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bière, boire le meilleur tîb, a'ôter s* f^pedc sa bouche que pour j porter son verre , et cependant outrir toutes grandes les ailes de son âme, évoquer dans son cerveau les poètes et les philosophes, dégager de tout la vertu, construire des utopies, déranger le présent, arranger Tavenir, faire éveillé tous les beauf songes qui voilent la laideur des réalités, oublier et se souvenir à la fois, et vivre ainsi, noble , grave, sérieux, le corps dans I9 fumée, Tesprit dans les chimères : c'est la liberté de l'allemand. Le napolitain a la liberté matérielle, l'allemand a la liberté morale. La liberté du lazzarone a fait Rossini , la liberté de l'allemand a fait Hoffmann. Nous français, nous avons la liberté morale comité l'allemand et la liberté politique comme l'anglais; mais nous n'avons pas la liberté matérielle. Nous sommes esclaves du climat; nous sommes esclaves du travail. Ce mot doux et charmant, libre comme fair^ on peut le dire du lazzarone, on ne peut le dire de nous. Ne nous plaignons pas, car la liberté matérielle est la seule qui puisse se passer
CONCLUSION t 033
de dignité; et en France, i ce point d'initiative civitisatrice où la nation est parvenue , il ne suffit pas que l'individu soit libre , il faut encore qu'il soit digne. Notre partage est beau. La France est aussi noble que la noble Allemagne; et, de plus que l'Allemagne, elle a le droit d'appliquer directement la. force fécondante de 9on esprit ^ l'amélioration de$ réalités. Les allemands ont la liberté de la f èverie ; nou^ avons la liberté do la pepsée.
Mais , pour que la libre pensée soit contagieuse , il faut que les peuples aient subi de longues préparations 9 plus divines encore qu'humaines. Ils n'en sont pas là. Le jour où ils en seront là, la pensée française, mûrie par tout ce qu'elle aura vu et tout ce qu^elle aura fait, loin de perdre les rois, les sauvera.
C'est du moins notre conviction profonde. A quoi bon donc gêner et amoindrir celte
France, qui sera peul-êlrc dans Tavenir la providence des nations?
A quoi bon lui refuser ce qui lui apparlicnl?
On se souvient que nous n'avons voulu chercher de ce problème que la solution pacifique ; mais, a la rigueur, n'y en aurait-il pas une autre? Il y a déjà dans le plateau de la balance où se pèsera un jour la question du Rhin un grand poids , le bon droit de la France. Faudra-t-il donc y jeter aussi cet autre poids terrible, la colère delà France?
Nous sommes de ceux qui pensent fermement et qui opèrent qu on n'en viendra point là.
Qu'on songe à ce que c'est que la France.
Vienne, Berlin , Saint-Pétersbourg, Londres, ne sont que des villes; Paris est un cerveau.
Depuis vingl cinq ans, la France muliléo n'a cessé de grandir de celle grandeur qu'on ne voit pas avec les yeux de la chair, mais qui est la plus réelle de toutes , la grandeur intellectuelle. Au moment où nous sommes, Tesprit français se subslitue peu à peu à la vieille âme de chaque nation.
Les plus hautes intelligences qui, à Theurc qu'il est, représentent pour l'univers entier la politique, la littérature, la science et l'art , c'est la France qui les a et qui les donne à la civilisation.
La France aujourd'hui est puissante autrement, mais autant qu'autrefois.
Qu'on la satisfasse donc. Surtout qu'on ré- Uéchisse à ceci :
1/Ëurope ne peut être tranquille tant que la France n'est pas contente.
