‹ Le Rhin. 3Chapitre 10 sur 17 · ADAM A INVENTÉ LE REPAS, EVE A INVENTÉ LE DESSERT · texte numérisé non relu

ADAM A INVENTÉ LE REPAS, EVE A INVENTÉ LE DESSERT

Telle auberge, telle takle d'hMe.

Comme il cherchait à approfondir le Sens lugubrement ironique de celle inscription , la porlo s'ouvrit lentement, le cheval entra, et Pccopin fut comme un homme qui passe brusquement du plein soleil de midi dans une cave. La porte s'était refermée derrière lui , et le lieu dans lequel il venait d'entrer élait si ténébreux qu'au premier moment il se crut aveuglé. Il apercevait seulement à quelque distance une large lueur blême. Peu

à peu ses yeux , éblouis par la lumière surnaturelle des antichambres qu'ils venaient de traverser, s'accoutumèrent à l'obscurité, et il commença à distinguer, comme dans une vapeur, les mille piliers monstrueux d'une prodigieuse salle babylonienne. La lueur qui était au milieu de cette salle prit des contours, des formes s'y dessinèrent, et au bout de quelques instants le chevalier vit se développer dans l'ombre, au centre d'une forêt de colonnes torses, une grande table lividement éclairée par un chandelier à sept branches, à la pointe desquelles tremblaient et vacillaient sept flammes bleues.

Au haut bout de cette table, sur un trône d'or vert, était assis un géant d'airain qui élait vivant. Ce géant était Nemrod. A sa droite et à sa gauche siégeaient sur des fau* teuils de fer une foule de convives pâles et silencieux, les uns coiffés du bonnet à la maMresque, les autres plus couverts de perles que le roi de Bisnagar.

Pécopin reconnut là tous les fameux chas^ seurs qui ont laissé trace dans les histoires : le roi Mithrobuzane, le tyran Machanidas, le consul romain .«Ëmilius Barbula H ; Rollo, roi de la mer; Zuenlibold, Tindigne fils du grand Amolphe^roide Lorraine; Haganon, favori de Charles de France; Herbert, comte de Vermandois; Guillaume- Têie«d'Éloupe, comte de Poitiers , auteur de l'illustre maison de Rechignevoisin ; le pape Vitalianus; FarduK fus, abbé de Saint* Denis; Athelstan , roi d'Angleterre, et Aigrold , roi de Danemark. A côté de Nemrod se tenait accoudé le grand Cyrus qui fonda l'empire persan deux mille ans avant Jésus-Christ, et qui portait sur sa poitrine ses armoiries; lesquelles sont, comme on sait, de sinople à un lion d'argent sans vilenie, couronné de laurier d'or à une bordure crénelée d'or et de gueules chargée de huit tierces.feuilles à queue d'argent.

Cette table était servie selon l'étiquette im« périale, et aux quatre angles il y avait quatre chasseresses distinguées et illustres : la reine

Emma, la reine Ogive, mère de Louis-d'Oulremer, la reine Gerbergo, et Diane, laquelle en sa qualité de déesse avait un dais et un cadenas comme les trois reines.

Aucun de ces convives ne mangeait, aucun ne parlait, aucun ne regardait. Une large place vide au milieu de la nappe semblait attendre qu'on servît le repas, et il n'y avait sur la lable que des flacons où étincelaîenl mille boissons des pays les plus variés, le vin de palme de Flnde, le vin de riz de Bengala, Teau distillée de Sumatra, Tarak du Japon, le pamplis des chinois et le pechmez des turcs. Ça et là, dans de vastes cruches de terre richement émaillée, écumait ce breuvage que les norwégiens appellent wel, les golhs buska, les carinthiens- vo, les sclavons oll, les dal mates bien , les hongrois ser, les bohèmes piva, les polonais pwo, et que nous nommons bière.

Des nègres qui ressemblaient à des démons ou des démons qui ressemblaient à des nè-

LÉGENDE DU BEAU PÉCOPIN. 2 i9

gres entouraient la table, debout , muets, la serviette au bras et Faiguière à la main. Chaque convive avait , comme il convient, son nain à côté de lui. Madame Diane avait son lévrier.

En regardant attentivement dans les profondeurs les plus brumeuses de ce lieu extraordinaire, Pécopin vit que dans l'immensité peutêtre sans fond de la salle, sous la forêt de colonnes, il y avait une multitude de speclateurs; tous à cheval comme lui, tous en habit do chasse : ombres par Tobscurité, statues par l'immobilité, spectres par le silence. Parmi les plus rapprochés, il crut reconnaître les cavaliers qui accompagnaient le vieux chasseur dans le bois des pas-perdus. Comme je viens de le dire , convives, valets, assistants gardaient un silence effrayant, et plutôt que d'entendre un souffle sortir de celle foule on eût entendu chuchoter les pierres d'un tombeau.

il faisait très-froid dans ces ténèbres. Pé-

copia était glacé jusque dans les os; cependant il sentait la sueur ruisseler sur tous ses membres.

Tout à coup des jappements retentirent , d'abord lointains, bientôt violents, joyeux et sauvages ; puis le cor du vieux chasseur s'y mêla brusquement et se mit à exécuter, avec une splendeur triomphale, un admirable hallali parfaitement étrange et nouveau, qui^ retrouvé plusieurs siècles plus tard par Roland de Lattre dans une inspiration nocturne, valut à ce grand musicien, le 6 avril 1574, riionneur d'être créé par le pape Grégoire XUI chevalier de Saint -Pierre à l'éperon d'or de numéro participantium.

A ce bruit Nemrod leva la tète, l'abbé Fardulfus se détourna à demi et Gyrus qui s'appuyait sur le coude droit s'appuya sur le coude gauche.

Mouvelle manière de tomber de cheval.

Les aboiements et le cor se rapproebèreat ; une grande porte, faisant face à celle par où Pécopin était entré, s'ouvrit à deux battants, el le chevalier vit venir dans une longue galerie obscure les deux cents valets porte^ flambeaux soutenant sur leurs épaules un immense plat d'or vert dans lequel gisait, au milieu d'une vaste sauce, le cerf aux seize andouillers rôti, noirâtre et fumant.

En avant des va^els, dont les deux cents torclies étaient rouges comme braise, marchait le vieux chasseur, son cor de bullle à la main, à cheval sur le coureur tartare inonde d'écume. Il ne soufflait plus dans sa trompe ; mais il souriait courtoisement au milieu des hurlements inouïs de la meute qui escortait le cerf, toujours conduite par le piqueur masqué.

Au moment où ce cortège déboucha de la galerie et entra dans la salle, les torches des valets devinrent bleues et les chiens se turcjit subitement. Ces effroyables dogues aux gueules de lions et aux rugissements de tigres s'avanceront h la suite de leur maître, à pas lents, la tête basse, la queue serrée entre les jambes, les reins frissonnants d'une profonde terreur, les yeux suppliants, vers la table où siégeaient les mystérieux convives toujours blêmes, impassibles et mornes comme des faces de marbre.

Arrivé près de la table, le vieux regarda en face les lugubres soupeurs et éclata de rire :

LÉGENDE DU BEAU PÉCOriN. 25Î

— nombres y mugercs, or çà, vosotros, belle signore, dotnini et dominai , amigos mios , comment va la besogne?

— Tu viens bien tard, dit l'homme d'airain.

— C'est que j'avais un ami à qui je voulais faire voir la chasse, répondit le vieillard.

— Oui, répliqua Nemrod, mais regarde.

En même temps, étendant le pouce de sa main droite par-dessus son épaule de bronze, il désignait derrière lui le fond de la salle* L'œil de Pécopin suivit machinalement l'indication du géant, et il vil au loin se dessiner sur les murailles noires des ogives blanchâtres : comme s'il y eût eu là des fenêtres vaguement frappées par les premières lueurs de l'aube.

— Eh bien! reprit le chasseur, il faut dépêcher.

254 LETTRE VlNr.T-UNIÈME.

Et, sur un signe qu'il leur lit, les deux cents porte- flambeaux, aidés par les nègres, se disposèrent i\ pincer le cerf rôti sur la table au pied du chandelier à sept branches.

Alors Pècopîn enfonça les éperons dans les flancs du genêt qui lui obéit, chose étrange, peut-être à cause de rapproche du jour qui aflaiblit tes sortilèges; il poussa son cheval entre les valets et la table , se dressa debout sur les élriers, mit Tépée à la main, regarda fixement tour à tour les sinistres visages de la grande table et lo vieux chasseur et s'écria d'une voix tonnante i — Pardieul qui que vous soyez, spectres, larves, appa*rences et visions , empereurs ou démons, je vous défends de faire un pas, ou, par la mort et que Dieu m'aide ! je vous apprendrai à tous, même à toi, rhomme de bronze, ce que pèse sur la tète d'un fantôme le soulier de fer d'un chevalier vivant! Je suis dans la caverne des ombres, mais je prétends y faire à ma ftintaisie et à ma guise des choses réelles et terribles! ne vous en mêlez pas, mes maîtres |

Et toi qui m'as menti, vieux misérable, tu peux bien dégainer en Jeune homme puisque tu souffles dans la trompe avec plus de rage qu'un taureau. Mels-toi donc en garde, ou, par la messe! je te coupe les reins à travers le ventre, fusses-tu le roi Plulo en personne!

