‹ Le Rhin. 3Chapitre 5 sur 17 · MICROSCOPE · texte numérisé non relu

MICROSCOPE

fourmillaient , grossièrement dessinés dans

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mille atlilucles ranUsliqnos, plus d'animaux cifroyanls, plus de monstres chimériques, plus d'clrcs impossibles que Saint- Antoine n'en a vu et que Callot n'en a rôvc.

Deux hommes faisaient figure sur ce tréteau. L'un, sale comme Job, bronzé comme Ptha, coiiïé comme Osiris, gémissant comme Memnon, avait je ne sais quoi d'oriental, de fabuleux, de stupide et d'égvplien, et frappait sur un gros tambour tout en soufflant au hasard dans une flùle. L'aulre le regardait faire. C'était une espèce de Sbrigani , pansu y barbu, velu et chevelu, l'air féroce, et vêtu en hongrois de mélodrame.

Autour de celte baraque , de ce tréteau et de ces deux hommes, force paysans passionnés, force paysannes fascinées, force admirateurs les plus affreux du monde ouvraient des bouches niaises et des yeux bêtes.Derriére l'estrade quelques enfants pratiquaient artistement des trous à la vieille toile blanche et bleue , qui

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faisail peu de résislancc et leur laissait voir r intérieur de la baraque.

Comme nous arrivions Tégyptien termina sa fanfare et le Sbrigani se mit à parler. G— se mit à écouter.

Excepté l'invitation d'usage : Entrez et vous verrez , etc.^ je déclare que ce que disait ce fantoche était parfaitement inintelligible pour moi, pour les paysans et pour l'égyptien , lequel avait pris une posture de bas-relief et prêtait Toreille avec autant de dignité que s'il eût assisté à la dédicace des grandes colonnes de la salle hypostyle de Karnac par Menephta V, père de Rhamsès II.

Cependant, dès les premières paroles du charlatan y G — avait tressailli. Au bout de quelques minutes il se pencha vers moi et me dit tout bas : — Vous qui êtes jeune , qui avez de bons yeux et un crayon , faitesmoi le plaisir d'écrire ce que dit cet homme. — Je voulus demander à G— l'explication

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(le cet étrange désir , mais déjà son attention était retournée au tréteau avec trop d'énergio pour qu'il m'entendit. Je pris le parti de satisfaire G — , et comme le charlatan parlait aveu une lenteur solennelle , voici c6 que j'écrivis sous sa dictée :

— « La famille des scyres se divise en deux espèces : la première n'a pas d'yeux ; la secotide en a six , ce qui la distingue du gelfire eunaœay qui en a deux^ et du genre bdella^ qui en a quatre. »

Ici. G — y qui écoutait avec un intérêt de plus en plus profond ^ ôta son chapeau , et , s'adressani au charlatan de sa voix la plus gracieuse et la plus adoucie : — Pardon , monsieur ^ mais vous ne noUs dites rien du groupe des gatnases ?

^ Qui parte li ? dit i'hotâinb > jetant un ooup^'œil sur l'assistance^ mais sans surprise et sans hésitnlioh. Gc vieux? Eh bien , mon vieux , dons le groupe des gumases je

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n'ai trouvé qu'une espèce, c'est un dermanyssus, parasite de la chauve-sourb pipistrelle.

— Je croyais, reprît G— timidement, que c'était un glyciphagus cursor?

— Erreur, mon brave, répliqua le Sbrîgani. Il y a un abîme entre le glyciphagus et le dermanyssus. Puisque vous vous occupez de ces grandes questions, éludiez la nature. Consultez Degeer, Bering et Hermann. Ob servet (j'écrivais toujours) le sarcoptes ùVis, qui a au moins une des deux paires de pattes postérieures complète et caronculée; le idfœpks rupibùprœ, dont leS pMe^ postérieures sont i^Uditnenlait^s et sétigéfes sans vésieule et sans tar'seis ; le iaircoptes hlppo^ podoSy qui est peut-6lt*e un glyciphagé....

--^ Vbus n'en êtes pas sût*? lillert*omplt G— presque àveb respect.

— Je n'eii sUîs pas sûJ» , répondit majestueusement \ti Èhârlàtau. Oui, je dolS à la

sainte vérité d'avouer que je n'en suis pas sur. Ce dont je suis sûr, c'est d'avoir recueilli un gljcipliagc dans les plumes du grand-duc. Ce dont je suis sur, c'est d'avoir trouvé, en >isitant des galeries d'analomie comparée, des glyciphagcs dans les cavités, entre les cartilages et sous les épiphyses des squelettes.

—Voilà qui est prodigieux! murmura G—.

— Mais, poursuivit l'homme, ceci m'entraîne trop loin. Je vous parlerai une autre fois, messieurs, du glyeiphage et du psoropte. L'animal extraordinaire et redoutable que je vais vous montrer aujourd'hui, c'est le sarcopte. Chose effrayante et merveilleuse ! l'acarien du chameau, qui ne ressemble pas à celui du cheval , ressemble à celui de l'homme. De là une confusion possible, dont les suites seraient funestes (j'écrivais toujours). Étudions-les, messieurs; étudions ces monstres. La forme de l'un et de l'autre est à peu près la même ; mais le sarcopte du droma-

dairc esl un peu plus allongé que le sarcopte humain ; la paire intermédiaire des poils postérieurs, au lieu d'être la plus petite, est la plus grande. La face ventrale a aussi ses par* ticularités. Le collier est plus nettement séparé dans le sar copies hominis^ et il envoie inrérieuremcnt une pointe aciculiforme qui n'existe pas dans le sarcoptes dromadariL Ce dernier est plus gros que l'autre. Il y a aussi une différence énorme aux épines de la base des pattes postérieures ; elles sont simples dans la première espèce, et inégalement bifides dans la seconde...—

Ici, las d'écrire toutes ces choses ténébreuses et imposantes , je ne pus m'empêchcr de pousser le coude de G— et de lui demander tout bas : — Mais de quoi diable parle cet homme?

