assise près d'un four à sécher les fruits qui fumait doucement; elle levait vers le ciel ses grands yeux bleus et tristes , découpés comme deux amandes sur son visage bruni par le soleil ; son cou était chargé de verroleries et de colliers arlistemenl disposés pour cacher un goitre naissant. Avec cette diffori:iité mêlée à celte beauté, on eût dit une idole de l'Inde accroupie près de son autel.
Tout à coup on traverse une prairie , les
i2 LETTRE DIX-SEPTIÈME.
lèvres du ravîn s' écartent , et Ton voit surgir brusquement au sommet d'une colline boisée une admirable ruine. Ce schloss, c'est le Reichenberg. C'est là que vivait, pendant les guerres du droit manuel du moyen-âge, un des plus redoutables entre ces chevaliersbandits qui se surnommaient eux - mômes fléaux dapays (landschaden). La ville voisine avait beau se lamenter, l'empereur avait beau citer le brigand blasonnc à la diète de l'empire, l'homme de fer s'enfermait dans sa maison de granit, continuait hardiment son orgie de toute-puissance et de rapine, et vivait, excommunié par l'Église, condamné par la diète, traqué par l'empereur, jusqu'à ce que sa barbe blanche lui descendit sur le ventre. Je suis entré dans le Reichenberg. Il n'y a plus rien dans celle caverne de voleurs homérique que des scabieuses sauvages, l'ombre déchirée des fenêtres errant sur les décombres , deux ou trois vaches qui paissent Therbe des ruines, un reste d'armoiries mutilées par le marteau au-dessus de la grande porle , et ça et là , sous les pieds
du voyageur, des pierres écartées par le passage des reptiles.
J'ai aussi visité, derrière la colline du Reichenberg, quelques masures, aujourd'hui à peine visibles, d'un village disparu qui s'appelait le village des barbiers. Voici ce que c^était que le village des barbiers :
Le diable, qui en voulait à Frédéric-Barberousse à cause de ses nombreuses croisades , eut un jour l'idée de lui couper la barbe. C'était là une vraie niche magistrale, fort convenable de diable à empereur. 11 arrangea donc, avec une Dalila locale , je ne sais quelle trahison invraisemblable au moyen de laquelle l'empereur Barberousse, passant à Bacharach , devait ôtre endormi, puis rasé par un des nombreux barbiers de la ville. Or, Barberousse, n'étant encore que duc de Souabe, avait obligé , du temps de ses amours avec la belle Gela, une vieille fée de la Wisper qui résolut de contrecarrer le diable. La petite fée, grosse comme une sauterelle , alla trouver
un géant très bête de ses amis, et le pria de lui prêter son sac. Le géant y consentit et s'offrit même gracieusement à accompagner la fée, ce qu'elle accepta. La petite fée se grandit probablement un peu, puis alla à Bacharach dans la nuit même qui devait précéder le passage de Barberousse , prit un à un tous les barbiers de la ville pendant qu'ils dormaient profondément et les mit dans le sac du géant. Après quoi, elle dit au géant de charger ce sac sur ses épaules et de l'emporter bien loin, n'importe où. Le géant , qui, à cause de la nuit et de sa bêtise, n'avait rien vu de ce qu'avait fait la vieille, lui obéit et s'en alla à grandes enjambées par le pays endormi avec le sac sur son dos. Cependant les barbiers de Bacharach, cognés pêle-mêle les uns contre les autres, commencèrent à se réveiller et à grouiller dans le sac. Le géant de s'effrayer et de doubler le pas. Gomme il passait pardessus le Reichenberg et qu'il levait un peu la jambe à cause de la grande tour , un des barbiers, qui avait son rasoir dans sa poche, l'en tira et fit au sac un large trou par lequel
SAINT-GOAR. i6
lou8 les barbiers tombèrent, uo peu gâtés et meurtris , dans les broussailles en poussant d'effroyables cris. Le géant crut avoir sur son dos un nid de diables , et se sauva à toutes jambes. Le lendemain , quand l'empereur passa à Bacharacb, il n'y arait plus un barbier dans le pays; et, comme Belzébuth y arrivait de son côté, un corbeau railleur perché sur la porte de la ville dit au sire diable : Mon ami , tu as au milieu du visage une chose très-grosse que tu ne pourrais voir dans la jneilleure glace , c'est-à-dire un pied de nez. — Depuis celte époque il n'y a plus de barbiers à Bacharach. Le fait certain, c'est qu'aujourd'hui môme il est impossible d'y trouver un frater tenant boutique. Quant aux barbiers escamotés par la fée, ils s'établirent à l'endroit môme où ils étaient tombés, et y bâtirent un village qu'on nomma le village des barbiers. C'est ainsi que l'empereur Frédéric T', dit Barberousse , conserva sa barbo et son surnom.