— Ah! vous voilà, mon cher! dit le vieux. Eh bien! vous allez souper avec nous.

Le sourire qui accompagnait cette gracieuse invitation exaspéra Pécopin. — En garde, vieux drôle! Ah! tu m'avais fait une promesse et tu m'as trompé!

— Hijo! attends la (lui qu'en sais-tu?

— En garde, te dis-je!

— Ouais! mon bon ami, vous prenez mal les choses.

— Rends-moi Bauldour, tu me l'as promis!

— Qui VOUS dit que je ne vous la rendrai pas? Mais qu'en ferez-vous quand vous la reverrez ?

— Elle est ma fiancée, tu le sais bien, misérable, et je l'épouserai, dit Pécopin.

— Et ce sera probablement avant peu un triste et malheureux couple de plus, répondit le vieux chasseur en hochant la lôte. Après tout, bah ! qu'est-ce que cela me fait? Il faut que les choses soient ainsi. Le mauvais exemple est donné aux mâles et aux femelles d'ici-bas par le mâle et la femelle de là-haut, le soleil et la lune, qui font un détestable. ménage et ne sont jamais ensemble.

— Holà ! trêve à la raillerie , cria le chevalier, ou je t'extermine, et j'extermine ces démons et leurs déesses , et j'en purge cette caverne.

Le vieux répondit avec un rire de bateleur: — Purge, mon ami ! voici la formule : séné,

rhubarbe, sel d'Epsom. Le séné balaye Testomac , la rhubarbe nettoie le duodeDum , le sel d'Epsom ramone les inteslins.

Pécopin furicv^x s'élança sur lui répcc haute; mais à peine son cheval avail-il foit un pas qu'il le sentit trembler et s'affaisser. H regarda. Un froid et blanc rayon de jour pénétrait dans Tanlre et glissait sur les dalles bleuies. Excepté le vieux chasseur toujours souriant et immobile, tous les assistants commençaient à s'effacer. Le chandelier et les torches se mouraient ; la prunelle des spectres , que la brusque incarlado de Pécopin avait un moment ranimée, n'avait plus de regard ; et à travers l'énorme torse d'airain du géant Nemrod, comme à travers une jarre de verre, Pécopin distinguait nettement les piliers du fond de la salle.

Son cheval devenait impalpable et fondait lentement sous lui. Les pieds de Pécopin étaient près de toucher la terre.

T. If. 17

258 LETTRE TINGTUNitlIE.

Tout à coup un coq chanta. Il y avait JQ ne sais quoi de terrible dans ce chant clair , métallique et vibrant, qui traversa Foreilla de Pécopin comme une lame d'acier. Au même instant un vent frais pass%, son cheval s'évanouit sous lui I il chancela et faillit tomber. Quand il se redressa, tout avait disparu.

Il se trouvait seul, debout sur le sol, Tépée à la main , dans un ravin obstrué de bruyères, à quelques pas d'une eau qui écumait dans d^s rochers, à la porte d'un vieux château. Le jour naissait. Il leva les yeux et poussa uq cri de joie. Ce château , c'était le Falkenburg.

Où Ton ▼oH quelle ett la figure de rliéiorî({ne dont le bon Bîeu use le plus volontMrs.

Le coq chanta une seconde (m. Son ch^Ati partait de la bass;e*cour du château. C^ çoq , dont la voix venait de faire écrouler autour de Pécopin le palais plein de ver^igQft doa chasseurs noelurnes, avait peuti^tre c^tte nuit même becqueté les miette^ qui lom^ baient chaque soir des mains béniea de^aqU dour,

Q puissance de Tamour ! force géuéreuf^

ir.

260 LËTTUE VINGT-UNIÈME.

du cœur ! chaud rayonnement des belles passions et des belles années ! A peine Pécopin eut-il revu ces tours bien-airaées que la fraîche et éblouissante image de sa fiancée lui apparut et le remplit de lumière, et qu'il sentit se dissoudre en lui comme une fumée toutes les misères du passé, et les ambassades , et les rois , et les voyages , et les spectres, et Teffrayaut gouffre de visions dont il sortait.

Certes, ce n'est pas ainsi, avec la tête haute et le regard enflammé, que le prêtre couronné dont parle le Spéculum hisloriale émergea du milieu des fantômes après qu'il eut visité le sombre et splendide intérieur du dragon d'airain. Et puisque cette figure redoutable vient d'apparaître à celui qui raconte ces histoires, il convient de lui jeter une malédiction et d'imposer ici un stigmate à ce faux sage qui avait deux faces, tournées l'une vers la clarté, Tautre viers l'ombre, et qui était à la fois pour Dieu le

pape Sylvestre II et pour le diable le magicien Gerbert.

Vis-à-vis les traîtres et les personnages doubles la haine est devoir. Tout parisien doit en passant une pierre à Pérînel Leclerq; tout espagnol au comte Julien, tout chrétien à Judas, et tout homme à Satan.

Du reste , ne l'oublions pas , Dieu met invariablement le jour à côté de la nuit, le bien auprès du mal , l'ange en face du démon. L'enseignement austère de la Providence résuUe de celte éternelle et sublime antithèse. Il semble que Dieu dise sans cesse : Choisissez. Au onzième siècle, en regard du prêtre cabalisle Gerbert il plaça le chaste et savant Emuldus. Le magicien fut pape, le saint docteur fut médecin. En sorte que les hommes purent voir sous le même ciel, parmi les mêmes événements et à la même époque , la science blanche dans la robe noire et la science noire dans la robe blanche.

969 LETTRE YiNGT-UNIÈME.

Pécopin avait remis son épée au fourreau et marchait à grands pas vers le manoir dont les fenêtres , déjà égayées d'un rayon de soleil) semblaient rendre à Taube son sourire. Comme il approchait du pont, duquel il ne reste qu'une arche aujourd'hui, il entendit derrière lui une voix qui disait : — El) bien, chevalier de Sonneck, ai-je tenu ma promesse?

LÉGBMOB DU BCàU PÉCOPIN. 968

Oà 9§i trtttée U qoéfclioiÉ dé MTôlr tS Tott p«ttl ir»«MMMUtté qiiel<|a'iiii <|a'oii ne oonnalt pat.

Il se retourna» Deux hommes étaieDt debout dans la bruyère. L'un était ie piqueur masqué, et Pécopin frissonna en Tapercevant. Il portait sous son bras un grand portefeuille rouge. L'autre était un vieux petit homme bossu, boiteux et fort laid. C'était lui qui avait parlé à Pécopin, et Pécopin cherchait à se rappeler où il avait vu ce visage.

— Mon gentilhomme , reprit le bossu , tu ne me reconnais donc pas?

— Si fait , dit Pécopîn.

— A la bonne heure!

— Vous êtes Tesclave des bords de la mer Rouge,

— Je suis le chasseur du bois des pas-perdus, répondit le petit homme.

C'était le diable.

— Sur ma foi , repartit Pécopîn , so3'ez ce qu'il TOUS plaît d'être ; mais , puisque en somme vous m'avez tenu parole, puisque mo voil;\ à Falkenburg, puisque je vais revoir Bauldour, je suis vôtre, messire, et en toute loyauté je vous remercie.

— Cette nuit tu m'accusais. Que l'ai-je dit?

— Vous m'avez dit : Attends la fin!

— Eh bien, maintenant tu me remercies ; et je te dis encore : Attends ia fin ! Tu to pressais peut-être trop de m'accuser, tu te hAtes peut être trop de me remercier.

En parlant ainsi , le petit bossu avaft un air inexprimable. L'ironie, c'est le visage même du diable. Pécopin tressaillit.

— Que voulez-vous dire?

Le diable lui montra le piqueur masqué : — Rcconnais-lu cet homme?

— Oui.

— Le connais-tu?

— Non.

Le piqueur se démasqua : c'était Érilangus. Pécopin se sentit trembler. Le diable continua :

286 LCtTRE YINGT'UNIËMB^

^ Pécopin , tu étais mon créander . Je te dêvaii deuat ohodet c oelte bosse et ce pied* bot* Or je suis bon débiteur» Je suis allé trouver ton ancien talet Érilangus pour m'in^former de tes goûts. Il m'a conté que tu aimais la chasse. Alors j'ai dit : Ce serait dommage de ne pas faire chasser la chasse noire k ce beau chasseuri Comme le soleil baissait je t'ai rencontré dans une clairière. Tu étais dans le bois des pas-perdus. J'arrivais i temps; le nain Roulon t'allait prendre pour lui Je t'ai pris pour moi» Voilà.

Pécopin frémissait involontairement. Le diable ajouta :

— Si lu n'avais eu ton talisman, je t'aui^ais gardé. Mais j'aime autant que les choses soient comme elles sont. La vengeance se doit assaisonner à diverses sauces.

^ Mais enfin que veut -tu dire^ démon Y reprit Pécopin avec effort.

LÉGBNDB DU BKàU t^ÉGOPIN. ^61

Le diable poursuivit. — Pour récompenser Érilangus de ses renseignements, je l'ai fait mon porte-feuille. 11 a de bons bénéfices.

— Mauvais drôle^ me dirâS'tu enfin oe que cela signifie? répéta Pécopin.