Et après tout enfm , quel intérêt pourrait
avoir T Europe à ce que la France » inquiète, comprimée, à Télroit dans des frontières contre nature, obligée de chercher une issue i la sève qui bouillonne en elle, devint for^ cément, à défhut d'autre rôle, une Rome de la civilisation future, affaiblie matériellement, mais moralement agrandie; métropole de rbumanité, comme l'autre Rome l'est de la chrétienté, regagnant en influence plus qu'elle n'aurait perdu en territoire, retrouvant sous une autre forme la suprématie qui lui appar* tientet qu'on ne lui enlèvera pas, remplaçant sa vieille prépondérance militaire par un formidable pouvoir spirituel qui ferait palpiter le monde, vibrer les fibres de chaque homme et trembler les planches de chaque trône; toujours inviolable par son épée, mais reine désormais par son clergélittéraire, par sa langue universelle au dix-neuvième siècle comme le latin rétait au douzième, par ses journaux, par ses livres, par son initiative centrale, par les s)mpathieSj secrètes ou publiques, mais pro** fondes, des nations ; ajfantsesgrandsécrivains pour papes, et quel pape qu'un Pascal! ses
GOMGLUSION. 627
grands sophistes pour aQtecbrisls, et quel antechrist qu'un Voltaire! tantôt éclairant, tantôt éblouissanti tantôt embrasant le continent avec sa presse comme le faisait Rome avec sa chaire, comprise parce qu'elle serait écoutée, obéie parce qu'elle serait crue, indestructible parce qu'elle aurait une racine dans le cœur de chacun , déposant des dynasties au nom de la liberté, excommuniant des rois de la grande communion humaine, dictant des chartes-évangiles, promulguant des brefs populaires, lançant des idées et fulminant des révolutions I
Récapitulons :
Il y a deux cents ans, deux états envahisseurs pressaient l'Europe.
En traulrcs lermes, deux égoïsmes menaçaient la civilisation*
Ces doux étals, ces deux cgoïsnics, élaient la Turquie et FEspagne.
L'Europe s'est défendue.
Ces deux états sont tombés.
Aujourd'hui le phénomène alarmant se reproduit.
Deux autres élats, assis sur les mêmes bases que les précédents , forts des mêmes forces et mus du même mobile, menacent l'Europe.
Ces deux états, ces deux égoïsmes, sont la Russie et l'Angleterre.
L'Europe doit se défendre.
L'ancienne Europe , qui était d'une construction compliquée, est démolie; l'Europe
actuelle est d*une forme plus simple. EUe se compose essenliellemcnt de la France et de TAllemagne^ double cenlre auquel doit s'appuyer au nord comme au midi le groupe des nations.
L'alliance de la France et de F Allemagne, c'est la constitution de l'Europe. L'Allemagne amicalement adossée à la France arrête la Russie; la France amicalement adossée à l'Allemagne arrête l'Angleterre.
La désunion de la France et de l'Allemagne, c'est la dislocalion de l'Europe. L'Allemagne hostilement tournée vers la France laisse entrer la Russie ; la France hostilement tournée vers l'Allemagne laisse pénétrer l'Angleterre.
Donc, ce qu'il faut aux deux étals envahisseurs, c'est la désunion de rAllemagneet de la France.
Celte désunion a été préparée et combinée
6dO COffCLUSIOlf*
habitemenl en i8i5 par la politique russeanglaise*
Cette politique a créé un motif permanent d'animosité entre les deux nations centrales.
Ce motif d'animosité, c'est le don de la rive gauche du Rhin à TAllemagne. Or cette rive gauche appartient naturellement à la France^
Pour que la proie fût bien gardée , on Ta donnée au plus jeune et au plus fort des peuples allemands, à la Prusse.
Le congrès de Vienne a posé des frontières sur les nations comme des harnais de hasard et de fantaisie, sans même les ajuster. Celui qu'on a mis alors à la France accablée, épuisée et vaincue, est une chemise de gène et de force; il est trop étroit pour elle. Il la gène et la fait saigner.
Grâce à la politique de Londres et de Saint- Péter^urgy depuis vingtH^inq ans nous sen-
CdNCL09l<H«4 S3i
tons Tardillon de T Allemagne dans la plaie de la France.
De là, en effet, entre les deux peuples, faiis pour s'entendre et s'aimer , une antipathie qui pourrait devenir une haine.
Pendant que les deux nations centrales se craignent, s'observent et se menacent, la Rus« sie se développe silencieusement, l'Angleterre s'étend dans l'ombre.
Le péril croit de jour en jour. Une sape profonde est creusée. Un grand incendie couve peut-ôtre dans les ténèbres. L'an dernier, grâce à l'Angleterre, le (eu a failli prendre à l'Europe.
Or, qui pourrait dire ce que deviendrait l'Europe danscet embrasement, pleine comme elle est d'esprits , de tètes et de nations combustibles?