G — se tourna à demi vers moi et me dit avec gravité : — De la gale.

Je partis d'un éclat de rire si violent que

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}e livre de notes me tomba des mains. G — le ramassa, mVracha le crayon , et sans daigner répliquer à ma gaieté même par un geste de mépris^ plus que jamais allentifaux paroles du charlatan, il continua d'écrire à ma place, dans Tallitude recqeillie et raphaêlesque d'up disciple de l'école d'AlhèneSt

Je dois dire que les paysans, de plus en plus éblouis, partageaient, au suprême degré, l'admiration et la béatitude de G—. L'extrême science et l'o^lrême ignorance se touchent par l'extrême naïveté. Le dialogue obscur et formidable du charlatan avait parfaitement réussi près des villageois de l'honnête pays de Petit-Sou, Le peuple est comme l'enfant; il s'émerveille de ce qu'il ne comprend pas. 11 aime l'inintelligible, le hérissé, l'amphigouri déclamatoire et merveilleux. Plus l'homme est ignorant, plus l'obscur le charme; plus l'hommf^ est barbare, plus le compliqué lui plaît. Rien n'est moins simple qu'un sauvage. Les idiomes des hurons, des bolocifdos et des c^iesapeacks sont des forêts

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da consonnes à trc^vcrs lesquelles, à demi, engloutis dans la vase des idées mal réndaes, se traînent des mots immenses et hideux, comme rampaient les rponslre^ antédiluviens sous les inextricables végélotions du mondi primitif. Les algonquins traduisent ce mot si court, si simple et si doux, France, par Milligouchiouekendalakiank.

Aussi, quand la baraque s'ouvrit, la foule, impatiente de contempler les merveilles promises, s'y précipita. Les mittigouchiouekendalakiank des charlatans se résolvent toujours en une pluie de liards ou de doublons dans leur escarcelle, selon qu'ils se sont adressés au peuple d'en bas ou au peuple d'en haut.

Une heure après nous avions repris notre promenade et nous suivions la lisière d*un petit bois. G— ne m'avait pas encore adressé uneparôle. Je faisais mille efforts inutiles pour rentrer en grftce. Tout à coup , paraissant sortir d'une profonde rêverie et comme se répondant à lui même, il dit : '^ El il en parle fort bien !

— De la gale, n'est-ce pas? fis-je fort timidement.

— Oui , pardieu , de la gale , me répondit G — avec fermeté.

Il ajouta après un silence : — Cet liommc a fait de magnifiques observations microsco piques. De vraies découvertes.

Je hasardai encore un mot : — Il aura étudié son sujet sur ce pharaon d'Egypte dont il a fait son laquais et son musicien.

JMaisG— ne m'entendait déjà plus.— Quelle prodigieuse chose ! s'écria-t-il , et quel sujet de méditation mélancolique ! La maladie suit l'homme après la mort. Les squelettes ont la

Il y eut encore un silence, puis il reprit : — Cet homme manque à la troisième classe de l'Institut. Il y a bien des académiciens qui

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sont chailalans; \oilà un cliarlalan qui devrait Être aeadémicien.

Maintenant , mon ami , je vous vois d'ici rire à votre tour et vous écrier : — Est-ce tout? oh! les aimables aventures, les engageantes histoires , et quel voyageur à pied vous êtes ! Rencontrer des ours, ou entendre un avaleur de sabres, bras nus et ceinturonné de rouge, confronter en plein air l'acarus de Thomme à Tacarus du chameau et faire à des paysans un cours philosophique de gale comparée! Mais, en vérité, il faut en grande hâte se jeter en bas de sa chaise de poste , et ce sont li de merveilleux bonheurs ! —

Gomme il vous plaira. Quant à moi , je ne sais si c'est le malin, si c'est le printemps ou si c'est ma jeunesse qui se mêle a ces souvc* nirs, déjà anciens, hélas ! mais ils rayonnent en moi. Je leur trouve des charmes que je no puis dire. Riez donc tant que vous voudrez du voyageur à pied, je suis toujours tout prêt à recommencer , et s'il m'arrivait encore

93 LETTRE VhNGTÏÈMR.

aujourd'hui quelque aventure pareille, « j'y » prendrais un plaisir extrême. »

Mais de semblables bonnes -fortunes sont rares , et quand j*entreprentls une excursion à pied , pourvu que le ciel ait un air do joie , pourvu que les villages aient un air de bonheur, pourvu que la rosée tremble à h pointe des herbes, pourvu que Thomme travaille , que le soleil brille et que l'oiseau chanlo, je remercie le bon Dieu , et je ne lui demande pas d'autres aventures. — L'autre JQurdopOi à cinq heures et demie du matin, après avoir donné les ordres nécessaires pour faire transporier mon bagage à Bingen, dès Taube, je quittais Lorch , et un bateau me transportait sur le bord opposé. Si vous suivez jamais cette route, faites de mên^e. Les ruines romaines , romanes e^ gothiques de la rive gauche ont beaucQup plus d'intérêt pour le piétoa que les ardoises de la rive droite. A sii heures j'étais assis, après une asse^ rude ascension à travers les vignes et les broussailles , sur la croupe d'une colline de lave éteinte qui do-

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Pline lô cliâleai; ^q Furstemberg et la vallée d(3 Oiebach , et là je constalais une erreur de$ antiquaires. Ils racontent , et je vous écrivais 4'après eux , dans ma précédente lettre, que Ip grosse tour de Furstemberg, ronde au dehors, est hexagone au dedans. Or, du point élevé où je m'étais placé, je plongeais assez profondément dans la tour, et je puis vous affirmer , si la chose vous intéresse , qu'elle est ronde à l'intérieur comme à Textérieur. Ce qui est remarquable, c'est sa hau*f teur qui est prodigieuse et sa forme qui est singulière. Comn^e elle a d'énormes créneaux sans mâchicoulis et comme elle va s'élargis-^ sant dg sommet à la base, sans baies , sans fenêtres, percée a peine de quelques longues meurt rièies, elle ressemble de la plus étrange manière aux mystérieux et massifs donjons de Samarcande, de Galicut ou de Canganor; e^ l'on s'attend à voir plutôt apparaître ai| faîte de cette grosse tour presque hindoue le maharadja de Lahore ou le zamorin de Malabar que Louis de Bavière ou Gustave de Suède. Pourtant celte citadelle , plutôt orien-

talc que gothique, a joué un grand rôle dans les luttes de l'Europe. Au moment où je songeais à toutes les éehelies qui ont été successivement appliquées aux flancs de cette géante de pierre , et où je me rappelais le triple siège des bavarois en 1321 , des suédois en 4632 et des français en 1689, un grimpereau l'escaladait gaiement.