— Que t*avaisje promis?

— Qu'après celte nuit passée en chasse avec toi, au soleil levant, tu me ramènerais au Falkenburg.

— Ty voici.

— Dis-moi, démon, est-que Bautdour est morte?

— Non.

— Est-ce qu'elle est mariée?

— Non.

— Est-ce qu'elle a pris le voile?

— Non.

— Est-ce qu'elle n'est plus au Falkenburg?

— Si.

— Est-ce qu'elle ne m'aime plus?

— Toujours.

— En ce cas et si lu dis vrai, s'ccria Pécopin respirant comme s'il eût été délivré du poids d'une monlagne, qui que tu sois et quoi qu'il arrive, je le remercie.

— Va donc! dit le diable, tu es coulent et moi aussi.

Cela dit, il saisit ÉriJangus dans ses bras, quoiqu'il fût petit et qu'Érilangus fût grand, puis, lordant sa jambe diiïorme autour de l'autre et se dressant sur la pointe du pied, il fit

une pirouetle et Pécopin le vit s'enToncer en terre comme une vrille. Une seconde après il avait disparu.

La terre en se refermant sur le diable laissa échapper une jolie peiile lueur violelle semée d'élincelles vertes, qui s'en alla gaiement, avec force gambades et cabrioles, jus^ qu'à la forêt où elle resla quelque temps arrêtée et comme accrochée dans les arbres, les colorant de mille nuances lumineuses, ainsi que fait Tarc-en-ciel lorsqu'il se mêle à des feuillages.

270 LETTRE VINCT-UNIÈME.

liM bagiàtellet de U porte.

Pécopin haussa les épaules. — Bauldour est vivante, Bauldour est libre, pensa-t-il , et Bauldour m'aime! Que puis-je craindre? Il y avait hier au soir avant que je rencontrasse ce démon cinq ans précisément que je l'avais quittée. Eh bien, il y aura cinq ans et un jour ! je vais la revoir plus belle que jamais. La femme, c'est le beau sexe; et vingt ans, c'est le bel âge.

LÉGCNDB DU BBAU rtCQPlN. S71

Daos oea temps de fidélités robustes, on nç s'étonnait pas de cinq ans.

Tout en monologuant de la sorte , ii approchait du château et il reconnaissait avec joie chaque bossage du portail , chaque dent de ia herse et chaque clou du pont-levis. Il se sentait heureux et bienvenu. Le seuil de la maison qui nous a vus enfants sourit en nous revoyant hommes comme le visage satisfait d'une mère.

Corom^ il traversait le pont, il remarqua près da la troisième archa un fort beau ûhêoe dcM^t h tète dépassait de trèi haut la para^ pa(. C'est singulier, se dit-il> il n'y avait point d'arbre là. Puis il ae souvint que deux ou trois semaines avant le jour où il avait rencontré la chasse du palatin , il avait joué 4vac Bauldour au jeu des glands et des osselets, en a'accoudanl au parapet du pont, et que, précisément à cet endroit^ il avait laîsaé tomber un gland daqa le fossé. -^ Diable!

374 LETTRE VINGT-UNli;VE.

d'armes se penchèrent aux créneaux des mu* railles ; aucun ne le reconnut et il p'en reconnut aucun. Les servantes à jupops courts qui battaient le linge au bord des lavoirs se retournèrent; aucune ne |q reconnut, et il n'en reconnut aucune* Mais il avait si bonne figure qu'on le laissa passer. Qrande piia« suppose grand nom.

11 savait son chemin et se dirigea vers la petite tourelle « escalier qui conduisait i la chambre de Bauldour. fout en franchissant la cour* il lui sembla que les façades du château étaient un peu bien assombries H ridées, et que les lierres qui i&taient au)c murailles du nord s'étaient démesurément épais- §is, et que les vignes qqi étaient aux murailles du foidi avaient singulièrement grossi, Mai^ Vff cœqr amoureux n'émerveille- t-j) pour quelque (lierres nçirçs ^ qfielqui^ fi^Ufll^ j#pJl)^pud«moiqf?

Quand il arriva à la tourelle, il eut quelque pem à ep recftwwljgrp |a pwJA. la vp^le de

cet escalier était une voûle-quartier-de-vis suspendue en tour ronde ^ et au moment où Pécopin était parti du pays, le père de Bauldour venait d'en faire reconstruire l'entrée à neufavec du beau grès blanc de Heidelberg. Or celte entrée , qui , selon le calcul de Pécopin ^ était bâtie depuis cinq ans à peine , était maintenant fort brunie et toute refçndue et rongée par les herbes , et elle abritait sous sa voussure trois ou qyatre nids d'hirondelles. Mais un cœur amoureux s'étonnet-il pour Quelques nids d'hirondelles?

Si les éclairs avaient coutume de monter les escaliers , je leur comparerais Pécopin. En un clin d'œil il fut ^u cinquième éta|g;e , devant la porte du retrait de Bauldour. Celte porte-là du moins n'étai( n^ noircie ni changée ; elle était toujours propre, gaie, natte et sans tache 9 avec ses ferrures luisantes comme l'argent, avec les nœuds de son bois clairs comme la prunelle^'une belle fille, et l'on voyait que c'était bien cette même porte virginale que la jeune châtelaine n'avait jamais

is.

manqué do fuire laver par ses femmes chaque malin. La clef élait à la serrure , comme si Bauldour eût attendu Pécopin.

Il n'avait qu'à poser la main sur celle clef et à entrer. Il s'arrêta. H élait haletant de joie, de tendresse el de bonheur, et un peu aussi d'avoir monté cinq étages. De grandes flammes roses passaient devant ses yeux , et il lui semblait qu'elles rafraîchissaient son front. Un bourdonnement lui remplissait la tète ; son cœtir battait dans ses tempes.

Quand ce premier moment fut calmé, quand le silence commença à se faire en lui , il écouta. Comment dire ce qui s'émut dans cette pauvre âme ivre d'amour? 11 entendit à travers la porte le bruit d'un rouet dans la chambre.

LÉGENDE nu BEAU PÉCOPIN. 277

Oé Uf etpntf gff*vM Apprendront qnello est la plnt împortinenle de§ mètephoret.

A la rigueur^ ce pouvait bien ne pas èire le rouet (le Bauldour ; ce n'était peut-être que le rouet d'une de ses femmes : car auprès de sa chambre Bauldour avait son oratoire , où souvent elle passait ses journées. Si elle filait beaucoup, elle priait plus encore. Pécopin se dît bien un peu tout cela ; mais il n'en écoula pas moins le rouei avec ravissement. Ce sontlà de ces bêtises d'homme qui aime y qu'on fait surtout quand on a un grand esprit et un grand cœur.

2^ à LfeTtttE tlNGT'UNIÉMÊ.

Les moments comme celui où se trouvait Pécopîn se composent d'extase qui veut attendre et d'impatience qui veut entrer ; l'équilibre dure quelques minutes, puis il vient un instant où l'impatience l'emporte. P^copin tremblant posa enûn la itiain sur la clef, elle tourna dans la serrure, le pêne céda, la porte s'ouvrit; il entra.

~ Abl pensa^t^il f je me suis trompé^ ce n'était pas le roiÉet de Ëauldoui*^

En eflet, il y avait bien dans la chambre quelqu'un qui filait, mais c* était une vieille femme. Une vieille femme, c^est trop peu dire, c'était une vieille fée, car les fées seules atteignent à ces âges fabuleux et à ces décrépitudes séculaires. Or cette duègne paraissait avoir et avait nécessairement plus de cent ans. Figurez-vous, si vous pouvez, une pauvre petite créature humaine ou surhumaine courbée, pliée, cassée, (année, rouillée, éraillée, écaillée, renfrognée, ratatinée et rechrgnée; blanche de sourcils et de chevetii, noire

LÉGËfVM DU WAV PtCOPifi. fi79

de dent» et de lèvres , jaune du reste ; maigre , chauve ) glabre , terreuse , branlante et hideuse. Et si vous voulez avoir quelque idée de ce visage , où niille rides venaient aboutir à la bouche comme les raies d'une roue au moyeu, imaginez que vous vojrez vivre l'insolente métaphore des latins, anuSé Cet être vénérable et horrible était assis ou accroupi près de la fenêtre, les yeux baissés sur son rouet et le fuseau à la main comme une parque.

La bonne dame était probablement fort sourde; car, au bruit que firent la porte en s'ouvrant et Pécopin en entrant , elle ne bou-* gea paâ«

Cependant le chevalier ôla son infuie et son bicoquet, comme il sied devant des personnes d'un si grand Age , et dit en faisant un pas t — Madame la duègne, où est Bauldour?

La dame centenaire leva les yeui , laissa tomber son fil , trembla de tous ses petits

membres , poussa un pelit eri , se souleva à demi sur la ehaise , étendit vers Pécopin ses longues mains de squelette , fixa sur lui son œil de larve , et dit avec une voix faible et osseuse qui semblait sortir d'un sépulcre : — 0 ciel ! chevalier Pécopin ! que voulcz-vousî vous faut-il des messes? 0 mon Dieu Sei* gneur ! Chevalier Pécopin , vous êtes donc mort, que voilà votre ombre qui revient?