La civilisation périrait*
Elle ne peut périr. Il nuit donc que les deux naiions centrales s'entendent.
Heureusement, ni la France ni TÂlIemagne ne sont égoïstes. Ce sont deux peuples sincères, désintéressés et nobles; jadis nations de chcvaliors,aujourd'lini naiions de penseurs; jadis grands par Tépce, aujourd'hui grands par Tesprit. Leur présent ne démentira pas leur passé; l'esprit n'est pas moins généreux que Fépée.
Voici la solution : abolir tout motif de haine entre les deux peuples ; fermer la plaie faite à notre flanc en 1815; effacer les traces d'une réaction violente; rendre à la France ce que Dieu lui a donné , la rive gauche du Rhin.
A cela deux obstacles.
Un obstacle matériel ; la Prusse. Mais la Prusse comprendra tôt ou tard que pour qu'un état soit fort , il faut que toutes ses parties soient soudées entre elles ; que rbomogénéilé
vivifie, el que le morcellement lue; qu'elle doit lendre à devenir le grand royaume septentrional de TAlleniagne; qu'il lui faut des ports libres , et que , si beau que soit le RUin, rOcéan vaut mieux.
D'ailleurs, dans tous les cas, elle garderait la rive droite du Rhin.
Un obstacle moral ; les défiances que la France inspire aux rois européens, et par conséquent la nécessité apparente de ramoindrir. Mais c'est là précisément qu'est le péril. On n'amoindrit pas la France, on ne fait que F irriter. La Franco irritée est dangereuse. Calme, elle procède par le progrès; courroucée, elle peut procéder par les révolutions.
Les deux obstacles s'évanouiront.
Comment? Dieu le sait. Mais il est certain qu'ils s'évanouiront.
Dans un ten)ps donné, la France aura sa part du Rhin el ses frontières naturelles.
634 cûifCLUSioiri
Cette solution constituera FEurope , sail* vera la sociabilité humaine et fondera la paii définitiYe.
Tous les peuples y gagneront* L* Espagne ^ par exemple, qui est restée illustre, pourra redevenir puissante. L'Angleterre toudrait faire de T Espagne le marché de ses produits, le point d*appui de sa navigation; la France voudrait faire de l'Espagne la sœur de son influence, de sa politique et de sa civilisation. Go sera à l'Espagne de choisir : continuer de descendre, ou commencer à remonter; être une annexe à Gibraltar, ou être le contrefort de la France.
L'Espagne choisira la grandeur.
Tel est, selon nous, pour le continent entier, rinévitable avenir, déjà visible et distinct dans le crépuscule des choses futures.
Une fois le motif de haine disparu , aucun peuple n'est à craindre pour l'Europe, Q\h
COHGLUSIOfl. 085
rAllemagEie hérisse sa crinière et pousse son rugissement vers l'orient; que la France ouvre ses ailes et secoue sa foudre vers Toccident. Devant le formidable accord du lioa et de l'aigle, le monde obéira*
Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée: nous estimons que l'Europe doit , à toule aventure 9 veiller aux révolutions et se fortifier contre les guerres ; mais nous pensons en même temps que , si aucun incident hors des prévisions naturelles ne vient troubler la marche majestueuse du dix-neuvième siècle , la civilisation , déjà sauvée de tant d'orages et de tant d'écueils, ira s'éloignant de plus en plus chaque jour de cette Gharybde qu'on
appelle guerre et de celle Scylla qu'on appelle révolution.
Ulopie, soil. Mais qu'on ne Toublio pas, quand elles vont au même but que T humanité, c'est-à dire vers le bon, le juste et le vrai , les utopies d'un siècle sont les faits du siècle suivant. Il y a des hommes qui disent : cela sera; et il y a d*autres hommes qui disent : voici comment. La paix perpétuelle a été un rêve jusqu'au jour où le rêve s'est fait chemin de fer et a couvert la terre d'un réseau solide, tenace et vivant. Watl est le complément de l'abbé de Saint-Pierre.
Autrefois, à toutes les paroles dos philosophes on s'écriait : Songes el chimères qui s'en iront enfumée! — Ne rions plus de la fumée ; c'est elle qui mène le monde.
