‹ Le Rhin. 3Chapitre 16 sur 17 · FRANCFORT SUR*LR-MEIN · texte numérisé non relu

FRANCFORT SUR*LR-MEIN

n*ost, dil-on, qu'un poitrail exact du miraculeux cadavre.

C'est au centre de la collégiale, à l'entrée du chœur, au point d'intersection du transept et de la nef, que, depuis Maximilien H, on couronnait les empereurs. J'ai vu dans un coin du transept, enveloppée dans un sac de papier gris qui lui donne la forme d'un bourrelet d'enfant , l'iiuaiense couronne impériale en charpente plaquée d'or qu'on suspendait au-dessus de leur tète pendant la cérémonie, et je me suis souvenu qu'il y a deux s^ns j'avqis vu le tapis fleurdelisé du sacre de Charles X roulé, ficelé et oublié sqr une brouette dans les combles de la cathédrale de Reims. À la droite môme de la porte du chœur, précisément à côté de l'endroit où l'on couronnait Tcmpereur, la boiserie gothique étale complaisamment cotte antithèse sculptée en chône : Saint Barthélémy écorché , portant sa peau sur son bras , et regardant avec dédain à sa gauche le diable juché sur une magnifique pyramide de mi-

1res, de diadèmes, de cimiers, de tiares, de sceptres, d'épécs et de couronnes. Un peu plus loin, le nouveau césar pouvait, sous les tapisseries dont on le cachait sans doute, entrevoir par instants debout dans Tombre contre le mur, comme une apparition sinistre, le spectre de pierre de cet infortuné pseudo-empereur Gunther de Schwarzburg, la fatalité et la haine dans les yeux, tenant d'un bras son écu au lion rampant et de l'autre son morion impérial; fier et terrible tombeau, qui pendant deux cent trente ans a assisté à Tin- Ironisation des empereurs, et dont la tristesse dcgranita survécu à toutes ces fêtes de carton peint et de bois doré.

J'ai voulu monter sur le clocher. Le glockner qui m'avait conduit dans l'église et qui ne sait pas un mot de français m'a abandonné aux premières marches de la vis , et je suis monté seul. Arrivé en haut, j'ai trouvé l'escalier obstrué par une barrière à pointes de fer; j'ai appelé, personne n'a répondu; sur quoi j'ai pris le parti d'enjamber la barrière.

PRANCrORT-SUn-LE-MEIN. 377

L*obstdcIe franchi , j*6laîs sur la plate-forme du Prarrthurm. Là, j'ai eu un charmant spectacle. Sur ma tète un beau soleil ; à mes pieds toute la ville, a ma gauche la place du Roémer, à ma droite la rue des Juifs posée comme une longue et inflexible arête noire parmi les maisons blanches, çà et là quelques chevets d'antiques églises pas trop déAiites , dvCux ou trois hauts beffrois flanqués de tourelles, sculptés à Taigle de Francfort et répétés, comme par des échos, au fond de l'horizon, par les trois ou quatre vieilles tours-vigies qui marquaient autrefois les limites du petit étal libre; derrière moi le Meîn, nappe d'argent rayée d'or par le sillage des bateaux ; le vieux pont avec les toits de Sachshausen et les murs rougeâtres de l'ancienne maison teutonique; autour de la ville, une épaisse ceinture d'arbres; au delà des arbres, une grande lablc-ronde de plaines et de champs labourés, terminée par les croupes bleues du Taunus. Pendant que je rêvais je ne sais quelle rêverie, adossé au tronçon du clocher tronqué de 4509, des nuages sont venus cl se

378 LETTUE VINGT OUATRIÈMK.

sonl mis à rouler dans le ciel, chassés par le veql f couvrant et découvrant à chaque instant de larges déchirures d'azur et laissant tomber partout sur la terre de grandes plaques d'ombre et de lumière. Celte ville et cet horizon étaient admirables ainsi. Le paysage n'est jamais plus beau que quand il revêt sa peau de tigre. — Je qie croyais seul sur la tour, et j'y serais resté loule la journée. Tout à coup un petit bruit s'est fait entendre à côté de moi ; j'ai tourné la tèle; c'était une toute jeune ûlle de quatorze ans environ, à demi sortie d'une lucarne, qui me regardait avec un sourire. J'ai risqué quclqpes ps, j'ai dépassé un aqgle du Pfarrthurm que je n'avais pas encore franph), et je me suis trouvé au milieu des habitant^ du clocher. Il y a là tout un pelit monde doux et heureux. La jeune fille qui tricote; une vieille femme, sa ipcre sans doute, qui file son rouet; des colombes qui roucoulent perchées sur les gargouilles du clocher; un singe hospilaher qui vous tend la main du fond de sa petile cabane; les poids de la grosse horloge qui mon*

FBANCrOBT-SUR-LE-lipiN, 379

tent et descendent avjBC'un bruit 8ourd et ^'amusent à faire mouvoir des marionnettes dans l'église où Ton a couronné dos empe^ reurs ; ajoutez à cela cette paix profonde des lieux élevés, qui se compose du murmure du vent, des rayons du soleil et de la beauié du paysage, — n'est-ce pas que c'est un ensennble pur et charmant? — De la cage des anciennes cloches, la jeune fille a fait sa chambre; elle y a mis son lit dans l'ombre, et elle y chante comme chantaient les cloches, mais d'une voix plus douce, pour elle et pour Dieu seulement. De l'un des clochelons inachevés, la mère a fait la cheminée du petit feu de veuve où cuit sa pauvre marmite. Voilà le haut du clocher de Francfort. Comment et IK)urquoi cette colonie est-elle là, et qu'y faitelle? Je l'ignore; mais j'ai iidiniré cela. Cette fiére ville impériale, qui a soutenu tant de guerres, qui a reçu tant de boulets, qui a intronisé tant de césars , dont les murailles étaient comme une armure, dont l'aigle tenait dans ses deux serres les diadèmes que l'aigle d'Autriche posait sur ses deux têtes ,

est aujoiird'iliii ilominéc et couronnée par Thumble foyer d'une vieille femme, d'où sort un peu de fumée.

LETTRE VlNGT-ClNQUlfiME.

Biayeuce, i*' octobre.

Un ruisseau sort du lac de Tohia ^ sur la pente orientale du Saini-Gothard ; un autre ruisseau sort d'un autre lac au pied du morit LukmanilTberg; un troisième ruisseau suinte d'un glacier et dem^end à travers les rochers d'une hauteur de mille toises. A quinze lieues de leurssources, ces ruisseaux viennent aboutir au même ratin prés Reichenau. Là, ils se mè-

384 LETTRE VI.Nr.T-CINQUlÈME.

lent. N*aclmirez-vons pas, mon ami, de quelle façon puissanle cl simple la Providence produit les grandes choses? Trois paires se renconlrenl, c*esl un peuple; irois ruisseaux se rencontrent, c'est un fleuve.

Le peuple natt le 17 novembre 1307, la nuit, au bord d'un lac où trois pasteurs viennent de s'embrasser; il se lève, il allesle le grand Dieu qui fait les paysans et les césars, puis il court aux fléaux et aux fourches. Géant rustique, il prend corps à corps le souverain géant, l'empereur d'Allemagne. Il brise à Kussnacht le bailli Gessler, qui faisait adorer son chapeau; à Sarnen le bailli Landenberg, qui crevait les yeux aux vieillards; à Thalewyl le bailli Wolfenschiess , qui tuait les femmes à coups de hache; à Morgarten le duc Léopold ; à Morat Charles-le-Témérairc. II enterre sous la colline de Buttisholz les trois mille anglais d'Enguerrand de Coucy. Il tient en respect à la fois les qualre formidables ennemis qui lui viennent des quatre points cardinaux; il bat à Sempach le duc d'Au-

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triche, à Grandson le duc de Bourgogne, à Chillon le duc de Savoie, à Novarrc le duc de Milan ; et nolODS en passant qu'à Novarre, en J513, le duc de Milan était duc par le droit de répéc et s*aj>pelait Louis Xfl, roi de France. Il accroclie à un clou dans ses arsenaux , au-dessus de ses habits de paysan , à côté des colliers de fer qu'on lui destinait, les splendides arnf)ures ducales des princes vaincus; il a de grands citoyens, Guillaume Tell d'abord, puis les trois libérateurs, puis Pierre CoUin et Gundoldingen , qui ont laissé leur sang sur la bannière de leur ville, et Conrad Baumgarten, et Scharnachthal , et Winkelried qui se jetait sur tes piques comme Curtius dans le gouifre; il lutte à Bellinzona pour l'inviolabilité du sol, et à Gappel pour l'in^ violabilité de la conscience ; il perd Zwingli en 1531, mais il délivre Bonnivard en 1536; et depuis lors, il est debout, il accomplit sa destinée entre les quatre colosses du continent, ferme, solide, impénétrable, nœud de civilisation, asile de science, refuge de la pensée, obstacle aux envahissements injustes,

point d'appiii aux résistances légitimes. Depuis SIX cents ans, au centre d^ TEurope, au milieu d'une nature sévère, sous Tœil d'une Providence bienveillante, ces grands montagnards, dignes fils des grandes montagnes, graves, froids et sereins comme elles, soumis à la nécessité, jaloux de leur indépendance, en présence des monarchies absolues, des aristocraties oisives et dos démocraties envieuses, vivent de la forte vie populaire, pratiquant à la fois le premier des droits, la liberté, et le premier des devoirs, le travail.

Le fleuve naît entre deux murailles de granit; il fait un pas et il hencontre, à Aiideer, village roman, le souvenir de Charicmagne; à Coire, l'ancienne Curia, le souvenir de Drusus; à Feldkit'ch , le souvenir de Masséna ; puis, côtn me consacré pour les destinées qui l'atlendent par ce triple bnplême germanique, romain et français, laissant l'esprit indécis entre son élymologie grrcque Péetv, et son élymologic alliMiiande Kinnen.iim toutes deux signifient couler ^ il coule rrt ellel, franchit

la forôt et la montagne, gagne le lac de Constance, bondit à Scbaflbuse, longe et contourne les arrière* croupes du Jura, côtoie les Vosges, perce la chaîne des volcans morts du Taunus, traverse les plaines de la Frise, inonde et noie les bas-fonds de la Hollande, et, après avoir creusé dans les rochers, les terres, les laves, les sables et les roseaux un ravin tortueux de deux cent soixante*dix-sept lieues, après avoir promené dans la grande fourmilière européenne le bruit perpétuel de ses vagues qu*on dirait composé de la querelle éternelle du nord et du midi , aprèà avoir reçu douze mille cours d'eau, arrogé cent quatorze villes, déparé, ou, pour itiieux dire, divisé onze nations, roulant dans son écume et mêlant à sa rumeur Thistoirede trente siècles et de trente jpeuples, il se perd dans la mer. Fleuve-Protée; ceinture des empires, frontière deà ambitions, frein des conquérants; serpent de rénorme caducée qu'étend sur TKurope le dieu Commerce ; grâce et parure du globe; longue chevelure verte des Alpes qui traîne jusque dans Tocéan.

Ainsi trois pâtres, trois ruisseaux. La Suisse et le Rhin s'engendrent de la même façon dans les mêmes montagnes.

Le Rhin a tous les aspects. Il est tantôt large, tantôt étroit. Il est glauque, transparent, rapide, joyeux de cette grande joie qui est pro pre à tout ce qui est puissant. 11 est torrent a Scbaffouse , gouffre à Laufen , rivière h Sickingen, fleuve à Mayence, lac à Saint-Goar, marais à Leyde.

Il se calme, dit-on , et devient lent vers le soir comme s'il s'endormait; phénomène plutôt apparent que réel, visible sur tous les grands cours d'eau.

Je l'ai dit quelque part, l'unité dans la variété, c'est le principe de tout art complet. Sous ce rapport la nature est la plus grande artiste qu'il y ait. Jamais elle n'abandonne une forme sans lui avoir fait parcourir tous ses logarithmes. Rien ne se ressemble moins en apparence qu'un arbre et un

fleuve; au fond pourtant Tàrbre et le fleuve ont la même ligne génératrice. Examinez, Thiver, un arbre dépouillé de ses feuilles, et couchez-le en esprit à plat sur le sol, vous aurez Taspect d'un fleuve vu par un géant à vol d'oiseau. Le tronc do l'arbre, ce sera le fleuve; les grosses branches, ce seront les rivières; les rameaux et les ramuscules, ce seront les torrents, les ruisseaux et les sources; l'élargissement de la racine, ce sera l'embouchure. Tous les fleuves, vus sur une carie géographique, sont des arbres qui portent des villes tantôt à l'extrémité des rameaux comme des fruits, tantôt dans F entre-deux des branches comme des nids; et leurs confluents et leurs affluents innombrables imitent, suivant l'inclinaison des versants et la nature des terrains, les embranchements variés des difiérentes espèces végétales, qui toutes, comme on sait, tiennent leurs jets plus ou moins écartés de la tige selon la force spéciale de leur sève et la densité de leur bois. Il est remarquable que, si Ton considère le Rhin de cette façon, l'idée royale qui semble attachée à ce robuste

300 LETTRE Vmaf-CIIfQUIÈNE.

fleuve ne Tabandonne pas. L'Y de presque tous les affluents du Rhin, de la Murg, du Neckar, du Mein, de 1^ Nahe, de la Lahn, de la Moselle et de FAar a une ouverture d'environ OQ degrés. Bingen , Niederlahn* stein I Coblens , sont dans des angles droits* Si Ton redresse par la pensée debout sur le sol rimpiense silhouette géomélraledu fleuve, le Rhin apparaît portant toutes ses rivières à bf^s tendu et prend la figure d'un ohéne.

Les innombrables ruisseauic dans lesquels il S0 divise avant d'arriver à l'océan sont ses racines mises h nq.

f^ partie du fleuve la plus célèbre et la plus admirée, la plus riche pour le géologue, la plus curieuse pour l'hislorien, la plus importante pour le politique, la plus belle pour le poète, c'est ce tronçon du Rhin central qqi , de Bingen à liœnigswinter , traverse du levant au couchant le noir chaos de collines volcaniques qqe les romains nommaient les Alpes des Caltes. |

C'est là ce fanjeu?^ trajet de Mayenceà Cologne que presque tous les lourists font eq qua* lorze heures dans les longues journées 4'élé* Dp cotle manière on a réblouissement dii Rhin , et rieri de plus. Lorsqu'un fleuve est rapide, pour le bien voir il faut le remonter et non le descendre. Quanta moi, comme vous savez , j'ai fait le trajet de Cologne à Mayence, et j'y ai mis un mois.

De Mayence à Bingcn, comme de Kœnigs-wintcr à Cologne, îl y a sept ou huit lieues de riches plaines vertes et riantes , avec de beaux villages heurei)x au bord de Teau. Mais, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, le grand encaissement du Rhin commence à Bingen par le Rupertsberg et lo Niederwald, deux montagnes de schiste et d'ardoise, et finit à Kœnigswinter, au pied des Sepl-Monis.

Là tout est beau. Les escarpements sombres des deux rives se mirent dans les larges squammes de l'eau, La roideur des pentes

fait que la vigne est cultivée sur le Rhin do la même manière que l'olivier sur les côtes de Provence. Partout où tombe le rayon du midi , si le rocher fait une petite saillie , le paysan y porte à bras des sacs et des paniers de terre, et, dans cette terre, en Provence il plante un olivier et sur le Rhin il plante un cep. Puis il contre-butte son terrassement avec un mur de pierres sèches qui retient la terre et laisse fuir les eaux. Ici , par surcroit de précaution , pour que les pluies n'entrai^ «ent pas la terre, le vigneron la couvre, comme un toit, avec les ardoises brisées de la montagne. De cette façon, au flanc des roches les plus abruples, la vigne du Rhin, comme Tolivier de la Méditerranée, croît sur des espèces de consoles posées au-dessus de la léle du passant comme le pot de fleurs d'une mansarde. Toutes les inclinaisons douces sont hérissées de ceps.

C'est du reste un travail ingrat. Depuis dix ans les riverains du Rhin n'ont pas fait une bonne récolte. Dans plusieurs endroits, et

notamment à Saint - Goarshausen , dans le pays de Nassau, j'ai vu des vignobles abandonnés.

D'en b^s tous ces épaulements en pierres sèches qui suivent les mille ondulations de la pente, et auxquels les cannelures du roclier donnent nécessairement presque toujours la forme d'un croissant, surmontés de la frange verte des vignes, ratlachés et comme accrochés aux saillies de la montagne par leurs deux bouts qui vont s' amincissant , figurent d'innombrables guirlandes suspendues à la muraille austère du Rhin.

L'hiver, quand la vigne et le sol sont noirs , ces terrassements d'un gris sale ressemblent à ces grandes toiles d'araignées élagées et superposées dans les angles des masures abandonnées , espèces de hamacs hideux où s'est amoncelée la poussière.

A chaque tournant du fleuve se développe un groupe de maisons ; cité ou bourgade.

394 LETTRE V|NGT-C12iQUIÈME.

Au-dessus de chaque groupe de maisons S0 dresse un donjon en ruine. Les villes e[ lo^ \illages f hérissés de pignons , de tourelles et de clochers , font de loin comme une (lèche barbelée à la pointe basse de la (upotogne.

Souvent les hameaux s'allongent , à la lisière de la berge , en forme de queue, égayés de laveuses qui chantent et d'enfants qui jouent. Ça et là une chèvre broute les jeunes pousses des osoraies. Les maisons du Rhin ressemblent à de grands casques d'ardoise posés au bord du Oeuve. L'enchevètr^n^ont exquis des solives peintes en rouge et en bleu sur le plâtre blanc fait Tornement de la façade. Plusieurs de ces villages , comme ceux de Berghcim et de Mondorf près Cologne, sont habités par des pêcheurs de saumon et des faiseurs de corbeilles. Dans les belles journées d'été, cela compose des spectacles charmants. Le vannier tresse son panier sur le seuil de sa maison , le pécheur raccommode ses filets dans sa barque, au-dessus de leurs tètes le soleil mûrit la vigqe sur la col«

LE IBIN. 385

liD6. Tous font oe que Dieu leur donne à faira, lastre comme Tbomme.

Les villes sont (}*qn aspect plus eoiripljqiiô et plus tumultueux. Elles abondent sur le I^bin. C'est Qingen, c'est Oberwesel, c'est Sajnt-Gôar, c'est Neuwied , c'est Andernacbi C'est Linz , grosse comiT^une à tours carrées, qui a été assiégée par Cbarles-le- Téméraire en 4476, et qqi regarde vis-à vis d'elle, sur l'autre bord du Rbin, Sjnzîg, bâlie par Sentius pour garder t'embouchiire de l'Aar. C'est Boppart, l'ancienne Bodobriga, fort de Drusus, censé royale de rois francs, ville impériale proclamée ep n^ême temps qu'Oborwesel, bailliage de Trêves, vieille cité charmante qui conserve un i(|ole dans son église, au-dessus de laquelle deux clochers romans accouplés par un pont ressemblent à deux grands bœufs sous un joug. J'y ai remarqué près de la porte 4o ville en amont une ravissante abside ruinée. C'est Caub, la ville des palatins. C'est Braubaoh , nontmée dans une charle de 033, lief des comtes d'Arnstein du Lahngau» ville

impériale sous Rodolphe en 1279 , domaine des comtes de Katzenellenbogen en 1283, qui échoit à la Hesse en 1473» à Darmstadt en 1632^ et en 1802 à Nas$au.

Braubach, qui communique avec les bains du Taunus, est admirablement située au pied du haut rocher qui porte à sa cime le Markusburg. Le vieux château de Saint-Marc est aujourd'hui une prison d'état. Tout marquis veut avoir des pages. H me paraît que M. de Nassau se donne des airs d'avoir des prisonniers d'état. C'est un beau luxe.

Douze mille six cents habitants dans onze cents maisons, un pont de trente-six bateaux construit en 1819 sur le Rhin , un pont de quatorze arches sur la Moselle bâti en pierre de lave sur les fondations mêmes du pont édifié vers 1311 par l'archevêque Baudoin au moyen d'une large dépense d'indulgences ; le célèbre fort Ehrcnbreistcin, rendu aux français le 27 janvier 1799 après un blocus où les assiégés avaient payé un chat trois francs

et une livre de cheval trente sous; un puits de cinq cent quatre-vingts pieds de profondeur, creusé par le margrave Jean de Bade; la place de Tarsenal^oà l'on voyait jadis la fa« meuse coulevrine le Griffon , laquelle portait cent soixante livres et pesait vingt milliers; un bon vieux couvent de franciscains converti en hôpital en 1804; une Notre-Dame romane, restaurée dans le goût poropadour et peinle en rose; une église de Saint-Florin, convertie en magasin de fourrage par les français y aujourd'hui église évangélique, ce qui est pire au point de vue de l'art, et peinte en rose ; une collégiale de Saint-Castor enrichie d'un portail de 1805 et peinte en rose ; point de bibliothèque : voilà Coblenz , que les français écrivent Coblentz par politesse pour les allemaïKls et que les allemands écrivent Coblence l>ar ménagement pour les français. D'abord castrum romain dans l'Altehof, puis cour royale sous les francs , résidence impériale jusqu'à Louis de Bavière, ville palronée par les comtes d'Ârnstein jusqu'en 1250, et, à dater d'Arnould II , par les archevêques de

398 LETTRE TinCT CINQOIÈIIE.

Trêves, assiégée en vaiil en 4688 par Vaobftn et par Louis XIV eo personne^ Goblenz a été prise par les français en i794 et donnée aux prussiehs en i8i5. Quant à moi, je n'y sois pas entré. Tant d'églises roses m'ont effrajé.

Comme point militaire, Goblenz est un lieu important. Ses trois forteresses font face de toutes parts. La Chartreuse domine la route de Mayence, le Petersberg garde la route de Trêves et de Cologne, TEhreubreistein surveille le Rhin et la route de Nassau.

Comme paysage, Coblenz est peut-être trop irdntée, surtout si on la comparl3 à d'autres Villes du Rhin que personne ne visite et dorit personne ne parle. Ehrenbreiristein , jadis belle et colossale ruine, est maintenant une glaciale et morne citadelle qui œuronne platement un magnifique rocher. Les vraies couronnes des montagnes, c'étaient les anciennes forteresses. Chaque tour était Un tleùron.

Quelque ë-unes de ces villes ont d'iiiestîaïa-

btes richesses iVùvt et d archéologie. Les plus \ieux mdiires H les plus grands peintres peuplent leurs musées. Le Dominiquin, les Carrache, le Guerchin, Jordaens, Snyders, Laurent Sciarpellonî , sont à Mayence. Augustin Braun, Guillaume de Cologne, Rubens, Albert Durer, Mesquida, sont à Cologne. Holbein, Lucas de Leyde, Lucas Cranach, Score! , Raphaël , la Vénus endormie de Titien, sont à Darmsladt. Coblenz a Toenirre complet d'Albert Durer, à quatre feuilles près. Mayence a le psautier de 1459. Cologne avait le Tameux missel du château de Drachenfels, colorié au douzième siècle; elle Ta laissé perdre; mais elle a cotiser^é et elle garde encore les ()réeieuses lettres de Lcibtiliz au jésuite de Brossô.

Ces belles villes et ces charmants villages sont mêlés h la nature la plus sauvage. Les vapeurs hampent dans les nivins ; les nuées accrochées aux collines semMônl liésitel^ et choisir le veni ; de souilnes Ibrôts druidifjUes s'enfoncent en Ire les uKinlngnes dans les lointains violels; de grands oiscsulx de proie

planent sout^ un ciel fanlasque qui tient des deux climats que le Rhin sépare , tantôt éblouissant de rayons comme un ciel d'ilaiie^ tantôt sali de brumes rousses comme un ciel du Groenland. La rive est âpre, les laves sont bleues, les basaltes sont noirs ; partout le mica et le quartz en poussière; partout des cassures violentes; les rochers ont des profils de géants camards. Des croupes d'ardoises feuilletées et fines conune des soies brillent au soleil et figurent des dos de sangliers énormes. L'aspect de tout le fleuve est extraordinaire.

)^ 11 est évident qu'en faisant le Rhin la nature avait prémédité un désert; l'homme en a fait une rue.

Du temps des romains et des barbares, c'était la rue des soldats. Au moyen âge, comme le fleuve presque entier était bordé d'états ecclésiastiques et tenu en quelque sorte, de sa source à son embouchure, par l'abbé de Saint^all, le prinoe-évêque de Con-

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slance, le prince-évêquc de Bâle, le princeévêque de Slrasbourg, le prînce-cvôque de Spire, le prince-évêque de Worras, FarcUevôque- électeur de Mayence, rarchevêqueélecteur de Trêves et Tarchevêque -électeur de Cologne, on nommait le Rhin la rue des prêtres. Aujourd'hui, c'est la rue des marchands. /

Le voyageur qui remonte le fleuve le voit, pour ainsi dire, venir à soi, et, de cette façon, le spectacle est plus beau. A chaque instant on rencontre une chose qui passe : tantôt un étroit bateau - flèche efirayant à voir cheminer tant il est chargé de paysans, surtout si c'est le dimanche, jour où ces braves riverains catholiques possédés par des huguenots vont quelquefois chercher leur messe bien loin; tantôt un bateau à vapeur pavoisé; tantôt une longue embarcation à deux voiles latines descendant le Rhin avec sa cargaison qui (ait bosse sous le grand mât, son pilote attentif et sérieux, ses matelots aflairés, quelque femme assise sur la porto de la cabine, T. ]i. â6

et au milieu des ballots le cofTre des marins colorié à rosaces rouges, inertes et bleues. Ou bien ce sont de longs attelages attachés à de lourds navires qui remontent lentement; ou un petit cheval courageux remorquant à lui seul une grosse barque-pontée comme ude fourmi qui tratue un scarabée mort. Tout à coup le fleuve se replie, et, au tournant qui se présente, un grand radeau de Namedy débouche majestueusement. Trois cents matelots manœuvrent la monstrueuse machine, les immenses avirons battent l'eau en cadence À Tarrière et à Tavant, un bœuf tout entier ouvert et saignant pend accroché aux bigues, un autre bœuf vivant tourne autour du poteau où il est lié et mugit en voyant les génisses paître sur la rive, le patron monte et descend Tescaiier double de son estrade, le drapeau tricolore horizontal flotte déployé au vent, le coque attise le feu sous la grande chaudière, la fumée sort de trois ou quatre cabanes où vont et viennent les matelots , tout hn village vit et flotte sur ce prodigieux plancher de snpiii.

Eh bien! ces gigantesques radeaux sont aux anciennes grandes flottaisons du Rhin ce qu'une chaloupeestàunvaisseau à trois ponts. Le train d'autrefois, composé comme aujourd'hui de sapins destinés à la mâture, de chênes, de madriers et de menu bois, assemblé à ses extrémités par des chevrons nommés btmdsparretty renoué à ses jointures a? ec des harts d'osier et des crampons de fer, portait quinze ou dix- huit maisons, dix ou douze nacelles chargées d'ancres, de sondes et de cordages, raille rameurs, avait huit pieds de profondeur dans l'eau, soixante-dix pieds de large et environ neuf cents pieds de long, c'est-à-dire la longueur de dix mattres-sapins de la Murg attachés bout à bout* Autour du train central et amarrés à son bord au moyen d'un tronc d'arbre qui servait à la fois de pont et de câble, flottaient, soit pour lui donner la direction, soit pour amoindrir les périls de Téchoucment, di^ ou doute petits trains d'environ quatre-vingts pieds de long, nommés les uns knieey les fàulvas anhœnge. Il y avait duûs le grand radeau une rue qui aboutissait d'un

as.

côté à une vaste tenle, de Tautre à la maison du patron, espèce de palais de bois. La cuisine fumait sans cesse. Une grosse chaudière de cuivre y bouillait jour et nuit. Soir et malin le pilote criait le mot d'ordre et élevait au-dessus du train un panier suspendu à une perche; c était le signai du repas, et les mille travail* leurs accouraient avec leurs écuelles de bois. Ces trains consommaient en un voyage huit foudres de vin, six cents muids de bière, quarante sacs de légumes secs, douze mille livres de fromage, quinze cents livres de beurre, dix mille livres de viande fumée, vingt mille livres de viande fraîche et cinquante mille livres de pain. Ils emmenaient un troupeau et des bouchers. Chacun de ces trains représentait sept ou huit cent mille florins, c'est-à-dire environ deux millions de francs.

On se figure difficilement cette grande lie de bois cheminant de Namedy à Dordrecht , et traînant tortueusement son archipel d'Ilots à travers les coudes, les entonnoirs, les chutes, les tourbillons et les serpentines du

Rhin. Les naufrages étaient fréquents. Aussi disait- on proverbialement et dit-on encore qu'un entrepreneur de trains doit avoir trois capitaux : le premier sur le Rhin, le deuxième à terre et le troisième en poche. L'art de conduire parmi tant d'écueils ces effrayants assemblages n'appartenait d'ordinaire qu'à un seul homme par génération. A la (in du siècle dernier c'était le secret d'un maltre-flotteur de Rudesheim appelé le vieux Jung. Jung mort, les grandes flottaisons ont disparu.

A l'instant où nous sommes, vingt -cinq bateaux à vapeur montent et descendent le Rhin chaque jour. Les dix-neuf bateaux de la compagnie de Cologne, reconnaissables à leur cheminée blanche et noire, vont de Strasbourg & Dusseldorf; les six bateaux de la compagnie de Dusseldorf, qui ont la cheminée tricolore, vont de Mayence à Rotterdam. Cette immense navigation se rattache à la Suisse par le dampfschifl^de Strasbourg à Râle, et à rAnglelcrre par les steamboats de Rotterdam à Londres.

L'ancienne navigation rhénane, qne perpé^ tuent les bateaux à voiles, contraste avec la navigation nouvelle que représenlent les bateaux à vapeur. Les bateaux à vapeur, riants, coquets, élégants, confortables, rapides, enrubo* nés et harnachés des couleurs de dix nations, Angleterre, Prusse, Nassau, Hosse, Bade, tricolore hollandais, ont pour invocation des noms de princes et de villes : Ludwig 11 Gross herzog von llessen, Konigin Victoriaf Herzog von Nassau^ Prinzessinn Uariann^ Gross herzog von Baden, StacUManheim^ SladlCoblentz; les bateaux à voiles passent lentement, portant a leur proue des noms graves et doux : Piusy Colimbm^ Amor^ Sancla Mariay Gratta Dei. Les bateaux a vapeur sont vernis et do-* rés, les bateaux à voiles sont goudronnés. Le bateau à vapeur c*est la spéculation ; le bateau à voiles c'est bien la vieille navigation austère et croyante. Les uns cheminenten faisant une rédame, les autres en faisant une prière. Les uns c^mjxlentsur les hommes, les autres sur Dieu.