— Pardieu ! ma bonne dame , — répondit Pécopin éclatant de rire et parlant très haut pour que Bauldour Tentendlt si elle était dans son oratoire, un peu surpris pourtant que celte duègne sAt son nom, — je ne suis pas mort. Ce n'est pas mon ombre qui apparaît ; c'est moi qui reviens, s'il vous plalt, moi Pécopin, un bon revenant de chair et d'os. Lt je ne veux pas de messes , je veux un baiser do ma fiancée, de Bauldour, que j'aime plus que jamais. Entendez-vous, ma bonne dame?

Comme il achevait ces mots, la vieille se jeta à son cou.

C'était Bauldour.

Hélas! la nuit de chasse du diable avait duré cent ans.

Bauldour n'était pas morte , grâce k Dieu ou au démon ; mais au moment où Pécopin , aussi jeune et plus beau peut-être qu'autrefois, la retrouvait et la revoyait, la pauvre fille avait cent vingt ans et un jour.

ÛHÛ LKttlIË ViNeT'tlNlftMK.

Bellef ai tagei parolet de <iiiatre pbîlotoplief à deux ptedi ornés de plumet.

Pécopin éperdu s'enfuît. Il se précipita au bas de l'escalier , traversa la cour, poussa la porte, passa le pont, gravit Fescarpement , franchit le ravin, sauta le torrent, troua la broussaille, escalada la montagne et se réfugia dans la forêt de Sonneck. Il courut toutle jour, eflarc, épouvanté, désespéré, fou. Il aimait toujours Bauldour, mais il avait horreur de ce spectre. 1! ne savait plus où en était son esprit,

htGti^bt DU ÈkAp Pi6ôPin. HÈ

où en était sa tnéttioife, où eri était soft ôœaf . Le soir venu, voyant qu'il apprOdiait des toMtê de son cliâteau natal, il déchira ses riches vêtements ironiques qui lyi venaient du diable et les jeta dans le profond torrent de 8on-« iteclii Puis il s'arracha les ehevedM i et tout à conp il s'aperçut qu'il tenait k la main (inO poignée de cheveut blancs. Puis toilà quo subitement ses genoux tremblèrent, ses reins fléchirent, il fut obligé de s'appuyer ft uit arbre, se^ mains étaient afft*eusenient ridées. Dans l'égarement de sa douleur, n'ayant pluf conscience de ce qu'il faisait ^ il avait saisi le talisman suspendu & son cou , en avait brisé la chaîne et l'avait jeté au torrent avec sêé habits.

Et les paroles de l'esclave de la sultane s'é-' taient sur-le-champ accomplies. H venait de vieillir de cent ans en Une minute^ Le matin il avait perdu ses amours, le soir il perdait sa jeunesse* £n ce moment*là, pour la troi-^^ sièmo fois dans cette fatale journée ^ quel« qu'un éclata de rire quelqde part derrière

LfiTTRi: VINGT-DEUXIÈME,

BINGKN.

Mayence, 15 septembre.

Vous me grondez dans voire dernière lettre, mon ami, et vous avez un peu ton et un peu raison. Vous avez tort pour ce qui est do réglised'Épernay, car je n'ai pas réellement écrit ce que vous croyez avoir lu. Et puis en même temps vous avez raison, car il parait que je n'ai pas été clair. Vous m'écrivez que vous avez pris des renseignements au sujet de l'église d'Épernay, «que je me suis

Irompé en Tattribuant à M, Poterlet-Galichet , » que « M. Poterlet-Galichet , brave , «digne et honorable bourgeois d'Épernay, » est parfaitement étranger à la construction » de r église et qu'en outre il y a dans la ville » deux hommes fort distingués du nom de » Poterlet : un ingénieur de rare mérite et » un jeune peintre plein d'avenir. » Je souscris à tout cela; et j'ai connu moi-même il y a dix ans un jeune et charmant peintre qui s'appelait Polerlet,et qui, si la mort ne l'avait enlevé à vingt-cinq ans, serait aujourd'hui un grand talent pour le public comme il était en 1829 un grand talent pour ses amis. Mais je n'ai pas dit ce que vous me faites dire. Relisez ma lettre, la seconde, je crois; je n'y attribue pas le moins du monde l'église d'Épernay à M. Galichet. Je dis seulement : « Cette église me fait l'effet d'avoir » été bâtie , » etc. Plaisanterie quelconque qui ne tombe que sur l'église.

Ce petit compte réglé, je reviens d'Épernay à Bingen. La transition est brusque et le pas

est large; mois vous êtes de ces écouteurs intelligents et doux , pénétrés de la nécessité des choses et de la loi des natures , qui accordent aux poètes les enjambements et aux rêveurs les enjambées.

BiQgen est une jolie et belle ville , à 1% îol^ blanche et noire , grave comme une ville an* tique et gaie comme une ville neuve , qui , depuis le consul Drusus jusqu'à Temperegr Gharlemagne, depuis l'empereur Gharlemagnq jusqu'à l'archevêque Wiiligis, depuis Tarcbevêque Willigis jusqu'au marchand Hontes magnoy depuis le marchand MontemagnQ jusqu'au visionnaire Holzbausen, depuis le visionnaire Holzhausen jusqu'au notaire Fabroi actuellement régnaqt dans le cbàteau df Drusus, s'est peu à peu agglomérée et amonr celée, maison à maison, dans l' Y du Rhin et de la Niihe , comme la rosée s'amasse gouttQ à goutte dans le calice d'un lis« Passez-moi cette comparaison, qui a le tort d*ètre fleurie mais qui a le mérite d'être vraie et qui re* présente fidèlement ^ et pour tou^ le^ ç;^

possibles, le mode de formalion d'une ville dans un confluent.

Tout contribue à faire de Bingen une sorte d'antithèse bâtie au milieu d'un paysage qui est hii-méme une antithèse vivante. La ville, pressée à gauche par la rivière, à droite par le fleuve, se développe en forme de triangle autour d'une église gothique adossée à une citadelle romaine. Dans la citadelle, qui date du premier siècle et qui a long-iemps servi de repaire aux chevaliers bandits, il y a un jardin de curé; dans Téglise, qui est du quinzième siècle, il y a le tombeau d'un docteur quasisorcier, ce Barthélémy de Holzhausen, que rélecteur de Mayence eût probablement fait brûler comme devin s'il ne Favait payé comme astrologue. Du côté de Mayence rayonne, étincelle et verdoie la fameuse plaine-paradis qui ouvre le Rhingau. Du côté de Coblenz les sombres montagnes de Leyen froncent le sourcil. Ici la nature rit comme une belle nymphe étendue toute nue sur l'herbe; là elle menace comme un géant couché.

Mille souvenirs, représentés l'un par une forôl, Tauire par un rocher, l'autre par un édifice y se mêlent et se heurtent dans ce coin du Rhingau. Là-bas ce coteau vert, c'est le joyeux Johannisberg ; au pied du Johannisberg, ce redoutable donjon carré qui flanque Tangle de la forte ville de Rudesbeim, a servi de tète de pont aux romains. Au sommet du Niederwald, qui fait face à Bingen, au bord d'une admirable forêt, sur la montagne qui commence maintenant l'encaissement du Rhin et qui avant les temps historiques en barrait Tentrce, un petit temple à colonnes blanches, pareil à une rotonde de café parisien, se dresse au-dessus du morose et superbe Ehrenfels , construit au douzième siècle par l'archevêque Siegfried, mornes tours qui ont été jadis une formidable citadelle et qui sont aujourd'hui une ruine magnifique. Le joujou domine et humilie la forteresse. De l'autre côté du Rhin, sur le Ruppertsberg , qui re« garde le Niederwald , dans les ruines du couvent de Disibodenberg, le puits bénit creusé par sainte Hildegarde avoisine l'infSS^me tour

^4 LETTRE VINQT-IIEUXIÊME.

U&Ue pur Hatto. he^ vignes eatourent le cau- \efil« les gouiïres eaviri^oneat la leur. Des forgerons se $oi>t établis dans la tour, le bu* reao de« douanes prussiennes s'est installé dans le. Qauvent. Le spectre de Hatto écoute sonner Vendume» et l'ombre de Hildegarde assiste au plombage des colis.

Par un contraste bisarre, Vénieute de CiviUs qui détruisit le pont de Drusus, la guerre du Paginât qui détruisit le pont de Willigisi les légHMiM^ de Tutor, les querelles des gaugrades Àdolpbe do Nassau et Didier d'Isembourg, les normands en 890, les bourgeois de Oeuanacb en 4^79, Tarcbevéque fiaudouin do 'Trêves e% 1334, la peste en i349» Tinondation en 145S, le bailli palatin Goler de Ua- ^eiii^sbei^g ea 1496 , le landgrave Guillaume de Hesse en IS^, la guerre de trente ans» l^ 9ursnées de la révolution et de l'empire , Ifl^tes les dévastations ont successivement ti^versi cette plaine heureuse et sereine, t;MHUs qiK les plus ravissantes figures de la Utvrgi#i«^de U légende, Gela, Jutta,, Liba^t

BlNGfiN. âdë

Guda; Gisèle 9 la douce fllle de Brœmser; Hildegarde, Taitiie de saint Bernard; Hiltrude, la pénitente du pape Eugène, ont habile tour à tour ces sinistres rochefs. L'odeur du sang est encore dans la plaine, le parfum des saînEès et des belles remplit encore la montagne.

