‹ Le Rhin. 3Chapitre 14 sur 17 · FRANCFORT-SUR*LB*MEIN · texte numérisé non relu

FRANCFORT-SUR*LB*MEIN

gémissent misérablement sous des poids énormes. Satyres cornus, nymphes à gorges flamandes, nains 9 géants, sphinx, dragons, anges, diables, tout un infortuné peuple d'ôtrès surnaturels, pris par quelque magicien qui péchait efirontément dans toutes les mythologies à la fois, et enfermé par lui dans des enveloppes pétrifiées, est là enchaîné sous les entablements , les impostes et les architraves, et scellé jusqu'à mi -corps dans les mutailles. Les uns portent des balcons; les autres, des tourelles; les plus accablés, des maisons. D'autres exhaussent sur leurs épau^ les quelque insolent négte de bronze vêtu d'une robe d'étain doré, ou un immense empereur romain de pierre dans toute la pompe du costume de Louis XIV, avec sa grande per^ ruque, son ample manteau , son fauteuil, son estrade, sa crédence où est sa couronne, son dais à pentes découpées et à vastes draperies; colossale machine qui figure une gravure d'Audran complètement reproduite en rondebosse dans un monolithe de vingt pieds de haut. Ces prodigieux monuments sont des

enseignes d'auberges. Sous ces fardeaux titahiques les cariatides fléchissent dans loutes les postures de la ragç, de la douleur et de la fatigue. Celles-ci courbent la léte , celleslà se retournent à demi; quelques-unes posent sur leurs hanches leurs deux mains crispées ou compriment leur poitrine gonflée prête à éclater; il y a des Hercules dédaigneux qui soutiennent une maison à six étages d'une seule épaule et montrent le poing aux gens; il y a de tristes Yulcains bossus qui s'aident de leurs genoux, ou de malheureuses sirènes dont la queue écaillée s'écrase aflreusement entre les pierres de refend ; il y a des Chimères exaspérées qui s'entre-mordent avec fureur; d'autres pleurent, d'autres rient d'un rire amer, d'autres font aux passants des grimaces effroyables. J'ai remarqué que beaucoup de salles de cabaret, retentissantes du choc des verres, sont posées en surplomb sur des cariatides. Il parait que c'est un goût des vieux bourgeois libres de Francfort de faire porter leurs ripailles par des statues souffrantes.

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Le plus horrible cauchemar qu'on puisse avoir à Francfort, ce -n'est ni l'invasion des russes , ni l'irruption des français , ni la guerre européenne traversant le pays, ni les vieilles guerres civiles déchirant de nouveau les quatorze quartiers de la ville, ni le typhus, ni le choléra; c'est le réveil, le déchaînement et la vengeance des cariatides.

Une des curiosités de Francfort , qui disparaîtra bientôt, j'en ai peur, c'est la boucherie. Elle occupe deux anciennes rues. Il est impossible de voir des maisons plus vieilles et plus noires se pencher sur un plus splendide amas de chair fraîche. Je ne sais quel air de jovialité gloutonne est empreint sur ces façades bizarrement ardoisées et sculptées , dont \e rez-de-chaussée semble dévorer, comme une gueule profonde toute grande ouverte, d'innombrables quartiers de bœufs et de moutons. Les bouchers sanglants et les bouchères roses causent avec grâce sous des guirlandes de gigots. Un ruisseau rouge, dont deux fontaines jaillissantes modifient à peine la

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couleur, coqle et fume au milieu de la rue. Au pioment où j'y passais, elle était pleine de cris effrayants. D'inexorables garçons tueurs, à figures hérodiennes, y commettaient un massacre de cochons de lait. Les servantes, leur panier au bras, riaient à tra* \er$ le vacarme. H y a des émotions ridicules qu'il ne faut pas laisser voir; pourtant j'ar voue que, si j'avais su que faire d'un pauvre petit cochon de lait qu'un boucher emportait devant moi par les deqx pieds de derrière et qui ne criait pas, ignorant ce qu'on lui voulait et ne comprenant rien à la chose, je l'aurais acheté et sauvé. Une jolie petite iille de quatre ans, qui comme moi le considérait avec compassion, semblait m'y encourager du regard. Je n'ai pas fait ce que cet œil charmant me disait, j'ai désobéi à ce doux regard, et je me le reproche. — Une superbe et grandiose enseigne dorée, soutenue par une grille en potence, la plus belle et la plus riche du monde, composée de tous les emblèmes du corps des bouchers et surmontée de la couronne impériale, domine et complète cette

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magnifique écorcherie digne de Paris au iDOjen-âge, devant laquelle, à coup sûr, sa fussent ébattis Calatagirone aq quinzièpoe siècle et Rabelais au seizième.