Outre la Souris et le Chat, le Lurley, la
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Vallce*uissc cl le Rcichenberg, il y a encore près de Saint-Goar le Rheinfels, dont je vous ai dit un mot tout à Theure.
Toute une montagne évidée à Tintéricur avec des crêtes de ruines sur sa tôte; deux ou trois étages d'appartements et de corridors souterrains qui paraissent avoir été creusés par des taupes colossales; d'immenses décombres ; des salies démesurées dont Togive a cinquante pieds d'ouverture ; sept cachots avec leurs oublieltes pleines d'une eau croupie qui résonne, plate cl morle, au choc d'une pierre; le bruit des moulins à eau dans la petite vallée derrière le château , et , par les crevasses de la façade, le Rhin avec quelque bateau à vapeur qui , vu de cette hauteur, semble un gros poisson vert aux yeux jaunes cheminant à (leur d'eau et dressé à porter sur son dos des hommes et des voilures; un palais féodal des landgraves de Hesse changé en énorme masure; des em* brasures de canons et de catapultes qui ressemblent à ces loges de bêtes fauves des vieux
SAINT-eOAR. il
cirques romains, où Tlierbc pousse; par endroits, à demi engagée dans Tanlique mur éventré, une vis de Sainl-Giiles ruinée et comblée dont Thélice fruste a Fair d'un monstrueux coquillage antédiluvien ; les ardoises et les basaltes non taillées qui donnent aux archivoltes des profils de scies et de mâchoires ouvertes ; de grosses douves ventrues tombées tout d'une pièce ou, pour mieux dire, couchées sur le flanc comme si elles étaient fatiguées de se tenir debout; voilà le Rheinfels. On voit cela pour deux sous.
Il semble que la terre ait tremblé sous cette ruine. Ce n'est pas un tremblement de terre, c'est Napoléon qui y a passé. En 1807 l'empereur a fait sauler le Rheinfels.
Chose étrange! tout a croulé, excepté les quatre murs de la chapelle. On ne traverse pas sans une certaine émotion mélancolique ce lieu de paix préservé seul au milieu de cette effrayante citadelle bouleversée. Dans les embrasures des fenêtres on lit ces graves in- T. II. a
18 LETTRE D1X*8EPT1ÈME.
scriplions , deux par chaque fenôtre : — Sanctus Franciscus de Paula vixil 1500. Sanctus Francisais viûcit 1526- — Sanclus Dominicus vixiL . . (effacé). Sanctus AWertus vixit 1292. — Sanclus Norberlus, 1150. Sanclus Bernardus, 1139.— 5andM5 Bruno, 1115. Sanclus Benedictusy 1140. — 11 y a encore un nom eflEacé, puis, après avoir, ainsi remonté les siècles chrétiens d*auréoIe en auréole, on arrive à ces trois lignes majestueuses : — Sanclus Basilius magnas^ episc. Cœsareœ Cappado^y magisler monachorum orientalium^ vixit anno 372. — A côté de Basile -le -Grand, sous la porte môme de la chapelle , sont inscrits ces deux noms : Sanctus Antonius magnus. Scmc-* lus Paulus eremita. — Voilà tout ce que la bombe et la mine ont respecté.