Pour que la paix perpéluellc fût possible et devint de théorie réalité, il fallait deux choses : un véhicule pour le service rapide des intérêts I el un véhicule pour l'échange
CONCLUSION. 63t
rapide des idées; en d'aulres Icrmcs, un mode de transport uniforme, unitaire el souverain, et une langue générale. Ces deux véhicules, qui tendent à effacer les frontières des empires et des inlelligences, l'univers les a aujourd'hui : le premier, c'est le chemin de fer; le second, c'est la langue française.
Tels sont au dix-neuvième siècle , pour tous les peuples en voie de progrès, les deux moyens de communication, c'est-à-dire de civilisation, c'est-à-dire de paix. On va en wagon et l'on parle français.
Le chemin de fer règne par la toute-puissance de sa rapidité ; la langue française par sa clarté, ce qui est la rapidité d'une langue, et par la suprématie séculaire de sa littérature.
Détail remarquable, qui sera presque incroyable pour l'avenir, et qu'il est impossible de ne pas signaler en passant : de tous les peuples et de tous les gouvernements qui se
servent aujourd'hui de ces deux admirables moyens de communication et d'échange , le gouvernement de la France est celui qui parait s'être le moins rendu compte de leur eflicacité. A l'heure où nous parlons, la France a à peine quel<|ues lieues de chemins de fer. En 1837, on a donné un petit rail-way comme un joujou à ce grand enfant qui se nomme Paris; et pendant quatre ans on s'en est tenu là. Quant à la langue française, quant à la littérature française, elle brille et resplendit pour tous les gouvernements et pour toutes les nations, excepté pour le gouvernement français. La France a eu et la France a encore la première littérature du monde. Aujourd'hui même , nous ne nous lasserons pas de le répéter, notre littérature n'est pas seulement la première , elle est la seule. Toute pensée qui n*est pas la sienne s'est éteinte ; elle est plus vivante et plus vivace que jamais. Le gouvernement actuel semble l'ignorer, et se conduit en conséquence, et c'est là, nous le lui disons avec une profonde bienveillance et une sincère sympathie, une des plus grandes faU-
Us qu'il ait commises depuis onze ans. Il est temps qu'il ouvre les yeux. Il est temps qu'il se préoccupe, et qu'il se préoccupe sérieuse* ment, des nouvelles générations, qui sont littéraires aujourd'hui comme elles étaient militaires sous l'empire. Elles arrivent sans colère parce qu'elles sont pleines de pensées ; elles arrivent la lumière à la main; mais, qu'on y songe , nous l'avons dit tout à l'heure en d'autres termes, ce qui peut éclairer peut aussi incendier. Qu'on les accueille donc et qu'on leur donne leur place. L'art est un pouvoir; la littérature est une puissance. Or, il faut respecter ce qui est pouvoir , et ménager ce qui est puissance.
Reprenons. Dans noire pensée donc, si l'avenir amène ce que nous attendons, les chances de guerre et do révolution iront diminuant de jour en jour. A notre sens, elles ne disparaîtront jamais tout à fait. La paix universelle est une hyperbole dont le genre humain suit l'asymptote.
6i0 CONCLUSION,
' Suivre ccUc radieiiso asymptote, voilà la loi de riiumanilé. Au dix - neuvième siècle toutes les nations y marchent ou y marcheronl, môme la Unssic, même T Angleterre.
Quant à nous, h la condition que l'Europe centrale fût constituée comme nous Tavons indique plus haut, nous sommes de ceux qui verrions sans jalousie et sans inquiétude la Russie, que le Caucase arrête en ce moment , faire le tour de la mer Noire, et, comme jadis les turcs, ces autres hommes du nord, arriver à Consiantinople par TAsie-Mincure. Nous Tavons déjà dit , la Russie est mauvaise à TEuropeet bonne à l'Asie. Pour nous elle est obscure, pour l'Asie elle est lumineuse; pour nous elle est barbare, pour l'Asie elle est chrétienne. Les peuples ne sont ,pas tous éclairés au même degré et de la même façon: il fait nuit en Asie, il fait jour en Europe. La Russie est une lampe.