Cette vivaceet frappante antithèse se croise

et s'affronte à chaque inslant sur le Rhin.

Dans ce contraste respire avec une singulière puissance de réalité le double esprit de notre époque, qui est fille d'un passé religieux et qui se croit mère d'un avenir industriel.

Quarante-neuf iles, couvertes d'une épaisse verdure, cachant des toits qui fuinent dans des touffes de fleurs, abritant des barques dans des havres charmants, se dispersent sur le Rhin de Cologne à Mayenee. Toutes on( quelque souvenir : c'est Graupenwerth, où les hollandais construisirent un fort qu'ils appe« lèrept bonnet de prélre^ Pfaflenmûth, fort que les espagnols scandalisés reprirent et baptisèrent du nom d'Isabelle. C'est Graswerih, Yilede l'herbe^ où Jean- Philippe de Reichenberg écrivit ses Anliqnilales Saynenses. C'est Niederwcrth, jadis si riche des dotations du margrave-archevêque Jean II. C'est (Jrmitzer Insel , qui a vu César ; c'est Nonnenswerlb , qui a vu Rolapct*

Les souvenirs des rives semblent répondre aux souvenirs des îles. Permeltez-moi d'en effleurer ici quelques-uns; je reviendrai lout à l'heure avec plus de délail sur ce sujet intéressant. Toute ombre qui se dresse sur un bord du fleuve en fait dresser une autre sur l'autre bord. Le cercueil de sainte Nizza, petite flUe de Louis -le- Débonnaire, est à Coblenz; le tombeau de sainte Ida, cousine de Charles -Martel, est à Cologne. Sainte Ilildcgarde a laissé à Eubingen l'anneau que lui donna saint Bernard , avec cette devise. : J'aime à soufftir. Sigebert est le dernier roi d'Austrasie qui ait habité Andernach. Sainte Geneviève vivait à Frauenkirch, dans les bois, prés d'une source minérale qui avoisine aujourd'hui une chapelle commémorative. Son mari résidait à Altsimmern. Schinderhannes a désolé la vallée de la Nahe. C'est là qu'un jour il s'amusa, le pis* tolet au poing, à faire déchausser une bande de juifs; puis il les força ensuite à se rechausser précipitamment après avoir mêlé leurs souliers. Les juifs s'enfuirent clopin clo*

LE RfiliN. 409

pant^ ce qui fit rîre Jean-VÉcorcheur. Avant Scliinderhannes, cette douce vallée avait eu Louîs-le-Noir, duc des Deux-Ponts.

Quand le voyageur qui remonte a passé Coblenz et laissé derrière lui la gracieuse lie d'Oberwerth, où je ne sais quelle bâtisse blanche a remplacé la vieille abbaye des dames nobles de Sainte -Madeleine -sur -File, Fembouchure de la Lahn lui apparaît. Le lieu est admirable. Au bord de Teau, derrière un encombremenl d'embarcations amarrées, montent les deux clochers croulants du Johanniskirch , qui rappellent vaguement Jumiéges. Â droite, au-dessus du bourg de Gapellen, sur une croupe de rochers, se dresse Stolzenfels, la vaste et magnifique forteresse archiépiscopale où félecteur Werner étudiait Falmuchabala ; et à gauche, sur la Lahn, au fond de Thorizon , les nuages et le soleil se mêlent aux sombres ruines de Lahneck, pleines d'énigmes pour l'historien et de ténèbres pour l'antiquaire. Des deux côtés de la Lahn deux jolies villes, Miederlahnstein et Ober*

lahnstein, raUachées Tune à Taulrc par une allée d'arbres, se regardent et semblent se sourire. A quelques jets de pierre de la porte orientale d'Oberlâhnslein qui a encore sa noire ceinture de douves et de mâchicoulis , les arbres d'un verger laissent voir et cachent en même temps une petite chapelle du quatorzième siècle , recrcpic cl plâtrée , surmontée d'un chétif clocheton. Celle chapelle a vu déposer l'empereur Wencoslas.

C'e^l dans cette église de village que , l'an du Christ 1400, les quatre électeurs du Hhin , Jean de Nassau , archevêque de Mayence , Frédéric de Saarverden , archevêque de Cologne, Werner de Kœnigstein , archevêque de Trêves, et Rupert Il|, coipte palatin, proclamèrent solennellement du haut du portail la déchéance de Wenzel , empereur d'Allemagne. Wenceslas élait un homme mou et méchant, ivrogne, et féroce quand il avait bu. U faisait noyer les prêtres qui refusaient de lui livrer le secret du confessionnal. Tout en soupçonnant la fidélité de sa femme , il

L£ RQIN. AU

avîiil conûance dans son esprit et subissait rinfluence de ses idées. Or, cela inquiétait Rome, Wenceslas avait pour femme Sophie de Bavière, qui avait pour confesseur Jean Huss, Jean Huss, propageant Wiclef, sapait déjà le pape; le pape frappa Tenipereur. Ce fut à rinsligation du Saint-Siège que les trois archevêques convoquèrent le comte palatin* Le Rhin dès lors dominait TAllemagne. A eux quatre ils défirent Teiupereur; puis ils nommèrent à sa place celui d'entre eux qui n'était pas ecclésiastique, le comte Rupert. Rupert, à qui cette récompense avait sans doute été secrètement promise, fut du reste un digne et noble empereur. Vous voyez que, dans sa haute tutelle des royaumes et des rois. Taction de Rome, tantôt publique, tantôt occulte, était quelquefois bienfaisante. L'arrêt rendu contre Wenceslas reposait sur six chefs; les quatre griefs principaux étaient : premièrement, la dilapidation du domaine; deuxièmement, le schisme de l'Église; troisièmement, les guerres civiles de l'empire; quatrièmement, avoir fait coucher des chiens dans sa chambre

Âi^ LETTRE VINGT-CINQUIÈME.

Jean Huss continua et Rome aussi. — Plutôt que de ptor, disait Jean Huss, y aimerais mieux qu'on me jetai à la mer avec une meule d'âne au cou. II prit l'épée de Fesprit^ et lutla corps à corps avec Rome. Puis, quand le concile le manda , il vint hardiment sans sauf - conduit. Venimus sine salvo conductu. Vous savez la fin. Le dénouement s'accomplit le 6 juillet 1415. Les années^ qui rongent tout ce qui est chair et surface , réduisent aussi les faits à Tétat de cadavre et mettent les fibres de l'histoire à nu. Aujourd'hui, pour qui considère , grâce à cette dénudation, la construction providentielle des événements de cette sombre époque, la déposition de Wenceslas est le prologue d'une tragédie dont le bûcher de Constance est la catastrophe.

En face de cette chapelle , sur la rive opposée, au bord du fleuve, on voyait encore il n'y a pas un demi-siècle le siège royal, cet anliqueKœnigsstûhl dont je vous ai déjà parlé. Le Kœnigsstûhl , pris dans son ensemble, avait dix-sept pieds allemands d'élévation et

vingt-quatre de diamètre. Voici quelle en était la figure : sept piliers do pierre portaient une large plateforme octogone de pierre, soutenue à son centre par un huitième pilier plus gros que les autres, figurant Tempereur au milieu des sept électeurs. Sept chaises de pierre, correspondant aux sept piliers au-dessus desquels chacune d'elles était placée , occupaient , disposées en cercle et se regardant, sept des pans de la plateforme. Le huitième pan, qui regardait le midi, était rempli par l'escalier , massif degré de pierre composé de quatorze marches, deux marches par électeur. Tout avait un sens dans ce grave et vénérable édifice. Derrière chaque chaise, sur la face de chaque pan de la plate- forme octogone, étaient sculptées et peintes les armoiries des sept électeurs : le lion de Bohème , les épées croisées de Brandebourg ; Saxe , qui portait d'argent a Taigle de gueule; le Palalinat, qui portait de gueule au lion d'argent; Trêves, qui i>ortait d'argent à la croix de gueule; Cologne, qui portait d'argent à la croix de sable; et Mayence,

qui portait de gueule à la roue d'argent. Ces blasons, dont les émaux, les couleurs et les dorures se rouillaient au soleil et à la pluie, étaient le seul ornement de ce vieux trône de granit.

C'était là qu*en plein air,* sous les souffles et les rayons du ciel , assis dans ces rigides fauteuils de pierre sur lesquels s*e(reuilluient les arbres etcourait l'ombre des huages, rudes et simples, naïfs et augustes conlmé des rois d'Homère, les antiques électeurs d'Allemagne élisaient entre eux l'empereur* Plus lard, ces grandes mœiirs s'eflacèrent, une civilisation moins épique convia autour de la table de cuir de Francfort les sept princes, porté-s vers la (in du dix-septième siècle au nombre de neuf par l'accession de Bavière et de Brunswick à l'électorat.

Les sept princes qui s'asseyaient sur ces pierres au moyen-âge étaient puissants et considérables* Les électeurs occupaient lo sommet du Saint-Empire. Ils précédaient,

LE RBI!«. 4i5

dans la marche impériale, les quatre ducs, les quatre archi-maréchaux, les quatre landgraves, les quatre burgraves, les quatre comtes chofs de guerre, les quatre abbés, les quatre bourgs, les quatre chevaliers, les quatre villes, les quatre villages, les quatre rustiques, les quatre marquis, les quatre comtes, les quatre seigneurs, les quatre montagnes, les quatre barons « les quatre possessions, les quatre veneurs, les quatre oflices de Souabe, et les quatre serviteurs. Chacun d'eux faisait porter devant lui , par son maréchal particulier, une épée & fourreau doré. Ils appelaient les autres princes les télés couronnées^ et se nommaient les mains couronnanles. La bulle d*or les comparait aux sept dons du Saint-Esprit, aux sept collines de Rome , aux sept branches du chandelier de Salomon. l^armi eux la qualité électorale passait avant la qualité royale; Tarchevèque de Mayence marchait à la droite de Tempereur, et le roi do Bohème à la droite de Tarchevèque. Ils éiaient si grands, on les voyait de si loin en Europe, et ils dominaient les dations de

416 letthe vinct-cinquième.

si haul, quo les paysans deWesen, en Suisse, appelaicnl cl appellent encore les sept aiguilles de leur lac Sieben Chiir/urslerij les Sept- Élecleurs.

Le Kœnigsslûhl a disparu, les électeurs aussi. Quatre pierres aujourd'hui marquent la place du Kœnigsslûhl; rien ne marque la place des électeurs.

Âu seizième siècle , quand la mode arriva de nommer Tempereur à Francfort, tantôt dans la salle du Rœmisr, tantôt dans la chapelle-conclave de Saint-Barthélémy, l'élection devint une cérémonie compliquée. L'étiquette espagnole s'y refléta. Le formulaire fut minutieux; l'appareil sévère, soupçonneux, parfois terrible. Dès le matin du jour lixé pour l'élection , on fermait les portes de la ville, les bourgeois prenaient les armes, les tambours de camp sonnaient, la cloche d'alarme tintait; les électeurs, vêtus de drap d'or et revêtus de la robe rouge doublée d'hermine, coiffés, les séculiers du bonnet électoral , les arche-

vêques de la mitre écarlale , recevaient solennellement le serment du magistrat de la ville qui s'engageait à les garantir de la surprise Vun de Vautre; cela fait , ils se prêtaient euxmêmes serment les uns aux autres entre les mains de Tarchevêque de Mayencc ^ puis on leur disait la messe; ils s'asseyaient sur des chaires de velours noir , le maréchal du saintempire fermait les huis et ils procédaient à Télection. Si bien closes que fussent les portes, les chanceHers et les notaires allaient et venaient. Enfln les très-révérends tombaient d'accord avec les trés-illustres ^ le Roi des Romains était nommé, les princes se le* vaient de leurs chaires, et pendant que la présentation au peuple se faisait aux fenêtres du Rœmer, un des suffragants de Mayence chantait à Saint- Barthélémy un Te Deum à trois chœurs sur les orgues de l'église, sur les trompettes des électeurs et sur les trompettes de l'empereur.

Le tout, au bruit des grosses cloches sonnées sur les tours y et des gros canons qu'on laschoit T. II. ar

dejot/Cy dit, dans son curieux manuscrit , le narrateur anonyme de Télection de Mathias H.

Sur le Kœnigsstûhl , la chose se faisait plus simplement et plus grandement, à mon sens. Les électeurs montaient processionnellement sur la plate -forme par les quatorze degrés qui avaient chacun un pied de haut , et prenaient place dans leurs fauteuils de pierre. Le peuple de Rhens, contenu parles hacquebuliers, entourait lesiége royal. L'archevêque de Mayence debout disait : Très-généretix princes^ le Saint-Empire est vacant. Puis il entonnait Tantiphone Veni Sancle Spiritus , et les archevêques àe Cologne et de Trêves chantaient les autres collectes qui en dépendent. Le chant terminé, tous les sept prêtaient serment, les séculiers la main sur Tévangile, les ecclésiastiques la main sur le cœur. Distinction belle et touchante, qui veut dire que le cœur de tout prêtre doit être un exemplaire de Tévangile. Après le serment, on les voyait assis en cercle se parler à voix basse ; tout à coup l'archevêque de Mayence se levait,

LE RHIN. 4i9

étendait ses mains vers le ciel, et jetait 9^ peuple dispersé au loin dans les liaies, les broussailles et les prairies, le nom du nouveau chef temporel de la chrétienté. Alors le maréchal de l'empire plantait la bannière impériale au bord du Rhin , et le peuple crisiit ; Fival rex !

Avant Lotbaire 11, qui fut (&lu le 1| $epr tembre 1125, la même aigle, Taigle d'or, se déployait sur la bannière de l'empire d'Oriept et sur la bannière de l'empire d'OccidiBuf^ mais le ciel vermeil de l'aurore se reflétait dans l'une et le ciel froid du septentrion d^n^ l'autre. La bannière d'Orient était rouge; la l^annière d' Occident était bleue. Lothaire spb^ljr tua à ces copieurs les couleurs de sa inalson, or et sable. L'aigfe d'or dan^ un ciel bleu fut remplacée sur la bannière impériale par l'aigle noire dans un ciel d'or. Tant qu'if y ei|^ deux empires, il y eut deux aigles, et ces deu^ aigles n'eurent qu'une tète. Mais h la fin dif quinzième siècle, quapd l'empire grec eii^ (Croulé, l'aigle germaniquQ, rjOBiée sieulp, yoq-

lut représenter les deux empires, regarda à la fois roccident et Forient, et prit deux têles-

Ce n'est pas d'ailleurs la première apparition de l'aigle à deux têtes. On la voit sculptée sur le bouclier de l'un des soldats de la colonne Trajane, et, s'il faut en croire le moine d'Attaich et le recueil d'Urslisius, Rodolphe de Habsbourg la portait brodée sur sa poitrine le 26 août 1278, à la bataille de Marchefeld.

Quand la bannière était plantée au bord du Rhin en l'honneur du nouvel empereur, le vent en agitait les plis , et de la façon dont elle flottait, le peuple concluait des présages. En 1346, quand les électeurs, poussés par le pape Clément YI, proclamèrent du haut du Kœnigsstûhl Charles , margrave de Moravie, roi des romains, quoique Louis V vécût encore, au cri de vivat rex! la bannière impériale tomba dans le Rhin et s'y perdit. Cinquante-quatre ans plus tard, en 1400, le fatal

présage s'accomplit : Wenceslas, fils de Charles, fut déposé.

Et cette chute de la bannière fut aussi la chute de la maison de Luxembourg, qui, après Charles IV et Wenceslas, ne donna plus qu'un empereur, Sigismond, et s'effaça à ja-» mais devant la, maison d'Autriche.

Après avoir laissé derrière soi le lieu où fut le Kœnigsstûhl , jeté bas , comme chose féodale, par la révolution française, on monté vers Braubach, on franchit Boppart, Welmich, Saint-Goar, Oberwesel, et tout à coup à gauche, sur la rive droite, apparaît, semblable au toit d'une maison de géants, un grand rocher d'ardoise surmonté d'une tour énorme qui semble dégorger comme une cheminée colossale la froide fumée des nuées. Au pied du rocher, le long de la rive, une jolie ville, groupée autour d'une église romane à flèche, étale toutes ses façades au midi. Au milieu du Rhin, devant la ville, souvent à demi voilé par les brumes du fleuve, se dresse

4St LETTRE VfNGT-CINQUlÈUEk

8«r ttto rocfcér à fleur d'<^u ùa édifice oblong, étroit, de kaut-bord, dont Tavant et Tarrière coupent le flot comme une proue et une pôUpe, dont leâ fenêtres larges et basses imiteïU des écoulîlles et des sabords, et sur la paroi inférieure duquel raille crampons de fer dessinent vaguement des ancres et des grapins. Des bossages capricieux et de petites logeiles liors-d'œuvre se suspendent ainsi que des barques et des chaloupes aux flancs de cette étrange construction qui livre au vent, comme les banderoles de ses mâts, les cent girouettes de ses clochetons aigus.

Cette tour, c'est le Gutenfels; cette ville, c'est Caub ; ce navire de pierre , éternellement à flot sur le Rhin et éternellement à l'ancre devant la ville palatine, c'est le Palais, c'est le Pfalz.

Je vous ai déjà parlé du Pfalz. On n'entrait dans cette résidence symbolique, bâtie sur un banc de marbre appelé le rocher des comtes palatins ^ qu'au moyen d'une échelle,

laquelle aboutissait à un pont-levis qu'on voit encore. Il y avait là des cachots pour les prî* sonniers d'état, et une petite chambre où les comtesses palatines étaient forcées d'attendre Theure de leur accouchement, sans autre distraction que d'aller voir dans las caves du palais un puits creusé dans le roc plus bas que le lit du Rhin et plein d'une eau qui n'était pas Teau du Rhin. Aujourd'hui le Pfalz a changé de maître, M. de Nassau possède le Louvre palatin, le palais est désert, aucun berceau princier ne se balance sur ces dalles, aucun vagissement souverain ne trouble ces voûtes noires. 11 n'y a plus que le puits mystérieux qui se remplit toujours. Uélas] une goutte d'eau qui liltre à travers un rodier se tarit moins vite que les races royales.

Sur la grande étendue du fleuve, le Pfalz est voisin du Kœnigstûbl. Le Rhin voyait, presque au même point , une femme enranter le comte palatin et l'empire enfanter Fempereur .

Du Taunus aux Sept-Monts ^ des deux côtés

424 LETTRE VINGT-CfNQUIÈME.

du magnifique escarpement qui encaisse le fleuve y quatorze châteaux, sur la rive droite : Ehrcnfels, Fursteneck, Gutenfels, Rineck, le Chat, la Souris, Liebonstein et Sternbcrg qu'on nomme les Frères, Markusburg, Philipsburg, Lahneck, Sayn, Hammerstein et Okenfels; quinze châteaux sur la rive gauche : Voglsberg, Reichenstein , Rheinstein, Falkenburg, Sonneck, Heimburg, Furstemberg , Slahleck , Schœnberg , Rheinfels , Rheinberg, Slolzenfels, Rheineck et Rolandseck, en tout, vingt-neuf forteresses à demi écroulées superposent le souvenir des rhingraves au souvenir des volcans, la trace des guerres à la trace des laves , et complètent d*une façon formidable la ûgure sévère des collines. Quatre de ces châteaux ont été bâtis au onzième siècle : Ehrenfels par Tarchevêque Siegfried , Stahleck par les comtes palatins, Sayn par Frédéric, premier comte de Sayn, vainqueur des maures d'Espagne; Hammerstein par Otiion, comte de Vétéravie. Deux ont été construits au douzième siècle : Gutenfels par les comtes de Nuringen, Ro«

landseck par l'archevêque Arnould II, en il49; deux au treizième : Furstemberg par les palatins, etRbeinfels,en i219, par Thierry III, comte de Katzenellenbogen ; quatre au quatorzième : Voglsberg, en 1340 , par un Falkenstein ; Fursteneck , en 1348 , par l'archevêque Henri III; le Chat, en 1383, par le comte de Katzenellenbogen ; et la Souris, dix ans après, par un Falkenstein. Un seulement date du seizième siècle : Philipsburg, bâti, de 1568 à 1571, par le landgrave Philîppele-Jeune. Quatre de ces citadelles , toutes les quatre sur la rive gauche, chose remarquable, Reichenstein, Rbeinstcin, Falkenburg et Sonneck, ont été détruites en 1282 par Rodolphe de Habsbourg; une, le Rolandseck, par l'empereur Henri V; cinq par Louis XIV en 1689, Fursteneck, Stahleck, Schœnberg, Slolzenfels et Hammerstein; une par Napoléon, le Rheinfels ; une par un incendie, Rheineck; et une par la bande-noire, Gulenfels. On ne sait qui a construit Reichenstein , Rheinstein , Falkenburg, Slolzenfels, Rheineck et Markusburg, restauré en 1644 par Jean-le-Batailleur,

426 LETTRE yiNGT^CINQUIÈME.

landgrave de Hes&e*Dsirin6ladt. Oo ne^ait qui a démoli Vogtsberg, ancienne demeure d'un seigneur voué, comme le nom Tindique, ËhrenfelSy Fursleneck, Sayn , le Chat et la Souris. Une nuit plus profonde encore couvre six de ces manoirs : Heimburg, Rheinberg, Liebensiein, Sternberg, Lahnecli et Okenfels. Ils sont sortis de Tombre et ils y sont rentrés. On ne sait ni qui les a bâtis ni qui les a détruits. Rien n'est plus étrange, au milieu de Thistoire, que cette épaisse obscurité où Ton aperçoit confusément, vers 1400, le fourmillement tumultueux de la hanse rhénane guerroyant les seigneurs , et où Ton distingue plus loin encore , dans les ténèbres grossis- . santés du douzième siècle, le fantôme formidable de Barberousse exterminant les burgraves. Plusieurs de ces antiques forteresses, dont Thistoire est perdue, sont à demi romaines et à demi carlovingiennes. Des ligures plus nettement éclairées apparaissent dans les autres ruines. On peut en retrouver la chronique éparse ça et là dans les vieux diartriers. Stahleck^ qui domine Bacbarach ol

^u'on dît fondé par leshuns^ a vu mourir Hermatin au douzième siècle ; tes Hoiicosiaufen, les Guelfes et les Witteisbach Font habité^ ei il a été assiégé et pris huit fois de 1620 à 1640. Schœnberg, d'où sont sorties la famille des Belmont et la légende des sept-sœurs , a \u naître le grand général Frédéric de Schœnberg , dont la singulière destinée fut d'aflerniir les Bragance et de précipiter les Stuarts. Le ilheinfels a résisté aux villes du Rhin en 1225, au maréclial de Tallard en 1692 , et s'est rendu à la républi<]ue française en 1794. Le Stoizenfcis était la résidence des archevêques de Trêves. Rheîneck a vu s'éteindre le der- Bier comte de Rheineck, mort en 1544, chanoine-custode de la cathédrale de Trêves. Hammerstein a subi la querelle des comtes de Vétéravie et des archevêques de Mayence, le choc de l'empereur Henri 11 en 1017, la fuite de l'empereur Henri IV en 1105, la guerre de trente ans , le passage des suédois et des espagnols , la dévastation des français en 1689 et la honte d'être vendu cent écus en 1823. Gutenfels, la liére guérite de Gus-

428 LETTRE VîNGT-CîNQUIÈME.

tave Adolphe, le doux asile delà belle comtesse Guda et de Tamoureux empereur Richard, quatre fois assiégé , en 1501 et en 1631 par les hessois, en 1620 et en 1642 par les impériaux , vendu en 1289 par Garnier de Munzenberg à Télecleur palatin Louis-lc-Sévère , ^

moyennant deux mille cent marcs d'argent, ^

a été dégradé en 1807 pour un bénéfice de six i-

cents francs. Cette longue et double série 2^

d'édifices à la fois poétiques et militaires, qui portent sur leur front toutes les époques du Rhin et qui en racontent toutes les légendes, commence devant Bingen , par le château d'Ehrenfels à droite et la tour dos Rats à gauche, et finit à Kœnigswinter par le Roland* seck à gauche et le Drachenfels à droite. Symbolisme frappant et digne d'être noté chemin faisant, Fimmense arcade couverte de lierre du Rolandseck faisant face à la caverne du dragon qu'assomma Sigefroi-le-Cornu , la tour des Rats faisant face à l'Ehrenfeis, c'est la fable et l'histoire qui se regardent.

Je n'enregistre ici que les ch&teaux qui se

mirent dans le Rhin et que tout voyageur aperçoit en passant. Mais pour peu qu'on pénètre dans les vallées et dans les montagnes, on rencontre une ruine à chaque pas. Dans la ^eule vallée de la Wisper, sur la rive droite, en une promenade de quelques Meues j'en ai constaté sept : le Rheinberg, château des comtes du Rhingau, écuyers-tranchants héréditaires du Saint-Empire y éteints au dixseptième siècle , redoutable forteresse qui inquiétait jadis la grosse commune de Lorch ; dans les broussailles , Waldeck ; sur la montagne, à la crête d'un rocher de schiste, prés d*une source d'eau minérale qui arrose quelques chélives cabanes, le Sauerburg, bâti en i356 par Robert , comte palatin , et vendu mille florins, pendant la guerre de Bavière, par l'électeur Philippe à Philippe de Kronberg, son maréchal; Heppenhefl*, détruit on ne sait quand; Kammerbcrg, bien domanial de Mayence; Noilig, ancien caslrum dont il reste une tour; Sareck, qui s'encadre dans la forêt vis- a- vis du couvent de Winsbach comme le chevalier vis-à-vis du prêtre dans

Tancienne société. Aujourd'hui le château et le couvent, le noble et le prêtre, deui ruines. La forêt seule et la société, renouvelée^ chaque année, ont survécu.

Si Ton explore les Sept-Monts, on y trouve, à Tétat de tronçons enfouis sous le lierre, nm f

abbaye, Schomberg, et $ix châteaux : le Drachenfels, ruiné par Henri V; le Wolkenburg caché dans les nuées, comme le dit son nom, ruiné par Henri V ; )e Lowenberg, où se sont réfugiés Bucer et Mé|ancihon, où se ^opt enfuis après leur mariage, qui glorifiait Thér résie, Agnès de Mansfcld et Tarchevèque Quebhard; le Nonnenstromberg et l'Oelberg, bâtis par Valentinien en 368 ; et le Hemmerich, manoir de ces hardis chevaliers de Heinsberg qui faisaient la guerre aux électeurs de Cologne.

Dans la plaine, du côté de Mayence , c'est Fraqenstein, qui date du douzième siècle; Scharfenstein , fief archiépiscopal ; Greifenklau, bâliep 1350. Du côté de Cologne, c'est l'admirable Godesberg. D'où vient ce nom ,

LE RHIN. 43i

Godesberg? Est-ce du tribunal de canton, Goding , qui s'y tenait au moyen âge? est-ce de Wodany le monstre à dix mains, que les Ubiens ont adoré là? Aucun antiquaire étymologisie n'a décidé cette question. Quoi qu'il en soit, la nature, avant les temps historiques, avait fait de Godesberg un volcan ; l'empereur Julien , en 362, en avait fait un camp ; l'archevôque Thcodoric, en 1210, un château; l'clecieur Frédéric II, en 1375, une forteresse; l'électeur do Bavière, en 1593, une ruine; le dernier électeur de Cologne, Maximilien François, en a fait une vigne.