Ce château formidable, qui s'est écroulé sousNapoléon, avait tremblédevant Louis XIV. L'ancienne Gazette de France, qui s'imprimait au bureau de l'Adresse, dans les entresols du Louvre, annonce, à la date du 23 janvier 1693, que « le landgrave de Hesse^lassel prend pos-
SAiEIT-OOAR« 19
» session de la ville de Soinl-Goar et du Rbein- » fels à lui cèdes par le landgrave Frédéric do > Hesse, résolu d'aller finir ses jourça Colo- » gne, » Dans son numéro suivant, à la dal4 du 5 février, elle fait savoir que « ofnq oenU
• paysans travaillent avec les soldats aux foriit
• (ications du {Iheinfels. » Quinse jour^iapi'ôi^f elle proclame que < le comte de Tiiing^n fgit » tendre des chaînes et construire dps retlQu)^ » sur le Bhin. » Pourquoi ce landgrave qyj s'enfuit? Pourquoi .ees cinq cents |>Qygan9 qui travaillent môlétaiix soldats? Pourquoi oe$ redoutes et ces.i^ainea tendues en liftte sur 1q Rhin ? C'est qi]|^Logi&*le-Graod a froQoé lesaurcil. La gueM d'Allemagne va recommencoft
Aujourd*hiii le Rheinfbls» à U port6 du? quel est encore incrustée dans le mur la bourt ronne ducale des landgraves, sculptée en grès rouge , est la dépendance d'une métairie* Quelques plants de vigne y végètont et deuk ou trois chèvres y broutent. Le soir toute la ruine, découpée sur le ciel avec ses fenêtres à jour 9 est d'une masse magnifique.
20 LETTRK DIX-SEPTIÈME.
En rcmonlant le Rhin , h un mille de Sainl- Goar (le mille prussien, comme la légua espagnole, comme Theure de marche turque, vaut deux lieues de France), on aperçoit tout à coup, à récarlement de deux montagnes, une belle ville féodale répandue à mi-côle jusqu'au bord du Rhin, avec d'anciennes rues comme nous n'en voyons à Paris que dans les décors de Topera, quatorze tours crénelées plus ou moins drapées de lierre, et deux grandes églises de la plus pure époque goUiique. C'est Oberwesel, une des villes du Rhin qui ont le plus guerroyé. Les vieilles murailles d' Oberwesel sont criblées de coups de canon et de trous de balles. On peut y déchiffrer 9 comme sur un palimpseste, les gros boulets dé fer des archevêques de Trêves, les biscaîens de Louis XIV et notre mitraille révolutionnaire. Aujourd'hui Oberwesel n'est plus qu'un vieux soldat qui s'est fait vigneron. Son vin rouge est excellent.
Comme presque toutes les villes du Rhin , Oberwesel a sur sa montagne son château en
ruines » le Schoenberg , un des décombres les plus admirablement écroulés qui soient en Europe. C'est dans le Schoenberg qu'habitaient, au dixième siècle, ces sept rieuses et cruelles demoiselles qu'on peut voir aujourd'hui, par les brèches de leur châleau, changées en sept rochers au milieu du fleuve.
L'excursion de Saint-Goar à Oberwesel est pleine d'attrait. La route côtoie le Rhin, qui là se rétrécit subitement et s'étrangle entre de hautes collines. Aucune maison, presque aucun passant. Le lieu esL désert, muet et sauvage. De grands bancs d'anioise à demi rongés sortent du fleuve et couvrent la rive comme des tas d' écailles gigantesques. De temps en temps on entrevoit, à demi cachée sous les épines et les osiers et comme embusquée au bord du Rhin , une espèce d'im* mcnse araignée formée par deux longues perches souples et courbes croisées transversalement, réunies à leur milieu et à leur point culminant par «m gros nœud rattaché à un
Ûi LETTRE DIX-SEPTIÈME.
levier > et plongeant leurs quatre pointes dans reau« C'est une araignée en effet.
Par instants, dans cette solitude et dans ce silence, le levier mystérieux s'ébranle, et Ton voit la hideuse bête se soulever lentement tenant entre ses pattes sa toile au milieu de laquelle saute et se tord un beau saumon d'argent.