Ce qui a causé l'erreur des antiquaires, c'est une tourelle qui défend la citadelle du côté de la montagne, et qui , ronde au dedans, est armée à son sommet d'un couronnement de mâchicoulis taillé à six pans. Ils ont pris la tourelle pour la tour et le dehors pour le dedans. Du reste, à celte heure matinale, grâce aux vapeurs encore posées et appuyées sur le sol , je ne distinguais que la lôte du donjon , la cime des murailles, et à l'horizon , tout autour de moi , la haute crête des collines. A mes pieds , le fond du paysage était caché par une brume blanche et épaisse dont lesoleil dorait le bord. On eût dit qu'un nuage était tombé dans la vallée.

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Comme sept heures sonnaient dans ce nuage au clocher de Rheindiebach, qui est un hameau au pied de Furstemberg, le grimpcreau s'envola et je me levai. Pendant que je descendais, le brouillard montait, et lorsque je parvins au village les rayons du soleil y arrivaient. Quelques instants après, j'avais laissé le village derrière moi, sans môme avoir pensé, je l'avoue, à interroger l'écho fameux de son ravin , je cheminais joyeusement le long du Rhin , et j'échangeais un bonjour amical avec trois jeunes peintres qui s'en allaient, eux, vers Bacharach, le sac et le parapluie sur le dos. Toutes les fois que je rencontre trois jeunes gens qui voyagent à pied en mince équipage, allègres d'ailleurs et les yeux rayonnants comme si leur prunelle re< flélait les féeries de l'avenir, je ne puis m'empèclier d'espérer pour eux la réalisation de leurs chimères et de songer à ces trois frères, Cadenel, Luynes et Brandes, qui, il y a de cela deux cents ans, partirent un beau malin à pied pour la cour de Henri IV, n'ayant à eux trois qu'un manteau porté par chacun à son

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tour, Cl qui, quinze an8 après, sous Louis XIU, élaient, le premier^ duc dé Ghaulnes; le deu.xième, connétable de France; le itoi* sièmc, duc de Luxembourg* — RêYéz donc^ jeunes gens, et marches I

Ce voyage à trois paraît du resie être à la mode sur les bords du Rhin ; car je il'avais pas fait une demilieue, j'atteignais à jieine Niederheimbach que je rencontrais encore trois jeunes gens cheminant de compagnie^ Gcux^là étaient évidemment des éiudialits dd quelqu'une de des nobles universités qiii fécondent la vieille TeUtonie en civilisant la jeune Allemagne» Ils portaient la câsquettd eldssique, les longs cheveux^ le ceiniuroti, là redingote serrée^ le bâton à la main , là pipe de Taïence coloriée à la bouche^ et^ comme les peintres, le bissac sur le dos. Sur la pipe du plus jeune des trois étaient peintes des armoiries^ probablement les siennes, lis paraissaient discuter avec chaleur et s'en al^ laient, de même que les peintres^ du côté do Dacharachi En passant près de moi ^ Tun

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d*eùx me cria, en ine saluant de la casrjuelle : — Die nobiSy domne^ in qua parle corporis animam veteres tocanlphilosophiPJe rendis le saldt et jG répondis : — In corde Plalo , in sanguine Empedocles, inter duo supercilia Luerelius. Les trois jeunes gens sourirent et le plus âgé s'écria : — Vivat Galtia regina! Je répliquai : — Vivat Germania mater ! — Nous nous saluâmes encore une fois de la maib, et Je passai outre.

J'approuve cette façon de voyager à trois. Deux amants ) trois amis.

Au-dessus de Niederheimbach s'étagenl èl sé supcrposdbi les mamelons de là sombre fbrêt de Sdhh du de SohM ^ et 15 , parmi les 6hénes, se dressent deux foirtéresses écrduléeS) Heitnbui^g, château des romains^ Son* heck, diâleaU des bHgahdb. L'empéretlt' Ro' ddiphe â détruit Sobheck m 128â; le temps a Oemoll Heimburg. Uhe ruihe plus mélatico* lllfjuë encore se cache dans les plis de ces monlngncs ^ c'est'FnlkenhUrg.

06 LETrat: vIiNgtièmi:.

J'avais, connue je! vous Tai dil, laissé le village derrière moi. Le soleil élait ardent, la fraîche haleine du Rhin s'atliédi^sait, la route se couvrait de poussière; à ma droite s'ouvrait étroitement entre deux rochers un charmant ravin plein d'ombre; un tas de petits oiseaux y babillaient à qui mieux mieux et se livraient à d'affreux commérages les uns sur les autres dans les profondeurs des arbres; un ruisseau d'eau vive grossi par les pluies, tombant de pierre en pierre, prenait des airs de torrent , dévastait les pâquerettes, épouvantait les moucherons et faisait de petites cascades tapageuses dans les cailloux ; je distinguais vaguement le long de ce ruisseau^ dans les douces ténèbres que versaient les feuillages, un sentier que mille fleurs sauvages, le liseron , le passevelours > l'hélicryson, le glaïeul aux lancéolés cannelées, la flambe aux neuf feuilles perses cachaient pour le profane et tapissaient pour le poète. Vous savez qu'il y a des moments où je crois presque' à l'intelligence des choses; il me semblait qu'une foule de voix murmuraient dans ce ravin et me disaient : — Où

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vas- tu? tu cherehes les endroits on il ; a peu de pas humains et où il y a beaucoup de traces divines; lu veux mettre ton âme en équilibre avec IMme de la solitude; tu veux de Tombre et de la lumière « du mouvement et de la paix, des transformations et de la sérénité; lu cherches le lieu où le verbe s'épanouit dans le silence, où Ton voit la vie h la surface de tout et où Ton sent réternilé au fond ; tu aimes le désert et tu ne hais pas riiomme; tu cherches de Therbo et des mousses, des feuilles humides, des branches gonflées de sève, des oiseaux qui fredonnent, des eaux qui courent, des parfums qui se répandent. Eh bien! entre. Ce sentier est Ion chemin.