Plus vous examinez ce beau lieu , plus Tanti thèse se multiplie sous le regard et sous la pensée. Elle se continue sous mille formes. Au moment où la Nahe débouche à travers les arches du pont de pierre sur le parapet duquel le lion de Hesse tourne le dos àf Taigle de Prusse, ce qui fait dire aux hessois qu'il dédaigne et aux prussiens qu'il a peur, au moment, dis-je, où la Nahe, qui arrive tranquille et lente du Mont-Tonnerre, sort de dessous ce pont -limite, le bras vert-de-bronze du Rhin saisft brusquement la blonde et indolente rivière et la ptonge dans le Bingerloch. Ce qui se fait dans le gouffre eist TafKaiire des dieux. Mais il est cei^tain que jamais Jupiter ne livra naïade plus endormie à fleuve plus violent.

L* église de Bingen est badigeonnée en gris au dehors comme au dedans. Cela est <ab« surde. Pourtant je vous déclare que les abominables restaurations qui se font maintenant en France uniront par me réconcilier avec le badigeon. Pour le dire en passant, je ne connais rien en ce genre de plus déplorable que la restauration de Tabbaye de Saint- Denis, achevée à cette heure, hélas! et la restauration de Notre-Dame de Paris, ébauchée en ce moment. Je reviendfai quelque jour, soyezen certain, sur ces deux opérations barbares. Je ne. puis me défendre d'un sentiment de honte personnelle quand je songe que la première s'est accomplie à nos portes et que la seconde se fait au centre môme de Paris. Nous sommes tous coupables de ce double crime architectural, par notre silence, par notre tolérance, par notre inertie, et c'est sur nous tous contemporains que la postérité fera un jour justement retomber son blâme et son indignation, lorsqu'on présence de deux édifices défigurés, abâtardis, parodiés, mutilés, travestis, déshonorés, méconnaissables, elle

nous dcmanderd compte de ces deux admirables basiliques, belles entre les belles églises, illustres entre les illuslres monuments, Tune (jui était la métropole de la royauté , l'autre qui est la métropole de la France !

Baissons la tête d'avance. De pareilles restaurations équivalent à des démolitions.

Le badigconnage, lui, se contente d'être stupide. 11 n'est pas dévastateur. Il salit , il englue, il souille, il enfariné, il tatoue, il ridiculise, il enlaidit; il ne détruit pas. Il accommode la pensée de César Césariano ou de Herwyn de Steinbach comme la face de Gautier-Garguille ; il lui met un masque de plâtre. Rien de plus. Débarbouillez cette pauvre façade empAlée de blanc, de jaune, ou de rose, ou de gris, vous retrouverez vivant et pur le vénérable visage de l'église.

S'asseoir au hautdu Klopp, vers l'heure où le soleil décline, et de là regarder la ville à ses pieds et autour de soi l'immense horizon; voir les monts se rembrunir, les toits fumer, les om-

bres s'allonger et les vers de Virgile vitre dans le paysage; aspirer dans un même souffle le vent des arbres, Thaleine du fleuve, la brise des montagnes et la respiration de la ville, quand l'air est liéde, quand la saison est doace, quand le jour est beau , c'est une sensation intime, exquise, inexprimable, pleine de petites jouissances secrètes voilées par la grandeur du spectacle et la profondeur de la conlemplalion. Aux fenêtres des mansardes, de jeunes filles chantent les yeux baissés sur leur ouvrage; les oiseaux babillent gaiement dans les lierres de la ruine, les rues fourmillent de peuple et ce peuple fait un bruit de travail et de bonheur ; des barques se croisent sur le Rhin, on entend les rames couper la vague, on voit frissonner les voiles; les colombes volent autour de l'église; le fleuve miroite, le ciel pâlit; un rayon de soleil horizontal empourpre au loin la poussière sur la route ducale de Rudesheimà Biberich et fait étinceler de rapides calèches qui semblent futr dans un nuage d'or portées parquatre étoiles. Les laveuses du Rhin élendenl leur toile sur les buissons ; les la^

yeuses de la Nabe battent leur HDge, vont et viennent, jambes nues et les pieds mouillés, sur des radeaux formés de troncs de sapins amarré» au bord de Teau, et rient de quelque touriste qui dessine rChrenfels. La tour des Rats, présente et debout au milieu de cette Joie 9 fume dans Tombre des montagnes* ^

Le soleil se couche , le soir vient , la nuit tombe, les toits de la ville ne font plus qu'un seul toit, les monts se massent en un seul tas de ténèbres où sVnfonce et se perd. la grande clarté blanche du Rhin. Des brumes de crêpe montent lentement de l'horizon au zénith ; le petit dampschiff de Mayence à Bingen vient prendre sa place de nuit le long du quai vis-à-vis de l'hôtel Victoria; les laveuses, leurs paquets sur la tôte, s'en retournent chez elles par les chemins creux; les bruits s'éteignent, les voix se taisent; une dernière lueur rose, qui ressemble au reflet de l'autre monde sur le visage blême d'un mourant, colore encore quehiue temps, au faîte de son rocher, l'Ehrenfelspàle^ décrépit et décharné.

— Puis elle s' efface, — et alors il semble que la tour de Hallo, presque inaperçue deux heures auparavant, grandit tout à coup et s'empare du paysage. Sa fumce, qui clait sombre pendant que le jour rayonnait, rougit maintenant peu à peu aux réverbérations de la forge, et, comme Fâme d'un méchant qui se venge, devient lumineuse à mesure que le ciel devient noir.

J'étais, il y a quelques jours, sur la plate* forme du KIopp, et, pendant que toute cette rêverie s'accomplissait autour de moi, j'avais laissé mon esprit aller je ne sais où , quand une petite croisée s'est subitement ouverte sur un toit au-dessous do mes pieds, une chandelle a brillé, une jeune fille s'est accoudée à la fenêtre, et j'ai entendu une voix claire, fraîche, pure,— la voix delà jeune fille,

— chanter ce couplet sur un air lent , plaintif et triste :

Plas mi cavalier frances, Ë la dona catalana,

DINGEN. 301

E Tonraz dcl ginoes, £ la court de castelana, Lou cantaz provcucales, Eladanza trevisana, E loQ corps aragoncs, La mans a kara d'angles, E lou donzel de Toscaiia.

J'ai reconnu les joyeux vers de Frédéric Barberousse, et je ne saurais vous dire quel effet m'a fait, dans celle ruine romaine raélamorphosée en villa de notaire, au milieu de robscurité, à la lueur de cette chandelle, à deux cents toises de la tour des Rats changée en serrurerie, à quatre pas de l'hôtel Victoria, à dix pas d'un bateau-à-vapeur-omnibus, cette poésie d'empereur devenue poésie populaire, ce chant de chevalier devenu chanson de jeune fille, ces rimes romanes accentuées par une bouche allemande, celte gaieté du temps passé transformée en mélancolie, ce vif rayon des croisades perçant l'ombre d'à présent et jetant brusquement sa lumière jusqu'à moi, pauvre rêveur effaré.

Au reste , puisque je vous ^«irle ici des mu-

siques qu'il m'est arrivé d'entendre sur les bords du Rhin > pourquoi ne vous dirais-je pas qu'à Braubach , au moment où notre dampschifî stationnait devant le port pour le débarquement des voyageurs, des étudiants^ assis sur le trône d'un sapin détaché de quelque radeau de la Murg, chantaient en chœur, avec des paroles allemandes, cet admirable air de Quasimodo qui est une des beautés les plqs vives et les plus originales de l'opérq de mademoiselle Bertin? L'avenir, n'en doutez pas , mon ami , remettra à sa place ce sévère et remarquable opéra, déchirç à son apparition avec tant de violence et proscrit avec tant d'injustice. Le public, trop souvent abusé par les tumuUes haineux qui se font autour de toutes les grandes œuvres , voudra enfin reviser le jugement passionné fulminé unanimement par les partis politi* ques , les rivalités musicales et les coteries littéraires, et saura admirer un jour celte douce et profonde musique, si pathétique et si forte, si gracieuse par endroits, si douloureuse par mom^ts ; création où se mêlent ,

pour ainsi dire dans chaque note, ce qu'il y a de plus tendre et ce qu'il y a de plus grave , le cœur d'une femme et l'esprit d'un penseur, L'Allemagne lui rend déjà justice, la France la lui rendra bientôt.

Comme je me défie un peu des curiosités locales exploitées, je n'ai pas été voir, je vous l'avoue, la miraculeuse corne de bœuf, ni le lit nuptial, ni la chaîne de fer du vieux Brœm- $er. En revanche j'ai visité le donjon carré de Rudesheim, habité à cette heure par un maître intelligent qui a compris que cettp ruine devait garder son air de masure pour garder $on air d^ palais. Les logis sont comme les gentilshon^mes, d'autant plus nobles qu'ils sont plus anciens. L'admirable manoir que ce donjon carré! Des caves romaines, des muraille^ romanes, une salle des Chevaliers dont la table est éclairée d'une lampe fleuronnée pareille à celle du tombeau de Charlemagne, des vitraux de la repaissance, des molosses presque homériques qui aboient dans la cour, des lanternes cfe fer du treizième siècle ac-

crochées au mur, d*ctroits escaliers à vis, des oublieUes dont l'abîme effraye, des urnes sépulcrales rangées dans une espèce d'ossuaire, tout un ensemble de choses noires et terribles, au sommet duquel s'épanouit une énorme touffe de verdure et de fleurs. Ce sont les mille végétations de la ruine que le propriétaire actuel, homme de vrai goût, entretient, épaissit et cultive. Cela forme une terrasse odorante et touffue d'où Ton contemple les magnificences du Rhin, il y a des allées dans ce monstrueux bouquet et l'on s'y promène. De loin c'est une couronne, de près c'est un jardin.