Le soir, après avoir fait une de ces magnifiques courses qui ouvrent jusque dans leurs derniers cœcums les cavernes profondes de l'estômac, on rentre à Saint-Goar, et l'on trouve au bout d'une longue table, ornée de distance en distance de fumeurs silencieux, un de ces excellents et honnêtes soupers allemands où les perdreaux sont plus gros que les poulets. Là, on se répare à merveille, surtout si l'on sait se plier comme le voyageur Ulysse aux mœurs des nations, et si Ton a le bon esprit de ne pas prendre en scandale certaines rencontres bizarres qui ont lieu quelquefois dans le même plat, par
exemple , d'un canard rôti avec une marmelade de pommes , ou d'une hure de sanglier avec un pot de confltures. Vers la fin du souper une fanfare mêlée de mousquetade éclate tout à coup au dehors. On se met en Iiftte à la fenêtre. C'est le hussard français qui fait travailler l'écho de Saint-Goar. L'écho de Saint-Goar n'est pas moins merveilleux que l'écho du Lurley. La chose est admirable en effet. Chaque coup de pistolet devient coup de canon dans cette montagne. Chaque dentelle de la fanfare se répète avec une netteté prodigieuse dans la profondeur ténébreuse des vallées. Ce sont des symphonies délicates, exquises, voilées, affaiblies, légèrement ironiques , qui semblent se moquer de vous en vous caressant. Comme il est impossible de croire que celle grosse montagne lourde et noire ait tant d'esprit , au bout de très-peu d'instants on est dupe de l'illusion, et le penseur le plus positif est prêt à jurer qu'il y a là-bas , dans ces ombres , sous quelque bocage fantastique , un être surnaturel et solitaire , une fée quelconque , une Titania qui
s'amuse à parodier délicieusement les musiques humaines et à jeter la moitié d'une montagne par terre chaque fois qu'elle entend un coup de fusil. C'est tout à la fois eifrayant et charmant. L'effet serait bien plus profond encore si l'on pouvait oublier un moment qu'on est à la croisée d'une auberge et que cette sensation extraordinaire vous est servie comme un plat de plus dans le dessert. Mais tout se passe le plus naturellement du monde; l'opération terminée, un valet d'auberge, tenant à la main une assiette d'étain qu'il pré* sente aux oiTrandes, fait le tour de la salle pour le hussard, qui se tient dans un coin par dignité, et tout est terminé. Chacun se retire après avoir payé son écho.
DACUARACU.
Lorcb, 23 août.
Je suis en ce moment dans de vieilles villes les plus jolies, les plus honnêtes el les plus inconnues du monde. J' habile des intérieurs de Rembrandt avec des cages pleines d'oiseaux aux fenêtres, des lanternes bizarres au plafond, et, dans le coin des chambres, des degrés en colimaçon qu'un rayon de soleil escalade lentement. Une vieille femme et un
rouet à pieds torses bougonnent clans Tombrc ensemble à qui mieux mieux.
J\ii passé trois jours à Bacbarach, façon de Cour-des-Miracles oubliée au bord du Rbin par le bon goût voltairien , par la révolution française, par les batailles de Louis XIV, par les canonnades de 97 et de 1805, et par les architectes élégants et sages qui font des maisons en forme de commodes et de secrétaires. Bacbarach est bien le plus anlique monceau d'habitations humaines que j'aie vu de ma vie. Auprès de Bacharach, Obcrwesel , Saint -Goar et Andernach sont des rues-de- Uivoli et des Cités-Bergères, Bacharach est l'ancienne Bacchi ara. On dirait qu'un géant, marchand de bric-à-brac, voulant tenir boutique sur le Rhin, a pris une montagne pour étagère et y a disposé du haut en bas, avec son goût de géant, un las de curiosités énormes. Cela commence sous le Rhin même. Il y a là, à fleur d'eau, un rocher volcanique selon les uns , un peulven celtique selon les autres , un autel romain selon les derniers, qu'on