Les antiques châteaux des bords du Rhin, bornes colossales posées par la féodalité sur son fleuve, remplissent le paysage de rêverie. Muets témoins des temps évanouis, ils ont assisté aux actions, ils ont encadré les scènes, ils ont écouté les paroles. Ils sont là comme les coulisses éternelles du son>bre drame qui depuis dix siècles se joue sur le Rhin. Ils ont vu, les plus vieux du moins, entrer et sortir au milieu des péripéties

providentielles, tous ces acteurs si hauts, si étranges, ou si redoutables : Pépin, qui donnait des villes au pape; Charlemagne vêtu d'une chemise de laine et d'une veste de loutre, s'appuyant sur le vieux diacre Pierre de Pise, et caressant de sa forte main l'éléphant Abulabaz; Oihon-le-Lion secouant sa crinière blonde; le margrave d'Italie, Azzo, portant la bannière ornée d'anges victorieuse à la bataille de Mersebourg; Henri-le-Boîteux; Conrad-le-Vieux et Conrad-le-Jeune j Henri-le-Noir, qui imposa à Rome quatre papes allemands ; Rodolphe de Saxe, portant sur sa couronne l'hexamètre papal : Pelra dédit Petro^ Pelrus diadema Rudolpho; Godefroi de Bouillon, qui enfonçait la pique du drapeau impérial dans le ventre des ennemis de l'empire ; Henri V, qui escaladait à cheval les degrés de marbre de Saint-Pierre de Rome. Pas une grande figure de l'histoire d'Allemagne dont le profil ne se soit dessiné sur leurs vénérables pierres, le vieux duc Welf, AlbertrOurs, saint Bernard, Barberousse, qui se trompait de main en tenant l'étrier du pape;

LE iiniN. 433

rarchevêqiie de Cologne Rainald, qui arrachait les franges du carocium de Milan; Richard-Cœur-de-Lion; Guillaume de Hollande; Frédéric II, le doux empereur au visage grec, ami des poètes comme Auguste, ami des califes comme Cliarlemagne, étudiant dans sa tente-horloge où un soleil d*or et une lune d'argent marquaient les saisons et les heures. Ils ont contemplé, à leur rapide apparition, le moine Christian prêchant Tévangile aux paysans de Prusse; Herman Salza, premier grand-mattre de Tordre teutonique, grand bâtisseur de villes; Ottocar, roi de Bohème; Frédéric de Bade et Conradin de Souabe, décapités à seize ans ; Louis V , landgrave de Thuringe et mari de sainte Elisabeth; Frédéric-le-Mordu , qui portait sur sa joue la marque du désespoir de sa mère; et Rodolphe de Habsbourg, qui raccommodait lui-même son pourpoint gris. Ils ont retenti de la devise d'Éberhard , comte de Wurtemberg : Ghire à Dieu! guerre au monde! Ils ont logé Sigismond, cet empereur dont la justice pesait bien et frappait mal; Louis V, le dernier em- T. H. as

pereur qui ail été excommunié; Frédéric III ^ le dernier empereur qui ait élé couronné à Borne.. lis ont éeouté Pétrarque gourmandant Charles IV pour n'être resté à Rome qu'un jour et lui criant : Que diraient vos dieux les Césars s'ils vous renconiraienl à cette heure dans les Alpes , la télé baissée et le dos tourné à l'Italie? Ils ont regardé passer, humiliés et furieux^ l'Achille allenoand, Albert de Brandebourg, après la leçon de Nuremberg, et l'Achille bourguignon , Charles - le - Téméraire^ après 1^ cinquanle-six assauts delSeuss. Ils on^ regardé passer, Itautainset superbes,^ suf' leurs mule3 et dans l^urs litières, côtarant le Rhin en longues (ile3 , les évèques occidentaux allant, en 1415, au concile (le Consilance pour juger Jean Huss; en 1431, ^u «oncile de Bâie pour déposer Eugène IV; et en 1519 ^ la diète de Worms pour interroger Luther. Us ont vu surnager, remontant siuisiremeni le fleuve d'Oberwesel à Bacliarach , sa blonde chevelure mêlée au flot , le cadavre blanc et ruisselant de saint Werner, pi^nvre petit enfant martyrisé par les

juife et jeté au Rbin ea 138?. 11$ oM va rapporter de Vienne à Bruges , dans un cercueil de velours, sous un poêle d*of, (forie dç Bourgogne, morte d'une cbule de cheval à h^ pbasse au béron. La borde bideuse des m^ gyares, la rumeur des mc^b arrêtés pstr Henri-le^Pieux au treizième siècle , le cri de# bussites qui voulaient réduire à d^q teutep les ville? de la terre , les menaces de Prooop^ le<}ros et de Procope-le-Petit» le bruit tumultueui des turcs remontant le Danu^ aprèi la priise de Consuqtinople, la cAge de ^ Aè la vengeaaee des rois pramena h^ ^ Leide eochatoé entre son chancelier Kreobtii^ ^ aon bourreau KnippexdolU^f, lejauqeCbïUE^lesrQuint iaisant étiaceter en étoiles d# 4i^ mants sur son bouclier le n^ tmekmM W»lr lepsiein servi par soixante pagfs gei^Hahoçar mes, TiU]| en habit de satin yertsw «g^^ petit cheval gris, Oustave-Adolpbe traversant laforM iburingienne, la colère de Loqîs ^IV, laeoAèf^ de Frédéric II, la colère de Napoléon , toutes ces choses t^rf ibies nfii teur 9H>ur ébrM))èfent ou effrayèrent l'Europe, ont frappé comme

des éclairs ces vieilles murailles. Ces glorieux manoirs ont reçu le contre-coup des suisses détruisant l'antique cavalerie à Sempach j et du grand Gondé détruisant Tantique infanterie à Rocroy. Ils ont entendu craquer les échelles , glapir la poix bouillante » rugir les ca« lions. Les lansquenets, valets de la lance, Tordre^hérisson si fatal aux escadrons , les brusques voies de fait de Sickingen, le grand chevalier, les savants assauts de Burten^ bach, le grand capitaine, ils ont tout vu, tout bravé, tout subi. Aujourd'hui, mélancoliques la nuit quand la lune revêt leur spectre d'un linceul blanc, plus mélancoliques encore en plein soleil, remplis de gloire, de renommée, de néant et d'ennui, rongés par le temps, sapés par les hommes, versant aux vignobles de la côte une ombre qui va s'amoindrissant d'année en année, ils laissent tomber le passé pierre à pierre dans le Rhin, et date à date dans l'oubli «N

0 nobles donjons I 6 pauvres vieux géants

paralytiques! 6 chevaliers affrontés! un bateau à vapeur, plein de marchands et de bourgeois, vous jette en passant sa fumée à la face!

Voici (le quelle façon était constituée l'Europe dans la première moitié du dix- septième siècle, il y a un peu plus de deux cents ans.

Six puissances de premier ordre : le Saint* Siège, le Saint-Empire, la France, la Grande- Bretagne; nous dirons tout à Theure quelles étaient les deux autres.

Huit puissances de second ordre : Venise, les Cantons suisses , les Provinces-Unies, le

Danemark, la Suède, la Hongrie, la Pologne, la Moscovie.

Cinq puissances de troisième ordre : la Lorraine, la Savoie, la Toscane, Gènes, Malte.

Enfin six états de quatrième ordre : Urbin, Mantoue, Modène, Lucques, Raguse, Genève.

En décomposant ce groupe de vingt-cinq états et en le reconstituant selon la forme politique de chacun, on trouvait : cinq monarchies électives, le Saint-Siège, le Saint-Empire, les royaumes de Danemark, de Hongrie et de Pologne; douze monarchies héréditaires, l'empire turc, les royaumes de France, de Grande-Bretagne, d'Espagne et de Suède, les grands-duchés de Moscovîe et de Toscane, les duchés de Lorraine, de Savoie, d'Urbin, de Mantoue et de Modène; sept républiques, les Provinces-Unies, les treize cantons, Venise, Gènes, Lucques, Raguse et Genève ; enfin Malte, qui était une sorte de république è la fois ecclésiastique et militaire, ayant un

chevalier pour évèque et pour prince, un couvent pour caserne, la mer pour champ, une lie pour abri , une galère pour arme , la dtrétienté pour patrie, le christianisme pour dient, la guêtre pour moyen, là civilisation potir but.

Dans cette énumération des républiques nous omettons leii Infiniment petits du monde politique» nous ne citôhs lii Andorre, ni San- Itarino. L'histoire n'eàt pas un microscope.

Gomme on vient de le Vbir, les deux grands trônes électifs s'appelaient Saints. Le Saint- Siège, le Saint-Empire.

La première des républiques, Venise, était un état de second ordre. Dans Venise le doge était considéré comme personne privée et n'avait ratig que de simple duc souverain ; hors de Venise le doge était considéré comme personne publique, il représentait la république même et preuait place parmi les tètes couronnées. 11 est remarquable qu'il n'y avait

pas de république parmi les puissances de premier ordre, mais qu'il y availdeux monarchies électives, Rome et Tempire. Il est remarquablequ'il n'y avait point de monarchies électives parmi les états de troisième et de quatrième rang , mais qu'il y avait cinq républiques : Malte, Gènes, Lucques, Raguse, Genève.

Les cinq monarques électifs étaient tous limités y le pape par le sacré collège et les conciles , Tempereur par les électeurs et les diètes, le roi de Danemark par les cinq ordres du royaume, le roi de Hongrie par le palatin qui jugeait le roi lorsque le peuple l'accusait, le roi de Pologne par les palatins, les grands châtelains et les nonces terrestres. En effet, qui dit élection dit condition.

Les douze monarchies héréditaires, les petites comme les grandes, étaient absolues, à l'exception du roi de la Grande-Bretagne, U^ mité par les deux chambres du parlement, et du roi de Suède, dont le trône avait été électif jusqu'à Gustave-A/Vasa, et qui était limité par

ses douze cooseillcrs, par les vicomtes des territoires et par la bourgeoisie presque souveraine de Stockholm. A ces deux princes on pourrait jusqu'à un certain point ajouter le roi de France, qui avait à compter, fort rarement, il est vrai, avec les états généraux, et un peu plus souvent avec les buit grands parlements du royaume. Les deux petits parle > ments de Metz et de Basse-Navarre ne se permettaient guère les remontrances; d'ailleurs le roi n'eût point fait état de ces jappemenls.

Des huit républiques, quatre étaient aristocratiques : Venise, Gènes, Raguse et Malte ; trois étaient bourgeoises: les Provinces-Unies, Genève et Lucques; une seule était populaire, la Suisse. Encore y estimait -on fort la noblesse, et y avait-il certaines villes où nul ne pouvait être magistrat s'il ne prouvait quatre quartiers.

Malte était gouvernée par un grand-maître nommé à vie, assisté des huit baillis conventuels qui avaient la grand'croix et soixante

écus de gages, et conseillé par les grancteprieurs des vingt provinces. Venise avaîl ua doge nommé à vie ; toule la république surveillait le doge, le grand conseil surveillait la république, le sénat surveillait le gran4 conseil, le conseil des Dix surveillait le sénats les trois inquisiteurs d'état surveillaient le conseil des Dix, la boucbe de bronze dénon^ çait au besoin les inquisiteurs d'état. Tout magistrat vénitien avait la pâleur livide d'un espion espionné. Le doge de Gênes durait deui ans; il avait à compter avec les vingt-huit familles ayant six maisons , avec le cooseil des Quatre-Cents, le conseK des Cent, les huit gouverneui*s, la podesta étrangei*| les syndics souverains 9 les consuls, la rote, i'oflice dç Saint-Georges et l'oflice des AA '. Les deu}( afig finis, on le venait chercber au palais ducal et on le reconduisait chez lui en disant : f^oslfa serenità ha finilo suo tempo^ vostra eccelkuzà sene vada à casa. Raguse, microcosme vé-

* Prononcer Vôffce âet qmife qwU^e^ Ct conseîf était ainsi nommé pour avoir été instimé e» 1444. Il élatt cOBhposé de buit bomipes.

Ditien» espèce d'excroissance maladive de la vieille Albanie poussée sur un rocher de l'Adriatique, aussi bien nid de pirates que cité de gentilshommes, avait pour prince un recteur nommé à la fois de trois façons, par le scrutin, par Tacclamation et par le sort. Ce doge nain régnait un mois, avait pour tuteurs et surveillants durant son autorité de trente jours le grand conseil, composé de tous les nobles, les soixante pregadi, les onze du petit conseil, les cinq pourvoyeurs, les six consuls, les cinq juges, les trois officiers de la laine, le collège des Trente, les deux camerlingues, les trois trésoriers, fes six capitaines de nuit , les trois chanceliers et les comtes du dehors; et, son règne fini, il recevait pour sa peine cinq ducats. Les sept Provinces -Unies s'administraient par uq stathouder qui s'appelait Orange ou Massau, quelquefois par deux, et par feurs clals-généraux où siégeaient les nobles, tos bonnes villes, les paysans des Ommelandes, et d*où la Hollande et la Frise excluaient fe clergé; Utrecht l'admettait. Lucques, quegou

vernaient les dix huit ciloyens du conseil du colloque, les cent soixante du grand conseil, et le commandeur de la seigneurie assisté des trois tierciers de Saint-Sauveur, de Saint- Paulin et de Saint-Martin, avait pour chef culminant un gonfalonier élu par les assorteurs. Les vingt-cinq mille habitante formaient une sorte de garde nationale qui défendait et pacifiait la ville; cent soldats étrangers gardaient la seigneurie. Vingt -cinq sénateurs, c'était tout le gouvernement de Genève. La diète générale assemblée à Berne, c'était Tautorité suprême d'où ressortissaient les treize cantons, régis chacun séparément par leur landamman ou leur avoyer.

Ces républiques, on le voit, étaient diverses. Le peuple n'existait pas à Malte, ne comptait pas à Venise, se faisait jour à Gènes, parlait en Hollande et régnait en Suisse. Ces deux dernières républiques, la Suisse et la Hollande, étaient des fédérations.

Ainsi, dès le commencement du dix-sep-

lième siècle , dans les vingl-cinq états du groupe européen, la puissance sociale des^ cendait déjà de nuance en nuance du sommet des nations à leur base, et avait pris et pratiqué toutes les formes que la théorie peut lui donner. Pleinement noonarchique dans dix états, elle était monarchique, mais limitée, dans sept, aristocratique dans quatre, bourgeoise dans trois, pleinement populaire dans un.

Dans ce groupe construit parla Providence, la transition des états monarchiques aux états populaires était visible. C'était la Pologne, sorte d'état mi-parti, qui tenait à la fois aux royaumes par la couronne de son chef et aux républiques par les prérogatives de ses citoyens.

11 eslremarquable que dans cet arrangement de tout un monde, par je ne sais quelle loi d'é« quilibre mystérieux, les monarchies puissantes protégeaient les républiques faibles , et con-

T. ît. 2»

4S0 CONCLUSItN.

servaient, pour ainsi dire, curieusement ces échantillons de la bourgeoisie d'alors , ébauches de la démocratie future, larves informes de la liberlé. Partout la Providence a soin des germes. Le grand-duc de Toscane, voisin de Gènes, eût bien voulu lui prendre la Corse ; et comme Luoques était chez lui, il avait cette chétive république sous la main ; mais le roi d'Espagne lui défendait de toucher à Gènes, et l'empereur d'Allemagne lui défendait de toucher à Lucques. Raguse était située entre deux formidables voisins , Venise à l'occident, Constantinople à l'orient. Les ragusains, inquiets adroite et à gauche, eurent l'idée d'offrir au grand -seigneur quatorze mille sequins par an ; le grand-seigneur accepta , et à dater de ce jour il protégea les franchises des ragusains. Une ville achetant de la liberté au sultan, c'est déjà un fait étrange ; les résultats en étaient plus étranges encere. De temps en temps Venise rugissait vers Raguse, le sultan mettait le holà; la grosse république voulait dévorer la petite » un despote Ten empêchait.

CONGLUSiaV, 451

Spectacle singulier I un louveteau menacé par une louve et défendu par un tigre*

Le SaintrEmpire, cœur deTEurope, se composait comme V Europe, qui semblait se refléter en lui. A Tépoqucoù nous noqs sommes placés, qq^tre* vingt-dix-huit états eptraientdans cette vaste agglomération qu'on appelait l'empire d'Allemagne, et s'étagesiient sous les pieds de r^mporeijr; et dans ces quati^e-vingt-dixbiiit éldts étaient représentés, sans exception , tous les modes d'établi98ements politiques qui se reproduisaient en Europe sur iine plus grande; échelle. Il y avait l^s souveraînetés héréditaires 4 au nfiniinet desquelles se po* paient un arc|)iduebé| l'Autriche, et un rojaujDQe, la Pobémej les i;euverainelé§ électives et viagères, pf^rmî lej^qHelM le^ trois électorats ecclésiastiques du Rhin eopupaient le premier rang; enûn il y avait les soixantedî% villes libi)0s , c'est-à-dire l^s républiques.

1^' empereur alors ^ gomme enapf^eur» n'av«> 4»9 sppi rmWigm 4e rente. M 9st ym

que rexlraordinaire était considérable , et que 9 comme archiduc d'Autriche et roi dé Bohème, il était plus riche. Il tirait cinq millions de rente rien que de rAlsace , de la Souabe et des Grisons , où la maison d'Au^ triche avait sous sa juridiction quatorze communautés. Pourtant, quoique le chef du corps germanique eût en apparence peu de revenu , l'empire d'Allemagne au dix-septième siècle était immense. Il atteignait la Baltique au nord, l'Océan au couchant, l'Adriatique au midi. 11 touchait Tempire ottoman de Knin à Szolnock, la Hongrie à Boszormeny, la Pologne de Munkacz à Lauenbourg, le Da^ nemark à Rendburg, la Hollande à Groningue, les Flandres à Aix-la-Chapelle, la Suisse à Constance, la Lombardie et Venise à Roveredo, et il entamait par l'Alsace la France d'aujourd'hui.

L'Italie n'était pas moins bien construite que le Saint- Empire. Quand on examine, siècle par siècle , ces grandes formations bistoriques de peuples et d'états, on y découvre

à chaque instant mille soudures délicates^ inillo ciselures ingénieuses Faites par la main d'en haut, si bien qu'on finit par admirer un continent comme une pièce d'orfèvrerie.

Moins grande et moins puissante que l'Allf «^ magne, l'Italie, grâce à son soleil, était plus alerle, plus remuante, et en apparence plus vivace. Le réseau des intérêts y était croisé de façon à ne jamais se rompre et à ne jamais se débrouiller. De là un balancement perpétuel et admirable, une continuelle intrigue de tous contre chacun et de chacun contre tous; mouvement d'hommes et d'idéesqui circulait comme la vie même dans toutes les veines de l'Italie.

Le duc de Savoie , situé dans la montagne , élait fort. C'était un très-grand seigneur; il était marquis de Suze, de Clèvesetde Saluées, comte de Nice et de Maurienne , et il avait un million d'or de revenu. Il étaitralliédes suisses qui désiraient un voisinage tranquille ; il était rallie de la Trance , qui avait besoin de ce duc pour faire frontière aux princes d'Italie, et

454 GONGLlISieN.

qui a¥tUpajfé son «aiitiéaii prix du marquisat de Salucea ; il était l*allié de la maiMO d'Au* tricb#, i laquello il pouvait donuer ou refuser le passage dans le eaa où elle aurait voulu faire marcher ses troupes du Milanez vers les Pays- Bas gui m aoul du kml pmmbkê H krënknt feif<Nir# au memoke^ comme disait Maiariuf eofia, il était Tallié des princes d'Allemagoe^ i cause de la maison de Saie dont il desoendait« Ainsi crénelé dans eette quadruple al*' liancoi il semblait ineipugnable; maiscomaie il atait trois prétentions, Tune sur Genève contre la république, Tautre sur Mootlerrat contre le duc de Mantoue , la troisième sur TAcbaie contre la Sublime- Porte, c'était par là que la politique le saisissait de temps en t0mf« pour le secouer ou le retourner. Le grand-duc de Toscane avait un pays qu'on {(ppelait YéM de /èr, une frontière de fortes reaaea et une frontière de montagnes , quinae cent mille écus de revenu , dix millions d'or dans son trésor et deux millions de joyaux , cinq cents chevaux de cavalerie , trente-butt mille gens de pied , douae galères, cinq ga-

léaeeft et deux galions, son arsenal à Pise, son port militaire à Ttle d'Elbe , son four à biscuit à Livourne. Il étaitallié de la maison d'Autriche par mariage, et du duc de Mantoue par pë rente; mais la Corse le brouillait avec Gènes, la question des limites avec le duo d'Urbin , nraindre que lui, la jalousie avec le duc de Savoie, plus grand que lui* Le défaut de ses montagnes, c'était d'être ouvertes du cùlé du pape ; le défaut de ses forteresses, c'cinit d'être des forte* rosses de guerre civile, plutôt faites contre le peuple que contre Télranger; le défaut de son autorité, c'était d'être assise sur trois anciennes républiques, Florence, Sienne et Pise, fondues et réduites en une monarchie. Le duc de Mantoue était Gonsague; outre Manloua , trèstbrte cité bâtie avant Troie, et où l'on ne peut entrer que par des ponts, il avait soixante cinq villes, cinq cent mille écus de revenu, et la meilleure cavalerie de l'Italie ; mais, comme marquis de Montferrat, il sentait le poids du duc de Savoie. Le duc de Modène était Est ; il avait Modène el Reggioj mais, comme duc prétendant de Ferrare, il sentait le poids du

pape. Le duc d'Urbin était Montcreltro; il s étendait sur soiiaute milles de longueur et sur trente-cinq de largeur, avait un peu d'Ombrie et un peu de Marche, sept villes, trois cents châteaux et douze cents soldats aguerris; mais, comme voisin d'Ancône, il sentait le poids du pape et lui payait chaque année deux mille deux cent quarante écus. Au centre même de Tltalie, dans un état de forme bizarre qui coupait la presqu'île en deux comme une écharpe, résidait le pape, dont nous esquisserons peut-être plus loin en détail la puissance comme prince temporel. Le pape tenait dans sa main droite les clefs du paradis, ce qui ne Tempêchait pas d'avoir sous sa main gauche la clef de Tltalie inférieure, Gaëte. Indépendamment de l'état de l'église , il était souverain et seigneur direct des royaumes de Naples et de Sicile, des duchés d'Urbin et de Parme, et, jusqu'à Henri VIII, il avait reçu l'hommage des rois bretons pour l'Angleterre et l'Irlande. Il était d'autant plus maître en Italie que Naples et Milan étaient à un roi absent. Sa grandeur morale était im-

menae. Respecté de près, vénéré de loin, conférant sans s'amoindrir des dignités égales aux royautés , couronnant ses cardinaux de cet hexamètre hautain : Prindpibus prœsianl et regibus œquiparanlur^ pouvant donner sans perte, récompenser sans dépense et châtier sans guerre, il gouvernait toutes les princesses de la chrétienté avec la rose d'or qui lui revenait à deux ceot trente écus, et tous les princes avec Tépéed'or qui lui revenait à deux cent quarante ; et , pour faire humblement agenouiller les empereurs d'Allemagne, lesquels pouvaient mettre sur pied deux cent mille hommes, ce qui représente aujourd'hui un million de soldats, il suffisait qu'il leur montrât les bonnets et les panaches de sa garde suisse qui lui coûtaient deux cents écus par an.

Au nord de l'Europe végétaient dans la pénombre polairedeuxmonarchiestroplointaines en apparence pour agiter le centre. Pourtant, au seizième siècle, à la demande de Henri II , Christiern H, roi de Danemarck, avait pu

458 GONGLUftlON.

envoyer en Éoosse dix mille soldais sur cent navires, f^ Suède avait trente-deux enseignes de sept cents hommes de pied chacune, tretie compagnies oinlinairesde cavalerie, cinquante voiles en temps de paix, soiiante^'dix en tempe de guerre , et versait par an sept tonnes d'or, environ cent mille talers, au trésor royaL La Suède parut peu brillante jusqu'au jour où Charles XII résuma toute sa lumière en uH éclair éblouissant.

A celte époque, la France militaire parlait haut en Europe ) mais la France littéraire bégayait encore. L'Angleterre, pour les nations du continent, n'était qu'une lie considérable occupée d'un commencement obscur de lro4ibles intérieurs. La Suisse, c'est li sa tache aux yeux de riiistorien , vendait des armées à qui en voulait. Celui qui écrit ces lignes visitait il y a quelques années l'arsenal de Lucerue. Tout en admirant les vitraux du seixième siècle que le sénat lucernois a failli, dit-on , laisser emporter par un linancier étranger, moyennant mille francs par croisée,

CONGLUtlOlf. 459

il arri?a dam une «lUe où sob guide lui ncmtra deui chotea : une grossière veste d% BUMitagnard auprès d'une pique , ei unci ma» gnifique sonquenille rouge galonnée d'or au* près d'une hallebarde. La grosse vesle^ O' était r babîtdee paysans de Sempaoh) la souquenilk galonnée, c'était l'uniforme de la garde suisse de l'empereur d'Allemagne. Le violeur s'ar« réta devant œtte triste et saisissante aniiihése. Ce bâillon populaire, cette défroque impé«» riale, ce sayon de pâtre, cette livrée de laquais, c'était toute la gloire et toute la bonté d'un peuple pendues à deux elous*

Des voyageurs étrangers qui parcouraient aussi l'arsenal de Lucerne s'écrièrent, en passant près de l'auteur de ce livre : Qèiê fait cette hallebarde à côté de cette pique ? Il ne put s'empêcher de leur répondre : Elle fait fhis^ tcdreée laSuiê$e \

* Les blâmes généraax de lliistoire admettent toujours les restrielîons inditiduelles. Il faut circonscrire la sévérité pour rester dans le juste et dans le vrai. Sans contredit , et nonobstant Ions le» molifi d'économie politique pris

L'esquisse qu'on peut Taire en son esprk de l'Europe à cette époque ne serait pas complète si Ton ne se figurait au Nord , dans le crépuscule d'un hiver éternel , une étrange figure assise, un peu en deçà du Don, sur la frontière de l'Asie. Ce fantôme, qui occupaitles imaginations au dix- septième siècle, comme un génie moitié dieu, moitié prince, des Mille et une Nuits i s'appelait le grand-knez de Moscovie.

dans un excédant de population qui se fût plus honorabletneiit écoulé en émigrations et en colonies , sans contredit, ces ventes d'armées faites par un peuple libre à tous les despolismes qui avaient besoin de soldats , sont une chose immorale et honteuse. Cétait, redisons-le, transformer des citoyens en condottieri , un homme libre en lanz-knecht, Tuniforme en livrée. Il est malheureusement yrai de dire qu'au dix-septième et même au dix-huiiiéme siècle, Thabit militaire des suisses capitules avait cet aspect. Il est triste également que le mot Suifse , qui éveille dans Tesprit une idée d'indépendance, puisse y éveiller aussi une idée de domesticilé. Nous avons encore le suiêsi des hôtels, le $uxs$e des cathédrales. Il m'avait fait venir d'Amiens pour être suisse. Mais il serait inique d'étendre la réprobation que soulève un fait de nation , considéré dans son ensemble , à tous les individus, souvent honorables et purs , qui ont participé à ce fait ou Tout subi. Hàtous-nous de le proclamer,

CONCLUSION « 46i

Ce personnage , plutôt asiatique qu'européen , plutôt fabuleux que réel , régnait sur un vaste pays périodiquement dépeuplé par les courses des tartares. Le roi de Pologne avait la Russie-Noire, c'est-à-dire la terre; lui^ il avait la Russie-Blanche , c'est-à-dire la neige. On faisait cent récits et cent contes de lui dans les salons de Paris, et tout en s'extasiant sur les sixains de Benserade à Julie d'Angennes, on se demandait, pour varier la conversation, s'il était bien prouvé que le grand-knez pût mettre en campagne trois cent mille chevaux. La chose paraissait chi*

80U8 cette livrée il y a eu des héros. Les suisses, même capitules, ont été souvent sublimes. Après avoir vendu leur service qui pouvait s'acheter, ils ont donné leur dévouement qui ne pouvait se payer. Abstraction faite de Porigine fâcheuse des concordats militaires, à un certain point de vue historique que Tauteur de ce livre est loin de répudier, les suisses , par exemple , ont été admirables aux Tuileries II est beau, peut-être, que la nation qui, la première en Europe, a donné son sang pour la liberté naissante , Tait donné la dernière pour la royauté mourante ; et sous ce rapport le iO août 1792 n'est pas indigne du 17 novembre 1907.

40i COffCLUSION.

mérique, et ceux qui la déclaraiMt impossible l^sppelaient que \^ roi de Pologne ÉiieniK était entré victorieu8en»#nt e|i Moscovie et arait failli la oonquérif avec soixante milN horooies , et qu'en 4660 le roi de MotiguI était Tenu à Moscou avec quatre*vingt mille cbe-^ vaux et l'avait brûlée. Le ktiez ê$l fm riehë ^ écrivait madame Pilou , iteit êeign$iitf et maî^ trê absolu de kmks choeeê. Ses eujetè ekoêseni êux fburrure$. Il prend pour hrileêmeille^ee pècum et lee plus chères ^ et se fait m portmn à sù polonlé. Les princes d'Europe, par curio^ site plus enoorçque par poliliqoë^ envoyaient au knez des ambassades presque ironiques. Le roi de France jiésitait à le traiter d'altesse. Celait le temps où l'empereur d'Allamagni» ne donnait au roi de Pologne que de la sérénité, et où le marquis de brandebourg tenait à insigne honneur d^êlre archichambellan de Tempire. Philippe Pernisten, que l'empereur avait envojfé à Moscou pour savoir ee que c'était , était revenu épouvanté de la couronne du kf)ez qui surpassait en valeur, disait-il, les quatre couronnes réunies du pape , du rei

de France^ du roi catholique et de l'empereur. Sa robe était ioule semée de diamants , rubis , émeraudes et autres pierres grosses comme des noisettes. Pernisten avait rapporté en présent à l'empereur d'Allemagne huit quarantaines de zoboles et de martres zibelines ^ dont chacune fiU estimée à Vienne deux cents livres. Il ajoutait, du reste, que les Circa^siens des cinq montitgnes étaient pour ee prince un grand embarras. Il estimait l'infanterie moscowiie à vingt mille hommes. Quoi qu'il en fût de ces nfirrations orientales , c'était une distraction pourTEurope, occupée alors de tant de grosses guerres, d'écouler de tcinps en temps le petj^ cliquetis d epées divertissant et loinls^in qife faisait dans son coin le knez de Moscovie ferraillant avep le précop, priqcedes lartares.

On n'avait ^qr sa puissance et sa force que (}es idées trés-inc^rtaipes. Qu^nt à lui, plus Ipiri qi|e le roi de Pologne, plus loin que le roi de Hongrie, majesté à tète rase et à moustaohes longues « plus loin que le grand-duo àù Lithusinie, prîncci déjà fort sauvage & voir|

habillé d'une pelisse et coiffe d'un lionnet de fourrures, on rapercevait assez neltement, immobile sur une sorte de chaire-trône, entre l'imagede Jésus et Timagede la Vierge, crosse, mitre, les mains pleines de bagues, velu d'une longue robe blanche comme le pape, et entouré d'hommes couverts d'or de la tête aux pieds. Quand des ambassadeurs européens étaient chez lui, il changeait de mitre tous les jours pour les éblouir.

Au-delà de la Moscovie et du grand-knez, dans plus d'éloignement et dans moins do lumière , on pouvait distinguer un pays immense au centre duquel brillait dans l'ombre le lac de Caniclu plein de perles, et où fourmillaient, échangeant entre eux des monnaies d'écorce d'arbre et de coquilles de mer, des femmes fardées, habillées, comme la terre non cultivée , de noir en été et de blanc en hiver, et des hommes vêtus de peaux humaines écorchées sur leurs ennemis morts. Dans l'épaisseur de ce peuple qui pratiquait farouchement une religion composée de Ma-*

homot, (le Jésus-Chrisl el de Jiipîlor, dans la ville moDslnieuse de Cambalusa, habilce par cinq mille astrologues el gardée par une innombrable cavalerie, on entrevoyait, au n)ilicu des foudres et des vents^ assis, jambes croisées, sur un lapis circulaire de feutre noir, le grand khan de Tartarie qui répétait par intervalles d'un air terrible ces paroles gravées sur son sceau : Dieu au ciel y le grand -khan sur terre.

Les oisifs parisiens racontaient du khan, comme du knez, force choses merveilleuses. L'empire du khan des lartares avait été fondé, disait-on, par le maréchal Canguiste que nous nommons aujourd'hui Gengis-Khan. L'aulorilé de ce maréchal était telle qu'il fut obéi un jour par sept princes auxquels il avait commandé de tuer leurs enfanls. Ses successeurs n'étaient pas moindres que lui. Le nom du grand-khan régnant était écrit au fronton de tous les temples en lettres d'or, et le dernier des titres de ce prince était ame de Dieu. Il partageait avec le grand-knez la royauté

T. If. 50

des hordes. Un jour^ apprenant par les astro^ loguos que la ville de Gambalusa devait se révolter, Cublai-Klian en lit faire une autre à côté, qu'il appela Taidu* Yoili ce que c'était que le grand-khan.