Je ne me suis pas fait prier long-temps, je suis entré dans le ravin.

Vous dire ce que j'ai fait là, ou plutôt ce que la solitude m'y a fait; comment les guêpes bourdonnaient autour des clochettes violettes; comment les nécrophores cuivrés et les féro-

dS LETTRE VlMcTtÈME.

tties bleues se réfugiaient dans les petits antres microscopiques que les pluies leur creusent sous les racines desbrujéres; comment les ailes froissaient les feuilles; ce qui tressaillait sourdement dans les mousses, ce qui jasait dans les nids; le bruit doux et indistinct des végétations, des minéralisations et des fécondations mystérieuses; la richesse des scarabées, l'activité des abeilles, la galté des libellules , la patience des araignées ; les arômes, les reflets, les épanouissements^ les plaintes; les cris lointains; les luttes d'insecte à insecte, les catastrophes de fourmilières, les petits drames de Fherbe; les haleines qui s'exhalaient des roches comme des soupirs, les rayons qui venaient du ciel à travers les arbres comme des regards, les gouttes d'eau qui tombaient des fleurs comme des larmes ; les demirévélations qui sortaient de tout; le travail calme , harmonieux , lent et continu de tous ces êtres et de toutes ces choses qui vivent en apparence plus près de Dieu que l'homme; vous dire tout cela, mon ami, ce serait vous exprimer ri&eAble, vous montrer l'invisible,

DE LORCIl A B1NGEN. 09

VOUS peindre Tinfinî. Qu'ai -je fail là? Je ne le sais plus. Comme dans les ravins de Saint- Goarshausen, j*ai erré, j'ai songé, j'ai adoré, j'ai prié. A qooi pensais -je? Ne me le demandez pas. H y a des instants, vous le sa^ vez , où la pensée flotte comme noyée dans mille idées confuses.

Tout, dans ces montagnes, se mêlait à ma méditation et se combinait avec ma rêverie: la verdure , les masures , les fantômes , le paysage, les souvenirs, les hommes qui ont passé dans ces solitudes, Thistoire qui a flamboyé là, le soleil qui y rayonne toujourSé César, medisais-je, cheminant à pied comme moi , a peut^tre franchi ce ruisseau , suivi du soldat qui portait son épée. Presque tou« les les grandes voix qui ont ébranlé Fintelli** gence humaine ont troublé les échos du Rhingau et du Taunus. Ces montagnes sont les mêmes qui s'émurent quand le prince Thomas d'Àquin, si long-temps surnommé bo$ tnulus , poussa enfin dans la doctrine ce mugissement qui fit tressaillir le monde.

400 LETTRE VLNGTIÈMK.

« Dedil in doclrina mugiUm quod in loto mundo sonavit. » C'est sur ces nionls que Jean Huss, prédisant Luther, comme si le rideau qui se déehîre à la dernière heure laissait voir distinctement Tavenir, répandit du haut de son bûcher de Constance ce cri prophétique : Aujourd'hui vous brûlez l'oie ' , mais dans cent ans le cygne naîtra. Enfin c'est à travers ces rochers que Luther, cent ans après, surgissant à Thcure dite, ouvrit ses ailes et jeta celte clameur formidable : Meurent les évéques et les princes , les monastères, les cloîtres , les églises et les palais , plutôt qu'une seule âme !

Et il me semblait que, du milieu des branchages et des ronces, les ruines répondaient de toutes parts : 0 Luther, les évoques et les princes, les monastères, les cloîtres, les églises et les palais sont morts !

Plongée ainsi dans ces choses inépuisables

* Huês veut dir6 oie.

DE LOnCri A BINGEN. 101

et vîvacos quî sont, qui persistent, qui fleurissent, qui verdoient, et qui \n recouvrent sous leur vcgélation éternelle, l'histoire est-elle grande ou est-elle pelite? Décidez cettequeslion si vous pouvez. Quant à moi, il me semble que le conlacl de la nature, qui est le voisinage de Dieu, tantôt amoindrit Thomme, tantôt le grandit. C'est beaucoup pour IMiomme d'être une intelligence qui a sa loi à part, qui fait son œuvre et qui joue son rôle au milieu des faits immenses de la création. En présence d'un grand chêne plein d'antiquité et plein de vie , gonflé de sève, chargé de feuillages , habité par mille oiseaux, c'est beaucoup qu'on puisse songer encore à ce fantôme qui a été Luther, à ce spectre qui a été Jean Huss, à celle ombre qui a été César.