Qu'elle se tourne donc vers l'Asie, qu'elle y répande ce qu'elle a de clarté , et , l'em-
CONCLUSION. 6i 1
pircotloman écroulé, grand fait providentiel qui sauvera la civilisation , qu'elle rentre en Europe par Gonslanlinople. La France rétablie dans sa grandeur verra avec sympathie la croix grecque remplacer le croissant sur le vieux dôme byzantin de Sainte-Sophie. Après les turcs I les russes; c'est un pas.
Nous croyons que le noble et pieux empereur qui conduit , au moment oà nous som* mes, tant de millions d'hommes vers de si belles destinées, est digne de faire ce grand pas; et quant à nous, nous le lui souhaitons sincèrement. Mais, qu'il y songe , le traitement cruel qu'a subi la Pologne peut être un obstacle à son peuple dans le présent et une objection à sa gloire devant la postérité. Le cri de la Grèce a soulevé l'Euçope contre la Turquie. Ceci est pour Tempire. Le palatinat a terni Turenne. Ceci est pour l'empereur.
Quand on approfondit le rôle que joue l'Ângleterr^a dans les affaires universelles et en particulier sa guerre, tantôt sourde, tan-
642 eoNGLUSiON.
tôt flagrante, mais perpélueUei*avec la France, il est impossible de ne pas songer è ce vieil esprit punique qui a si long-temps lutté contre Tanlique civilisation latine. L'esprit punique, c'est Tespril de marchandise , l'esprit d'aventure, Fesprit de navigation, l'esprit de lucre, l'esprit d'égo!sme, et puis c'est auti»e chose encore, c'est l'esprit punique. L'histoire le voit poindre au fond de la Méditerranée, en Pbénicie, à Tyr et & 8idon, Il est antipathique à la Grèce, qui le chasse. Il part, longe la odte d'Afrique, y fonde Gartbage, et de li cherche à entamer l'Italie, Scipion le eombat , en triomplie et croit l'avoir détruit» Erreur 1 le talon du consul n'a écraaé que des murailles) l'esprit pupique a survécu. Carlhage n'est pas morte. Depuis deui mille ans elle rampe auteur de l'Europe. Elle s'est d'abord installée en Espagne, où elle semble avoir retrouvé dans sa mémoire le souvenir phénicien du monde perdu , elle a été chercher r Amérique à travers les mers, s'en est emparée, et, nous avons vu comment, crénelée dans la péninsule espagnole, elle a saisi
un moment Tunivers entier. La providence lui a fait lâcher prise. Maintenant elle est en Angleterre ; elle a de nouveau enveloppé le monde, elle le tient, et elle menace l'Europe. Mais si Carthage s'est déplacée, Rome s'est déplacée aussi. Carthage Ta retrouvée vis-à-vis d'elle, comme jadis , sur la rive opposée. Autrefois Rome s'appelait Vrbs^ surveillait la Méditerranée et regardait l'Afrique; aujourd'hui Rome se nomme Paris, surveille l'Océan et regarde l'Angleterre.
Cet antagonisme de l'Angleterre et de la France est si frappant que toutes les nations s'en rendent compte. Nous venons de le représenter par Carthage et Rome; d'autres l'ont exprimé différemment , mais toujours d'une manière frappante et en quelque sorte visible. L'Angleterre est le chat^ disait le grand Frédéric, to France esl le chien. En droite dit le légiste Houard , les anglais sont des juifs , les français des chrétiens. Les sauvages mêmes semblent sentir vaguement cette profonde antithèse des deux grandes nations policées. Le
644 CONCLLSION.
Christ y disent les indiens d'Amérique, était îin français que les anglais crucifièrent à Londres. Ponce-Pilaie était un officier au service de l'Angleterre.
Eh bien ! notre foi à Tinévilable avenir est si religieuse, nous avons pour l'humanité de si hautes ambitions et de si fermes espérances, que, dans notre conviction, Dieu ne peut manquer un jour de détruire, en ce qu'il y a de pernicieux du moins , cet antagonisme des deux peuples, si radical qu'il semble et qu'il soit.