Au dix - septième siècle, n'oublions pas qu'il n'y a de cela que deux cents ans, il y avait hors d'Europe, au nord et à l'orient, une série fantastique de princes prodigieux et incroyables, échelonnés dans l'ombre; mirage étrange, iascination des poètes et des aventuriers, qui au treizième siècle avait fait rêver Dante et partir Marco* Polo. Quand on allait vers ces princes, ils semblaient reculer dans les ténèbres; mais en cherchant leur empire on trouvait tantôt un monde, comme Colomb, tantôt une épopée, comme Gamoens. Vers la frontière septentrionale de TEurope, la première de ces figures extraordinaires, 1^ plus rapprochée et la mieux éclairée, c'était le grand-duc de Lithuanie; la deuxième, distincte encore, c'était le grand-knez de Bfofcovie; la troisième, déjà

confuse, c'élait le grand-khan de Tartarie; et au delà de ces trois visions» legrand-sénfsur son trône d'argent, le grand-sophi sur son trône d'or, le grand-zaniorin sur son trône d'airain, le grand-niogol entouré d'éléphants et de canons de bronze, le sceptre étendu sur quarante-sept royaumes, le grand -lama, le grand-cathay, le grand-dair, de plus en plus ligues, de plus en plus étranges, de plus en plus énormes, allaient se perdant les uns derrière les autres dans les brumes profondes de l'A$i#.

Sauf quelques détails qui viendront en leur lieu et qui ne dérangeront en rien cet ensemble, telle était l'Europe au moment que nous avQi^ indiqué. Coipme on l'a pu reconnal-

irc, ledoigldivin, qui conduit les gcneralîons de progrès en progrès, élaît dès lors pnrlout visible dans la disposition intérieure el extérieure des éléments qui la consllluaient, et celle ruche de royaumes et do nations élait admirablement construite pour que déjà les idées y pussent aller et venir à leur aise et faire dans Tombre la civilisation.

A ne prendre que Tensenible, et en admettant les restrictions qui sont dans toutes les mémoires, ce travail, qui est la véritable affaire du genre humain, se faisait au commencement du dix -septième siècle en Europe mieux que partout ailleurs. En ce temps où vivaient, respirant le même air, e( par conséquent, fût-ce à leur insu, la même pensée, se fécondant par Tobservation des mêmes événements, Galilée, Groiius, Descartes, Gassendi, Harvey, Lope de Vega, Guide, Poussin, Ribera, Van-Dyck, Rubens, Guillaume d'Orange, Gustave-Adolphe, Walstein, le jeune Richelieu, le jeune Rembrandt, le jeune Salvator Rosa, le jeune Milton, le jeune Corneille et le vieux

Sliakspearc, chaque roi, chaque peuple, chaque homme, par lu seule peoie des choses, convergeaient au même but, qui est encore aujourd'hui la fin où tendent les générations, ramélioralion générale de tout par tous, c'est-à-dire la civilisation même. L'Europe, insistons sur ce point, était ce qu'elle est encore, un grand atelier où s'élaborait en commun cette grande œuvre.

Deux seuls intérêts ^ séparés dans un but égoïste de l'activité universelle, épiant sans cesse pour choisir leur moment le vaste atelier européen, l'un procédant par invasion, l'autre par empiétement; l'un bruyant et terrible dans son allure, brisant de temps à autre les barrières et faisant brèche à la muraille ; l'autre habile, adroil et politique, se glissant par toute porte entr'ou verte, tousdeux gagnant continuellement du terrain, troublaient, pressaient entre eux et menaçaient alors FEurope. Ces deux intérêts, ennemis d'ailleurs, se per« sonnifiaient en deux empires; et ces deux empires étaient deux colosses.

470 COKCLUStÔN.

Le premier de ces deux colosses, qui avait pris position sur un côté du continent au fond de la Méditerranée, représentait Tesprit de guerre , de violence et de conquête : la bar^ barie. Le second, situé de l'autre côté, au seuil de la même mer, représentait Tesprit de commerce, de ruse et d'envahissement : la corruption. Certes, voilà bien les deux ennemis naturels de la civilisation.

Le premier de ces deux colosses s^appuyait puissamment à TAfrique et à l'Asie. En AiVique il avait Alger, Tunis, Tripoli de Barbarie et l'Egypte entière d'Alexandrie à Syène, c*est4-dire toute la côte depuis le Pefion do Vêlez jusqu'à l'isthme de Suez ; de là il s'enfonçait dans l'Arabie Troglodyte, depuis Suez sur la mer Rouge, jusqu'à Suakem.

Il possédait trois des cinq tables en lesquelles Ptolémée a divisé l'Asie, la première, la quatrième et la cinquième.

Posséder la première table, c*étaît avoir

CMCLIISIM. 471

le Pont, la Bitbyiiie, la Plirygie, la Lycie, la Paphlagonie, la Galaiie^ la Pamphylîe, la Gappadoce, F Arménie mineure, la Garamanie, c'esl*à-dir6 lout le Trapesus de Ptolooiée depuis Alexaadrette jusqu'à Trébisonde.

Posséder la quatrième lablc, a*élaît avoir Chypre, la Syrie, la Palestine, lout le rivage depuis Fîramide jusqu'à Alexandrie, l'Arabie- Déserte et l' Arabie- Pélrée, la Mésopotamie et Babylone, qu'on appelait Bagadet.

Posséder la cinquième table, c'était avoir tout ce qui est compris entre deux lignes dont l'une monte de Trébisonde au nord jusqu'à l'Hermanassa de Ptolémée et jusqu'au Dos* phore Cimmérten, que les italiens appelaient Boucbe de-Saiat-Jean, et dont l'autre enlaioant r Arabic-Ueureuse, va de Suez à l'embouchure du Tigre.

Otttrq C€B treis îmuicoses régions, il anrait la Grande Arménie et lout ce que Ptolémée

met dans la troisième table d'Asie jusqu'aux GonfiDS de la Perse et de la Tartarie.

Ainsi ses domaines d'Asie louchaient au nord rArchipol, la mer de Marmara, la mer Noire, le I^lus-Mcotide et la Sarmatie Asiatique; au levant la mer Caspienne, le Tigre et le golfe Persique qu'on nommait mer d^Elcalif; au couchant le golfe Arabique, qui est la mer Rouge; au midi l'océan des Indes.

En Europe, il avait l'Adriatique à parlir de Knin au-dessus de Raguse, l'Archipel, la Propontide, la mer Noire jusqu'à Gaffe en Crimée, qui est l'ancienne Théodosie; la Haute- Hongrie jusqu'à Bude; la Thrace, aujourd'hui la Roumélie; loute la Grèce, c'est-à-dire la Thessalie, la Macédoine, TÉpire, l'Achaïe et la Morée ; presque toute l'Illyrie ; la Dalmatie, la Bosnie, la Servie, la Dacie et la Bulgarie; la Moldavie, la Valachie et la Transylvanie, dont les trois vaivodes étaient à lui; tout le cours du Danube depuis Watzen jusqu'à son embouchure.

H possédait en rivnges do mer onze mille deux cent quatre-vingts milles d'Italie, et en surface de terre un million deux cent trois mille deux cent dix-neuf milles carrés.

Qu'on se figure ce géant de neuf cents lieues d'envergure et de onze cents lieues de longueur couché sur le ventre en travers du vieux monde, le talon gaucl^e en Afrique, le genou droit sur l'Asie, un coude sur la Grèce, un coude sur la Thrace, l'ombre de sa tôto sur l'Adriatique, l'Aulrictie, la Hongrie et la Podolie, avançant sa face monstrueuse tantôt sur Venise, tantôt sur la Pologne, tantôt sur l'Allemagne, et regardant l'Europe.

L'autre colosse avait pour chef-lieu, souS le plus beau ciel du monde, une presqu'île baignée au levant par la Méditerranée, au couchant par l'Océan , séparée de l'Afrique par un étroit bras de mer et de l'Europe par une haute chaîne de montagnes. Cette presqu'île contenait dix-huit royaumes, auxquels il im* primait son unité*

474 C4XNcuj&iaN«

Il teimil Sdrpa et Tdoger, cfui soat les Terrons du détroit de Gibraltar, et> selon qu'il lui plaisait de l'ouvrir ou de le fermer, il faisait de la Méditerranée une mer ou un lac« De sa près* qu'Ile il répandait ses flottes dans cette mer par vingt ^buit grands ports raétropolitaias ; il en avait trente^sept sur l'Océan.

Il possédait en Afrique le Penoo de VeleZi Melilb, Oran, Marsaloabil, qui est le meilleur havre de la Méditerranée , Nazagan et toute la côté depuis le oap d'Aguirra jusqu'au eap Gardafu ; en Amérique, une grande partie de la presqu'île septentrionale, la o6te de Floride^ la Nouvelle-Espagne, le Yucatau, le Mexique et le cap de Californie, le Chili, le Pérou , le Brésil, le Paraguay, toute la presqu'île méridionale jusqu'aux Patagons; en Asie, Ormuz, Biu, Goa, Malacca, qui sont les quatre plus fortes places de la côte, Daman, Baicin, Zanaa^ €iaul, le port de Colomban ; les royaumes de Gamanor, de Cocbio et de Golan , a^c leurs fiarteresMs, et, Caliotit exceptée, tout le rivage d^ Tocéan des Indes, de Daman à Metipour,

CONCUISIOll. 47S

II avait dans b iner^ et dans lûutw les aners^ les trots Iles BalôaireS) les dooMlles Caaârîes^ les Açorts, Saoto-Puerto, Madère, les aept lias du Cap-Vert, Sanil^TboiMS, rile^Dîeu, Uù* laoïluqoe, la grande Ile de BaareB» Tlle de Manar, Tilede Geylan; quarante des lies Pbir lippines, dont la principale, Luzan, est longue de deux cents lieues; Pcurto^Hion, Cuba, Sain t-Donîngtie ; les quatre ceots Iles Luoayes et les lies de la mer du Nord, dont on ne savait pas le nombre.

Celait avoir à soi toute la mer, presque toute rAmérique, et en Afrique et en Asie à peu près tout ce que Tautre colosse ne possédait pas.

En Europe, outre sa vaste presqu*lie, centre de sa puissance et de son rayonnement, il avait la Sardaigne et ta Sicile, qui sont trop des royaumes pour n'être comptéesquecomme des Iles, Il tenait l'Italte par les deux extrémités, par le royaume de Naples et par le duché de Milan, qui tous deux étaient à lui.

Quant a la Franco, il la saisissait peutôlre plus étroitement encore, et les trois états qu'il avait sur ses frontières, traçant une sorte de demi-cercle, le Roussilion, la Frùnche-Comté et la Flandre, étaient comme son bras passé autour d'elle.

Le premier de ces deux colosses, c'était la Turquie; le second, c'était l'Espagne.

Ces deux empires inspiraient à l'Europe, l'un une profonde terreur, lautre une profonde déûancc.

Par la Turquie, c était l'esprit de l'Âsio qui se répandait sur l'Europe; par l'Espagne, c'était l'esprit de l'Afrique.

LMsIamîsme, sous Mahomet H, Avait enjambe formidablement Tantique passage du Bœuf, Bos-Poros , et avait insolemment planté sa queue de eheval attachée h une pique dans la ville qui a sept coltines comme Rome, et qui avait eu des églises quand Rome n'avait encore que des temples.

Depuis cette fatale année 4453, la Turquie, comme nous l'avons dit plus haut, avait représenté en Europe la barbarie. En effet, tout ce qu'elle touchait perdait en peu d'anuèos la forme de la civilisation. Avec les turcs, et en même temps qu'eux, Tincendic inextinguible et la peste perpétuelle s'étaient installés à Gonstantinople. Sur cette ville qu'avait dominée si long-temps la croix lumineuse de Constantin, il y avait toujours maintenant un tourbillon de ttamme ou un drapeau noir.

Un de ces hasards mystérieux où l'esprit croit voir lisiblement écrits les enseignements directs de la Providence, avait donné, comme proie à ce redoutable peuple, la métropole

4176 GOXCipsiOJ^.

même de la soeîabililé humainei la pétrit de la pensée, la terre de la poésie, de la philosophie et de l'art, h Grèce. A Tioatant même, au seul contact des turcff , la Grèce , iUle de TÉgypte et mère de Tlliillie, la Grèce était de^ Tenue barbare, ie ne $aîs quelle lèpre aTait défiguré son peuple, son sol, ae^ moni^vi^^^ jusqu'à son admirable idiome. Une foule de consonnes farovphe^ et de sjllabpa l)éris$ées avait crû, comme M yôgét^tion d'aines et de i)roussaiilesquio})$trMe les rMines,siur ses mots les plus dojux, les plus soiiQres, l.es plus I)9rnu>nieaK, les mietik prononcés par les poètes. Le grec, en passant jpar la t>ûuphe des turcs, «n était retombé patois. Lee vocab|es turcs, bourbe de tons les idiomes d*Asie, avaient troublé à jamais, en s'y précipitant pèle-mèle, cette langue si transparente, si pqre et si splendide, langue de cristal d'où était sortie une poésie de diamant. Les noms des villes grecques s'étaient déformés et étaient devenus hideux. Les contrées voisiiTes, sur )esqi|jelles Helié rayonnait jadis , avaient subi la niême souillure, irgos s'était c^ffgé^ en Filoquia y

CONCtUSiON. 479

Delos en Dili, Didymo-Tychoe en Ditnotuc, Tzorolus en Tcbourli , Zepliirium en Zafra, Sagalossusen Sadjakiu, Nyssa on Nous-Shebr, Moryssuscn Moucious, Cybistraen Busiereh, Je fleuve Acheloûs en Aspro Potamosi et le fleuve Poretus en Prulh. N*e$t-C6 pas avec le fienlimeni douloureux qu'inspirent la dégradation et la parodie qu'on reconnaît, dansStan- Ko, Cos, patrie d*Apilles et d'Hippocrate; dans Fionda, Pliasélis, où Alexandre fut obligé de noettre un pied dans la iner tant le passage Cliniax était étroit; dans Hesen-now, Novus, où était le trésor de Miiliridate; dans Skipsilar , Scapla-Hyld) où Tbucydide avait des mines d*or et écrivait soa bisloirc} dans Tomeswar , Tomi , oip fut exilé Ovide \ dans Kokso, Coulousos, où fut exilé saint Ghrysostome; dans Giuslendil, Jusliniana, l>erccau de Justinien ; dans Salenti, Trajanopolis , tombeau dcTrajan! L'Olympe, TOss^, le Pelioxi et le Pinde s'appelaient le beyiick de Jduina; ua pacha accroupi sur une peau dé tigre fronçait le sourcil d^ns la niéme monl^gûe qM0 Jupiter. lA «^risipq ^vfkèrq ^iji

scmblail sortir des mois sorlnit aussi des cliO- SCS : rÉlolîc, celle ancienne république si puissante ei si fière, Ibrmail le Despolai. Quanlà la vallée do Tempe, frigida Tempe ^ devenue sauvage el inaccessible sous le nom de Lycoslomo, pleine désormais de haine, de ronces ei d'obscur jlé, elle s'était métamor<pliosée en vallée des loups.

L'idée terrible qu^éveille la barbarie faite nation, ayant des flottes et des armées, s'incarnait vivante et complète dans le sultan des turcs. C'est h peine si l'Europe osait regarder do loin ce prince effrayant. Les richesses du sultan, du Turc^ comme on l'appelait, étaient fabuleuses; son revenu dépassait quinze millions d'or. La sultane sœur de Sélim avait deux mille cinq cents sequins d'or de rente par jour. Le Turc était le plus grand prince en cavalerie. Sans compter sa garde immédiate, les quatorze mille janissaires, qui étaient une infanterie, il entretenait constamment autour de lui, sur le pied de guerre, cinquante mille spahis et cent cinquante mille timariotSi ce qui

faisait deux cent mille choraux. Ses galères étaient innombrables. L*anncc d'après Lépante, la flotte ottomane tenait encore tôle à toutes les marines réunies de la chrétienté. H avait de si grosse artillerie que, s'il fallait en croire les bruits populaires, le vent de ses canons ébranlait les murailles. On se souvenait avec frayeur qu'au siège de Conslanlinople Mahomet II avait fait construire, en maçonnerie liée de cercles de fer , un mortier monstrueux qu'on manœuvrait sur rouleaux, que deux mille jougs de bœufs pouvaient à peine traîner et qui, inclinant sa gueule sur la ville^ y vomissait nuit et jour des torrents de bitume et des blocs de rochers. Les autres princes, avec leurs engins et leurs bombardes, semblaient peu de chose auprès de ces sauvages sultans qui versaient ainsi des volcans sur les villes. La puissance du Turc était tellement démesurée, et il savait si bien faire front de toutes paris, que, tout en guerroyant contre l'Europe, Soliman avait pris à la Perse le Diarbckir et Amurat la Médie, Sélim avait conquis sur les mamelucks l'Egypte

et la Syrie, et Âmurat III avait extermioé Ie$ Géorgiens ligués avec le soplii. Le sultan no mettait en communication avec les rois de la chrétienté que la porte de son palais. IL datait de son étrier impérial les lettres qu'il leur écrivait, ou plutôt les ordres qu'il leur donnait. Quand il avait un accès de colère, il faisait casser les dents à leurs ambassadeurs à coups de poing par le bourreau. Pour les turcs mêmes, l'apparition du sultan, c'était l'épouvante. Les noms qu'ils lui donnaient ëxt^riiliaieht slirlout l'effroi ; ils l'appelaient te fils de Vesdave^ et ils nommaient son palais d'été la maison du meurtrier. Ils Tan- Dônçaierit aux autres nations par des glorifications sinistres. Où son cheval ^asse , disaient-ils , rherbe he croit plus.

Le roi des fespagnes et des Indes , espèce de sultan catholique , était plus riche à lui seul qiic tous les grinces de la chrétiehlé ensemble. 4 ne compter que son revenu ordinaire, il tirait cliaque année d'Italie et de Sicile quatre millidns d'or, deux taillions d'or

du Portugal, quatorze millions d'or de l'Espagne, trente millions d'or de T Amérique. Les dix-sopl provinces de l'étal des Pays Bas, qui comprenait alors l'Artois, le Cambrésis et les Ardennes, payaient annuellcliient aii roî catholique un ordinaire de trois millions d'or. Milan était une riche proie, convoitée de toutes parts, et par conséquent malaisée «^ garder. Il fallait surveiller Venise, voisine jalouse; couvrir de troupes la frontière de Savoie pour arrêter le duc, $é ruantàVimpourvu, comme disait Sully; bien arrtfler le fort de Fuentes, pour tenir en respect les Suisses et les Grisons; entretenir et réparer les tonnes citadelles du pays, éuriout Novarre, Pavie, Crémone, qui a, comme écrivait Rlontluc, une tour forte tout ce qui se peut, qu'on met entre les merveilles de l'Europe. Comme la ville était remuante, il fallait y nolirrir une garnison espagnole de six cents hommes d'armes, de mille chevau-lége^s et de trois mille fantassins, et bien tenir en état le château de Milan, auquel on travaillait sans cesse. Milart, on le voit, coûtait fort cher;

pourtant) tous frais faits, le Milanez rapportait tous les ans à l'Espagne huit cent mille ducats. Les plus petites fractions de cette énorme monarchie donnaient leur denier ; les lies Ba* léares versaient par an cinquante mille écus. Tout ceci, nous le répétons, n'était que le revenu ordinaire. L'extraordinaire élaitincalculable. Le seul produit de la Cruzade valait le revenu d'un royaume; rien qu'avec les subsides de l'église le roi entretenait continuellement cent bonnes galères. Ajoutez à cela la vente des commanderies , les caducités des états et des biens , les alcavales , les tiers, les conûscations , les dons graduits des peuples et des feudataires. Tous les trois ans le royaume de Naples donnait douze cent mille écus d'or, et, en 1615, la Gastille offrait au roi, qui daignait accepter, quatre millions d'or payables en quatre ans.

Cette richesse se résolvait en puissance. Ce que le sultan était par la cavalerie , le roi d'Espagne l'était par l'infanterie. On disait en Europe •: cavalerie turque y infanterie espa-

gnole. Être grave comme un gentilhomme , diligent comme un miquelet, solide aux chocs d'escadrons, imperturbable à la mousquetade, connaître son avantage et son désavantage à la guerre, conduire silencieusement sa furie, suivre le capitaine, rester dans le rang, ne point s'égarer, ne rien oublier, ne pas disputer, se servir de toute chose, endurer le froid, le chaud, la faim, la soif, le malaise, la peine et la fatigue, marcher comme les autres combattent, combattre comme les autres marchent, faire de la patience le fond de tout et du courage la saillie de la patience : voilà quelles étaient les qualités du fantassin espagnol. C'était le fantassin castillan qui avait chassé les maures, abordé l'Afrique, dompté la côte, soumis l'Ethiopie et la Cafrerie , pris Malacca et les iles Moluques, conquis les vieilles Indes et le nouveau monde. Admirable infanterie qui ne se brisa que le jour où elle se heurta au grand Gondé! Après Tinfanterie espagnole venait, par ordre d'excellence, l'infanterie wallonne, et l'infanterie wallonne était aussi au roi d'Es*

i&6 CONCLUSION,

pagne. Sa cavalerie, qui ne le cédait qu'à la lurque, élail la mieux montée qui fût en Europe; elle avait les génois d'Espagne, les coursiers de Rogne, les chevaux de Bourgogne et de Flandre. Les arsenaux du roi catholique regorgeaient de munitions de guerre. Ilien que dans les trois salles d'armes de Lisbonne, il y avait des corselets pour quinze mille hommes de pied, et des cuirasses pour dix mille cavaliers. Ses forteresses étaient sans nombre et partout, et dix d'entre elles, Collioure, Perpignan et Salses au midi, au nord, Gravelines, Dunkerque, Hesdin, Arras, Valenciennes, Philîppeville et Marienbourg faisaient brècbe à la France d'aujourd'hui.

La plus grande puissance de l'Espagne, si puissante par ses forteresses^ sa cavalerie et çon infanterie , ce n'était ni son infanterie, m sa cayalejrie, ni ses forteres&es; c'était sa flotte. Le roi catholique, qui avait les meilleurs hommes de guerre de l'Europe, avait auçsi les meilleurs hommes de mer. Aucun peuple navigateur n'égalait à cette époque les

CONCLUSIOI!?. 487

catalans y les biscayens, les portugais et les génois. Séville, qui comptait a}ors parmi Ie$ principales villes maritimes de l'Europe, biep que située assez avant dans les terres , et où abordaient toutes les flottes du Mexiqqç et du Pérou, était une pépinière de patelots.

Pour nous faire une idée complète du poids qu'avait TEspagne autrefois comme puissance maritime, nous avon$ voulu savoir au juste ce que c'était que la grande armada de Philippe II, si fameuse et si peu connue, comme tant de choses fameuses. L'histoire en parle et s'en extasie; mais l'histoire, qui hait le détail et qui, selon nous, a tort de le haïr, ne dit pas les chiffres. Ces chiffres, nous les avons cherchés dans l'ombre où l'histoire les avait laissé^ tomber; nous les avons retrouvés à grand'7 peine; les voici. Rien, à notre sens, n'eçt plus instructif et plus curieux.

C'était en 1588. Le roi d'Espagne voulut en iiuir d'une seule fois avec les anglais, qui déjà le harcelaient et taquinajeat le colosse. Il arina

488 CONCLDSION.

une flotle. H y avait clans celle flotte vingt-cinq gros vaisseaux de Séville, vingt-cinq de Biscaye, cinquante petits vaisseaux de Catalogne cl de Valence , cinquante barques de la côte d'Espagne , vingt chaloupes des quatre villages de la côte de Guipuscoa , cent gabares de Portugal, quatorze galères et quatre galéaces de Naples, douze galères de Sicile , vingt galères d'Espagne, et trente ourques d'Allemagne; en tout trois cent cinquante voiles manœuvrées par neuf mille marins.

On n'apprécierait pas exactement cette escadre si l'on ne se rappelait ce que c'était alors qu'une galère. Une galère représenlait une somme considérable. Toute la côte septentrionale d'Afrique, Alger et Tripoli exceptées, ne |)rodui$ait pas au sultan de quoi faire et maintenir deux galères.

L'approvisionnement de bouche de l'armada était immense. En voici le cliiiïre trèssingulier et très -exact : cent soixante-sept mille cinq cents quintaux de biscuit, fournis

par Murcie, Burgos, Campos, la Sicile, Napies et les lies; onze mille quintaux de chair salée, fournis par TEstramadure, la Galice et les Âsluries ; onze mille quintaux de lard , fournis par Séville , Ronda et la Biscaye ; vingt-trois mille barils de poisson salé, fournis par Cadix et FAlgarve ; vingt-huit mille quintaux de fromage, fournis parMayorque, Senegallo et le Portugal; quatorze mille quintaux de riz , fournis par Gênes et Valence; vingt-trois mille poids dMiuile et de vinaigre, fournis par TAndalousie : le poids valait vingtcinq livres; vingt-six mille fanùgucsdo fèves, fournies par Carlhagène et la Sicile ; vingtsix mille poinçons de vin, fournis par Malaga, Maxovella, Ccrcsa et Séville. Les provisions en blé, fer et toiles venaient d'Andalousie, de Naples et de Biscaye. Le total s'en est perdu.

Celte flotte portait une armée : vingt-cinq mille espagnols, cinq mille tirés des régiments d'Italie, six mille des Canaries, des Indes et des garnisons de Portugal, le reste de

recrues; douze mille italiens, cominandés par dix mes Ires-dc- camp ; vingl-cinq mille allemands; douze cents cbevau léger$ de GaslilICi deux cents de la côte et deux cents de la frontière, c'est-à-dire seize cent:^ cavalier^; trois mille huit cents canooniers et quatre cents gastadours; ce qui, en y comprenant les neuf mille marins, faisait en tout so^xantcr seize mille huit cents hommes.

Ce monstrueux armement eût aoéapli l'An* gleterre. Un coup de vent l'emporta.

Ce coup de vent, qui souffla dans la nuit du 2 septembre 1588, a changé la forme du monde.

Outre ses forces visibles , l'Espagne avait ses forces occultes. Certes , sa surface était grande, mais sa profondeur était immense. IlIIc avait partout sous terre des galeries, des sapes, des mines et des contre-mines, des fils cachés, des ramifications inconnues, de$ racines iiialtcndMes. Plus tard^ quand Riche-

CONCLUSION. 49i

lieu commença à donner des coups de bêche dans le vieux sol européen , il était surpris à chaque instant de sentir rebrousser l'outil et de rencontrer T Espagne. Ce qu'op voyait d'elle au grand jour allait loin ; ce qu'on ne voyait pas pénétrait plus avant encore. On pourrait dire que dans les affaires (Je Tunivcrs à celle époque il y avait encore plus d'Espagne en dessous qu'en dessus.

Elle tenait aux princes d'Italie par les mariages, Auslria, nube; aux républiques marchandes, par le commerce; au pape, par la religion , par je ne sais quoi de plus catholique que Rome même ; au monde entrer, par l'or dont elle avait la clef. L'Amérique était le coffre-fort , l'Espagne élait le caissier. Comme maison d'Autriche , elle dominait pompeusement l'AllQa^agne et la menait sourdement. L'Allemagne, dans les mille ans de son histoire moderne, a été possédée une fois par le génie de la France, sous Charlemagne, et une fois par le génie de l'Espagne, sous Charles Quint. Seulement,

Charles-Quint mort, l'Espagne n'avait pas lâché r Allemagne.

Comme on voit, TEspagne avait quelque chose de plus puissant encore que sa puissance, c'était sa politique. La puissance est le bras, la politique est la main.

L'Europe, on le conçoit, élaît mal à Taise entre ces deux empires gigantesques, qui pesaient sur elle du poids de deux mondes. Comprimée par l'Espagne à l'occident et par la Turquie à l'orient , chaque jour elle semblait se rétrécir ; et la frontière européenne , lentement repousséc , reculait vers le ccnlre. La moitié de la Pologne et la moitié de la Hongrie étaient déjà envahies, et c'est à peine si Varsovie et Bude étaient en deçà de la barbarie. L'ordre méditerranéen de Saint Jeande-Jérusalem avait été refoulé sous Charles- Quint de Rhodes à Malte. Gênes , dont la domination atteignait jadis le Tanaïs; Gènes, qui autrefois possédait Chypre, Lesbos, Chio, Péra et un morceau de la Thrace, et à la-

quelle Tempereur d'Orient avait donné Mitylène, avait successivement lâciié pied devant les turcs de position en position , et se voyait maintenant acculée à la Corse.

L'Europe résistait pourtant aux deux états envahisseurs. Elle bandait contre eux toutes ses forces, pour employer l'énergique langue de Sully et de Matthieu. La France, l'Angleterre et la Hollande se roidissaient contre l'Espagne ; le Saint-Empire , aidé par la Pologne , la Hongrie , Venise , Rome et Malte , luttait contre les turcs.

Le roi de Pologne était pauvre , quoiqu'il fût plus riche que s'il eût été roi d'un des trois royaumes d'Ecosse, de Sardaigno ou de Navarre, lesquels ne rapi>ortaient pas cent mille écus de rente; il avait six cent mille écus par an, et la Lithuanie le défrayait. Excepté quelques régiments suisses ou allemands, il n'entretenait pas d'infanterie; mais sa cavalerie, composée de cent mille combattants polonais et de soixante-dix mille lithua-

494 CO!«CLLSION.

nîens, élail excellente. Celle catalerie, protégeant une vaste frontière, avait cela d'efficace pour défendre contre les hordes du sultan rimtnense et iremblant troupeau des nations civilisées , qu'elle était organisée à la turque et que, sauvage, faroucbc et violente dans son allure, (;ll(3 ressemblait à la cavalerie ottomane comme le chien -loup ressemble au loup. L'en pereur couvrait le reste de la frontière de tciTe de Knin, sur rAdriatique^ à Szolnock, prés du Danube, avec vingt mille lansquenets , dépense insutDsantc en temps de guerre qui fatiguait Tempire en temps de paix. Venise et Malte couvraient la mer.

Nous ne mentionnons plus Gènes qu'en passant. Gènes, trop de fois humiliée, surveillait sa rivière avec quatre galères, en laissait |< .rrir vingt cinq dans son arsenal, se risquait peu au dehors et s'abritait sous le roi d'Espagne.