Cependant , je vous l'avoue , il y eut dans ma promenade un moment où toutes ces mémoires disparurent, où l'homme s'évanouit, où je n'eus plus dans l'âme que Dieu seul. J'élais arrivé, je ne pourrais plus dire par quels sentiers, au sommet d'une très haute

colline couverte de bruyères courtes , ayant quelque analogie avec le chène-kermès de Provence, et j'avais sous les yeux un désert , mais un désert joyeux et superbe, un désert divin. Je n'ai rien vu de plus beau dans toutes mes excursions aux environs du Rhin. Je ne sais comment s'appelle cet endroit. Ce n'était autour de moi à perte de vue que montagnes, prairies, eaux vives, vagues verdures, molles brumes, lueurs humides qui chatoyaient comme des yeux enlr'ouvcrls , vifs reflets d'or noyés dans le bleu des lointains , magiques forêts pareilles à des loufTes de plumes vertes, horizons moirés d'ombres et de clartés. — C'était un de ces lieux où l'on croit voir faire la roue à ce paon magnifique qu'on appelle la nature*

Derrière la colline où j'étais assis, au haut d'un monticule couvert de sapins, de châtaigniers et d'érables , j'apercevais une sombre ruine , colossal monceau de basalte brune. On eût dit un tas de lave pétri par quelque géant en forme de citadelle. Qu'était-ce que ce château ? fG n'aurais pu le dire, je ne savais où j'étais.

DE LOECQ A BINGEN. 103

Questionner un édiûce de prés, vous le savez I c'est roa manie. Au bout d'un quart d'heure j'étais dans la ruine.

Un antiquaire qui fait le portrait de sa ruine ^ comme un amant qui fait le portrait de sa maîtresse, se charme lui-même et risque d'ennuyer les autres. Pour les indifférents qui écoutent l'amoureux , toutes les belles se ressemblent , et toutes les ruines aussi. Je ne dis paS| mon ami, que je m'abstiendrai désormais avec vous de toute description d'édifices. Je sais que Thistoire et l'art vous passionnent} je sais que vous êtes du public intelligent | et non du public'grossier. Cette fois pourtant je vous renverrai au portrait minutieux que je vous ai fait de la Souris. Figurez -vous force broussailles , force plafonds effondrés | force fenêtres défoncées , et au-dessus de tout cela quatre ou cinq grandes diablesses de tours^ noires^ éventrées et formidables^

J'allais et venais dans ces décombres^ cher* cbant, furetanti interrogeant ; je retournais les

pierres brisées dans l'espoir d'y trouver quelque inscription qui me signalerait un fait ou quelque sculpture qui me révélerait une époque y quand une baie^ qui avait jadis été une porte, m'a ouvert passage sous une voûte où pénétrait par une crevasse un éclatant rayon de soleil. J'y suis entré et je me suis trouvé dans une façon de chambre basse éclairée par des meurtrières dont la forme et l'embrasure indiquaient qu'elles avaient servi au jeu des onagres, des fauconneaux et des scorpions. Je me suis penché à l'une de ces meurtrières en écartant la touffe de fleurs qui la bouche aujourd'hui. Le paysage de cette fenêtre n'est pas gai. 11 y a là une vallée étroite et obscure, ou plutôt un déchirement de la montagne jadis traversé par un pont dont il ne reste plus que l'arche d'appui. D'un côté un éboulemcnt de terres et de roches , de l'autre une eau noircie par le fond de basalte, se précipitent et se bri^nt dans le ravin. Des arbres malades et malsains y ombragent de petites prairies tapissées d'un gazon dru comme celui d'un cimetière. J'ignore si c'était une

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illusion ou le jeu de Tombre et du vent, mais je croyais voir pnr places sur les hautes herbes de grands cercles mollement (racés , comme si de mystérieuses rondes nocturnes les avaient affaissées ci et là. Ce ravin n'est pas seulement solilaire, il est lugubre. On dirait qu'il assiste en de certains moments à des spectacles hideux , qu'il voit se faire dans les ténèbres des choses mauvaises et surnaturelles , et qu'il en garde, même en plein jour, même en plein soleil , je ne sais quelle tristesse mêlée d'horreur. Dans celte vallée plus qu'en tout autre lieu on sent distinctement que les sombres et froides heures de la nuit passent là; il semble qu'elles y déposent, sur la senteur des herbes, sur la couleur de la terre et sur la forme des rochers, ce qu'elles ont de vague, de sinistre et de désolé.

Comme j'allais sortir de la chambre basse, la corne d'une pierre tumulaire sortant de dessous les gravois a frappé mes yeux. Je me suis baissé vivement. Jugez de mon empressement j'allais peut-être trouver là l'ex-

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plication que je cherchais, la réponse que je demandais à cette mystérieuse ruine, le nom du château. Des pieds et des mains j'ai écarté les décombres, et en peu d'instants j'avais mis à nu une fort belle lame sépulcrale du quatorzième siècle , en grès rouge de Heilbron, Sur cette lame gisait, sculpté presque en ronde-bosse, un chevalier armé de toutes pièces , mais auquel manquait la tète. Sous les pieds de cet homme de pierre était gravé en majuscules romaines ce distique fruste, encore lisible pourtant et facile à déchiffrer :

VOX TACVIT. PERIIT LVX. NOX RVIT ET RVIT VHBRA. VIR CARET IN TVHBA QVO CARET EFFIGIES.

J'étais un peu moins avancé qu'auparavant. Ce château était une énigme , j'en avais cherché le mot, et je venais de le trouver. Le mot de cette énigme, c'était une inscription sans date , uuq épitaphe sans nom , un homme sans tête. Voilà, vous en conviendrez, une répons^ sombre et une explication ténébreuse.

DE LORCn A DINGEN. 107

De quel personnage parlait ce distique, lugubre par le fond, barbare par la forme? S'il fallait en croire le second vers gravé sur cette pierre sépulcrale , le squelette qui était dessous était sans tête comme Tefligie qui était dessus. Que signifiaient ces trois X détachées, pour ainsi dire, du reste de Tin* scription par la grandeur des majuscules? En regardant avec plus d*atlcnlion et en nettoyant la lame avec une poignée d'herbes, j'ai trouvé sur la statue des gravures étranges. Trois chidres étaient tracés à trois endroits difiërents ; celui-ci sur la main droite

^^^; celui-là sur la main gauche /)Q(\; et cet autre a la place de la tôte :

Or ces trois chiffres ne sont que des combi-

naisons varices du même monogramme. Chacun des trois est compose des trois X que le graveur de répilaphe a fait saillir dans Tinscription. Si cette tombe eût été en Bretagne, ces trois X eussent pu faire allusion au combat des trente; si elle eût daté du dix-septième siècle , ces trois X eussent pu indiquer la guerre de trente ans ; mais en Allemagne ot iau quatorzième siècle , quel sens pouvaientils avoir? et puis, était-ce le hasard qui, pour épaissir l'obscurité, n'avait employé dans la formation de ce chiffre funèbre d'autre clément que cette lettre X, qui barre l'entrée de tous les problèmes et qui désigne l'/nconnu? — J'avoue que je n'ai pu sortir de celte ombre.