Les coteaux de Johannisberg abritent ce vénérable donjon et le protègent contre le nord. Le vent tiède du midi y entre par les fenêtres ouvertes sur le Khin. Je ne connais pas de souffle plus charmant et de vent plus littéraire que le vent du sud. H fait germer dans la tôle les idées riantes, profondes, sérieuses et nobles. En réchauffant le corps il semble qu'il éclaire l'esprit. Les athéniens , qui s'y connaissaient, ont exprimé cette pen-

niNGEN. 305

sec clans une de leurs plus ingénieuses sculptures. Dans les bas-reliefs delà lourdes Venls, les venls glacés sont hideux et poilus, el ont Tair slupide, et sont vêtus comme des barbares; les venls doux et chauds sont habillés comme des philosophes grecs.

A Bingen, je voyais quelquefois à Texlrémilé de la salle où je dînais deux tables fort différemment servies. A Tune était assis, tout seul, un gros major bavarois, parlant un peu français, lequel regardait tous les jours passer devant lui , sans presque y toucher , un vrai diner allemand complet à cinq services. A Taulre lable s'accoudait mélancoliquement devant un plat de choucroute un pauvre diable, qui, après avoir mangé sa maigre pitance, achevait de diner en dévorant des yeux le feslin pantagruélique de son voisin. Je n'ai jamais mieux compris qu'en présence de cette vivante parabole le mot de d'Ablancourt : La Providence mel volonliers l'argent d'un côté et Vappétit de Vautre, x^

306 LETTRE VINCT-DEUXIÈME.

Le pauvre diable était un jeune savant, pâle, sérieux et chevelu, fort épris d'entomologie et un peu amoureux d*une servante de l'auberge , ce qui est un goût de savant. Du reste un savant amoureux est un problème pour moi. Comment se comporte la passion, avec ses soubresauts, ses colères, sa jalousie et son temps perdu , au milieu de ce calme enchaînement d'études exactes, d'expérimentations froides et d'observations minutieuses qui compose la vie du savant? Vous représentez-vous, par eitemple, de quelle façon pouvait être amoureux le docte Huxham , qui , dari^ son beau traité De aère et morbis epidemicis, a consigné, mois par mois, de i724 à 1746, les quantités de pluie tombées à Plymouth pendant vingt-deux années consécutives?

Vous figurez-vous Roméo, l'œil au microscope, comptant les dix-sept mille facettes de l'œil d'une mouche, don Juan , en tablier de serge, analysant le paratartrate d'antimoine et le paratarlrovinate de potasse, et Othello,

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DINCKN. 307

courbé sur une Icnlillc de premier grossissement , cherchant des gaillonnelles cl des gomphonèmes dans la farine fossile des chinois?

Quoi qu'il en soit, en dépit de toute théorie contraire, mon entomologiste était amoureux. Il causait parfois, parlait français mieu^c que le major, et avait un assez beau système du monde, mais il n^avait pas le sou.

J'aime les systèmes, quoique j'y C^roiepeu. Descartes rêve, Huyghens modifie les rêveries de Descartes, Mariotte modifie les modifica* lions de Huyghens. Où Descartes voit des étoiles, Huyghens voit des globules et Mariotte voit des aiguilles. Qu'y a-t-il de prouvé dans tout cela? Rien que la brièveté de l'homme et la grandeur de Dieu.

C'est quelque chose.

Après loul , je le dis, j'aime les systèmes.

308 LETTRE VINGT-IŒUXIÈME,

Les systèmes sont les échelles au moyen desquelles on monte à la vérité.

Quelquefois mon jeune savant venait boire une bouteille de bière à Theure de la table d'hôte; je prenais un journal, je m'asseyais dans l'embrasure d'une croisée et je l'observais. La table d'hôte de l'hôtel Victoria était fort mêlée et fort peu harmonieuse, comme tout ce que le hasard fait par juxta-position. Il y avait au haut bout une assez vieille dame anglaise avec trois jolis enfants. Une duègne plutôt qu'une nourrice ; une tante plutôt qu'une mère. Je plaignais fort les pauvres petits. La main de la bonne dame élait un magasin de tapes. Le major dînait quelquefois à côté de la dame pour se mettre en appétit. Il causait avec un avocat parisien en vacances, lequel allaita Bade parce que^ disait-il , il faut bien y aller, tout le monde y va. Près de l'avocat s'assoyait un noble et digne gentilhomme à cheveux blancs, plus qu'oclogénaire , qui avait cet air doux que donne rapproche de la tombe et qui citait volontiers

BINGEiN. 309

des vers d'Horace. Comme il n'avail pas de dénis, le mot mors dans sa prononciation se changeait en mox : ce qui dans cette bouche de vieillard avait un sens mélancolique.

En face du vieillard se posait un monsieur qui faisait des vers français et qui lut un jour à ses voisins, après boire, un dithyrambe en vers libres sur la Hollande, où il parlait pompeusement des harangues qui sortent de la mer. Des harangues dans la mer! J'avoue que, pour ma part, je n'y aurais guère trouvé que des harengs.

Le tout était complété par deux gros marchands alsaciens , enrichis par la contrebande des peaux de belettes, qui sont aujourd'hui électeurs et jurés et qui fumaient leurs pipes tout en se racontant l'un à l'autre des histoires toujours les mêmes. Quand ils les avaient Hnies, ils les recommençaient. Gomme ils avaient invariablement oublié le nom des personnages dont ils parlaient, l'un disait

M. Chose, et l'autre M. Machine. Us se comprenaient.

Le faiseur de vers, — le poète, si vous voulez, — était un gaillard classique, philosophe, constilulionnel, ironique et voltairien qui se plaisailà 5ap^, comme il disait, les préjugés, c'est-à-dire à insulter, lout en répétant des lieux communs contre des vieilleries, beaucoup de choses graves, mystérieuses et saintes que les hommes respectent. Il aimait à dcmner^ c'était son expression, de grands coups de lance dems les erreurs humaines; et, quoiqu'il ne lui arrivât jamais d'attaquer les véritables moulins à vent du siècle, il s'appelait luinième dans ses gaietés don Quichotte. Je l'pppelais don Quichoque.

Quelquefois le poète et l'avocat, bien que faits pour- s'entendre, se querellaient. Le poète, pour compléter son portrait , était une intelligence inintelligible, un esprit trouble on tout , un de ces hommes empochés qui brodouillcnt en parlant et qui griffonnent en

BINGEN. 31i

écrivant. L'avocat l'écrasait de sa supériorité. Parfois le poète s'emportait et fâchait l'autre. Alors l'avocat irrité parlait deux heures durant avec une éloquence claire, limpide, coulante, transparente, intarissable, coqime parle le robinet de ma fontaine qu^nd il a mis son bonnet de travers.

Sur ce, l'entomologiste, qui avait de l'esprit, s'amusait à son tour jà écraser l'avocat. Il parlait sérieusement bien, se faisait admirer de la cantonnade, et regardait de temps en temps de côté si la jolie maritprne Técoutait.

H avait un jour fort pertinemment péroré à propos de vertu, de résignation et de renoncement; mais il n'avait pas mangé. Or c'est un maigre souper que la philosophie quand on n'a rien à mettre dessus. Je l'invitai à dîner ; et quoiqu'il eût à peine pu deviner, aux deux ou trois mots que j'avais prononcés, de quel pays j'étais , il voulut bien accepter. Nous causâmes. Il me prit en amitié, et nous fîmes dans l'Ile des Rats et sur la rive droite du Rh|n

quelques excursions ensemble. Je payais le batelier.

Un soir, comme nous revenions de la lour de Halto, je le priai de souper avec moi. Le major élait à table. Mon docte compagnon avait pris dans Ttle un beau scarabée à cuirasse d'azur, et, tout en me le montrant, il s'avisa de me dire : Rien n'est beau comme les sagres bleues. Sur ce, le major, qui écoutait, ne put s'empêcher de l'interrompre : — Pardieu, monsieur! fit-il, les sacrebleu ont du bon parfois pour faire marcher les soldats et les chevaux, mais je ne vois pas ce qu'ils ont de beau.

Voilà toutes mes aventures à Bingen. Du resle, quoique cette ville ne soit pas grande, c'est une de celles où s'épanche le plus largement, du commissionnaire au batelier, du batelier au cicérone, du cicérone à la servante, de la servante au valet d'auberge, celte cascade de pourboires que je vous ai décrite ailleurs, et au bas de laquelle la bourse de

BINGEN. 3i3

rinforluné voyageur arrive parfailement exterminée, aplatie et vide.