De l'écorcherie on débopche dans une place de grandeur médiocre, digne de la Flandre et qui mériterait d'être célébrée et admirée i ipème après le Vieux-Marché de Bruxelles. C'est une de ces places- trapèzes autour desquelles tous les styles et tous les caprices de l^rchitecture bourgeoise au moyeq-âge et k la renaissance se dressent représentés par des iqaisons-modèles où, selon l'époque et le goût, l'ornementation a toqt employé avec un àpropos prodigieux, l'ardoise comme la pierre, le plomb comme le bois. Chaque devanture a sa valeur à part et concourt en même len)ps à la composition et à l'harmonie générale de la place. ^ Francfort comme à Bruxelles i deux ou trois maisons neuves, de l'aspept le piqs bête et qui ont l'air de deux ou trois imbéciles dans une assemblée de gens d'esprit, gâtent l'ensemblede la placeet rehaussent

la beauté des vieux édifices voisins. Une merveilleuse masure du quinzième siècle, composée je ne sais pour quel usage d'une nef d'église et d'un befTroi d'hôtel-de-ville, remplit de sa superbe et élégante silhouette un des côtés du trapèze. Vers le milieu de la place, à des endroits quelconques que n'a évidemment désignés aucune syrhétrie, ont germé, comme deux buissons vivaces, deux fontaines, l'une de la renaissance, l'autre du dix-huitième siècle. Sur ces deux fontaines se rencontrent et s'affrontent, par un hasard singulier, debout chacune au sommet de sa colonne, Minerve et Judith, la virago home-* rique et la virago biblique, l'une avec la tète de Méduse, l'autre avec la tête d'Holopherne.

Judith, belle, hautaine et charmante, entourée dequatre Renommées-Sirènes qui soufflent à ses pieds dans dos trompettes, est une héroïque fille He la renaissance. Elle n'a plus la tête d'Holopherne qu'elle élevait de la main gauche, mais elle tient encore l'épée de sa main droite, et sa robe chassée par le vent se

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relève au-dessus de son genou de marbre et découvre sa jambe fine et ferme avec le pli le plus fier qu'on puisse voir.

Quelques explicateurs prétendent que cette statue représente la Justice, et qu'elle tenait à la main, non la tète d'Holoplierne, mais une balance. Je n'en crois rien. Une Justice qui tiendrait la balance de la main gauche et Tépéede la main droite serait l'Injustice. D'ailleurs la Justice n'a le droit d'être ni si jolie ni si retroussée.

Vis-à-vîs de cette figure s'élèvent, avec leur cadran noir et leurs cinq graves fenêtres de hauteur inégale, les trois pignons juxla-posés du Rœmer.

C'est dans le Rœmer qu'on élisait les empereurs; c'est dans cette place qu'on les proclamait.

C'est aussi dans cette place que se tenaient et que se tiennent encore les deux fameuses

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foires de Francfort : la foire de septembre, instituée en 1240 par lettre de haMt-conduit de Frédéric 11; et la foire de Pâques, éiablie en 1330 par Louis de Bavière. Les foires ont survécu aux empereurs et à Teippire.

Je suis entré dans le Rqômerf

A près avoir erré, sans rencontrer personne, dans une grande halle basse et torte, voûtée en ogive et enconobrée des baraques de I9 foire, puis dans un large escalier h rampQ Louis XIII tapissé de mauvais tableaux sans cadres, puis dans une foqle de corridors et dexiegrés obscurs, à force de frapper à toutes les portes, j*ai fini par trpuver une servante qui, sur ce mol : Kaisersaal^ a pris une clef à un clou dans sa cuisine et m'a conduit à la Salle des Empereurs.

la brave fille souriante m'a fait passer d'abord par la Salle des Électeurs, quî sert aujourd'hui, je crois, aux séances du hautsénat de la ville de Francfort. C'est là que

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les électeurs ou leurs délégués (léclaraient en^ ire eux l'empereur roi des romains. Sur un fi^uteuil enlre les deux fenêlres rarchevè* que de Mayence présidait. Puis venaient par ordre, assis aulour d'une immense table couverte en cuir fauve, chacun au-dessous de spi| blason peint au plafond, à droite de Farchevèque de Mayence, Trêves, Bohème et Saxe j à sa gauche, Cologne, le Palalinat, Brandebourg ; en face de lui , Brunsivick et Bavière. Le passant éprouve l'impression que produir sent les choses simples qui contiennent de grandes choses, lorsqu'il voit et qu'il louche le cuir roux et poudreux de celte table où l'on faisait Tempereur d'Allemagne. Du reste, ^ part la table qu'on a transportée dans une salle voisine, la salle des Électeurs est aujourd'hui dans rétat où elle était au dix-septième siècle* Les neuf blasons au plafond encadrant une mauvaise fresque , une tenture de damas rouge, des appliques-candélabres en cuivre argenté figurant des Renommées, une grande glace à baguettes contournées, en face de laquelle on a mis pour pendant, au siècle

dernier, un portrait en pied de Joseph II; au-dessus de la porte, en trumeau, un portrait de ce dernier des petits- fils de Charlemagne, qui mourut en 910 au moment do régner et que les allemands appellent Y Enfant. Rien de plus. — L'ensemble est austère, sérieux, tranquille, et fait plus songer que regarder.

Après la Salle des Électeurs, j'ai \u la Salle des Empereurs.

Au quatorzième siècle, les marchands lombards qui ont laissé leur nom au Rœmer et qui y tenaient boutique eurent idée de faire entourer la grande salle de niches afin d'y étaler leurs marchandises. Un archi tecte, dont le nom s'est perdu, mesura le pourtour de la salle et y construisit qua* ' rante-cinq niches. En 1564, Maximilien II fut élu à Francfort et montré au peuple du balcon de cette salle qui, à partir de Maximîmilien H, s'appela le Kaisersaal et servit à la proclamation des empereurs. On songea alors

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