Du reste je me rappelais que cette façon de voiler, tout en la signalant, la tombe et la mémoire de l'homme décapité est propre a toutes les époques et à tous les peuples. A Venise, dans la galerie ducale du grand-conseil, un cadre noir remplace le portrait du cinquante -seplièmc doge, et au -dessous la

DC LORCH A BINGEN. d09

morne république a écrit ce mémento sinistre :

LOCVS MARtNl FALIERl DECAPITATI.

En Égjpte, quand le voyngeur fatigué arriveà Biban-el-Mo'ouk, il trouve dans les sables, parmi les palais et les temples écroulés, un sépulcre mystérieux qui est le sépulcre de Rhamsès V , et sur ce sépulcre il voit cette légende :

Et cet biéroglyphe, qui raconte Tbistoirc au désert, signifie : qui est sans télé.

Mais en Egypte comme a Venise, au palais ducal commeà Biban-el-Molouk, on sait on Ton est, on sait qu'on a aflaîre à Marine Faliero on à Rhamsès V. Ici j'ignorais tout, et le nom du lieu et le nom de Tbommc. Ma curiosité était

cvcillcc au plus haul point. Je déclare que celle ruine si parfailement muette m'intriguait et me fâcliail presque. Je ne reconnais pas à une ruine , pas même à un tombeau , le droit de se (aire à ce point..

J'allais sortir de la chambre basse, charmé d'avoir trouvé ce curieux monument, mais désappointe de n'en pas savoir davantage , quand un bruit de voix sonores , claires et gaies arriva jusqu'à moi. C'était un vif et rapide dialogue, où je ne distinguais au milieu dos rires et des cris joyeux que ces quelques mots : Fall of the mountain... Sublerranean passage... Yery ogly foot-pàlh. Un moment après , comme je me levais du tombeau où j'étais assis, trois sveltes jeunes filles, vêtues de blanc, trois tètes blondes et roses au frais sourire et aux yeux bleus , entrèrent subitement sous la voûte, et, en m'apercevant, s*arrêtèrent tout court dans le rayon de soleil qui en illuminait le seuil. Rien de plus ma^ gique et de plus charmant pour un rêveur assis sur un sépulcre dans une ruine, que

DE LOnCH A B1NGEN. 111

celte apparition dans cette lumière. Un poète^ i coup ftûr, eût eu le droit de iroir là des an^ gea et des auréoles. J'avoue que je n'y vis que des anglaises.

Je confesse même à ma honte qu'il me vint sur-le-champ la plate et prosaïque idée de profiter de ces anges pour savoir le nom du château. Voici comment je raisonnai, et cela très-rapidement : Ces anglaises, — car ce sont évidemment des anglaises, elles par-^ lent anglais et elles sont blondes, ^ ces anglaises, selon toute apparence, sont des visiteuses qui viennent de quelque station de plaisir des environs, de Bingen ou de Rudes* heim. 11 est clair qu'elles se sont fait de cette masure un objet d'excursion et qu'elle savent nécessaf rement le nom du lieu qu'elles ont choisi pour but de promenade.— Une fois cela posé dans mon esprit, il ne restait plus qu*à entamer la conversation, et je confesse encore que j'eus recours au plus gauche des moyens employés en pareil cas. J'ouvris mon portefeuille pour tte donner titie contenance, j'ap-

pelai à mon aide le peu d'anglais que je crois savoir et je me mis à regarder par la meurtrière dans le ravin, en murmurant, comme si je me parlais à moi-môme, je ne sais quels épiphoncmes admiratifs et ridicules : Beautiful wiew! — Very fine, ver y pretty water- /îï///etc., etc. —Les jeunes (illcs, d'abord intimidées et surprises de ma rencontre, se mirent àcliucholtertout bas avec un petit rire étouffé. Elles étaient charmantes ainsi, mais il est évident qu'elles se moquaient de moi. Je pris alors un grand parti, je résolus d'aller droit au fait ; et , quoique je prononce l'anglais comme un irlandais, quoique le th en particulier soit pour moi un écueil formidable, je fis un pas vers le groupe toujours immobile, et m'adressant de mon air le plus gracieux à la plus grande des trois : MisSy lui dis-je en corrigeant le laconisme de la phrase par l'exagération du salut, whal iSy ifyou please^ the naine ofhis caslle? La belle enfant sourit ; comme je méritais un éclat de rire et que je m'y attendais, je fus touché de cette clémence, puis elle regarda ses deux compagnes et me répondit en rougissant légè-

DE LOaCâ A BINGKN. il3

rcmenl cl dans le meilleur français du monde : — Monsieur, il paraît que ce château s'appelle Falkcnburg. C'est du moins ce qu'a dit un chevrier qui est français et qui cause avec noire père dans la grande tour. Si vous voulez aller de ce côté, vous les trouverez.

Ces anglaises étaient des françaises.

Ces paroles si nettes et dites sans le moindre accent suffisaient pour me le démontrer; mais la belle enfant prit la peine d'ajouter : — Nous n'avons pas besoin de parler anglais, monsieur, nous sommes françaises et vous êtes français.

— Mais, mademoiselle, repris -je, à quoi avez- vous vu que j'étais français?

- A votre anglais, dit la plus jeune.

Sa sœur aînée la regarda d'un air presque sévère, si jamais la beauté, la grâce, l'adolescence, l'innocence et la joie peuvent avoir l'air sévère. Moi , je me mis à rire.