A propos, depuis Bacharach je suis sorti des thalers, des silbergrossen et des pfennings , et je suis entré dans les florins et les kreutzers. L'obscurité redouble. Voici, pour peu qu'on se hasarde dans une boutique, comnaent on dialogue avec les marchands :

— Combien ceci? — Le marchand répond :

— Monsieur, un florin cinquante- trois kreutzers. — Expliquez-vous plus clairement. — Monsieur, cela fait un thaler et deux gros et dix-huit pfennings de Prusse. — Pardon, je ne comprends pas encore. Et en argent de France? — Monsieur, un florin vaut deux francs trois sous et un centime; un thaler de Prusse vaut trois francs trois quarts; un silbergrossen vaut deux sous et demi ; un kreulzer vaut les trois quarts d'un sou ; un pfenning vaut les trois quarts d'un liard. — Alors je réponds comme le don César que vous savez : C'est parfaitement clair ,ei j'ouvre ma bourse au hasard, me fiant à la vieille honnê-

teté qui est probablement cet autel des Ubiens dont parle Tacite. ArçL Ubiorum.

Les ténèbres se compliquent de la prononciation. Kreutzer se prononce chez les hessois creussej chez Jes badois criche et en Suisse cruche.

MAYENCG.

Mayence, septembre.

Mayence et Francfort, comme Versailles et Paris, ne sont plus aujourd'hui qu'une même ville. Au moyen âge il y avait entre les deux cilés huit lieues, c'est-à-dire deux journées; aujourd'hui cinq quarts d'heure les séparent, ou plutôt les rapprochent. Entre la ville impériale et la ville électorale, notre civilisation a jeté ce trait d'union qu'on appelle un chemin de fer. Chemin de fer charmant, qui cô^ toie le Mein par instants, qui traverse une

3i8 LETTRE VINGT-TROISIÈME.

vcrlc, riche et vaslc plaine, sans viaducs, sans tunnels, sans déblais ni remblais, avec de simples assemblages de bois sous les rails ; chemin de fer que les pommiers ombragent paternellement ainsi qu'un sentier de village; qui est livré, sans fossés ni grilles, de plainpied, à la bonhomie saturnienne des gamins allemands, et tout le long duqueMI semble qu'une main invisible vous présente l'un après l'autre les vergers, les jardins et les champs cultivés, les retirant ensuite en hâte et les enfonçant pèle-mèle au fond du paysage comme des étoffes dédaignées par l'acheteur.

Francfort et Mayence sont, comme Liège, d'admirables villes dévastées par le bon goût. Je ne sais quelle propriété corrosive ont l'architecture blafarde, les colonnades de plâtre, les églises-théâtres et les palais-guinguettes; mais il est certain que toutes les pauvres vieilles cités fondent et se dissolvent rapidement dans ces alfreux tas dd- maisons blanches. J'espérais voir à Ma) encc le Marlinsburg, résidence fôodale des éicctonrs- archevêques

MAYKNCB. 319

jusqu'au dix-septième siècle; les français en avaient fait un hôpital , les liessois Font rasé pour agrandir le port^franc. Quant à l'hôtel des marchands, bâti en 13i7 pdr la fameuse ligue des cent villes , splendidement décoré des statues de pierre des sept électeurs portant leurs blasons , au-dessus desquels deux figures colossales soutenaient Técu de Tempire, on Ta démoli pour faire une place. Je comptais me loger vis-à-vis, dans cette hôtellerie des Trois -Couronnes ouverte dès 1360 par la famille Cleemann, à coup sûr la plus ancienne auberge de TEurope; je m'attendais à une de ces hôtelleries comme en décrit le chevalier de Oramont, avec Timmense chehiinée, la grande salle à piliers et à solives, dont le mur n'est qu'un vitrage maillé de plomb, et au dehors la borne à monter sur mule. Je n'y suis pas même entré. La vieille auberge- Gleemann est à présent une espèce do faux hôtel -Meurice, avec des rosaces en cartonpierre aux plafonds, et aux fenêtres ce luxe de draperies et cette indigence de rideaux qui caractérisent les hôtelleries allemandes*

Quelque jour Mayence fera de la maison de Bona Monte et de la maison Zum Jungen ce que Paris a fail du vénérable logis du pilier des Halles. On détruira , pour le remplacer par quelque méchante façade ornée d*un méchant buste, le toil natal de ce Jean Gensfleisch, gentilhomme de la chambre de Télecteur Adolphe de Nassau, que la postérité connaît sous le nom de GtUemberg , comme elle connah sous le nom de Molière Jean-Baptiste Poquelin, valet de chambre du roi Louis XIV.

Cependant les vieilles églises défendent encore ce qui les entoure; et c'est autour de sa cathédrale qu'il faut chercher Mayence, comme c'est autour de sa collégiale qu'il faut chercher Francfort.

Cologne est une cité gothique encore attardée dans l'époque romane; Francfort et Mayence sont deux cités gothiques déjà plongées dans la renaissance, et même, par beaucoup de côtés, dans le style rocaille et chinois. De là, pour Mayence et Francfort, je ne

MAVEiNCE. 824

sais quel air de villes namandes qui les distingue et les isole presque parnû les villes du Illiin.

On sent à Cologne que les austères constructeurs du dôme, maître Gérard, maître Arnold et maître Jean, ont long-temps empli toute la ville de leur souflle. Il semble que ces trois grandes ombres aient veille pendant quatre siècles sur Cologne, protégeant l'église de Plectrude, l'église d'Annon, le tombeau de Théoplianie et la chambre d'or des onze mille vierges, barrant la route au faux goût, tolérant à peine les imaginations presque classiques de la renaissance, gardant la pureté des ogives et des archivoltes, sarclant ks chicorées de Louis XV partout où elles se hasardaient, maintenant dans toute la vivacité de leurs profils et de leurs arêtes les pignons taillés et les sévères hôtels du quatorzième siècle; et qu'elles ne se soient retirées, comme le lion devant l'âne, qu'en présence de l'art bête et abominable des ar chitectes parisiens de l'empire et de la res-

T. ir. Si

tauralion. A Mayence et à Francfort, Tarchiteclure-Rubens, la ligne gonflée et puissante, le riche caprice flamand , l'épaisse et inextricable végétation des grillages de fer chargés de fleurs et d'animaux , Tinépuisable variété des encoignures et des tourelles ; la couleur, le phénomène; le contour joufllu, pansu, opulent, ayant plus de santé encore que de beauté; le mascaron, le triton, la naïade, le dauphin ruisselant, toute la sculpture païenne charnue et robuste, Tornementalion énorme, hyperbolique et exorbitante, le mauvais goût magnifique, ont envahi la ville depuis le commencement du dix -septième siècle et ont empanaché et enguirlandé, selon leur poétique fantasque, la vieille et grave maçonnerie allemande. Aussi, ce ne sont partout que devantures historiées , ouvrées et guillochées ; frontons compliqués de pots à feu , de grenades, de pommes de pin, de cippes et de rocailles, oflrant des profils de buissons d'écrevisses; et pignons volutes à trois marteaux comme la perruque de cérémonie de Louis XIV.

Vues à vol d'oiseau» Mayence et Francfort, ayant, Tune sur le Rhin, l'autre sur le Mein, la même position que Cologne, ont nécessairement la même forme* Sur la rive qui leur fait face, le pont de bateaux de Mayence a produit Gastel, et le pont dQ pierre de Francfort a produit Sachsbausen , comme le pont de Cologne a produit Deutz.

Le dôme de Mayence, de même que les cathédrales de Worms et de Trêves , n'a pas de façade et se termine à ses deux extrémités par deux -chœurs. Ce sont deux absides romanes, ayant chacune son transept, qui se regardent et que réunit une grande nef. On dirait deux églises soudées l'une à l'autre par leur façade. Les deux croix se touchent et se mêlent par le

pied. Cette disposition géomélrale 'engendre en élévation six campanules, c'est-à-dire sur chaque abside un gros clocher entre deux tourelles, ainsi que le prêtre entre le diacre et le sous-diacre/ sym-

bolismeque reproduit, comme je l'ai déji dit ailleurs I la grande rosace de nos cathédrales entre ses deux ogives.

Les deux absides dont la réunion compose la cathédrale de Mayence sont de deux époques différentes, et, quoique presque identiques en dessin géométral, aux dimensions près^ présentent, comme édifices, un contraste complet et frappant. La première et la moins grande date du dixième siècle. Commencée en 978 , elle a été terminée en 4009. La seconde, dont le gros clocher a deux cents pieds de haut, a été commencée peu après, mais elle a été incendiée en 1190, et depuis lors chaque siècle y a mis sa pierre. Il y a cent ans, le goût régnant a envahi le dôme; toute la flore de rarchilecture-Pompadour a mêlé ses jets de pierre , ses falbalas et ses ramages aux dentelures byzantines, aux losanges lombards et aux pleins-cintres saxons, et aujourd'hui cette végétation bizarre et grimaçante couvre la vieille abside. Le gros clocher, cône large, trapu , ample à sa base,

superbement chargé de Irois riches diadèmes flcuronnés dont les diamètres décroissent de sa base à son sommet, taillé partout à roses et à facettes, semble plutôt bâti avec des pierreries qu'avec des pierres. Sur Tautre grosse tour, grave, simple, byzantine et gothique, qui lui fait face, des maçons modernes ont érige, probablement par économie, une coupole également, pointue, appuyée à sa base sur un cercle de pignons aigus ressemblant à la couronne de fer des rois lombards, coupole en zinc, parfaitement nue, sans dorure et sans ornemeni , d'un profil légèrement renflé, qui rappelle l'ancienne coiffure pontificale des temps primitifs. On dirait la sévère tiare de Grégoire VII regardant la tiare splendide de Boniface VIII. Haute pensée, posée, construite et sculptée là par le temps et le hasard, ces deux grands architectes.