Malte avait trois cuirasses : ses forteresses, ses navires et la valeur de ses chevaliers. Ces

braves gentilshommes , soumis dans Malte àdes règles sompluaires tellement sévères que le plus qualifié d'entre eux ne pouvait se faire faire un habit neuf sans la permission du bailli drapier, se vengeaient de ces contraintes claustrales par un déchaînement de bravoure inouï, et, brebis dans Ttle, devenaient lions sur mer. Une galère de Malte, qui ne portait jamais plus de seize canons et de cinq cents combattants , attaquait sans hésiter trois galions turcs.

Venise, opulente et hardie, appuyée btir sept villes fortes qui étaient â elle eh Loinbardleet dans la Marche, maîtresse dû Prîoul et de rislrie, maîtresse de l'Adriatique dbril Ja gardé lui coûtait cinq mille ducats par an, bloquant les uscoqucs avec cinq fustes toujours armées, fièrement installée à Corfôli, 5 Zante, à Céphalonie, dans toutes les îles de la côte depuis Zara jusqu'à Cérigo, entretenant perpétuellement sut le pied de guerre vingt-cinq mille feerhides , trenib cincj mille lanst^uenets, suisses et grisons, quinié cerité

lances , mille chevaulégers lombards et trois mille stradiols dalmates, Venise faisait résolument obstacle au sullau. Môme lors-^ qu'elle eut perdu Andro et Paros qu'elle avait dans l'Archipel, elle garda Candie; et là, debout sur ce magnifique barrage naturel qui clôt la mer Egée , fermant aux turcs la sortie de l'Archipel et l'entrée de la Méditerranée, elle tint en échec la barbarie.

Le service de mer à Venise impliquait noblesse. Tous les capitaines et les surcomites des navires étaient nobles vénitiens. La république avait toujours en mer quarante galères , dont vingt grosses. Elle avait dans son admirable ar-* senal, unique au monde, deux cents galères, des ouvriers capables de mettre hors du port trente vaisseaux en dix jours , et un arme-r ment suffisant pour toutes les marines de la terre.

Le Saint-Siège était d'un grand secours. Rien n'est plus curieux que de rechercher aujourd'hui quel prince temporel, quelle

puissance politique et militaire il y avait alors dans le pape, si haut situé comme prince spirituel. Rome, qui avait eu jadis cinquante milles d'enceinte , n*en avait plus que seize ; ses portes, divisées autrefois en quatorze régions, étaient réduites à treize; elle avait subi sept grands pillages historiques ; mais , quoique violée, elle était restée sainte, quoique démantelée, elle était restée forte. RomCj s*il nous est permis de rappeler ce que nous avons dit ailleurs , sera toujours Rome. Le pape tenait une des marches d'Italie , Ancône, et Tun des quatre duchés lombards , Spolette; il avait Ancône , Comachio et les bouches du Pô sur le golfe de Venise , Civila-Vecchia sur la mer Tyrrhèue. L'état de T Église comprenait la Campagne de Rome et le Patrimoine de saint Pierre, la Sabine, TOmbrie, c'est-àdire toute Tombre de l'Apennin , la marche d' Ancône, la Romagne, le duché de Ferrare, le pays de Pérouse, le Bolonais et un peu de Toscane; une ville du premier ordre, Rome; une du second , Bologne ; huit du troisième, Ferrare, Pérouse, Ascoli, Ancùue, Forli, Ra-

yenne, Ferraoet Vîterbe ; quarante-cinq places de tout rang, parmi Icssquelles Riraini, Cesena, Faënza et Spolette; cinquanle évêchés et un million et demi d'habitants. En outre^ le saintpère possédait en France le comtat Venaisisin| qui avait pour cœur le redoutable palaisforteresse d* Avignon. L'état romain , vu sur une carte, présentait la forme, qu'il a encore, d'une figure assise dans la grave posture des dieux d'Egypte, avec l'Abruzze pour chaise, Modène et la Lombardie sur sa tête , la Toscane sur sa poitrine, la terre de Labour sous ces pieds, adossée à l'Adriatique et ayant la Méditerranée jusqu'aux genoux^ Le souverain pontife était riche. Il semait des indulgences et moissonnait des ducats. Il lui suffisait de donner une signature pour faire contribuer le monde. Tant que f aurai une plume ^ disait Sixte-Quint, j'aurai de l'argent. Propos de pape ou de grand écrivain. En effet Sixte- Quint, qui était un pape lettré, artiste et intelligent, n'hésilant devant aucune dépense royale, mit en cinq ans quatre millions d'or en réserve au château Saint-Ange. Avec

. CONCtUSION. 490

les cODtributi9D& de tous les fidèles de F univers, le saint-père se donnait une bonne armée, vingt-cinq mille hommes dans la Marche et la Romagne, vingt-cinq mille hommes dans la Campagne et le Patrimoine; la moitié aux frontières, la moitié sous Rome. Au besoin il grossissait cet armement. Grégoire Yll et Alexandre 111 tinrent tète à des princes qui disposaient des forces de Tempire, à son apogée dans leur temps , jointes aux troupes des Oeux-Siciles. Un jour le duc de Ferrare se permit d'aller faire du sel à Gomacbio. Le Mint-père , nous citons ici deux lignes d'une lettre de Mazariui avec ses raisons et une armée qu'il km, amena le duc au repentir j et lui prit son état. Voilà ce que c'était que les soldats du pape. Celle milice faisait admirablement respecter F état romain* Ajoutez à cela l'Ombrie, grande forteresse naiturellei (m Aniubal. s'est rebroussé, et pour c6tes > au aord comme au midi, les rivages les plus battus des vents de toute ritaUe. Aucune descente possible, ie pape, sur les deux mersi^ était gaordé et dçfendu par U tempêta*

Posé et assuré de celle façon, il coopérait au grand et perpétuel combat contre le turc. Aujourd'hui le saint-père envoie des camées au pacha d'Egypte et se promène sur le bateau à vapeur Mahmoudièh. — Fait inouï et qui montre brusquement, quand on y réfléchit, le prodigieux changement des choses, le pape assis paisiblement dans cette invention des huguenots baptisée d'un nom turc! -«- Dans ce temps-là il remplissait vaillamment son office de pape et envoyait ses galères mitrées d'une tiare à Lépante. Dès que les croissants et les turbans surgissaient, il n'avait plus rien à lui, ni un soldat, ni im écu; il contribuait à son tour. Ainsi, dans l'occasion, ce que les chrétiens avaient donné au pape, le pape le rendait à la chrétienté. Dans la ligue de 1542 contre les ottomans , Paul III envoya à Charles-Quint douze mille fantassins et cinq cents chevaux.

A la fin du seizième siècle , en 1588 , un orage avait sauvé l'Angleterre de l'Espagne ; à la fin du dix-septième , en 1683 , Sobieski

sauva r Allemagne de la Turquie. Sauver F Angleterre, c'était sauver l'Angleterre; sauver l'Allemagne , c'était sauver l'Europe. On pourrait dire qu'en cette mémorable conjoncture, la Pologne fit l'office de la France. Jusqu'alors c'était toujours la France que la barbarie avait rencontrée , c'était toujours devant la France qu'elle s'était dissoute. En 496, venant du nord, elle s'était brisée à Clovis ; en 732 , venant du midi , elle s'était brisée à Charles-Martel.

Cependant, ni l'invincible armada vaincue par Dieu, ni Kara-Mustapha b^ttu par Sobieski , ne rassuraient pleinement l'Europe. L'Espagne et la Turquie étaient toujours debout, et le dix-septième siècle cfoyait les vqjr grandir indéfiniment, de plus en plus redoutables et de plus en plus menaçantes , dans un terrible et prochain avenir. La politique , cette science conjectural^ comme la médecine, n'avait alors pas d'autre prévision. A peine se tranquillisait-on un peu par moments en songeant que les deux colosses se rencon-

S09r CMCLUSIOM.

iraient sur la mer Rouge et 8e heurtaient en Asie.

Ce ehoe dans rArabie-Heureuse^ si lointain et si indistinct) ne diminuait pas, aux yeux des penseurs, les fatales chances qui s'amonce** laient sur la ciirilisation. A l'époque dont nous Tenons d'esquisser le tableau, l'anxiété était au comble. Un écrit intitulé iLesfbrœsdu ron d'Espagne , imprime à Paris en 1627 avec privilège du roi et gratures d'Isac Jaspar, ^ : « L'ambition de ce roy seroi^de posséder » toute cliose. SéH flottes, qui vont et viennent, » brident l'Angleterre et empeschent les na- » uires des autres estais de courir i leur fan- » tasie. » Dans un autre écrit, publié vers la igôme époqfie et qui a pour litre : Disamrs sommaire de V-estal du Ture , nous lisons : « Il (le Turc) donne avec beaucoup de sujet » l'alarme à la chrestienté, vu qu'il a tant de » moyens de faire ^une grosse armée en la i> levant sur les pays qu'il possède. Il faudrott » manquer du tout de jugement pour estre » sans appr^iension d'un tel déluge «.

Aujourd'hui , par la force mystérieuse des choses, la Turquie est tombée > T Espagne est tombée.

A l'heure où nous parlons , les assignats'» cette dernière vermine des vieilles sociétés pourries, dévorent Tempire turc.

Depuis long-temps déjà une autre nation a Gibraltar, comme le sauvage qui coud à son manteau Tongle du lion mort.

Ainsi, en moins de deux cents ans, les deux colosses qui épouvantaient nos pères se sont évanouis.

* En Tur<|iiie ils 8*>ppe)lent ichim.

L'Europe est-elle délivrée? Non.

Comme au dix-septième siècle , un double péril la menace. Les hommes passent , mais riiomme reste; les empires tombent, les égoïsmes se reforment. Or, à Tinstant où nous sommes 9 de même qu'il y a deux cents ans, deux immenses égoïsmes pressent TEurope et la convoitent. L'esprit de guerre , de violence el de conquête est encore debout à l'orient ; l'esprit de commerce, de ruse et d'aventure est encore debout à l'occident. Les deux géants se sont un peu déplacés et sont remontés vers le nord , comme pour saisir le continent de plus haut.

 la Turquie a succédé la Russie; à l'Espagne a succédé l'Angleterre.

Coupez par la pensée , sur le globe du monde, un segment qui, tournant autour du pôle, se développe du cap Nord européen au cap Nord asiatique, deTornéa au Kamtschatka, de Varsovie au golfe d'Anadyr, do la mer

Noire à la mer d'Okhotsk , el qui , au couchant, ealamant la Suède, bordant la Baltique, dévorant la Pologne , au midi y échan* crant la Turquie , absorbant le Caucase et la mer Caspienne, envahissant la Perse, suivant la longue chaîne qui commence aux monts Ourals et finit au cap Oriental, côtoie le Turkestan et la Chine , heurte le Japon par le cap Lopatka, et, parti du milieu de FEurope, aille au détroit de Behring toucher l'Amérique à travers l'Asie; outre la Pologne, jetez pôlemêle dans ce monstrueux segment la Criméoi la Géorgie, le Chirvan, Tlmiretee, TAbascie, r Arménie et la Sibérie; groupez à Tentour les lies de la Nouvelle Zemble , Spitzberg, Vaigalz et Kalgouef, Aland, Dagho et Oesel , Clarke, Saint - Mathieu , Saint -Paul, Saint- Georges, les Aleutiennes, Kodiak, Sitka et Tarchipel du Prince-de-Galles ; dispersez dans cet espace immense soixante millions d'hom* mes, vous aurez la Russie.

La Russie a deux capitales; Tune coquette, élégante, encombrée des énormes colifichets

506 coff«Lui;i<m«

du goAt pomptdour qui s'y sont &iu palm et cathédrales, pavée de marbre blanci bâtie d'hier, habitée par la cour, épousée par rem-' pereur ; Tautre, chargée de coupoles de cuivre et de minarets d'étain, sombre, immémoriale et répudiée. La première, Saint-Pétersbourg , représente l'Europe ; la seconde , Moscou , représente TAsie. Comme l'aigle d'Allemagne, l'aigle de Russie a ém% tètes,

La Russie peut mettre sur pied une armée de onze cent mille hommes.

Le débordement possible des Russes fait réparer la muraille de la Chine et bâtir la muraille de Paris.

Ce qui était le grand^^knez de Moscovie est à présent l'empereur de Russie. Comparez les deux figures, et mesurez les pas que Dieu fait faire à l'homme.

Le knez s'est fait tzar, le tzar s'est fait ezar, le ozar s'est fait empereur. Ces trans^

c<>NCLtmiaiir« BOT

fermMicms sofit, digôns4e, de Yéritables ava* iars. A chaque peau qu'il dépouille, le prince moscovite devient de plut en plus semblable à r Europe, c'est-à-dire à la civilisation.

Pourtant, que FEurope ne Toublie pas^ ressembler ce n'est pas s'identifier.

L'Angleterre a TÉcosse et l'Irlande, les Hébrides et les Orcades ; avec le groupe des lies Sebetland, elle sépare le Danemarek des lies Féroé et de l'Islande, ferme la «mt du Nord, et observe la Suède; avec Jersey et Guemeiey elfe ferme la Manche et observe la France. Puis elle part, elle tourne autour de la péninsule, pose son inOuence sur le Portugal et ;on talon sur Gibraltar, et entre dans la Méiiiicrranée après en avoir pris la clef. Elle < iijambe les Baléares, la Corse, la Sardaigne et la Sicile ; là elle s'arrête, trouve Malte, et s'y installe entre la Sicile et Tunis, entre l'Italie et l'Afrique; de Malle, elle gagne Gorfou j d'où elle surveille la Turquie en fermant la mer Adriatique; Sainte-Maure,

Céphalonie et Zante, d'où elle surveille la Morée en dominant la mer Ionienne ; Gérigo, d'où elle surveille Candie en bloquant l' Archipel. Ici il faut rebrousser chemin, l'Egypte barre le passage, l'isthme de Suez n'est pas encore coupé; elle revient sur ses pas, et rentre dans l'Océan. Elle a tourné l'Espagne, cette petite presqu'île; elle va tourner l'Afrique, cette presqu'île énorme. Le trajet est malaisé sur celte plage où un océan de sable se mêle au grand océan des flots. Comme un homme qui traverse un gué avec précaution de pierre en pierre, elle a des repos marqués pour tous les pas qu'elle fait. Elle met d'abord le pied à Saint-James, à l'embouchure de la Gambie, d'où elle épie le Sénégal français. Son second pas s'imprime sur la côte, à Gachéo, le troisième à Sierra-Leone, le quatrième au cap Gorse. Puis elle se risque dans l'océan Atlantique, et réunit sous son pavillon l'Ascension, Sainte- Hélène et Fernando-Po, Iriangle d'Iles qui entre profondément dans le golfe de Guinée. Ainsi appuyée, elle alteint le Gap et s'empare de la

pointe d'Afrique comme elle s'est emparée à Gibraltar de la pointe d'Europe. Du Cap, elle remonte, au nord, de l'autre côte de la presqu'île africaine, aborde les Mascarenhas , i'ile de France et Port-Louis, d'où elle tient en respect Madagascar, et s'établit aux îles Seychelles, d'où elle commande toute la côte orientale du cap Delgado au cap Gardafù. Ici il n'y a plus que la mer Rouge qui la sépare de la Méditerranée et de l'Archipel; elle a fait le tour de l'Afrique ; elle est presque revenue au point d'où elle était partie. Voici la mer des Indes, voilà l'Asie.

L'Angleterre entre en Asie ; des Seychelles aux Laquedives il n'y a qu'un pas, elle prend les Laquedives; après quoi elle étend la main et saisit l'Hindouslan , tout THindoustan, Calcutta, Madras et Bombay, ces trois provinces de la compagnie des Indes, grandes comme des empires, et sept royaumes, Népaul, Oude, Barode, Nagpour, Nizam, Maïssour et Travancore. Là elle touche à la Russie; le Turkestan chinois seul l'en sépare. Maltresse du

golfe d' Omaa que borde l'i mmeiise côte qu'elle poesède de Haydérabad à Trivanderam» elle aUeint la Perse et la Turquie par le gdfe Persique, qu'elle peutferaier, et FÉgypte par la mer Rouge, qu'elle peut bloquer égalemeat* VDindoustau lui donoe Cey lan. De Gejflan elle se glisse entre les Ues Nicobar et les ties AadaoQ* 0ian$9 prend terre sur la longue côte des monts Mogs, dans l'Indo-Cbine, et la voilà qui tient le golfe du Ben^le. Tenir le golfe du Beo* gale» c'est faire la loi à l'empire des Birmans. Les monts Mogs lui ouvrent la presqu'île de Malacca ; elle s'y étend et s'y consolide* De Malacca elle observe Sumatra, des îles Sin* c^pour elle observe Bornéo^ E>e cette Êigon, possédant le cap Remania et le cap Gomorin, elle a les deux grandes pointes d'Asie comme elle a la pointe d'Europe» comme elle a la pointe d'Afrique,

A l'heure uù nous sommes, elle attaque la Chine de vive fore? api^és avoir essayé de l' empoisonner^ ou du moins de l'endormir*

Ce n'est pas loui^ il reste deux mondes, la ^ouvelle- Hollande et rAmérique, elle les saisit. De Malacca, elle traverse le groupe inextricable des ties de la Sonde, celle conquête delà vieille navigation hollandaise, els enapare de la Nouvelle- Hollande tout entière, terre vierge qu'elle féconde avec des forçats , et qu'elle garde jalousenaent, crénelée dans les lies Batburst au nord et dans Tlle de Diémen au sud comme dans deux, forteresses.

Puis elle suil un moment la route de Cook , laisse à sa gauche les six archipels de TOcéanie > louvoie devant la longue muraille des Gordilliùrcs et des Andes , double le cap Uorn, remonte les côtes de la Palagonic et du Brésil cl proncl Icrre enfin sous Téquateur au sommet de l Amérique méridionale à Stabrock, où elle crée la Guyane anglaise. Un piis , cl elle est maîtresse des Iles du Vent, ce cromlech d'Iles qui elôt la mer de$ Aatilles ; un autre pas , et elle est maîtresse des lies Lucanes, longue barric^Hle qui ferme le golfe du Mexique. Il y a viugl-(|uali*e petites

Antilles, elle en prend douze; il y a quatre grandes Antilles, Cuba, Saint-Domingue, la Jamaïque et Porto-Uico, elle se contente d'une, la Jamaïque, d'où ellegèneles trois autres. Ensuite, au milieu même de l'isthme de Panama, à l'entrée du golfe d'Honduras, elle découpe en terre ferme un morceau du Yucatan, et y pose son établissement de Balize comme une vedette entre les deux Amériques. Là, pourtant, le Mexique la tient en échec, et, au delà du Mexique, les États-Unis, cette colonie dont la nationalité est un affront pour elle. Elle se rembarque, et des lies Lucayes, s'appuyant sur les Bermudes où elle plante son pavillon, elle atteint Terre-Neuve, cette île qui , vue à vol d'oiseau , a la forme d'un chameau agenouillé sur l'Océan et levant sa tète vers le pôle. Terre-Neuve, c'est la station de son dernier effort. Il est gigantesque. Elle allonge le bras et s'approprie d'un coup tout le nord de l'Amérique de l'océan Atlantique au Grand -Océan, les îles de la Nouvelle- Ecosse, le Canada et le Labrador, la baie d'Hudson et la mer de Bafiin ^ le Nouveau-

Norfolk, la Nouvelle Calcilonie et les archipels de Qiiadra cl de Vancouver, les lro(|uois, les Chipeonays, les Eskimaux, les Krislinaux, les Koliougis, et, au moment de saisir les Ougalacmioulis et les Kilègucs, elle s'arrele tout à coup : la Russie esl là. Où l'Ânglcterre est venue par mer, la Russie est venue par terre, car le détroit de Behring ne compte pas, et là, sous le cercle polaire, parmi les sauvages hideux et effarés, dans les glaces et les banquises, à la réverbéralion des neiges éternelles, à la lueur des aurores boréales, les deux colosses se rencontrent et se reconnaissent.

Récapitulons : TAnglelerre tient les six plus grands golfes du monde, qui sont les golfes de Guinée, d'Oman, de Bengale, du Mexique, de Bafïîn et d'Hudson; elle ouvre ou ferme à son gré neuf mers, la mer du Nord, la Manche, la Méditerranée, TAdriatîque, la mer Ionienne, la mer de F Archipel, le golfe Persique, la mer Rouge, la mer des Antilles. Elle possède en Amérique un em-

pire, la Nouvelle- Bretagne, en Asie un empire, ruindoustan, et dans le Grand-Océan un monde, la Nouvelle-Hollande,

En outre, elle a d* innombrables lies qui sont, sur toutes les mers et devant tous les continents, comme des vaisseaux en station et à l'ancre, et avec lesquelles, île et navire elle-même, embossée devant T Europe, elle communique, pour ainsi dire sans solution de continuité, par ses innombrables vaisseaux, îles flottantes.

Le peuple d'Angleterre n'est pas pour lui-même un peuple souverain, mais il est pour d'autres nations un peuple suzerain. Il gouverne féodalement deux millions trois cent soixante-dix mille écossais, huit millions deux cent quatre- vingt mille irlandais, deux cent quarante-quatre mille africains, soixante mille australiens, un miU lion six cent mille américains et cent vingtquatre millions d'asiatiques; c'est-à-dire que quatorze millions d'anglais possèdent sur la

CONCLUSION. 51à

terre cent Irenle-scpt millions d^lioniines.

Tous les lieux que nous avons nommés dans les quelques pages qu'on vient de lire sont les points d'attache de Timmense iilet où TÂngleterre a pris le monde.

Voici ce qui a perdu la Turquie :

Premièrement, l'immensité du territoire formé d'états juxta-posés et non cimentés. Le ciment des nations^ c'est une pensée commune. Des peuples ne peuvent adhérer entre eux s'ils n'ont une même langue dont les mots circulent comme la monnaie de l'esprit de toua possédée tour à tour par chacun* Or, ce qui

fait circuler la langue, ce qui imprime une effigie aux mots, ce qui crée la pensée couimune, c'esl avant tout l'art, la poésie, la littérature, humaniores litlerœ. Point d'art ni de lettres en Turquie, donc point de langue circulant de peuple à peuple, point de pensée commune, point d*unité. Ici on parlait latin, là grec, ailleurs slave, plus loin arabe, persan ou hindou. Ce n'était pas un empire, c'était un bloc taillé par le sabre, un composé hybride de nations qui se touchaient, mais qui ne se pénétraient pas. Ajoutez à cela des déserts, faits tantôt par la conquête, tantôt par le climat, immenses solitudes que la sève sociale ne pouvait traverser.

Deuxièmement, le despotisme du prince.

Le sultan était tout ensemble pontife et empereur, souverain temporel et souverain spirituel, chef politique, chef militaire et chef religieux. Ses sujets lui appartenaient, biens, corps et esprit, d'une façon absolue et terrible, comme sa chose et plus que sa chose. Il pouvait les condamner et les damner.

CONCLOSION. SI?

Sullan, il avait leur vie; commandeur des croyaols^ il avait leur àme. Or, malheur à Findîvithi qui est en môme temps ordinaire comme liommc et evlniordînaire comme prince! Trop do pouvoir est ma n vais a F homme. Être prtlrc, èlrc roi^ôlre Dieu, c'est trop. Le bonrdotmemenl confu?? de toutes les volon-» lés évcillëcs qui demandent à être satisrai^ les à lu fois assourdit I*^ pntivrc cerveau dé celui qui peut tout, «étourdit son lutelli* gnnco, d^raugc h\ pént^ratlnn ([osa pensée et lo rend fou. On pou riait tlire et démontrer» preuves en main^ t|iie la plupaii des empereurs romains et des Bullans ont été dans uha situation céréhrahi p;ir tîcuh'ére. Sans dontô il (îiut admeUre, cl Fliisloire enregistre par intervalles radmîrai>Ie accident d*un despote illustre j inlcllîgenl et supérieur; mais eu géucral et presque toujours le sultan est vulgaire. De là des désordres sans nomlucj rellroyable oscillation d'une volonté snprûme qiii hcurto et brtso tout au hasard dans Fêtai. Le despotisme, utile, expédient, inspirateur, parfois nécessairCj pour les hommes

Bi8 CONCLUSION.

do génie, efTarcet trouble l'homme médiocre. Le \in des forts est le poison des faibles.

Troisièmement, les révolutions de sérail, les conspirations de palais ; le despote étranglant ses frères, les frères empoisonnant ou égorgeant le despote; la défiance du père au fils et du fils au père; le soupçon dans le foyer, la baine dans Talcùve, des maladies inconnues, dos lièvres suspectes, des morts obscures; Téternel complot des grands, toujours placés entre une ascension sans terme et une chute sans fond; fémeute et le bouillonnement des petits, toujours malheureux, toujours irrités; la terreur dans la famille impériale, le tremblement dans Tempire; faits graves, tristes et permanents qui découlent du despotisme.

Quatrièmement, un gouvernement mauirais, à la fois dur et mou, lequel sort en chaneelanl de ce despote qui ne pense jamais et de ce palais qui tremble toujours; pouvoir sans cohésion superposé à un état sans unité.

Les populations de cet empire à demi barbare sont dans Tombre; d'elles-mêmes, et d'aulriii, de leurs intérêts, de leur avenir, elles distinguent et savent peu de chose; le gouvernement, qui devrait les guider et qui s'y hasarde en effet , ignore presque tout et méconnaît le resle. Or, pour les gouvernemenls comme pour les individus, méconnaître est pire qu'ignorer. Où ira cette nation forte, puissante, exubérante, redoutable, mais ignorante? Qui la mène et où la mène t on? Elle tâtonne et voit à peine devant elle; son gouvernement y voit moins encore. Étrange spectacle! un myope conduit par un aveugle.

Cinquièmement, la servitude posée comme un bât sur le peuple. Sous la domination turque, le laboureur ne s'appartenait pas; il était à un propriétaire. Il y avait un premier bétail, le troupeau; et un deuxième bétail, le paysan. Aussi, la dépopulation partout, point de vraie culture, un sillon délesté du laboureur. La propriété et la liberté font

aimer la terre h riiommc; la servitude la lui fait haïr. Le cœur se serre en éludiant cet élal; qu'on Texamine en haut ou qu'on le regarde en bas, les deux cxlrémilés se ressemblent par la misùre inlellecluellc. Que peut devenir la sociabilité humaine entre un prince que le despotisme hébèle et un paysan que Tesclavage abrutît ?

Sixièmement, l'abus des colonies militaires. Les limariots étaient des colons soldats. C'est une erreur qu'avaient les lurcs de croire qu'on rcG\it de la population de cette manière. Le procédé manque le but. Un village qui est un régiment n'est plus un village. Un régiment est toujours coupé carrément ; un village doit choisir son lieu et y germer naturellement et y croître au soleil. Un village est un arbre , un régiment est une poutre. Pour faire le soldat, on tue le paysan. Or, pour la vie intérieure et profonde des empires, mieux vaut un paysan qu'un soldat.

Septièmement, l'oppression des pays con-

quis ; une langue barbare imposée aux vaincus; une noble nation, illuslrc, historique, grande dans les souvenirs et les sympathies de l'Europe, jadis libre, jadis républicaine, décimée, extirpée, livrée au sabre et au fouet, écrasée dans l'homme, dans la femme et jusque dans l'enfant ; déracinée de son propre sol, transplantée au loin, jetée au vent , foulée aux pieds. Ces voies de fait du peuple vainqueur sur le peuple vaincu sont accompagnées de cris d'horreur, et finissent pnr révolter toute la terre. Quand Thcure a enfin sonné, les peuples opprimés se lèvent, et le monde se lève de leur coté.

Huilièmement, la religion sans l'intelligence, la foi sans la réflexion, c'est-à-dire Tidolàtrie; un peuple, dévot sans perceplion directe du beau, du juste et du vrai , qui n'a plus dans la tète que les doux yeux louches et faux de sa croyance , le fatalisme à travers lequel il voit l'homme, le fanatisme à travers lequel il voit Dieu.

Ainsi, un grand territoire mal lié, un gou* vernement inintelligent, les conspirations de palais, l'abus des colonies militaires, la servitude du paysan, Toppression féroce des pays conquis, le despotisme dans le prince, le fanatisme dans le peuple : voilà ce qui a perdu la Turquie. Que la Russie y songe.

Voici ce qui a perdu Tlispngne :

Premièrement, la manière dont le sol était possédé. En Espagne, tout ce qui n'appartenait pas au roi appartenait h Téglise ou à l'aristocratie. Le clergé espagnol était, qu'on nous permette ce mot sévèrement évangélique, scandaleusement riche. L'archevêque de Tolède, du temps de Philippe III, avarit deux cent mille ducats de rente, ce qui représente aujourd'hui environ cinq millions de francs. L'abbesse de las Buelgas de Burgos était dame de vingt-quatre villes et de cinquante villages, et avait la collation de douze commanderies. Le clergé , sans compter les dîmes et les prébendes, possédait un tiers du sol;

la grandessc possédait le reste. Les domaines des grands d'Espagne étaient presque de petits royaumes. Les rois de France exilaient un duc et pair dans ses terres ; les rois d'Espagne exilaient un grand dans ses états, en sus estados. Les seigneurs espagnols étaient les plus grands propriétaires , les plus grands cultivateurs et les plus grands bergers du royaume. En 1617 le marquis de Gebraleon avait un troupeau de huit cent mille moutons. De là des provinces entières, la Vieillc-Caslille, par exemple, laissées en friche et abandonnées à la raine piiture. Sans doute la petite propriété et la petite culture ont leurs inconvénients , mais elles ont d'admirables avantages. Elles lient le peuple au sol individu par individu. Dans chaque sillon , pour ainsi dire, est scellé un anneau invisible qui attache le propriétaire à la société. L'homme aime la patrie à travers le champ. Qu'on possciie un coin de terre ou la moitié d'une province , on possède, tout est dit, c'est là le grand fait. Or, quand l'église et l'aristocratie possèdent tout, le peuple ne possède rien; quand le

peuple ne possède rien, il ne lient à rien. A la première secousse, il laisse tomber Télat.

Deuxièmement, la profonde misère des classes inférieures. Quand tout est en haut, rien n'est en bas. Le champ claît aux seigneurs, par conséquent le blé, par conséquent le paîn. Ils vendaient la pain au peuple, et le lui vendaient cher. Fan le affreuse , que font toujours toutes les arîslocratics. De là des famines factices. Du temps môme de Charles-Quint, dans les hivers rigoureux , les pauvres mouraienl de froid et de faim dans les rues de Madrid. Or, profonde misère, profonde rancune. La faim fait un Irou dans le cœur du peuple et y met la haine. Au jour venu, toutes les poîlrînes s'ouvrent, el une révolulion en sort.