Infailliblement, ou l'Angleterre périra sousia réaction formidable de l'univers, ou elle comprendra que le temps des Garthages n'est plus. Selon nous, elle comprendra. Ne fût-ce qu'au point de vue de la spéculation, la foi punique est une mauvaise enseigne; la perfidie est un fâcheux prospectus. Prendre constamment en traître l'humanité entière, c'est dangereux ; n'avoir jamais qu'un vent dans sa voile, son intérêt propre , c'est triste; toujours venir en
aide au fort contre le faible, c'est lâche; railler sans cesse ce qu'on appelle la politique sentimentale^ et ne jamais rien donner à l'honneur, à la gloire, au dévouement, à la sympathie, à l'amélioration du sort d'autrui, c'est un petit rôle pour un grand peuple. L'Angleterre le sentira.
Les îles sont faîtes pour servir les coniînenls , non pour les dominer ; les navires sont faits pour servir les villes, qui sont le premier chef-d'œuvre de l'homme; le navire n'est que le second. La mer est un chemin, non une patrie. La navigation est un moyen , non un but ; surtout elle n'est pas son propre but à elle-même. Si elle ne porte pas la civilisation, que l'océan l'engloutisse!
Que le réseau des innombrables sillages de toutes les marines se joigne et se soude bout à bout au réseau de tous les chemins de fer pour continuer sur l'océan l'immense circulation des intérêts, des perfectionnements et des idées; que par ces mille veines la sociabi-
lilé européenne se répande aux extrémités de la terre; que l'Angleterre môme ait la première de ces marines, pourvu que la France ait la seconde, rien de mieux. De celle façon l'Angleterre suivra sa loi tout en suivant la loi générale. De cette façon , le principe vivifiant du globe sera représenté par trois nations : l'Angleterre, qui aura l'activité commerciale; l'Allemagne, qui aura l'expansion morale ; la France, qui aura le rayonnement intellectuel.
On le voit, notre pensée n'exclut personne. La providence ne maudit et ne déshérite aucun peuple. Selon nous, les nations qui perdent Favenir , le perdent par leur faute.
Désormais, éclairer les nations encore obscures, ce sera la fonction des nations éclairées. Faire l'éducation du genre humain, c'est la mission de l'Europe.
Chacun des peuples européens devra contribuer à celte sainte et grande œuvre dans la proportion de sa propre lumière. Chacun de-
eoMCLustoff^ 647
vra M metlre en rappori avec la portion de riiuroanité sur laquelle il peut agir. Tous ne sont pas propres à tout.
La France, par exemple, saura mal colo* nîser et n'y réussira qu'avec peine. La civilisation complète , à la fois délicate et pensive, humaine en tout et, pour ainsi parler, à Tex^ ces, n'a absolument aucun point de contact avec ré(at sauvage. Chose étrange à dire et bien vraie pourtant, cequi manqueà la France en Alger, c'est un peu de barbarie. Les turcs allaient plus vite, plus sûrement et plus loin ; ils savaient mieux couper des tètes^
La première chose qui frappe le sauvage ce n'est pas la raison j c'est la foroe.
Ce qui manque à la France ^ TAngleterré l'a; la Russie également.
Elles conviennent pour le premier travail de la civilisalion; la France, pour le second. L'enseignement des peuples a deux degrés ^
6àS CONCLUSION.
la colonisation et la civilisation. L'Angleterre et la Russie coloniseront le monde barbare; la France civilisera le monde colonisé.
Qu*on nous permette en terminant de déplacer un peu, pour donner passage à une ré* flexion dernière , le point de vue spécial d'où cet aperçu a été consciencieusement tracé. Si grandes et si nobles que soient les idées qui font les nationalités et qui groupent les continents, on sent pourtant, quand on les a parcourues, le besoin de s'élever encore plus haut et d'aborder quelqu'une de ces lois générales de l'humanité qui régissent aussi bien le monde moral que le monde matériel et qui
fécondent, en s'y superposant çà et là, les idées nationales et continentales.
Rien dans ce que nous allons dire ne dément et n'infirme, tout, au contraire, corrobore ce que nous venons de dire dans les pages qu'on a lues. Seulement nous embrassons cela, et autre chose encore. C'est, avant de finir, un dernier conseil qui s'adresse aux esprits spéculatifs et métaphysiques aussi bien qu'aux hommes pratiques. En montant d'idée en idée, nous sommes arrivés au sommet de notre pensée; c'est, avant de redescendre, un dernier coup d'œil sur cet horizon élargi. Rien de plus.