— Maisi mesdemoisellesi vous-mêmes vous pariiei anglais tout à l'heure ?

*— Pour nous amuser, dit la plus jeune.

— Pour nous exercer, reprit Talnée.

Cette rectification imposante et quasi maternelle fut perdue pour la jeune qui courut gaiement au tombeau en soulevant sa robe à cause des pierres et en laissant voir le plus joli petit pied du monde. -^ Oh! s'écria-t-elie , veneE donc voir î une statue par terre! tiens! elle n*a pa!$ de tète. Cest un homme.

— C'est un chevalier, dit Talnée qui s'était approchée. Il y avait encore dans cette parole une ombre de reproche, et le son de voix dont elle fut prononcée signifiait : Ua sœur y une jeune personne ne doit pas dire c'est un homme, mm tUe peut dire c'eêt un chevalier,

Eni^néral oeci est uo peu rhîstoiredesfemmesi fiiitfMfiOBt toutes là. SUes r^^ousMot

DE LOACfl À BlNGEOi. ||S^

les choses, mais babillez les choses de ouXs^ elles les accepleDi. Choisissez bieo le m^ pourtant» Elles s'indigneat du mot cru« celles s'effiirouchent du mot propre^ celles U>lèïïeat le mot détouraé, elles accueillent le mot élà-i gant, elles sourient i la périphrase* £ll«s m savent que plus tard» — trop tard souvi^nti ^ combien il y a de réalité dans Vk peu prés, La plupart des femmes glissent et beaucoup tombent sur la pente dangereuse des traductions adouciea>

Du rc^te cette simple nuaiieoc'#y< tm bomm — c'est un chevalier disait l'état de ces deux jeunes ccMirs. IL'un dormait encore profondément, Fautre était éveillé. L'atuée des scëuth était déji une femmo, la dernière était eocor^ um mfant. Il n'y avait pourtant guère qm deux ans entre elles» La cadeua seule était unie jeune fiUe. Depuis leur entrée dans le caveaJi j elle avait beaucoup rougi , un peu souri ^ et n'avait pas dit un mot.

C^^idattt fillea a'étaiwt pwcfcéef pmtn

i46 LETTRK VINGIIÈMi*:.

les trois sur le tombeau , et la réverbération fantastique du rayon de soleil dessinait leurs gracieux profils sur le speclre de granit. Tout à riieure je me demandais le nom du fan* tome, maintenant je me demandais le nom des jeunes filles, et je ne saurais dire ce que j'éprouvais à voir se môler ainsi ces deux mystères, Tun plein de terreur, Taulre plein de charme.

A force d'écouler leur doux chuchottement, je saisis au passage un de leurs trois noms, le nom de la cadette. C'était la plus jolie. Une vraie princesse des contes de fées. Ses longs cils blonds cachaient sa prunelle bleue dont la pure lumière les pénétrait pourtant. Elle était entre sa jeune sœur et sa sœur atnée comme la pudeur entre la naïveté et la grâce, doucecernent colorée d'un vague reflet de toutes les deux. Elle me regarda deux fois, et ne me parla pas. Elle fut la seule des trois dont je n'entendis pas le son de voix, mais elle fut aussi la seule dont je sus le nom. Il y eut un instant où sa jeune sœur lui dit très- bas :

DE LORCn A BINGGN. ii7

Vois donc^ Stella! Je n'ai jamais mieux compris qu'en cet instant -là tout ce qu'il y a de limpide, de lumineux et de charmant dans ce nom d'étoile.

La plus jeune faisait ses réflexions tout haut. — Pauvre homme! (la leçon avait été perdue) On lui a coupé la tôte. C'était des temps comme cela où l'on coupait la tète aux hommes! — Tout à coup elle s'interrompit: — Ah! voici l'épilaphe! c'est du latin. — Yox — tacuil — periil — liix... — C'est difficile à lire. Je voudrais bien savoir ce que cola veut dire.

— Mesdemoiselles^ dit l'aînée, allons cher< cher mon père, il nous l'expliquera.

« Et elles s'élancèrent hors de la crypte comme trois biches.

Elles n'avaient pas même songé à s'adresser à moi; j'étais un peu humilié que mon anglais leur eût donné si mauvaise idée de mon latin.

118 LETTRE VINGTIÈMB.

On avait fait jadis sur ce tombeau je ne sais ctuel scefletncnt qui avait laissé à côté de l'cpitaphe une lâche de plâtre aplanie à la truelle. Je pris un crayon , et sur cette page blanche j'écrivis cette traduction du distique :

Dans la nuit la toîx s^est tue.

L^ombre éteignit le flambeau* Ce qui manqne à la statue Manque à Thomme en son tombeau.

Les jeunes filles étaient à peine parties depuis deux minutes, que j'entendis leur voix crier : Par ici^ père! par ici! Elles revenaient. J'écrivis en hâte le dernier vers, et, avant qu'elles reparussent, je m'esquivai.

Ont -elles trouvé l'explication que je leur laissais? je l'ignore; je me suis enfoncé dans les détours de la ruine et je ne les ai plus revues.

Je n'ai rien su non plus du mystérieux chevalier décapité. Triste destinée 1 Quel crime avait donc commis ce misérable? Les hommes

DB LORCH À BINOBN. 410

lui avaient infligé la mort, la provideoM y a ajouté l'oubli. Ténèbres sur ténèbres. Sa tète a été retranchée de la statue , son nom de la légende, son histoire de la mémoire des hommes. Sa pierre sépulcrale elle-même va sans doute bientôt disparaître. Quelque vigneron de Sonneck ou du Ruppertsberg la prendra un beau jour, dispersera du pied le squelette mutilé qu'elle recouvre peut-être encore, cou* pera en deux cette tombe et en fera le cham branle d'une porte de cabaret. Et les paysans s'attableront, et les vieilles femmes fileront , et les enfants riront autour de la statue sans nom décapitée jadis par le bourreau et sciée aujourd'hui par un maçon. Car de nos jours^ en Allemagne comme en France, on utilise les ruines. Avec les vieux palais on fkit des cabanes neuves.