En attendant que les révoltdions éclatent, le vol s'organise. Les voleurs tenaient Madrid. Ailleurs ils forment une bande; à Madrid ils formaient une corporation. Tout voyageur prudent capitulait avec eux, les complaît d'avance dans les frais de sa route et leur faisait

leur part. Nul ne sorlait de chez soi sans emporter la bourse des voleurs. Pondant la minorité de Charles II, sous le ministère du second don Juan d'Autriche, le cofrcgidor de Madrid adressait requête à la régente pour la supplier d'éloigner de la ville le régiment d'Aytona, dont les soldais, la nuit venue, aidaient les bandits à détrousser les bourgeois.

Troisièmement, la manière dont étaient possédés et administrés les pajs conquis et les domaines d'outrc-mer. Il n'y avait pour tout le Nouveau-Monde que deux gouverneurs, le vice-roi du Pérou et le vice-roi du Mexique ; et ces deux gouverneurs étaient en général mauvais. Représentants de TEspagne, ils la calomniaient par leurs exactions et la rendaient odieuse. Ils ne montraient à ces peuples lointains que deux faces, la cupidité et la cruauté, pillant le bien et opprimant riionime. Ils détruisaient les princes naturels du pays et exterminaient les populations indigènes.

Quant aux vice-royautés d'Europe, il y avait lain proverbe italien. Le voici; il dit énergi-

quement ce que celait que la dominalion espagnole : L'officier de Sicile ronge, l'officier de Kaples mange ^ l officier de Milan détore.

Qualrièmcment , rinlolcrance religieuse- Nous reparlerons peul-ùlre plus loin de Tinquisition. Disons seulement ici que lesévèques avaient un poids immense en Espagne. Des classes enlières de régnicoles, les hérétîijues et les juifs, étaient hors la loi. Tout clergé pauvre est évangélique; tout clergé riche est mondain , sensuel y politique, et par conséquent intolérant. Sa position est convoitée, il a besoin de se défendre , il lui faut une arme, FJntolérance en est une. Avec cette arme il blesse la raison humaine et tue la loi divine.

Cinquièmement, Ténormîté de la dette publique. Si riche que fut l'Espagne, ses charges robcraient. Les gaspillages de la cour, les gros gages des dignitaires, les bénélices ecclésiasti(|ues, F ulcère sans cesse agrandi do la misère populaire, la guerre des Pays-Bas,

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les guerres d'Amérique et d'Asie, la cherté de la politique secrète, Tentretien des supports caches qu'on avait partout , le travail souterrain de l'intrigue universelle qu'il fallait payer et soutenir dans le monde entier , ces mille causes épuisaient l'Espagne. Les coffres étaient toujours vides. On attendait le galion , et, comme écrivait le maréchal de Tessé , si quelque tempête le fait périr ou si quelque ennemi remporte y toute chose est au désespoir. Sous Philippe III , le marquis de Spinolaétait obligé de payer de ses deniers l'armée des Pays-Bas. 11 y a deux siècles, l'Europe, sous le rapport fmancier, ressemblait à une famille mal administrée; les monarchies étaient l'enfant prodigue , les républiques étaient Tusurier. C'est réternelle histoire du gentilhomme empruntant au marchand. Nous avons vu que la Suisse vendait des armées; la Hollande, Venise et Gènes vendaient de l'argent. Ainsi un prince achetait aux treize cantons une armée toute faite, les cantons livraient l'armée à jour (ixe, Venise la payait; puis, quand il fallait rembourser Venise , le prince donnait

une province; quelquefois lout son état y passait. L'Kspngne cniprunlait de loul coté et devait partout, tn IGOO le roi catholique devait, à Gênes seulement, seize millions d'or.

Sixièmement, une nation voisine, une nation sœur , pour ainsi parier , ayant longlenqjs vécu a part, ayant eu ses princes et ses seigneurs parûculiers, envahie un beau matin par surprise, presque par trahison, réunie violemment à la monarchie centrale, de royaume faite province et traitée en pays conquis.

Septièmement, la nature de l'armement en Espagne. L'armement de terre était peu de chose comparé à l'armement de mer.

La puissance espagnole reposait principalement sur la flotte. C'était dépendre d'un coup de vent. L'aventure de l'armada , c'est l'histoire del'Espagne. Un coup de vent, qu'on l'appelle trombe, comme en Europe, ou typhon, comme en Chine, est de tous les temps. Malheur à la puissance sur laquelle le vent souffle !

Huitièmement, réparpillemcnt du territoire. Les vastes possessions de l'Espagne , disséminées sur toutes les mers et dans tous les coins de la terre, n'avaient aucune adhérence avec elle. Quelques-unes, les Indes, par exemple, étaient à quatre mille lieues d'elle, et, comme nous Tavons dit, ne se liaient à la métropole que par le sillage de ses vaisseaux. Or, qu'est-ce que le sillage d'un vaisseau? Un fil. Et combien de temps croit-on que puisse tenir un monde attaché par un fil?

L'an passé nous trouvâmes dans jene sais plus quelle poussière un vieux livre que personne ne lit aujourd'hui et que personne n'a lu peutêtre quand il a paru. C'est un in-quarto intitulé Discours de la monarchie d'Espagne^ publié sans nom d'auteur, en 1617, à Paris, chez Pierre Chevalier, rue Saint-Jacques, a l'enseigne de Saint-Pierre, près les Mathurins. Nous ouvrîmes ce livre au hasard, et nous tombâmes, page 1 52, sur le passage que nous transcrivons textuellement : « Quelques uns lien-

y» nent que cette monarchie oc peut estre de » longue durée , i cause que ses terres sont 9 tellement séparées et esparses, et qu'il faut )) des despences incroyables pour enuoyer yi partout et des vaisseaux et des hommes , et » mesme que ceux qui sont natifs des pais 9 esloignés peuvent enfln entrer en considéy> ration du petit nombre des espagnols, pren- » dre courage, et se liguer contre eux, et les 9> Chasser. » C'est en i6i7, à l'époque où l'Europe tremblait detant l'Espagne , à l'apogée de la monarchie castillane , qu'un inconnu osait écrire et imprimer cette folle prophétie. Cette folle prophétie , c'était l'avenir. Deux cents ans plus tard , elle s'accomplissait dans tous ses détails, et aujourd'hui chaque mot de l'anonyme de 1617 est devenu un fait : les terres éparses ont amené les dépenses incroyables, la métropole s'est épuisée en hommes et en vaisseaux^ les natifs des pays éloignés sont entrés en ôotisidératUm du petit nombre des espagnols , ont pris courage , se sont ligués contre eux , et les ont chassés. On pourrait dire que le Messie Bolivar est ici

COxNCLUSION. 531

prédit tout entier,— U y a deux siècles, toute r Amérique était un groupe de colonies; aujourd'hui, réaction frappante, toute TAmérique , au Brésil près , est un groupe de républiques.

Ainsi , une riche aristocratie possédant le sol et vendant le pain au peuple ; un clergé opulent, prépondérant et fanatique, mettant hors la loi des classes entières de régnicoles; rintolérance épiscopale; la misère du peuple; Ténorniité de la dette; la mauvaise administration des vice -rois lointains; une nation sœur traitée en pays conquis; la fragilité d'une puissance toute maritime assise sur la vague de l'océan; la dissémination du territoire sur tous les points du globe; le défaut d'adhérence des possessions avec la métropole; la tendance des colonies à devenir nations: voilà ce qui a perdu l'blspagnc. Que l'Angleterre y songe,

Enfln, pour résumer ce qui est commun à l'empire ottoman et à la monarchie espagnole,

régoïsme, un égoïsme implacable et profond , — chose étrange, de l'égoïsmccl point d'unité ! — Une politique immorale, violente ici , fourbe là, trahissant les alliances pour servir les intérêts; ôlre, Tun, l'esprit militaire sans les qualités chevaleresques qui font du soldat l'appui de la sociabilité; être, l'autre, l'esprit mercantile sans l'intelligente probité qui fait du marchand le lien des élats; représenter, comme nous l'avons dit, le premier , la barbarie , le second , la corruplion ; en un mot, être, l'un, la guerre, l'autre, le commerce, n'être ni l'un ni l'autre la civilisation : voilà ce qui a fait choir les deux colosses d'autrefois. Avis aux deux colosses d'aujourd'hui.

Avant d'aller plus loin, nous sentons le besoin de déclarer que ceci n'est qu'une froide et grave élude de l'Iiistoire. Celui qui écrit ces lignes comprend les haines de peuple a peuple , les antipathies de races , les aveuglements des nationalités; il les excuse, mais il ne les partage pas. Rien , dans ce qu'on vient de lire, rien , dans ce qu'on va lire encore, ne contient une réprobation qui puisse retomber sur les peuples mêmes dont l'auteur parle. L'auteur blâme quelquefois les gouvernements, jamais les nations. En général, les nations sont ce qu'elles doivent être ; la racine du bien est en elles, Dieu la développe et lui fait porter fruit. Les quatre peuples mômes dont on trace ici la peinture rendront à la civilisation de notables services le jour

où ils ncccpteroDt comme leur but spécial le but commun de riiumanité. L'Espagne est illustre, TAnglelerre est grande; la Russie et la Turquie elle-même renferment plusieurs des meilleurs germes de Tavenir.

Nous croyons encore devoir le déclarer dans la profonde indépendance de notre esprit, nous n'étendons pas jusqu'aux princes ce que nous disons des gouvernements. Rien n'est plus facile aujourd'hui que d'insulteir les rois. L'Insulte aux rois est une flatterie adressée ailleurs. Or , flatter qui que ce soit de cette façon, en haut ou en bas, c'est une idée que celui qui parle ici n'a pas besoin d'éloigner de lui ; il se sent libre , et il est libre, parce qu'il se reconnaît la force de louer dans l'occasion quiconque lui semble louable, fût-ce un roi. Il le dit donc hautement et en pleine conviction, jamais , et ceci prouve l'excellence de notre siècle, jamais, en aucun temps, quelle que soit l'époque de l'histoire qu'on veuille confronter avec la nôtre , les princes et les peuples n'ont valu ce qu'ils valent maintenant.

CPNC|.pS|01!9. 535

Qu'on ne cherche donc dans rexamen historique auquel il se livre ici aucune application blessante ni pour l'honneur des royautés ni pour la dignité des nations; il n'y en a pas. C'est avant tout un travail philosophique et spéculatif. Ce sont des faits généraux , rien de plus; ce sont des idées générales, rien de plus, L'auteur n'a aucun fiel dans l'âme. Il attend candideipenl l'avenir jserein de l'hqmanité. Il a espoir dans les princes ; il a foi dans les peuples.

VU

Cela dit une fois pour toutes, continuons l'examen des ressemblances entre les deux empires qu) ont alarmé le passé et les deux empires qui inquiètent le présent.

Première ressemblance. 11 y a du tartaredans le turc, il y en a aussi dans le russe. Le géqie

des peuples garde toujours quelque chose de sa source.

Les turcs, fils des tartares, sont des hommes du nord, descendus à travers TAsie, qui sont entrés en Europe par le midi.

Napoléon à Sainte-Hélène a dit : Grattez le russe y vous trouvez le tarlare. Ce qu'il a dit du russe, on peut le dire du turc.

L*homme du nord proprement dit est toujours le même. A de certaines époques climatériques et fatales , il descend du pôle et se fait voir aux nations méridionales, puis il s'en va, et il revient deux mille ans après, et l'histoire le retrouve tel qu'elle l'avait laissé.

Voici une peinture historique que nous avons sous les yeux en ce moment : « C'est là » vraiment l'homme barbare. Ses membres > trapus, son cou épais et court, je ne sais » quoi de hideux qu'il a dans tout le corps, » le font ressembler à un monstre à deux pieds

> ou à CCS balustres taiHés grossièrement en 1^ figures humaines qui soutiennent les ram- » pes des escaliers. Il est tout à fait sauvage, j» Il se passe de feu quand il le faut, même 1^ pour préparer sa nourriture. Il mange des » racines et des viandes cuites ou plutôt » pourries sous la selle de son cheval. Il n*en- » tre sous un toit que lorsqu'il ne peut faire » autrement. Il a horreur des maisons comme » si c'était des tombeaux. Il va par vaux et » par monts y il court devant lui, il sait de* » puis fenrance supporter la faim, la soif et le » froid. H porte un gros bonnet de poil sur la » tète, un jupon de laine sur le ventre, deux * peaux de boucs sur les cuisses , sur le dos » un manteau de peaux de rats cousues en- » semble. Il ne saurait combattre à pied. Ses » jambes, allourdies par de grandes bottes, » ne peuvent marcher et le clouent à sa selle, » de -sorte qu'il ne fait qu'un avec son che- » val, lequel est agile et vigoureux, mais petit >» et laid, il vit à cheval, il traite à cheval, il » achète et vend à cheval, il boit et mange à » cheval, il dort et rêve à cheval.

1» Il no laboure point la terre, il ne cuUive

* pas les champs, il ne sait ce que c'est qu'une » charrue. Il erre toujours , comipe s'i) chcr- » chait une patrie et qn foyer. Si vous Ifii » demandez d*où il est, il ne saura que ré- Il pondre. Il est ici aujourd'hui, mais hier il » était Ki; il a été élevé li-bas, i)[)ais il est né » plus loin.

» Quand la bataille commence , il pousse

* un hurlement terrible, arrive, frappe, dis- » parait et revient comme l'éclair. En un » instant il emporte et pille le camp assailli. » Il combat de près avec le siabre, et de loin » avec une longue lance dont la pointe est ar- » tistement emmanchée. »

Ceci est l'homme du nord. Par qui a-t il été esquissé, à quelle époque et d'après qui ? Sans doute en 1814, par quelque rédacteur eiTrnyé du Moniteur^ d'après le Cosaque, dans le temps où la France pliait? Non, ce tableau a été fait d'après le Hun, en 375, par Ammien

CONCI.UBION. 539

Marceliin et Jordanis % dans le temps où Rome tombait. Quinze cents ans se sont écoulés, la figure a reparu, le portrait ressemble en^ core.

Notons en passant que les huns de 375 comme les cosaques de i814 venaient des frontières de la Chine.

L'homme du midi change , se transforrr^q et se développe, fleurit et fructifie, meurt et renaît comme la végétation; Thomme du nord est éternel comme la neige.

Deuxième ressemblance. En Russie comme en Turquie rien n'est définitivement acquis à personne, rien n'est tout à fait possédé, rien n'est nécessairement héréditaire. Le russe comme le turc peut, d'après la volonléou le caprice d'en haut, perdre son emploi, son grade, son rang, sa liberté, son bien, sa noblesse, jusqu'à son nom. Tout est au monar-

* Voyez Jordanis , 24. Ammien Marceliin, là.

que , comme dans de ccrtnines théories plus folios encore que dangereuses , qu'on essaiera vainement à l'esprit français , tout serait à la communauté. Il importe de remarquer , et nous livrons ce fait à la méditation des démocrates absolus, que te propre du despotisme y c'est de niveler. Le despotisme fait l'égalité sous lui. Plus le despotisme est complet , plus l'égalité est complète. En Russie comme en Turquie, la rébellion exceptée, qui n'est pas un fait normal, il n'y a pas d'existence décidément et virtuellement résistante. Un prince russe se brise comme un pacha ; le prince comme le pacha peut devenir simple soldat et n'être plus dans l'armée qu'un zéro dont un caporal est le chiffre. Un prince russe se crée comme un pacha. Un porte- balle devient Méhémet- Ali; un garçon -pâtissier devient Menzikoff. Cette égalité, qie nous constatons ici sans la juger, monte luéme jusqu'au trône et, toujours en Turquie, parfois en Russie, s'accouple a lui. Une esclave est sultane; une servante a été czarine.

Le despotisme, comrao la drmngogie, hait les supériorités naturelles et les supériorités sociales. Dans la guerre qu'il leur fait, il ne recule pas plus qu'elle devant les attentats qui décapitent la société mémo. Il n'y a pas pour lui d'hommes de génie; Thomas Morus ne pèse pas plus dans' la balance de Henri Tudor que Bailly dans la balance de Marat. Il n'y a pas pour lui de têtes couronnées ; Marie Stuart ne pèse pas plus dans la balance d'Elisabeth que Louis XVI dans la balance de Robespierre.

La première chose qui frappe quand on compare la Russie à la Turquie, c'est une ressemblance; la première chose qui frappe quand on compare l'Angleterre à l'Espagne, c'est une dissemblance. En Espagne, la royauté est absolue; en Angleterre, elle est limitée.

En y réfléchissant, on arrive à ce résultat singulier : cette dissemblance engendre une ressemblance. L'excès du monarchisme produit, quant à l'autorité royale» et à ne le con-

sidérer que sous ce point de vue spécial, le même résultat que l'excès du constitutionnalisme. Dans Tun et Tautre cas le roi est an^ nulé.

Le roi d'Angleterre, servi à genoux, est un roi nominal ; le roi d* Espagne, servi de même à genoux, est aussi un roi nominal. Tous deux sont impeccables. Chose remarquable, Taxiome folidamenlal de la monarchie la plus absolue est également l'axiome fondamental de la monarchie la plus constitutionnelle. El rey no cae^ le roi ne tombe pas, dit la vieille loi espagnole; The king can do no wrong^ le roi ne peut niitlir, dit la vieille loi anglaise. Quoi de plus frappant, quand on creuse Thislolrtî, qUe de trouver, sous les faits en apparence les plus divers , le monarchisme pur et le constitutionnalisme rigoureux assis sur la même base et sortant de la même racine !

Le roi d'Espagne pouvait être, sans inconvénient, de même que le roi d'Angleterre, un

enfant, un mineur, un ignorant , un idiot. Le Parlement gouvernait pour Tun; le Despacho Universal gouvernait pour Tautre. Le jour où la nouvelle de la prise de Mons parvint à Madrid, Philippe IV se réjouit très fort en plaignant tout h^ni ce pauvre roi de France, ese pobrecilo rey de Francia. Personne n'osa lui dire que c'était à lui, roi d'Espagne, que Monâ appartenait. Spinola, investissant Breda, que les hollandais dt^fendaient admirablement, écrivit dans une longue lettrée Philippe m le détail des innombrables impossibilités du siège; Philippe 111 lui renvoya sa lettre après avoir seulement écrit en marge de sa mai il : Marquis , prends Bredd. Pour écrire un pareil mot, il n'y a que la stupidité oii le génie, il faut tout ignorer ou tout vouloir, ôlre Philippe lll ou Bonaparte. Voilà à quelle nullité pouvait tomber le roi d'Espagne, isolé qu'il était de toute pensée et de toute action par la forme même de sbil autorité. La grande charte isole le roi d'Angleterre à peu près de la même façon. L'Espagne a lutté contre Louis XIV avec un roi imbécile ;

l'Angleterre a lullc contre Napoléon avec un roi fou.

Ceci ne prouve- t-il point que dans les deux cas le roi est purement nominal? — Est-ce un I)ien? Est-ce un mal? C'est là encore un fait que nous constatons sans le jngor.

Rien n*est moins libre qu'un roi d'Angleterre, si ce n'est un roi d'Espagne. A tous les deux on dit : Fous pouvez loul, à la condition de ne rien vouloir. Le j^arlement lie le premier, l'étiquette lie le second; et, ce sont là les ironies de l'histoire, ces deux entraves si diflërentes produisent dans de certains cas les mêmes eflets. Quelquefois le parlement se révolte et tue le roi d'Angleterre ; quelquefois l'étiquiette se révolte et tue le roi d'Espagne. Parallélisme bizarre, mais inconteslable, dans lequel l'échafaud de Charles I*' a pour pendant le brasier de Philippe III.

Undesrésultatsiesplusconsidérablesdecette annulation de l'autorité royale par des causes

pourtant presque opposées, c'est que la loi sa- )ique devient inutile. En Espagne comme en Angleterre, les femmes peuvent régner.

Entre les deux peuples il existe encore plus d'un rapport qu'enseigne une comparaison attentive. En Angleterre comme en Espagne , le fond du caractère national est fait d'orgueil et de patience. C'est là, à tout prendre, et sauf les restrictions que nous indiquerons ailleurs, un admirable tempérament et

I qui pousse les peuples aux grandes choses.

L'orgueil est vertu pour une nation ; la pa«

r tience est vertu pour l'individu.

Avec l'orgueil on domine; avec la patience on colonise.* Or, que trouvez-vous au fond de l'histoire d'Espagne comme au fond de l'histoire de la Grande-Bretagne? Dominer et coloniser.

Tout à l'heure nous tracions, l'œil fixé sur l'histoire, le tableau de l'infanterie castillane. Qu'on le relise. C'est aussi la peinture de l'infaoïorie anglaise.

Tout à rbeure nou8 indiquions quelques traits du clergé espagnol. En Angleterre aussi il y a un archevêque de Tolède ; il s'appelle Tarchevêque de Cantorbéry.

Si Ton descend jusqu'aux moindres particularités, on voit que, pour ces petits détails impérieux de vie intérieure et matérielle qui sont comme la seconde nature des populations, les deux peuples, chose singulière, sont de la même façon tributaires de l'Océan. Le thé est pour l'Angleterre ce qu'était pour l'Espagne le cacao : l'habitude de la nation; et par conséquent, selon la conjoncture, une * occasion d'alliance ou un cas de guerre.

Passons à un autre ordre d'idées.

H y a eu et il y a encore chez certains peuples un dogme affreux, contraire au sentiment intérieur de la conscience humaine, contraire à la raison publique qui fait la vie même des États. C'est cette fatale aberration religieuse, érigée en loi dans quelques pays,

qui établit en principe et qui croit qu'en brûlant le corps on sauve l'âme, que les tortures de ce monde prééenrent une créature humaine des tortures de Tautre, que le ciel s'a* chète par la souffrance physique^ et que Dieu n'est qu'un grand bourreau souriant^ du haut de l'éternité de son enfer, à tous les hideux petits supplices que l'homme peut inventer. Si jamais dogme fut cohtraire au développement de la sociabilité humaine^ c'est celui-là. C'est lui qui s'attelle à l'horHble chariot de Jaghernaut; c'est lui qui présidait il y a un siècle aux exterminations annuelles* de Dahomet. Quicbnque sent et raisonné le repousse avec horreur i Les religions de l'orient l'ont vainement transmis aux religions de l'occident. Aucune philosophie ne l'a adopté. Depuis trois mille ans , san6 attirer un seul penseur, la pâle clarté de ces doctrines sépulcrales Rougit vaguement le bas du porche monstrueux dos théogonies de l'Inde, sombre et gigantesque édifice qui se |>crd, à demi entrevu par l'humanité terrifiée, dans les ténèbres sans fond du mystère infini»

Cette doctrine a allumé en Europe au seizième siècle les bûchers des juifs et des hérétiques; l'inquisition les dressait, T Espagne les attisait. Cette doctrine allume encore de nos jours en Asie le bûcher des veuves; l'Angleterre ne le dresse ni ne l'attise, mais elle le regarde brûler.

Nous ne voulons pas tirer de ces rapprochements plus qu'ils ne contiennent. Il nous est impossible pourtant de ne pas remarquer qu'un peuple qui serait pleinement dans la voie de la civilisation ne pourrait tolérer , même par politique, ces lugubres, atroces et infâmes sottises. La France au seizième siècle a rejeté l'inquisition. Au dix - neuvième , si l'Inde était colonie française , la France eût depuis long-temps éteint le suttee.

Puisqu'en notant çà et là les points de contact inaperçus, mais réels, de l'Espagne et de l'Angleterre, nous avons parlé de la France, "^ observons qu'on en retrouve jusque dans les événements en apparence purement acciden-

lels. L'Espagne avait eu la captivité de Françoh I"; l'Angleterre a partagé cette gloire ou cette bonté. Elle a eu la captivité de Napoléon.

Il est des choses caractéristiques et mémorables qui reviennent et se répètent, pour renseignement des esprits attentifs, dans les échos profonds de l'histoire. Le mot de Wa-* terloo : La garde meurt et ne se rend pas , n'est que l'héroïque traduction du mot de Pavie : Tout est perdu, fors V honneur.

Enfin, outre les rapprochements directs, l'histoire révèle, entre les quatre peuples qui font le sujet de ce paragraphe, je ne sais quels rapports étranges et, pour ainsi parler, diagonaux, qui semblent leslier mystérieusement et qui indiquent au penseur une similitude secrète de conformation et, par conséquent peut-être, de destination. Enregistrons-en ici deux seules ment. Le premier va de l'Angleterre à la Turquie: Henri VllI tuait ses femmes comme Mahomet IL Le deuxième va dé la Russie à l'Espa* gne : Pierre V a tué son fils comme Philippe IL

81S0 OODieLUSIQN.

YIII

La Ru88ie a dévoré la Turquie.

L^ Angleterre a dévoré l'Espagne. -

C'est, à noire sens, une dernière et définitive assimilation. Un état n'en dévore un autre qu'à la condition de le reproduire.

Il suffit de jeter les yeux sur deux cartes d'Europe dressées à cinquante ans d'intervalle, pour voir de quelle façon irrésistible , lente et fhtale la frontière moscovite envahit Tempire ottoman. C'est le sombre et formidable spectacle d'une immense marée qui monte. A chaque instant et de toutes parts le flot gagne, la plage disparait. Le flot, c'est la Russie ) la plage, c'est la Turquie. Quel-

quefûifl la lame recule , mais elle surgit de nouveau le moment d'après, et celte fois elle va plus loin. Une grande partie de la Turquie est déjà couverte , et on la distingue encore vaguement sous le débordement russe. Le 20 août i828, qne vague est allée jusqu'à Andrinople. Elle s'est retirée; mais lorsqu'elle reviendra, elle atteindra Coostantinople.

Quant à l'Espagne, les dislocations del'empire romain et de Tempire carlovingien peuvent seu* les donner une idée de ce démembrement prodigieux. Sans compter le Milanez que l'Autre ct^e a pris, sans compter le Roussillon, la Franche-Comté, les Ardennes, le Cambrésis et l'Artois qui ont fait retour à la France, des morceaux de l'antique monarchie espagnole il s'est formé en Europe, et encore laissons-nous en dehors le royaume d'Espagne proprement dit, quatre royaumes : le Portugal, la Sardaigne, les Deux-Siciles, la Belgique; en Asie, une vice royauté, l'Inde, égale à un empire; et, en Amérique, neuf républiques : le Mexique, le Guatemala, la Colombie, le Pérou,

Bolivîa , le Paraguay , l'Uruguay , la Plala et le Chili. Soit par influence, soit par souveraineté directe, la Grande-Bretagne possède aujourd'hui la plus grande part de cet énorme héritage. Elle a à peu près toutes les llesqu'avait V Espagne et qui, presque littéralement, étaient innombrables. Comme nous le disions en commençant, elle a dévoré F Espagne, de même que l'Espagne avait dévoré le Portugal. Aujourd'hui, en parcourant du regard les domaines britanniques, on ne voit que noms portugais et castillans, Gibraltar, Sierra -Leone, la Ascencion, Fernando- Po, las Mascarenhas, el GaboDelgado, el CaboGuardafu, Honduras, las Lucaïas, las Bermudas, la Barbada, la Trinidad, Tabago, Santa Margarila, la Granada, San-Cristoforo , Anligoa. Partout l'Espagne est visible, partout F Espagne réparait. Même sous la pression de l'Angleterre , les fragments de l'empire de Charles-Quint n'ont pas encore perdu leur forme; et, qu'on nous passe cette comparaison qui rend notre pensée, on reconnaît toute la monarchie espagnole dans les possessions de la Grande-Bre-

tagne comme on retrouve un jaguar à demi digéré dans le venire d'un boa.

Ainsi que nous Tavons indiqué sommairement dans le paragraphe V , les deux grands empires du dix-septième siècle portaient dans leur constitution même les causes de leur décadence. Mais ils vivaient momentanément d'une vie fébrile si formidable qu'avant de mourir ils eussent pu étouffer la civilisation. H fallait qu'un fait extérieur considérable donnât aux causes de chute qui étaient en eux le temps de se développer. Ce fait, que nous avons également signalé, c'est la résistance de l'Europe.

654 co?ic;Lq%io?i.

Au dix-sepiième aiècld, rEuropes f^rdiee^e de la civilisation , menacéç ^u leyaqt et au couchant, a résisté à la Turquie et à F Espagne. Au dix-neuvième, l'Europe, replacée par les combinaisons souveraines de la Providence identiquement dans la même situation, doit résister à la Russie et à l'Angleterre.

Maintenant, comment résistera- t-elle? que resle-t-il, à ne l'envisager que sous ce point de vue spécial, de la vieille Europe qui a lutté, et où sont les points d'appui de l'Europe nouvelle?

La vieille Europe» celte citadelle que nous avons tâché de reconstruire par la pensée dans les pages où nous avons placé notre point de départ, est aujourd'hui à moitié démolie et trouée de toutes parts de brèches pro-* fondes.

Presque tous les petits étals, duchés, ro« publiques ou viUes libres, qui contribuaient ^ I4 défende générale, sont tom)>éa.

La Hollaode, trop de fuis remamée^ s'est amûindrie*

La Hongrie, devenue le pays de Galles, les Âsturies ou le Dauphiné de TÂutriche , s* est efihoée.

La Pologne a dispara.

Venise a disparu.

Gênes a disparu.

Malte a disparu.

Le pape n'est plus que nominaK La foi catholique a perdu du terrain; perdre du terrain c'est perdre des contribuables. Rome est appauvrie. Or, ses états ne suffiraient pas pour lui donner une armée ; elle n*a point d'argeqt pour en acheter une , et d'ailleurs nous ne sommes plus dans le siècle où l'on en vend* Comme prince temporel I le papo a disparu.

Que reste-t-il donc de tout ce vieux monde? Qui est-ce qui est encore debout en Europe ? Deux nations seulement : la France et TAIIe* magne.

Eh bien , cela pourrait suffire. La France et TÂliemagne sont essentiellement TEurope. L*Âllcmagne est le cœur j la France est la tè(e«

L'Allemagne et la France sont essentiellement la civilisation. L'Allemagne sent; la France pense.

Le sentiment el la pensée, c'est tout l'homme civilise.

Il y a entre les deux peuples connexion intime, consanguinéité incontestable. Ils sortent des mêmes sources; ils ont lutté ensemble contre les romains ; ils sont frères dans le passé, Trères dans le présent , frères dans l'avenir.

Leur mode de formation a été le même. Ils ne sont pas des insulaires, ils ne sont pas des

conquéranls; ils sont les vrais fils du sol eu* ropéen.