Tout ce vénérable ensemble est badigeonné en rose; tout, du haut en bas, les deux absides, la grande nef et les six clochers. La chose est faite avec recherche et goût. On a

décerné le rose pâle au clocher byzantin , et le rose vif au clocher-Pompadour,

Comme la chapelle d'Âix, la cathédrale de Mayence a ses portes de bronze ornées de tètes de lions ; celles d'Âix-Ia-Chapelle sont romaines. Quand j'ai visité Aix et que j'ai vu ces portes, j'y ai, vous vous en souvenez, vainement cherché la fêlure qu'y fit, dit-on, et qu'y dut faire en effet le coup de pied du diable lorsqu'il s'en alla furieux d'avoir avalé l'âme d'un loup au lieu de Ta me d'un bourgeois ayant pignon sur rue. Aucune histoire de ce genre ne recommande les portes du dôme de Mayence. Elles sont du onzième siècle et ont été données par l'archevêque Willigis à l'église , aujourd'hui démolie , de Notre-Dame, où on les a prises pour les enclaver dans un majestueux portail roman de la cathédrale. Sur les deux battants d'en haut sont écrits en caractères romains les privil^es accordés à la ville en H35 par Tarchevêque Âdalbert, second électeur de Cologne.

MAYETICE. 327

Au-dessous est gravée sur une seule ligne cette légende plus ancienne (sic) :

W'lk&S\/S/R[bËPSEXf£TAli.

SPEGEVALVASEFFECERATPRIMVS

Si l'intérieur de Mayence rappelle les villes flamandes , Finlérieur de sa cathédrale rappelle les églises beiges. La nef, les cliapelles, les deux transepts et les deux absides sont sans vitraux, sans mystère, badigeonnées en blanc du pavé ù la voûte , mais somptueusement meublées. De toutes parts surgissent à Toeil les fresques, les tableaux, les boiseries, les colonnes torses et dorées ; mais les vrais joyaux de cet immense édifice, ce sont les tombeaux des archevêques-électeur». L'église en est pavée, les autels en sont faits, les piliers en sont étayés , les murs en sont couverts; ce sont de magnifiques lames de marbre et de pierre, plus précieuses quelquefois par la sculpture et le travail que les lames d'or du temple de Salomon. J'ai constaté, tant

dans réglisc que dans la salle cnpitulaire et le cloître, un tombeau du huitioiiic siècle , deux du treizième , six du quatorzième , six du quinzième, onze du seizième, huit du dix-septième et neuf du dix-liuilièmc; en tout quarante-trois sépulcres. Dans ce nombre je ne compte ni les tombeaux-autels, difficiles à aborder et à explorer, ni les tombeauxpavés, sombre et confuse mosaïque de la mort de jour en jour plus effacée sous les pieds de ceux qui vont et viennent.

Tomefs également les quatre ou cinq tombeaux insignifiants du dix-neuvième siècle.

Toutes ces tombes , cinq exceptées , sont des sépultures d*archevôques. Sur ces trentehuit cénotaphes, dispersés sans ordre chronologique et comme au hasard sous une foret de colonnes bj'zantines à chapiteaux énigmaliques, Tart de six siècles se développe, végète et croise inextricablement ses rameaux, d'où toml>ent, comme un double fruit, l'his-

toîre de la pensée en même lempsque l'histoire des fails. Li, Liebcnslein , Hompurg, Gemmingen , Heufenslein , Brandebourg , Sleinburg, Ingelheim, Dalbcrg , Ellz , Sladîon, Weinsberg , Ostein , Leyen , Ilennenberg , Tour-el-Taxis, presque tous les grands noms de l'Allemagne rhénane, apparaissent à travers ce sombre rayonnement que les tombeaux répandent dans les ténèbres dos églises. Toutes les fantaisies d'époque, d'artiste et de mourant se mêlent à toutes les épilaphes. les mausolées du dix-huitiéme siècle s'en- Ir'ouvrent et laissent échapper leur squelette emportant dans ses longs doigts sans chair des mitres d'archevêques et des chapeaux d'électeurs. Les archevêques conlemporains de Richelieu et de Louis XIV rêvent couchés au bas de leurs sarcophages et appuyés sur le coude. Les arabesques de la renaissance accrochent leurs vrilles et perchent leurs chimères dans les délicats feuillages du quinzième siècle et font entrevoir, sous raille complicaiions charmantes, des sfatucltes, des distiques latins et des blasons coloriés. Des

noms sévères, Mathias Btirhecg y Conradus Rheingraf {CoTïvad j comle du Rhin), s'inscrivent, entre le moine tonsuré qui figure le clergé et l'homme d'armes morionné qui figure la noblesse, sous la pure ogive à triangle équilatéral du quatorzième siècle; et, sur la lame peinte et dorée du treizième siècle, de gigantesques archevêques qui ont des monstres apocalyptiques sous les pieds couronnent de leurs deux mains à la fois des rois et des empereurs moindres qu'eux. C'est dans cette hautaine attitude que vous regardent fixement avec leurs yeux de momie égyptienne Siegfried, qui couronna deux empereurs : Henri de Thuringe et Wilhelm de Hollande; et Pierre Âspeld, qui couronna deux empereurs et un roi : Louis de Bavière, Henri Vil et Jean de Bohême. Les armoiries, les manteaux héraldiques, la mitre, la couronne, le chapeau électoral, le chapeau cardinal, les sceptres, les épées, les crosses, abondent, s'entassent et s'amoncèlent sur ces monuments et s'efforcent de recomposer devant l'œil du passant celte

grande et formidable figure qui présidait les neufélecteursderempired'Allemagneetqu'on appelait farclievêque de Mayence. Chaos, déjà à demi submergé dans Fombre, de choses augustes ou illustres^ d'emblèmes vénérables ou redoutables , d'où ces puissants princes voulaient faire sortir une idée de grandeur et d'où sort une idée de néant.

Chose remarquable et qui prouve jusqu'à quel point la révolution française élait un fait providentiel et comme la résultante nécessaire, et pour ainsi dire algébrique, de tout fanlique ensemble européen, c'est que tout ce qu'elle a détruit a été détruit pour jamais. Elle est venue à l'heure dite, comme un bûcheron pressé de finir sa besogne , abattre en hâte et pêle-mêle tous les vieux arbres mystérieusement marqués par le Seigneur. On sent, ainsi que je crois l'avoir déjà indiqué quelque part, qu'elle avait eneUelequiddivinum. Rien de ce qu'elle a jeté bas ne s'est relevé , rien de ce qu'elle a condamné n'a survécu , rien de

ce qu'elle a défait ne s'est recomposé. Et observons ici que la vie des étals n'est pas suspendue au môme fil que celle des individus; il ne suffit pas de frapper un empire pour le tuer; on ne tue les villes et les royaumes que lorsqu'ils doivent mourir. La révolution française a touché Venise , et Venise est tombée; elle a louché l'empire d'Allemagne, et l'empire d'Allemagne est lombé; elle a louché les électeurs, et les électeurs se sont évanouis. La môme année, la grande année -abîme, a vu s'engloutir le roi de France , cet homme presque dieu , et l'archevêque de Mayence, ce prêtre presque roi.

La révolution n'a pas extirpé ni détruit Rome , parce que Rome n'a point de fondements , mais des racines ; racines qui vont sans cesse croissant dans l'ombre sous Rome et sous toutes les nations, qui traversent et pénétrent le globe entier de part en part , et qu'on voit reparaître à l'heure qu'il est en Chine et au Japon , de Tautrc côté de la terre.

Le Jean de Troyes de Cologne , Guillaume de Hagen , greffier de la ville en 1270 , raconte dans sa Petile Chronique manuscrite , malheureusement lacérée pendant l'occupation française et dont il ne reste plus que quelques feuillets dépareillés à Darmstadt, qu'en 1247, sous le règne de ce même archevêque de Mayence Siegfried, dont le tombeau fait dans la cathédrale une si redoutable figure, un vieux astrologue nommé Mabusius fut condamné à la potence comme sorcier et devin et conduit, pour y mourir, au gibet de pierre de Lorchhausen, lequel marquait la frontière de Tarchevêque de Mayence et faisait face à un autre gibet qui marquait la frontière du comte palatin. Arrivé là , comme Taslrologue refusait le crucifix et s'obstinait à se dire prophète , le moine qui l'accompagnait lui demanda en raillant en quelle année finiraient les archevêques de Mayence. Le vieillard pria qu'on lui déliât la main droite, ce qu'on fit, puis il ramassa un clou patibulaire tombé à terre, et, après avoir rêvé un inslant, il grava avec ce clou sur la face du gibet qui

334 LETTRE VINGT-THOISIÈME.

regardait Mayence ce polygramme singulier

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