Autrefois , du temps ofl vivaient les antiques sociétés, le midi gouvernait le monde et le nord le bouleversait; de même, dans un ordre de faits diflerent, mais parallèle, l'aristocratie, riche, éclairée et heureuse, menait l'état, et la démocratie, pauvre, sombre et misérable, le troublait. Si diverses que soient en apparence, au premier coup d'œil, l'his-
080 CONOUHIIM.
tCHro extérieure ei Thistoire intérieiirô deA nations depuis trois mille ans , au fond de ces deux histoires il n'y a qu'un seul fait : la lutte du nialaise contre le bien-être, k de certains moments, les peuples mid situés dé^ rangent l'ordre européen, les classes mal partagées dérani^nt Tordre social. Tantôt l'Eu* rq>e, tantôt l'état , sont brusquement et vîo« lemment attaqués , l'Europe par eeui qui ont froid, l'état par ceux qui ont fattn ; c'est-à-dire^ Tune par le nord, l'autre par le peuple. Le nord procède par invasions, et le peuple par révolutions. Delà vient qu'à de certaines époques la civilisation s'aiïaisse et disparaît momenta*nément sous d'effrayantes irruptions de bar-* barcs, venant, les unes du dehors, les autres du dedans ; les unes accourant vers le midi du fond du continent^ les autres montant vers 1q pouvoir du bas de la société. Le$ iater« valles qui séparent ces grandes et, disons^le, ces fécondes I quoique douloureuses catastrophes , ne sont autre chose que la mesure de la patience humaine marquée par la pro« videnee dans l'histoire. Ce sont des ç)iiilro^
posés là pour aidcir à la fiolqtioQ de ce sombre problème : Combien de temps une portion de rhumanité peut-elle supporter le froide Com* bien de temps une portion de U société peut^ elle supporter la faim?
A^)Ourd'hui pourtant, il semble s'Atre révélé une loi nouvelle, qui date, pour le pre^ mier ordre de faits, do rabaissement de la monarchie espagnole, et pour le seoond, de la transformation de la monarchie française. On dirait que la providence, qui tend sans cesse vers Téquilibre et qui corrige par des amoindrissements continuels les oscillations trop violentesderiiumanité, veut peu à peu ro« tirer aux régions extrêmes dans l'Europe et aux clas&es extrêmes dans l'état cet étrange droit de voie de fait qu'elles s'étaient arrogé jusqu'ki , les unes pour tyranniser et pour exclure, les autres pour agiter et pour détruire. Le gou-* vernemcnl du monde semble appartenir c|és^ ormais aux régions tempérées et aux classes moyennes. Charles-Quint a été le dernier grand représentant de la domination méridionale
comme Louis XIV le dernier grand représentant de la monarchie exclusive. Cependant, quoique le midi ne règne plus sur TEurope , quoique l'aristocralie ne règne plus sur la société, ne Toublions pas, les classes moyennés et les nations intermédiaires ne peuvent garder le pouvoir qu'à la condition d'ouvrir leurs rangs. Des masses profondes sommeillent et souffrent dans les régions extrêmes et attendent , pour ainsi dire , leur tour. Le nord et le peuple sont les réservoirs de T humanité. Aidons-les à s'écouler tranquillement vers les lieux , vers les choses et vers les idées qu'ils doivent féconder. Ne les laissons pas déborder. Offrons, à la fois par prudence et par devoir, une issue large et pacifique aux nations mal situées vers les zones favorisées du soleil et aux classes mal partagées vers les jouissances sociales. Supprimons le malaise partout. Ce sera supprimer les causes de guerres dans le continent et les causes de révolutions dans Télat. Pour la politique intérieure comme pour la poliiique extérieure, pour les nations entre elles comme pour les
classes dans le pays, pour l'Europe comme pour la soGiclé, lo secret de la paix est peutêtre dans un seul tnot : donner au nord sa part de midi et au peuple sa part de pouvoir.
fwHih «crU «f lutthl ail.
riN DU TOME SECOND»