Le caractère sacré et profond de fils du sol leur est tellement inhérent et se développe en eux si puissamment qu'il a rendu long-temps impossible, même malgré TefTort des années et la prescription de Tanliquité , leur mélange avec tout peuple envahisseur, quel qu'il fût et de quelque part qu'il vint. Sans compter les juifs, nation émigrante et non conquérante, qui est d'ailleurs dans l'exception partout, on peut citer, par exemple, des races slaves qui habitent le sol allemand depuis dix siècles et qui n'étaient pas encore allemandes il y a cent cinquante ans. Rien de plus frappant à ce sujet que ce que raconte Tollius. En 1687, il était à la cour do Brandebourg; l'électeur lui dit un jour : (( J'ai des vandales dans mes états. Ils » habitent les côtes de la mer Baltique. Us )> parlent csclavon, à cause de TËsclavonie » d'où ils sont venus jadis. Ce sont des gens » fourbes , infidèles , aimant le changement ,

666 GONCLUsidn.

» séditieux j \k ont nombre de bourgs de einq » et six cents pères de Tamille; ils ont en se* » crel un roi de leur nation « lequel porte » sceptre et couronde, et à qui ils payent M cbaqueannée un sesterce par tète» J'&i dperçil » une fois ce roi , qui était un jeune hommi » bien dispos de corps et d'esjprtt; comme je M le considérais attentivement ^ un tieilUrd H s'en aperçut , entrevit ma pensée 5 et pour » m'en détourner il tomba à coups de bAton M sur ce roi| qui était son roi» et le chassa » comme bn esclavoi Ils ont l'esprit légeir> et » reculent 5 quand on les approche, dans des » bois et des marais inaccessibles ; c'est ce qui i m'a empêché d'ouvrir ches eux des écoles) n mais j'ai ftiil traduire dans leur kikigue la » Bible, les Psaumes et le Catéchisme. Ils ont » des armes, mais secrètement. Une fois , 9 ayant avec moi huit cents grenadiers , je ») me trouvai tout à coup environné de quatre » ou cinq mille vandales; mes huit cents gre* » nadicrs eurent grand'pcine à les dissiper. » Après un moment de silence , rélecteur, voyant Tollius rêveur 9 ajouta cette parole retttarqua-

ble : (( ToUiws, vous êtes alchimiste. Il est possible que vous fassiez de l'or avec du cuivre; je vous défie de faire un prussien avec un vandale. »

La fusiou était difficile en efiet; pourtant i ce qu'aucun alchimiste n'eût pu faire, la nationalité allemande , aidée par la grande clarté du dix- neuvième siècle^ finira par Taccomplir.

A rheure qu'il est, les mêmes phénomènes constituants se manifestent en Allemagne et en France. Ce que rétablissement des départements a fait pour la France, l'union des douanes le fait pour l'Allemagne; die lui donne l'unité.

H fauti pour que l'univers soit en équilibrci qu'il y ait en Europe, comme la double clef do voûte du continent, deux grands étals du Rhin , tous deux fécondés et étroitement unis par ce fleuve régénérateur: l'un septentrional et oriental, l'Allemagne , d'appuyant à

la Baltique, à rAdrialiquo cl à la mer Notre avec la Suède, le Danemarck , la Grèce el les principautés du Danube pour arcs-boutants ; l'aulrc, méridional et occident<il , la France, s*appuyant à la Méditerranée et à rOcéan, avec ritalie et T Espagne poui^ contrerorts.

Depuis mille ans , la même question s'est déjà présentée plusieurs fois en d'autres termes y et ce plan a déjà été essayé par trois grands princes.

D'abord, par Ciharlemagne. Au huitième siècle , ce n'était pas les turcs et les espagnols, ce n'était pas les anglais et les russes, c'était les saxons et les normands. Charlemagne construisit son Élat contre eux. L'empire de Gharlemagne est une première épreuve encore vague et confuse, mais pourtant reconnaissable, de l'Europe que nous venons d'esquisser, et qui sera un jour, sans nul doute, l'Europe définitive.

Plus tard, par Louis XIV. Louis XIV voulut

COiNCLUSIO^. 561

bàlir Vélal méridional du Rhin tel que nous Tavons indiqué. Il mit sa famille en Es|)dgne, en Italie et en Sicile, et y appuya la Franco. L'idée était neuve, mais la dynastie était usée; ridée était grande, mais la dynastie était petite. Cette disproportion empêcha le succès.

L'œuvre était bonne , Fouvrier était bon , Toutil était mauvais.

Enfin par Napoléon. Napoléon commença par rétablir, lui aussi, Tétat méridional du Rhin. Il installa sa famille, non-seulement en Espagne, en Lombardie, en Étrurie et à Naples , mais encore dans le duché de Berg et en Hollande, afin d'avoir en bas toute la Méditerranée et en haut tout le cours du Rhin jusqu'à l'Océan. Puis, (|uand il eut refait ainsi ce qu'avait fait Louis XIV, il voulut refaire ce qu'avait fait Charlemagne. Il essaya de constituer l'Allemagne d'après la môme pensée que la France. Il épousa l'Autriche, donna la Westphalie à son frère , la Suède à Bernadette, et promit la Pologne à Poniatowski.

C'est dans cette œuvre immense qu'il rencontra TAngJeterre, la Russie et la Providence , et qu'il se brisa. Les (cmps n'étaient pas encore venus. S'il eût réussi, le groupe continental était formé.

Peut-être faut-il que l'œuvre de Charlemagne et de Napoléon se refasse sans Napoléon et sans Charlemagne. Ces grands hommes ont peut-être l'inconvénient de trop personniûer l'idée et d'inquiéter par leur entité, plutôt fVançaise que germanique, la jalousie des nationalités. Il en peut résulter des méprises, et les peuples en viennent à s'imaginer qu'ils servent un homme et non une cause, l'ambition d'un seul et non la civilisation de tous. Alors ils se détachent. C'est oe qui est arrivé en 1848. H no faut pas que ce soit Charlemagne ou Bonaparte qui se défonde contre les ennemis de l'orient ou les ennemis de l'occident ; il faut que ce soit l'Europe. Quand l'Europe centrale sera constituée , et elle lésera un jour, l'intérêt de toussera évident ; la France, adossée à l'Alletnagne , fera

front à FAnglelorre, qui est, comme nous Tavons déjà dit, Fegpiit de commorco, cl lu rojetlora dans VOoéan; rAllemagne, adosse à la France , fera front à la Russie, qui , nous l'avons dit de môme, est l'esprit da cour quôle, et la rejettera dans FAsie.

Le commerce est à sa place daas TOoéun.

Quant à Tesprit de conquête, qui a la guerre pour instrument , il retrempe et ressuscite les civilisations mortes et tue les civilisations vivantes. La guerre est pour les unes la renaissance, pour les autres la fin. L'Asie en a besoin, l'Europe non.

La civilisation admet l'esprit militaire et l'esprit commercial ; mais elle ne s'en compose pas uniquement. Elle les combine dans une juste proportion avec les autres éléments humains. Elle corrige l'esprit guerrier par la sociabilité, et l'esprit marchand par le désintéressement. S'enrichir n'est pas son objet

exclusif; s'agrandir n'est pas son ambition

suprême. Éclairer pour améliorer, voilà son but; et à travers les passions, les préjugés, les illusions, les erreurs et les folies des peuples et des hommes, elle fait le jour par le rayonnement calme et majestueux de la pensée.

Résumons. L'union de rAllemagne et de la France, ce serait le frein de TAnglelerre et de la Russie , le salut de l'Europe, la paix du monde.

C'est ce que la politique anglaise et la politique russe, maîtresses du congrès devienne, ont compris en 1815.

II y avait alorâ rupture de fait entre la France et l'Allemagne.

Les causes de cette rupture valent la peine d'être rappelées en peu de mots.

Le czar, par enthousiasme pour Bonaparte, avait été un moment français; mais voyant Napoléon édifier le nord de l'Europe contre la Russie, il était redevenu russe. Et y quelle que pût être son amitié d'homme privé pour Alexandre , Napoléon , en fortifiant l'Europe contre les russes, ne méritait aucun blâme. Il est aussi impossible aux Gharlemagne et aux Napoléon de ne pas construire leur Europe d'une certaine façon qu'au castor de ne pas bâtir sa hutte selon une certaine forme et contre un certain vent. Quand il s'agit de la conservation et de la propagation, ces deux grandes lois naturelles, le génie a son instinct aussi sûr, aussi fatal, aussi étranger à tout ce qui n'est pas le but, que l'instinct de la brute. Il le suit, laissez*le faire, et, dans l'empereur comme dans le caslor, admirez Dieu.

L'Angleterre > elle, n'avait même pas eu le moment d'illusion d'Alexandre. La paix d'«niiens avait duré le temps d'un éclair ; Fox loul au pluia avait été Ibftciné par Bonaparte. L'Europe de Napoléon était bâtie également et surtout contre elle ; aussi , pour s'allier à l'Auglcierre^ k cear n'eut qu'à prendre sa main qui était tendue vers lui depuis long* temps. On sait les événements de i812.

L'empereur Napoléon s'appuyait sur l'Aile*magne comme sur la France ; mais , harcelé de toutes parts ^ bai et trahi par les rois de vieille souche , piqué par la nuée des pam<^ plilets de Londres comme le taureau par un essaim de frelons, gêné dans ses moyens d'ac* tion, troublé dans son opération colossale et délicate, il avait fait deux grandes fautes, l'une au mtdi, l'autre au nord; il avait froissé l'Espagne et blessé la Prusse. Il s'ensuivit une réactvon terrible et juste sous quelques rap- {)orts. Comme l'Espagne, la Prusse se souleva. L'Allemagne trembla sous les pieds de l'empereur. Cherchant du talon son point d'appui) il recula jfisqtt'en France, oà il re^-

trouva la terre ferme. Là, durant trois grands mois y il lutta comme un géant corps à corps avec r Europe. Mais le duel était inégal ; ainsi que dans les combats d'HomèrOi TOcéan et l'Asie secouraient l'Europe. L'Océan vomissait les anglais ; l'Asie vomissait les cosa^ ques. L'empereur tomba ; la France se voila la tète; mais avant de fermer les yeux, à Ta* vant-garde des hordes russes , elle reconnut l'Allemagne.

De là une rupture entre les deux peuples. L'Allemagne avait sa rancune ; la France eut sa colère.

Mais chez des nations généreuses j sœurs par le sang et par la pensée, les rancunes passent, les colères tombent; le grand malentendu de iSiS devait finir pai* s'éclaircir. L'Allemagne, héroïque dans la guerre, redevient rêveuse à la paix. Tout ce qui est illustre, tout ce qui est sublime, même hors de sa frontière , plaît à son enthousiasme sérieux et désintéressé. Quand son ennemi est digne

d'elle, elle le combat tant qu'il est debout; elle l'honore dès qu'il est tombé. Napoléon était trop grand pour qu'elle n'en revînt pas à l'admirer, trop malheureux pour qu'elle n'en revint pas à l'aimer. Et pour la France , à qui Sainte-Hélène a serré le cœur, quiconque admire et aime l'empereur est français. Les deux nations étaient donc invinciblement amenées dans un temps donné à s'entendre et à se réconcilier.

L'Angleterre et la Russie prévirent cet avenir inévitable; et pour l'empêcher, peu rassurées par la chute de l'empereur, motif momentané de rupture, elles créèrent entre l'Allemagne et la France un motif permanent de haine.

Elles prirent à la France et donnèrent à l'Allemagne la rive gauche du Rhin.

CONf.MJSION. 5f)9

Ceci était d'une politique profonde.

C'était entamer le grand état méridional du Rhin ébauché par Charlemagne, construit par Louis XIV, complété et restauré par Napoléon. C'était aflaiblir l'Europe centrale, lui créer facticement une sorle de maladie chronique, et la tuer peut-ôtre, avec le temps, en lui mettant près du cœur un ulcère toujours douloureux , toujours gangrené.

C'était faire brèche à la France, à la vraie France, qui est rhénane comme elle est méditerranéenne; Francia rhenanaj disent les Vieilles chartes carlovingiennes. C'était poster une avant-garde étrangère à cinq journées de

Paris. C'était surtout irriter à jamais la France contre rÂlIemagne.

Celte politique profonde, qu'on reconnaît dans la conception d'une pareille pensée , se retrouve dans l'exécution.

Donner la rive gauche du Rhin à l'Allemagne, c'était une idée. L'avoir donnée à la Prusse , c'ost un chef-d'œuvre.

Chef-d'œuvre de haine, de ruse^ de discorde et de calamité; mais chef-d'œuvre. La politique en a comme cela.

La Prusse est une nation jeune, vivace, énergique, spirituelle, chevaleresque, libérale, guerrière, puissante. Peuple d'hier qui a demain. La Prusse marclie à de hautes destinées, particulièrement sous son roi actuel , prince grave, noble, intelligent et loyal, qui est digne de donner à son peuple cette dernière grandeur, la liberté. Dans le sentiment vrai et juste de son accroissement ioévitablei

par un point d*honneur louable , quoique à noire avis mol entendu, la Prusse peut vouloir ne rien lâcher de ce qu'elle a une fois saisi.

La politique anglaise se garda bien de donner celle rive gauche à l'Aulriche. L'Autriclie évidemment depuis deux siècles décroît et s'amoindrit.

Au dix-huilième siècle, époque où Pierrele-Grand a fait la Russie, Frédéric- le Grand a fait la Prusse; et il Ta faile en grande parlie avec des morceaux de TAutriche.

L'Aulriche, c'est le passé de l'Allemagne; la Prusse, c'est Favcnir.

A cela près que la France, comme nous le monlrerons tout à-l'hcure, est à la fois vieille et jeune, ancienne el neuve, la Prusse esl en Allemagne ce que la France est en Europe.

11 devrait y avoir enlrc la France et la

Prusse effort cordial vers le môme huC, chemin fait en commun, accord profond, sympathie. Le partage du Rhin crée une anti* pathie.

Il devrait y avoir amitié; le partage du Rhin crée une haine.

Brouiller la France avec F Allemagne, c'était quelque chose; brouiller la Franco avec la Prusse, c'était tout.

Redisons*le, Tinstallation de la Prusse dans les provinces rhénanes a été le fait capital du congrès de Vienne. Ce fut la grande adresse de lord Gastlereagii et la grande faute de M. de Talleyrand.

Du reste, dans le fatal remaniement de 1815, il n'y a pas eu d'autre idée que celle-là. Le surplus a été fait au hasard. Le congrès a songé à désorganiser [la France, non à organiser FÂlIemagne.

On a donné des peuples aux princes et des princes aux peuples, parfois sans regarder les voisinages, presque toujours sans consulter Thisloire, le passe, les nationalités, les amours-propres. Car les nations aussi ont leurs amours-propres qu'elles écoutent souvent, disons-le à leur honneur, plus que leurs intérêts.

Un seul exemple, qui est éclatant, suffira pour indiquer de quelle manière s'est fait sous ce rapport le travail du congrès. Mayencc est une ville illustre. Mayence, au neuvième siècle, était assez forte pour châtier son archevêque Hatto; Mayence, au douzième siècle, était assez puissante pour défendre contre Tempereur et Tempire son archevêque Adalbert. Mayence, en 1225, a été le centre de la hanse rhénane et le nœud des cent villes. Elle a été la métropole des minnesœnger , c'est-à-dire do la poésie gothique ; elle a été le berceau de Timprimerie, c'esl-à-dire de la pensée moderne. Elle garde et montra encore la maison qu'ont habitée, de 1443 à 1450, Gutenberg, Jean Fust et Pierre Schœfler, et qu'elle appelle par une magnifique et juste assimilation Dreykœnigshof, la maison des trois rois. Pendant huit cents ans Mayence a été la capitale du premier des électorats germaniques; pendant vingt ans Mayence a été un des fronts de la France. Le congrès l'a donnée, comme une bourgade, à un état du cinquième ordre, à la Hesse.

Mayence avait une nationalité distincte, tranchée , hautaine et jalouse. L'éiectorat de Mayence pesait en Europe. Aujourd'hui elle a garnison étrangère. Elle n'est plus qu'une sorte de corps-de-garde où T Autriche et la Prusse font faction , i*œit fixé sur la France.

Mayence avait gravé en 1135 sur les portes de bronze que lui avait données Willigis les libertés que lui avait données Adalbert. Elle a encore les perles de bronze, mais elle n*a plus les libertés.

Dans le plus profond de son histoire, Mayence a des souvenirs romains; le tombeau de Drusus est chea elle. Elle a des souvenirs français; Pépin, le premier roi de France qui ait été sacré, a été sacré, en 150, par un archoyèque de Mayence, saint Boniface. Elle n'a point de souvenirs hessois, à moins que ce ne soit celui-ci : au seizième siècle, son territoire fut ravagé par Jean-le-Batailleur, landgrave de Hesse.

576 coMCttsioiv.

Ceci montre comment le congrès de Vienne a procédé. Jamais Topéralion chirurgicale ne s'est faite plus à l'aventure. On s'est bâté d'amputer la France, de mutiler les nationalités rhénanes, d'en extirper l'esprit français. On a violemment arraché des morceaux de l'Empire de Napoléon ; l'un a pris celui-ci, l'autre celui-là, sans regarder même si le lambeau par hasard ne souffrait pas, s'il n'était pas séparé de son centre, c'est-à-dire de son cœur, s'il pouvait reprendre vie autrement et se rattacher ailleurs. On n'a posé aucun appareil, on n'a fait aucune ligature. Ce qui saignait il y a vingt-cinq ans saigne encore.

Ainsi, on a donné à la Bavière quelques anneaux de la chaîne des Vosges, vingt-six lieues de long sur vingt et une de large, cinq cent dix-sept mille quatre-vingts âmes, trois morceaux de nos trois départements de la Sarre, du Bas-Rhin et du Mont-Tonnerre. Avec ces trois morceaux la Bavière a fait quatre districts. Pourquoi ces chiffres et pas

CONCLLSIOM. 577

d'autres? Cherchez une raison; vous ne trouvez que le caprice.

On a donné à Hesse-Darmstadt le bout septentrional des Vosges, le nord du de' parlement du Mont-Tonnerre, et cent soixantetreize mille quatre cenis âmes. Avec ces âmes et ces Vosges, la Hesse a fait onze cantons.

Si Ton promène son regard sur une carte d'Allemagne vers le confluent du Mein et du Rhin, on est agréablement surpris d'y voir s'épanouir une grande fleur à cinq -pétales, découpée en 1815 par les ciseaux délicats du congrès. Francfort est le pistil de cette rose. Ce pistil , où vivent en plein développement deux bourgmestres , quarante - deux sénateurs, soixante administrateurs et quatrevingt-cinq législateurs, contient quarantesix mille habitants, dont cinq mille juifs. Les cinq pétales, peints tous sur la carte de diflërentes couleurs, appartiennent à cinq états diflérents : le premier est à la Bavière ,

le deuxième est à Hesse-Cassel, le Iroisiéma à Hesse-Hombourg, le quatrième à Nassau | le cinquième à Hesse-Darmstadt.

Était-il nécessaire d'accommoder et d'envelopper de cette façon une noble ville où il semble, lorsqu'on y est, qu'on sente battre le cœur de l'Allemagne ! Les empereurs y étaient . élus et couronnés; la diète germanique y délibère; Goethe y est né.

Lorsqu'il parcourt aujourd'hui les provinces rhénanes, sur lesquelles rayonnait il n'y a pas trente ans cette puissante homogénéité qui a pénétré si profondément en moins d'un siècle et demi l'antique landgraviat d'Alsace, le voyageur rencontre de temps à autre un poteau blanc et bleu, il est en Bavière; puis voici un poteau blanc et rouge, il est dans la Hesse; puis voilà un poteau blanc et noir, il est en Prusse, Pourquoi? Y a-l-il une raison à cela? A-toa passé une rivière, une muraille, une mon* tagne? A-t*on touché une frontière? Quelque chose s'est-il modifié dans le pays qu'on ^

traversé? Non. Rien n'a changé que la cou^ leur des poteaux. Le fait est qu'on n'est ni en Prusse, ni dans la Hesse, ni en Bavière; on est sur la rive gauche du Rhin , c'est-à-dire en France» comme sur la rive droite on est an Allemagne.

Insistons donc sur ce point, l'arrangement de 18i5 a été une répartition léonine. Les rois ne se sont dit qu'une chose : Partageons. ^ Voici la robe de Joseph, déchirons-la, et que chacun garde ce qui lui restera aux mains« — Ces pièces sont aujourd'hui cousue^ au bas de chaque état ; on peut les voir; jamais loques plus bizarrement déchiquetées n'ont Iratné sur uno mappemonde. Jaipais haillons ajustés bout à bout par la politique humaipç n'ont caché et travesti plus étrangemeni les éternels et divins compartiments des fleur ves, des mors et des montagnes.

Et, tôt ou tard les nobles nations du Rhin y réfléchiront, c'est d'elles que le congrès s'est le moins préoccupé. On a pu entrevoir

dans ces quelques lignes nécossaireincnl sommaires avec quel dédain le congrès a traite l'histoire, le passé, les affinités géographiques et commerciales, tout ce qui constitue Tentité des nations. Chose remarquable, on distribuait des peuples et Ton ne songeait pas aux peuples. On s'agrandissait, on s'arrondissait, on s'étendait, voilà tout. Chacun payait ses dettes avec un peu de la France. On faisait des concessions viagères et des concessions à réméré. On s'accommodait entre soi. Tel prince demandait des arrhes; on lui donnait une ville. Tel autre réclamait un appoint; on lui jetait un village.

Mais sous cette légèreté apparente, nous l'avons indiqué , il y avait une pensée profonde, une pensée anglaise et russe qui s'exécutait, disons-le, aussi bien aux dépens de l'Allemagne qu'aux dépens de la France. Le Rhin est le fleuve qui doit les unir; on en a fait le fleuve qui les divise.

Celte situation évidemment est factice, violente, contre nature, et par conséquent momentanée. Le temps ramène tout à l'équation; la France reviendra à sa forme normale et à ses proporiions nécessaires. A notre avis, elle doit et elle peut y revenir paciiiquement, par la force des choses combinée avec la force des idées. A cela pourtant il y a deux obstacles :

Un obstacle matériel;

Un obstacle moral.

♦ L'obslacie matoriclj c'est la Prussc-

Noim no re^jeiiilrons pas sui* ce qtie nam nvoi>s déjà dit î\ ce sujet, 11 est impossible pDurtfint que dans un temps donné la Prusse ne reconnaisse pas trois choses t

La première j c'est que, le caractère personnel des princes toujours laissé hors de question, ralliance russe n'esL pas et ne peut pas être un fait simple et clair pour un étal de F Europe centrale. Ce sont là des rapproclioments dont Farrièro- pensée est transparente. Entre royaumes et entre peuples on peul s^aimer de beaucoup de façons. La Bussie aime rAllemagûô comme rAngleterrd

aime le Portugal et FEspagne, comme le loup aime le mouton.

La deuxième, c'est que malgré tous les efforts de la Prusse depuis vingt-cinq ans, malgré force concessions de bien-être, comme rabaissement des taxes sur le tabac, le houblon et le vin , si paternel qu'ait été son gouvernement, et nous le reconnaissons, la rive gauche du Rhin est restée française; tandis que la rive droite, naturellement et nécessairement allemande, est devenue tout de suite prussienne. Parcourez ta rive droite, entrez dans les auberges, dans les tavernes, dans les boutiques, partout vous verrez le portrait du grand Frédéric et ta bataille de Rosbach accrochés au mur. Parcourez la rive gauche, visitez les mêmes lieux, partout vous y trouverez Napoléon et Âusterlitz, protestation muette. La liberté de la presse n'existe pas dans les possessions prussiennes, mais la liberté de la muraille y existe encore, et elle suffit, comme on voit, pour rendre publiques les pensées secrètes.

En iroisième lieu , la Prusse remarquera que son étal, lel que les congrès l'ont coupé, est mal fait. Qu'est-ce en effet que la Prusse aujourd'hui? Trois tics en terre ferme. Chose bizarre à dire, mais vraie. Le Rhin, et surtout le défaut de sympathie et d'unité, divisent en deux le grand-duché du Bas-Rhin, qui est lui-même séparé de la vieille Prusse par un détroit où passe un bras de la confédération germanique et où le Hanovre et la Hesse électorale font leur jonction. Entre les deux points les plus rapprochés de ce détroit, Liebenau et Wilzenhs, est précisément situé Cassel, comme pour interdire toute communication. Étrange sujétion presque absurde à exprimer, le roi de Prusse ne peut aller chez lui sans sortir de chez lui.

H est évident que ceci encore n'est qu'une situation provisoire.

La Prusse, disons lelui à elle-même, tend à devenir et deviendra un gi^and royaume homogène, lié dans toutes ses parties, puissant sur

terre cl sur mer. A rhcnrc qu'il est la Prusse n'a de ports que sur la Baltique, mer dont la profondeur n'aKeiut pas les huit cents pieds du lac de Conslance, mer plus facile à fermer encore que la Méditerranée et qui n'a pas, comme la Méditerranée, l'inappréciable avantage d'être le bassin même de la civili* sation. Un peuple enfermé dans la Méditerranée a pu devenir Rome. Que deviendrait un peuple enferme dans la Baltique? Il faut à la Prusse des ports sur l'Océan.

Nul n'a le secret de l'avenir, et Dieu seul, de son doigt inflexible, avance, recule ou efface souverainement les lignes vertes et rouges que les hommes tracent sur les mappemondes. Mais dès à présent, on peut le con- 'stater, car une partie en est déjà visible, le travail divin se fait. Dés à présent la Providence remet en ordre, avec sa lenteur infail* lible et majestueuse, ce qu'ont dérangé tes congrès. En séparant , par l'avéncment béni d'une jeune fille, la couronne de Hanovre de la couronne d'Angleterre, en isolant le

586 COMCtUSIOli»

pelil royaume du grand, en frapp^nl do dî* verses incapacités morales et physiques, on pourrait dire de lous les aveuglcmonls à la fois, la branche de Brunswick restée aile-» mande ou redevenue allemande, c'est *ù*dirA en la marquant pour une extinction pro^ chainci il semble qu'elle laisse déjà entrevoir sou moyen et son but ; te Hanovre k la Prusse et le Rhin à la France.

Quand nous disons le Rhin, nous entcn^ dons la rive gauche. Or la Prusse a plus de rive droite que de rive gauche, et elle gardera la rive droite*

Pour le Hanovre, rincorporalion à la Prusse, c'est un grand pas vers la liberté, la dignité et la grandeur. Pour la Prusse, la possession d^ Hanovre, c'est d*abord rtiomogéjiéitédu territoire, la suppression du détroit et de l'obsta^ de, la jonction du duché du Rhin k la vieille Prusse; ensuite c'est Tabsorplion inévitablo de Hambourg et d* Oldenbourg, c'est l'Océan ouvert, la navigation libre, la possibilité d'être aussi puissante par la mariae que par l'armée^

Qu'est-ce que la rive gauche du Rhin à côté de tout cela ?

Quant à FAIIemagne proprement diie»

e'est dans les principautés du Danube que sont ses compensations futures. N'est-il pas évident que Tempire ottoman diminue et s'atrophie pour que T Allemagne s'agrandisse?

L'obstacle moral, c'est l'inquiétude que la France éveille en Europe,

La France en effet , pour le monde entier, c'est la pensée, c'est rintellîgencc, la publicité, le livre, la presse, la tribune, la parole j c'est la langue, la pire des choses, dit Ésope; — la meilleure aussi.

588 CONCLLSION.

Pour apprécier qui;lie est rinOuencc de la France dansl'atmosphèreconiineiUaleel quelle lumière el quelle chaleur elle y répand , il suffit de comparer à T Europe d'il y a deux cents ans, dont nous avons crayonné le tableau en commençant, TEuropedaujourd'hui.

S'il est vrai que le progrès des sociétés soit, et nous le croyons fermement , de marcher, par des transformations lentes, successives et pacifiques, du gouvernement d'un seul au gouvernement de plusieurs et du gouvernement de plusieurs au gouvernement de tous; si cela est vrai , au premier aspect il semble évident que l'Europe, loin d'avancer, comme les bons esprits le pensent , a rétrogradé*

En effet, sans même pour l'instant faire figurer dans ce calcul les monarchies secondaires de la confédération germanique, et en ne tenant compte que des étals absolument indépendants, on se souvient qu'au dix-septième siècle il n'y avait en Europe que douze monarchies héréditaires; il y en a dix-sept maintenant.

II y avait cinq monarchies éleclives; il n'y en a plus qu'une, le Saint-Siège.

II y avait huit républiques; il n'y en a plus qu'une, la Suisse.

La Suisse, il faut d'ailleurs 1 ajouter, n'a pas seulement survécu, elle s'est agrandie. De treize cantons elle est montée à vingt-deux. Disons-le en passant , — car, si nous insistons sur les causes morales, nous ne voulons pas omettre les causes physiques , — toutes les ré publiques qui ont disparu étaient dans la plaine ou sur la mer; la seule qui soit restée itait dans la montagne. Les montagnes conservent les républiques. Depuis cinq siècles , en dépit des assauts et des ligues 9 il y a trois républiques montagnardes dans l'ancien continent ; une en Europe, la Suisse, qui lient les Alpes ; une en Afrique, l'Abyssinie ' , qui tient les montagnes de la Lune; une en Asie, la Circassie, qui tient le Caucase.

* Les Abys-^ins repoussent comme injurieux le nom d'//hysiins. Ils s'appellent Jgassienê^ ce qni signifie libres.

Si, après l'Europe , nous examinons la confédération germaniquci ce microcosme de l'Europe , voici ce qui apparaît : à part la Prusse et l'Autriche, qui comptent parmi les grandes monarchies indépendantes , les six principaux états de la confédération germanique sont : la Bavière^ le Wurtemberg, la Saxe, le Hanovre, la Hesse et Bade. De ces six étals, les quatre premiers étaient des duchés , ce sont aujourd'hui des royaumes ; les deux derniers étaient, la Hesse un landgraviat et Bade un margraviat, ce sont aujourd'hui des grandsduchés.

Quant aux états électifs et viagers du corps germanique, ils étaient nombreux et comprenaient une foule de principautés ecclésiastiques; tous ont cessé d'exister ; et à leur tête se sont éclipsés pour jamais les trois grands électorals archiépiscopaux du Rhin.

Si nous passons aux étals populaires, noua trouvons ceci : il y avait en Allemagne soixantedix villes libres; il n'y en a plus que quatre;

Francfort-aur-Ie-Mein , Hambourg , Lubeck et Brème.

Et qu'on le remarque bien , pour faire ce rapprochement nous ne nous sommes pas mis dans les conditions les plus favorables à co que nous voulions démontrer, car si au lieu de 1630 nous avions choisi 1650, par exemple, nous aurions pu retrancher aux états monarchiques et ajouter aux états démocratiques du dix-septième siècle la république anglaise qui a disparu aujourd'hui comme les autres.

Poursuivons.

Des cinq monarchies électives, deux étaient de premier rang, Rome et TEmpire. Lfi seule qui reste maintenant, Rome, est tomb4ô au troisième rang.

Des huit républiques, une^ Venise, était une puissance de second rang. La seule qui subsiste de nos jours , la Suisse , est, comme Rome, un état de troisième ordre.

Lies cinq grandes puissances acluollenfienl dirigeanles, la France, la Prusse, l'Aulriche, la Russie elT Angleterre, sont lou les des monarchies hérédilaires.

Ainsi , d'après celle confronlalion surprenante, quia gagne du terrain? la monarchie. Qui en a perdu? la démocratie.

Voilà les faits.

Eb bien, les faits se trompent. Les faits ne sont que des apparences. Le sentiment profond et unanime des nations dément les faits et dit que c'est le contraire qui est vrai.

La monarchie a reculé , la démocratie a avancé.

Pour que le côté libéral de la constitution de la vieille Europe non-seulement n'ait rien perdu , mais encore ait prodigieusement gagné, malgré la multiplication et l'accroissement des royautés , malgré la chute de tous

les élals viagers et, en quelque sorte, présidentiels de r Allemagne, malgré la disparition de quatre grandes monarchies électives sur cinq, de sept républiques sur huit ei de soixante-six villes librcssur soixante-dix, il suffit d'un fait : la France a passé de Tétat de monarchie pure à Tétat de monarchie populaire.

Ce n*est qu'un pas, mais ce pas est fait par la France; et, dans un temps donné, tout> les pas que fait la France, le monde les fera. Ceci est tellement vrai que, lorsqu'elle se hâte , le monde se révolte contre elle et la prend à partie, trouvant plus facile encore de la combattre que de la suivre. Aussi la politique de la France doit-elle être une politique conductrice et toujours se résumer en deux mots : ne jamais marcher assez lentement pour arrêter l'Europe, ne jamais marcher assez vite pour empêcher l'Europe de rejoindre.

Le tableau que nous venons de dresser dans les quelques pages qui précèdent prouve

enoorOy et prouve souverainement, ceci : c'est que les mots ne sont rien, c'est que les idées sont tout. A quoi bon batailler en effet pour ou contre le mot république, par exemple, lorsqu'il est démontré que sept républiques, quatre états électifs et soixante -six villes franches tiennent moins de place dans la civilisation européenne qu'une idée de liberté semée par la France à tous les vents î

En effet , les étals nuisent ou servent à la dvilisatibh ^ non par lé nom qu'ils portent , mais par l'exemple qu'ils donnent. Un exemple est une proclamation.

Or, quel ^ï l'exemple que donnaient les républiques disparues ^ et quel est l'exemple kjue donne la France?

Venise aimait passionnément l'égalité. Le doge n'avait que sa voix au sénat. La police entrait chez le doge comme chez le dernier citoyen, et, masquée, fouillait ses papiers en sa présence sans qu'il osât dire un mot. Les pa^

renlsdu doge étaient suspects ù la république par cela seul qu ils étaient parents du doge. Les cardinauxvéniliens lui étaicntsuspecls comme princes étrangers. Catherine Cornaro , reine à Chypre, n'était à Venise qu'une dame do Venise. La république avait proscrit les titrer héraldiques. Un jour un sénateur , nommé par Tempereur comte du Saint-Empire, fit sculpter en pierre sur le fronton de sa porte une couronne comtale au-dessus de son blason. Le lendemain matin la couronne avait disparu. Le conseil des Dix l'avait fait briser pendant la nuit à coups de marteau. Le se-" naleur dévora l'alTront et fit bien. Sous François Foscari , quand le roi do Dacie vint sé^ journer à Venise, la république lui donna rang de citoyen; rien de plus. Jusqu'ici tout va d'accord , et l'égalîtc la plus jalouse n'aurait rien à reprendre. Mais au-dessous des ci* toycns il y avait les citadins. Les citoyens ^ c'était la noblesse; les citadins, c'était le peuple. Or, les citadins, c'est-ànlire le peuple, n'avaient aucun droit. Leur magistrat suprême, qui s'appelait le chancelier des cUa-

596 COMCLUSlOiN.

dins el qui élait une façon de doge plébéien, n'avait rang que fort loin après le dernier des nobles. Il y avait entre le bas et le haut de Tctat une muraille infranchissable, et en aucun cas la citadinance ne menait à la seigneurie. Une fois seulement, au quatorzième siècle, trente bourgeois opulents se ruinèrent presque pour sauver la république et obtinrent en récompense, ou, pour mieux dire, en paiement , la noblesse ; mais cela (it presque une révolution; et ces trente noms, aux yeux des patriciens purs, ont été jusqu'à nos jours les trente taches du livre d'or. La seigneurie déclarait ne devoir au peuple qu'une chose, le pain à bon marché. Joignez à cela le carnaval de cinq mois, et Juvénal pourra dire : Panem el circenses. Voilà comment Venise comprenait l'égalité. — Le droit public français a aboli tout privilège. Il a proclamé la libre accessibilité de toutes les aptitudes à tous les emplois, et cette parité du premier comme du dernier régnicole devant le droit politique est la seule vraie, la seule raisonnable , la seule absolue.

Onol que soit le hasard do la naissanco, elle extrait de l'ombre , constale et consacre les supériorilcs naturelles, et par régalité des conditions elle met en saillie Tinégalité des intelligences.

Dans Gènes comme dans Venise il y avait deux états : la grande république , régie par ce qu'on appelait le Palais, c'est-à dire par le doge et l'arislocralie ; la petite république , régie par l'office de Saint-Georges. Seulement, au contraire de Venise, maintefois la république d'en bas gênait , entravait , et même opprimait la république d'en haut. La communauté de Saint -Georges se composait de tous les créanciers de l'état , qu'on nommait les prêteurs. Elle était puissante et avare et rançonnait, fréquemment la seigneurie. Elle avait prise sur toutes les gabelles, part à tous les privilèges et possédait exclusivement la Corse qu'elle gouvernait rudement. Rien n'est plus dur qu'un gouvernement de nobles si ce n'est un gouvernement de marchands. Prise absolument et en elle-même, Gênes était une

nalion de débiteurs menée par une nation de créanciers. A Venise, F impôt pesait surtout sur la citadinance; n Gênes, il écrasait sou* vent la noblesse. — La Franco, qui a proclamé Tégalilé de tous devant la loi, a aussi proclamé l'égalité de tous devant Timpôt. Elle ne souffre aucun compartiment dans la caisse de Télat. Chacun y verse et y puise. Et ce qui prouve la bonté du principe, de même que son égalité politique respecte F inégalité lies intelligences, son égalité devant l'impôt /ftepecle l'inégalité des fortunes.

A Venise l'état vendait les oflices et, moyennant UQ droit qu'on appelait dépôl de conseil^ les mineurs pouvaient entrer, siéger et voter avant Fâge dans les assemblées. — La France a aboli la vénalité des fonctions publiques.

A Venise le silence régnait. — En France la parole gouverne.

A Gênes, la justice était rendue par une rolc toujours composée decinq docteurs étrangers. A Lucques, la rote ne contenait que trois

docteurs, le premier était podesta, le second juge civil, le troisième juge criminel; et non seulement ils devaient être étrangers, mais encore il fallait qu'ils fussent nés à plus de cinquante milles de Lucques. — La France a établi^ en principe et en fait, que la seule justice est la justice du pays.

A Gènes, le doge était gardé par cinq cents allemands; à Venise, la république étajt défendue en terre ferme par une armée étrangère, toujours commandée par un général étranger; à Rnguse, les lois étaient placées sous la protection de cent hongrois, menés par leur capitaine, lesquels servaient aux exécutions; à Lucques, la seigneurie était protégée dans son palais par cent soldats étrangers, qui, comme les juges^ ne pouvaient être nés à moins de cinquante milles de la cité. — La France inet le prince , le gouvernement et le droit pubKc sous la protection des gardes nationales. Les anciennes r<!^ubUques semblaient se défier d'elled-jenè* mes. La France se fie à la France.

A Liic(]ues, il y avait une inquisition de la vie privée, qui s intitulait conseil des discales. Sur une dénonciation jetée dans la botte du conseil, tout citoyen pouvait être déclaré discole, c'est-à-dire homme de mauvais exemple^ et banni pour trois ans, sous peine de mort en cas de rupture du ban. De là, des ab«s sans nombre. — La France a aboli tout ostracisme. La France mure la vie privée*

En Hollande, Texceplion régissait tout. Les états votaient par province et non par tête. Chaque province avait ses lois spéciales, féodales en Weslfrise, bourgeoises à Groningue, populaires dans les Ommelandes. Dans la province de Hollande, dix-huit villes seulement ' avaient droit d'être consultées pour les affaires générales et ordinaires de la république; sept autres ' pouvaient être admises à donner

* Dordrechty îlarlem, Delft, Leyde, Amsterdam, Goode, Rotterdam, Gorcum , Schiedam , Schoonhewe , Briel» Alcmar , Hoome , Inchaisem , Edam , Monickendam , Medemblyck , et Piirmeseynde.

» Woordem , Oadewater, Ghertmydenberg, Heusden Naerden, Weesp et Moyden.

leur avis, mais nniquemont lorsqu'il s'agissait de la paix ou de la guerre ou de la réception d'un nouveau prince. Ces vingt-cinq exceptées, aucune des autres villes n'était consultée, cclles-I<^ parce qu'elles appartenaient à des seigneurs particuliers, celles-ci parce qu'elles n'étaient pas villes Fermées. Trois villes impériales, battant monnaie, gouvernaient l'Over-Yssel, chacune avec une prérogative inégale: Deventer était la première, Campen la seconde et Zwol la troisième. Les villes et les villages du duché de Brabant obéissaient aux états -généraux sans avoir le droit d'y être représentés. — En France, la loi est une pour toutes les cités comme pour tous les citovens.

Genève était prolestante, mais Genève était intolérante. Le pélillemenrsinistre des bûchers accompagnait la voix querelleuse de ses docteurs. Le fagot de Cahin s'allumait aussi bien et flambait aussi clair à Genève que le fagot de Torquemada à Madrid .^^^ La France

professe I affirme et pratique la liberté de cooscience.

Qui le croirait ? la Suisse, on apparence populaire et paysanne» élait un pays de privilège^ de biérareliie et d'inégalité. La république était partagée en trois régions. La première région comprenait les treize cantons et avait la souveraineté. La deuxième région contenait Fabbé et la ville de Saint-Gall, les Grisons, les Valaisans, Riehterscbwyl, Bid et Hulbausen. La troisième région englobait sous une sujétion passive les pays conquis, soumis ou achetés. Ces pays étaient gouvernés de la façon la plus inégale et la plus singulière. Ainsi, Bade en Ârgovie, acquise en 1415, et la Thurgovie, acquise en 1460 , appartenaient aux huit premiers cantons. Les sept premiers cantons régissaient exclusivement les Libres Provinces prises^n 1415 et Sargans vendu i la Suisse en 1483 par le comte Georges de Werdenberg.Les trois premiers cantonsétaient suzerains de Bilitona et de Bellinzona. Ragatz , Lugano » Locarno , Mendrisio , le Val^

Maggia, donnés à la Confédéralion en 1513 par François Sforce , duc de Milan , ol)éis«saienl à tous les canlons, Appenzell excepté. — La France n'admet pas de hiérarchie entre les parties du territoire. L'Alsace est é^ale ^ la Touraine, le Dauphiné est aussi libre que le Maine, la Franche-Comté est aussi souveraine que la Bretagne y et la Corse est aussi française que Tlle-dc France.

On le voit, et il suffit pour cela d'examiner la comparaison que nous venons d'ébaucher, les anciennes républiques exprimaient dos originalités locales; la France exprime des idées générales.

Les anciennes républiques représentaient désintérêts. La France représente des droits.

Les anciennes républiques , venues au hasard, étaient le fruit tel quel de l'histoire, du passé et du sol. La France modifie et corrige l'arbre, et sur un passé qu'elle subit greffe un avenir qu'elle choisit.

L'inégâlilé entre les individu^?, ontrc les \illes, entre les provinces, Tinquisition sur la conscience, Tinquisition sur la vie privée, l'exception dans Tinipôt, la vénalilé des charges, la division par castes, le silence imposé à la pensée, la défiance faite loi de Télat, une justice étrangère dans la cité, une armée étrangère dans le pays, voilà ce qu'admettaient, selon le besoin de leur politique ou de leurs intérêts, les anciennes républiques. — La nation une, le droit égal, la conscience inviolable, la pensée reine, le privilège aboli, l'impôt consenti, la justice nationale, l'armée nationale, voilà ce que proclame la France.

Les anciennes républiques résultaient toujours d'un cas donné , souvent unique , d'une coïncidence de phénomènes, d'un arrangement fortuit d'éléments disparates, d'un accident; jamais d'un système. La France croit en même temps qu'elle est ; elle discute sa base et la critique, et l'éprouve assise par assise; elle pose des dogmes et

en conclut Télat; elle a une foi, Tamélioralion; un culte, la liberlé; un évaugile, le vrai en lout. Les républiques disparues vivaient petitement et sobrement dans leur chélif ménage politique ; elles songeaient à elles et rien qu'à elles ; elles ne proclamaient rien , elles n'enseignaient rien -, elles ne gênaient ni n'enlaidissaient aucun despotisme par le voisinage de leur liberté; elles n'avaient rien en elles qui pût aller aux autres nations. La France, elle, stipule pour le peuple et pour tous les peuples, pour l'homme et pour tous les hommes, pour la conscience et pour toutes les consciences. Elle a ce qui sauve les nations, l'unité; elle n'a pas ce qui les perd , l'égoîsme. Pour elle , conquérir des provinces, c'est bien ; conquérir des esprits, c'est mieux. Les républiques du passé, crénelées dans leur coin , faisaient toutes quelque chose de limité et de spécial ; leur fornie, insistons sur ce point, était inapplicable à autrui; leur but ne sortait point d'ellesmèmes. Celle-ci construisait une seigneurie,, celle-là une bourgeoisie, cette autre une com-

60G CORCLUSIOK.

munc, celle dernière une boulique. La France conslruil la sociélé humaine.

Les anciennes républiques se sonl éclipsées. Le monde s'en esl à peine aperçu. Le jour où la France s'éteindrait, le crépuscule se ferait sur la (erre.

Nous sommes loin de dire pourtant que les anciennes républiques Turent inutiles au progrès de l'Europe , mais il est certain que la France esl nécessaire.

Pour tout résumer en un mot, des anciennes républiques il ne sortait que des faits; de la France il sort des principes.

Là est le bienfait. Là aussi est le. danger*

De la mission même que la France s'est donnée, c'est-à-dire, selon nous, a reçue d'en haut, il résulte plus d'un péril, surtout plus d'une alarme.

L'extrême largeur des principes français fait que les autres peuples peuvent vouloir se les essayer. Être Venise, cela ne tenterait aucune nation; être la France, cela les tenterait toutes. De là des entreprises éventuelles que redoutent les couronnes.

La France parle haut, et toujours, et à tous. De là un grand bruit qui fait veiller les uns; de là un grand ébranlement qui fait trembler les autres;

Souvent ce qui est promesse auk peuples bemble menace aux princes.

Souvent aussi qui proclame déclame.

La France propose beaucoup de problèlnés èi la méilitation des penseurs. Mais ce qui fait méditer les penseurs fait aussi sOhger les in^ sbnséS.

Pail'lni ces pi'oblèmes., il y en a quelques^ ilrtS Une lés esprits puissants et vrais résoU

608 CO.XCLUSION.

vent par le bon sens; il y en a d'autres qae les esprits faux résolvent par le sophisme; il y en a d'autres que les espriis farouehes résolvent par rémeute, le guet-apens ou l'assassinat.

Et puis, — et ceci d'ailleurs est l'inconvénient des théories, — on commence par nier le privilège, et l'on a raison tout à fait; puis on nie l'hérédité, et l'on n'a plus raison qu'à demi ; puis on nie la propriété, et l'on n'a plus raison du tout; puis ou nie la famille, et l'on a complètement tort; puis on nie le cœur bumain^ et l'on est monstrueux. Même, en niant le privilège, on a eu tort de ne point dislinguer tout d'abord entre le privilège institué dans l'intérêt do l'individu, celui-là est mauvais, et le privilège instilué dans rinlérét de la so* ciété, celui-ci est bon. L'esprit de l'homme, mené par cette chose aveugle (|u'on appelle la logique, va volontiers du général à l'absolu , et de l'absolu à l'abstrait. Or, en politique , l'abstrait devient aisément féroce. D'abstraction en abstraction on devient Néron ou Ma-

rat. Dans le denii-sièclo qui vienl de s'ccou 1er, la France, car nous ne voulons rien al lénuer, a suivi celle pente, mais elle a fin par remonler vers le vrai. En 89 elle a rêvé un paradis, en 93 elle a réalisé un enfer; en 1800 elle a fondé une diclalure, en 1815 une reslauralion , en 1830 un élal libre. Elle a composé cel élal libre d'éleclion el d'hérédilé. Elle a dévoré loules les folies avanl d'arriver à la sagesse; elle a subi loules les révolutions avanl d'arriver à la liberlé. Or, à sa sagesse d'aujourd'hui on reproche ses folies d'hier; à sa liberlé on reproche ses révolulions.

Qu'on nous permetle ici une digression , qui d'ailleurs va indireclemenl à noire but. Toul ce ((u'on reproche à la France , toul ce que la France a fail , l'Anglelerre l'avait fait avanl elle. Seulemenl, — esl-ce pour ce molif qu'on ne reproche rien à celle là? — les principes qui onl surgi de la révolution anglaise sont ^ moins féconds que ceux qui se sonl dégagés de Ma révolution française. L'une, égoïste comme

toutes ces autres républiques qui sont tnorr tes , n'a stipulé que pour le peuple anglais ; l'autre, pous l'avons dit tout à l'heure, a sti* pulé pour l'humanité tout entière.

Du reste, le parallèle est favorable à la France. Les massacres du Gonnaught dépas* sent 03. La révolution anglaise a eu plus de puissance pour le mal que la nôtre et moins de puissance pour le bien ; elle a tué un plqs grand roi et produit un moins grand hopipie. On admire Charles P'; on ne peut que plaiur dre Louis XVf. Quant à Çromwell, l'entlioiir siasme hésite devant ce grand homme difforme. Ce qu'il a de Scarron gâte ce qu'il a de Richelieu ; ce qu'il a de Robespierre ffâte ce qu'jl a de Napoléon.

On pourrait dire que la révolution britannique est circonscrite dans sa portée et dans son rayonnement par la mer , comme l'Angleterre elle-même. La mer isole les idées et les événements comme les peuples. Le pro* tectorat de 1657 est à l'empire de 1811 dans^,

la proportion d'une lie à un conlincnt.

Si frappantes que fussent, au milieu même du dix-septième siècle, ces aventures d'une puissante nation, les contemporains y croyaient à peine. Rien de précis ne se dessinait dans cet étrange tumulte. Les peuples de cecôié du détroit n'entrevoyaient les gran* des et fatales figures de la révolution anglaise que derrière Técume des falaises et les brumes de l'océan. La sombre et orageuse tragédie où élincelaienl Tépée do Cromwell et la hache de Hewiet n'apparaissait aux rois du continent qu'à travers Téternel rideau de tempêtes que la nature déploie entre TAngle* terre et rEuropc. A cette distance et dans ce brouillard, ce n'étaient plus des hommes, c'étaient des ombres.

Chose bien digne de remarque et d'insis^ tance,dans l'espace d'un demi-siëcledeux têles royales ont pu tomber en Angleterre, l'une sous un couperet royal, l'autre sur un échafaud populaire, sans que les têts royales T. H. 59*

6i2 CONCLUStON.

d'Europe en fussent émues autrement que de pitié. Quand la tète de Louis XVI tomba à Paris, la chose parut toute nouvelle et l'attentat sembla inouï. Le coup frappé par la main vile de Marat et de Goutlion retentit plus avant dans la terreur des rois que les deux coups frappés par le bras souverain d'Elisabeth et par le bras formidable de Cromwell. Il serait presque exact de dire que, pour le monde , ce qui ne s*est pas fait en France ne s'est pas encore fait.

1587 et 1649, deux dates pourtant bien lugubres, sont comme si elles n'étaient pas et disparaissent sous le flamboiement hideux de ces (|ua(re chiffres sinistres : 1793.

H est certain, quant à l'Angleterre, que le penilûs iolo divisas orbe Brilannos a été long-lemps vrai. Jusqu'à un certain point il l'est encore. L'Angleterre est moins près du continent qu'elle ne le croit elle-même. Le roi Canut-le-Grand, qui vivait au onzième siècle , semble à l'Europe aussi lointain

que Charlemagne. Pour le regard, les chevaliers de la Table ronde reculent dans les brouillards du moyen .^ge presque au môme plan que les paladins. La renommée de Shakspeare a mis cent quarante ans à traverser le détroit • De nos jours , quatre cents enfants de Paris , silencieusement amoncelés comme les mouches d'oclobredans les angles noirs de la vieille Porle-Saint-Martin et piétinant sur le pavé pendant trois soirées, troublent plus profondément l'Europe que tout le sauvage vacarme des élections anglaises.

Il y a donc dans la peur que la France inspire aux princes européen^ un effet d'optique et un effet d'acoustique , double grossissement dont il faudrait se défier. Les rois ne voient pas la France telle qu'elle est. L'Angleterre fait du mal ; la France fait du bruit.

Les diverses objections qu'on oppose en Europe, depuis 1830 surtout, à l'esprit français doivent , à notre avis , être toutes abordées de front, et pour notre part nous ne re-

cuteroiïs devant aucune. Au dix -neuvième siècle , nous le proclamons avec joie et avec orgueil, le but de la France , c'est le peuple, c'est réicvalion graduelle des intelligences i c'est radoucissement progressif du sort des classes nombreuses et affligées, c'est le présent amélioré par l'éducation des hommes » c'est l'avenir assuré par l'éducation des enfbnts. Voilà) oertes, une sainte et illustre mission. Nous ne nous dissimulons pas pourtant qu'à celle heure une portion du peuple, à coup sArla moins digne et peut-être la moins souffranle, semble agilée de mauvais inslincts; l'envie et la jalousie s'y éveillent; le paresseux d'en bas regarde avec fureur l'oisif d'en haut , auquel il ressemble pourlant ; et, placée entre ces deux extrêmes qui se touchent plus qu'ils ne le croient, la vraie société, la grande société qui produit et qui pense parait menacée dans le condit. Un travail souterrain de haine et de colère se fait dans l'ombre, de temps on temps de graves symptômes éclatent, et nous ne nions pas que les hommes sages, aujourd'hui li affectueusement inclinés sur les classes souf-

CONCLUSION. Oid

franleSy ne doivent mêler peul-ètre quelque déûanceà leur sympathie. Selon nous, c'est le cas de surveiller, ce n'est point le cas de s'effrayer. Ici encore , qu'on y songe bien i dans tous ces faits dont l'Europe s'épouvante et qu'elle déclare inouïs , il n'y a rien de nouveau. L'Angleterre avait eu avant nous des révolutionnaires; l'Allemagne, qu'elle nous permette de le lui dire , avait eu avant nous des communistes. Avant la France, l'Angleterre avait décapité la royauté; avant la France, la Bohème avait nié la société. Les hussites» j'ignore si nos sectaires contemporains le savent, avaient pratiqué dès le quinzième siècle toutes leurs théories. Ils arboraient deux drapeaux; sur l'un ils avaient écrit : Vengeance du petit contre le grand! et ils attaquaient ainsi l'ordre social momentané ; sur l'autre ils avaient écrit : Réduire à cinq toutes les vil-' les de la terre! et ils attaquaient ainsi l'ordre social éternel. On voit que, par l'idée, ils étaient aussi « avancés » que ce qu'on appelle aujourd'hui les communistes; par l'action ^ voici où ils en étaient : — ils avaient chassé un

646 coNciLusio^.

roi, Sigismond, de sa capitale, Prague; ils étaient maîtres d'un ro)'auine, la Bohême; ils avaient un général homme de génie, Zfska; ils avaient bravé un concile, celui de Bâie, en i431 , et huit diètes, celle de Rrinn, celle de Vienne j celle de Presbourg, les deux de Francfort et les trois de Nuremberg; ils avaient tenu eux-mêmes une diète à Gzaslau , déposé solennellement un roi et créé une régence; ils avaient affronté deux croisades suscitées contre eux par Martin V; ils épouvantaient r Europe à tel point qu'on avait établi contre eux un conseil de guerre permanent à Nuremberg, une milice perpétuelle commandée par rélecteur de Brandebourg, une paix générale qui permettait à TAllemagne de réunir toutes ses forces pour leur extermination, et un impôt universel, le denier commun^ que le prince souverain payait comme le paysan. La terreur de leur approche avait fait trans-^ porter la couronne de Charlemagne et les joyaux de l'empire de Garistcin à Bude, et dé Bude à Nuremberg. Us avaient effroyablement dévasté, en présence de T Allemagne

CÔNCiLUSION. mi

armée et effarée, huit provinces, la Misnie, la Franconie, la Bavière, ia Lusace, la Saxe, rAutriche, le Brandebourg et la Prusse; ils avaient battu les meilleurs capitaines de l'Europe, l'empereur Sigismond, le duc Coribut Jagellon , le cardinal Julien, Télecteur de Brandebourg et le légat du pape. Devant Prague, à Teulschbroda, à Saatz, à Aussig,à Riesenberg, devant Mies et devant Taus, ils avaient exterminé huit fois Tarnoéedu saint empire, et dans ces huit armées, il y en avait une do cent mille hommes, commandée par l'empereur Sigismond, une de cent vingt mille hommes, commandée par le cardinal Julien, et une de deux cent mille hommes, commandée par les électeurs de Trêves , de Saxe et de Brandebourg. Cette dernière seulement, dans rélat des forces militaires du quinzième siècle, représenterait aujourd'hui un armement de douze cent mille soldats. Et combien de temps dura cette guerre faite par une secte à l'Europe et au genre humain? seize ans. De i420 à 1436. Sans nul doute, c'était là un sauvage et gigantesque ennemi. Eh bien , la

civilisation du quinzième siècle, par cela même que c'était la barbarie et qu'elle était la civilisation i a été assez forte pour le saisir^ Tétreindre et Télouffer. Croit-on que la civilisation du dix-neuvième siècle doive trembler devant une douzaine de fainéants ivres qui épellent un libelle dans un cabaret?

Quelques malheureux, mêlés à quelques misérables, voilà les hussites du dix-neuviëme siècle. Contre une pareille secte, contre un pareil danger , deux choses suffisent : la lumière dans les esprits , un caporal et quatre hommes dans la rue.

Rassurons-nous donc et rassurons le continent.

La Russie et l'Angleterre laissées dans l'exception, et nous avons assez dit pourquoi, on reconnaît en Europe , sans compter les petits états , deux sortes de monarchies , les anciennes et les nouvelles. Sauf tes restrictions de détail p les anciennes déclinent, les nou-

OONCVUSION. 619

velles grandissent. Les anciennes sont: TEspagne, le Portugal , laSuède» le Danemarcki Rome, Naples et la Turquie. A là tête de ces vieilles monarchies est rAutriche, grande puissance allemande. Les nouvelles sont : la Belgique y la Hollande , la Saxe , la Bavière , le Wurtemberg , la Sardaigne et la Grèce. A la tète de ces jeunes royaumes est la Prusse » autre grande puissance allemande. Une seule monarchie dans ce groupe d'états de tout âge jouit d'un magnifique privilège, elle est tout à la fois vieille et jeune, elle a autant de passé que TAutriche et autant d'avenir que la Prusse : c'est la France.

Gecin'indique-til pas clairement le rôle nécessaire de la France? La France est le point d'intersection de ce qui a été et de ce qui sera, le lien commun des vieilles royautés et des jeunes nations, le peuple qui se souvient et le peuple qui espère. Le fleuve des siècles peut couler; le passage de l'humanité est assuré; la France est le pont granitique qui portera les générations d'une rive à l'autre.

6^0 CONCLUSIdN.

Qui donc pourrait songer à briser ce pont providentiel? qui donc pourrait songer à détruire ou à démembrer la France? Y échouer serait s'avouer fou. Y réussir serait se faire parricide.

Ce qui inquiète étrangement les couronnes, c'est que la France , par cette puissance de dilaU^tion qui est propre à tous los principes généreux , tend à répandre au dehors sa liberté.

Ici il est besoin de s'entendre.

F^a liberté est nécessaire à l'homme. On pourrail dire que la liberlé est l'air respirable de l'âme humaine. Sous quelque forme que ce soit j il la lui faut. Certes , tous les peuples européens ne sont point complètement libres; mais tous le sont par un côté. Ici c'est la cilé qui est libre, là c'est l'individu; ici c*est la place publique, là c'est la vie privée; ici c'est la conscience, là c'est l'opinion. On pourrait dire qu'il y a des nations qui ne respirent

que par une de leurs facultés comme il y a des malades qui ne respirent que d'un poumon. Le jour où cette respiration leur serait interdite ou impossible, la nation et le malade mourraient. En attendant, ils vivent, jusqu'au jour où viendra la pleine santé, c'est-à-dire la pleine liberté. Quelquefois la liberté est dans le climat ; c'est la nature qui la fait et qui la donne. Aller demi nu Je bonnet rouge sur la tête, avec un haillon de toile pour caleçon et un haillon de laine pour manteau ; se laisser caresser par l'air chaud, par le soleil rayonnant, par le ciel bleu, par la mer bleue ; se coucher à la porte du palais à l'heure même où le roi s'y couche dans l'alcôve royale et mieux dormir dehors que le roi dedans; faire ce qu'on veut; exister presque sans travail, travailler presque sans fatigue, chanter soir et matin, \ivre comme l'oiseau, c'est la liberté du peuple à Naples. Quelquefois la liberté est dans le caractère môme de la nation ; c'est encore là un don du ciel. S'accouder tout le jour dans une taverne, aspirer le meilleur tabac, hunier la meilleure

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