Hélas ! les vieilles lois et les vieilles sociétés subissent à peu près la même transformation.

Regardons, étudions, méditons et ne nous plaignons pas. Dieu sait ce qu'il fait.

Seulement je me demande quelquefois :

Pourquoi faul-il que « le goujat » ne se contente pas d'ùtre debout^ et qu'il -ait toujours l'air de chercher à se venger de l'empereur enterré?

Mais, mon ami, me voici bien loin du Falkenburg. J'y reviens. — C'était beaucoup pour moi de me savoir dans ce nid de légendes , et de pouvoir dire des choses précises à ces vieilles tours qui se tiennent encore si iiëres et si droites quoique mortes et laissant aller leurs entrailles dans l'herbe. J'élais donc dansée manoir fameux dont je vous conterai peut-être les aventures, si vous ne les savez pas. Guntram et Liba surtout me revenaient à l'esprit. C'est sur ce pont que Guntram rencontra les deux hommes qui portaient un cercueil. C'est dans cet escalier que Liba se jeta dans ses bras et lui dit en riant : Un cercueil? non, c'est le lit nuptial que tu auras vu. C'est près de cette cheminée, encore scellée au raui* sans plancher et sans plafond , qu'était le bois de lit qu'on venait d'apporter

DE tORCO A BINGEN. i21

et qu'elle lui montra. C'est dans cette cour, aujourd'hui pleine de ciguës en fleur, que Guntram, conduisant sa liancée à l'autel, vit marcher devant lui, visibles pour lui seul, un chevalier vêtu de noir et une femme voilée. C'est dans celte chapelle romane écroulée, où des lézards vivants se promènent sur les lézards sculptés , qu'au moment de passer Tanneau béni au joli doigt rose de sa fiancée, il sentit tout à coup une main froide dans la sienne, — la main de la pucelle du château de la forêt qui se peignait la nuit en chantant près d'un tombeau ouvert et vide. — C'est dans cctlo salle basse qu'il expira et que Liba mourut de le voir mourir.

Les ruines font vivre les contes, et les contes le leur rendent.

J'ai passé plusieurs heures dans les décombres , assis sous d'impénélrables broussailles et laissant venir les idées qui me venaient. SpirUiis loti. Ma prochaine lettre vous les portera peut-être.

422 LETTRE VINOTIÈIIE.

Cependant la faim aussi m'était venue, et vers trois heures , grâce au chevrier français dont les belles voyageuses m'avaient parlé et que j'avais heureusement rencontré , j'ai pu gagner un village au bord du Rhin, qui est , je crois, Trecktlingshausen , l'ancien Trajani Castrum.

11 n'y avait 1& pour toute auberge qu'une taverne i bière et pour tout dîner qu'un gigot fort dur, dont un étudiant, lequel fumait sa pipe à la porte, essaya de me détourner en me disant qu'un anglais aifamé, arrivé une heure avant moi , n'avait pu l'entamer et s'y était rebuté. Je n'ai pas répondu fièrement comme le maréchal de Gréqui devant la forteresse génoise de Gavi : Ce que Barberousse n'a pu prendre y Barbegrise le prendra; mais j'ai mangé le gigot.

Je me suis remis en marche comme le so^ leil baissait.

Le paysage était ravissant et sévère. J'avais

DE LORCH A BINGSN. i28

laissé derrière moi la chapelle gothique de Saint-Cléroenl. J'airais à ma gauche la rive droite da Rhin chargée de vignes et d'ardoîses. Les derniers rayons du soleil rougissaient ^u loin les fameux coteaux d' Assmannshausen, au pied duquel des vapeurs, des fumées peutèlre, me révélaient Aulhausen, le village des potiers de terre. Au-dessus de la route que je suivais, au-dessus de ma télé, se dressaient^ échelonnés de monlagne on montagne ^ trois châteaux : le Reichenstein et le Ilheinstein , démolis par Rodolphe de Habsburg et rebâtis par le comte palatin ; et le Vaugtsberg , ha«bité en 4948 par Kuno de Falkenstein et restauré aujourd'hui par le prince Frédéric de Prusse. Le Yaugtsberg a joué un grand rôle dans les guerres du droit manuel. L'archevêque de Mayence l'engagea un jour à l'empereur d'Allemagne pour quarante mille livres tournois. Ceci me rappelle que , lors^ que Thibaut 9 comte de Champagne ^ ne sachant comment s'acquîter vis-à-vis de la reine de Chypre , vendit à son très cher seigneur Louis roi de France la comté de Chartres ,

la comté de Blois , la comié de Sanccrre et la viconilé de Châleaudun , ce fut également pour la somme de quarante mille livres. Aujourd'hui quarante mille livres, c'est le prix dont un huissier retiré paie sa maison de campagne à Bagatelle ou à Pantin.

Cependant je faisais à peine attention à ce pa^'sage et à ces souvenirs. Depuis que le jour déclinait, je n'avais plus qu'une pensée. Je savais qu'avant d'arriver à Bingen, un peu on deçà du conlluent de la Nahe, je rencontrerais un étrange édifice, une lugubre masure debout dans les roseaux au milieu du fleuve entre deux hautes montagnes. Cette masure, c'est la Maûsethurm.

Dans mon enfance j'avais au-dessus de mon lit un petit tableau entouré d'un cadre noir que je ne sais quelle servante allemande avait accroché au mur. Il représentait une vieille tour isolée, moisie, délabrée, entourée d'eaux profondesetnoiresqui la couvraient do vapeurs et de montagnes qui la couvraient d'ombre.

DE LORCIl A BINGEN. 125

Le cîcl de celle tour élail morno cl plein de nuées hideuses. Le soir, après avoir prie Dieu et avant de m'endormîr, je regardais toujours ce tableau. La nuit je le revoyais dans mes rêves, et je Ty revoyais terrible. La tour grandissait, Teau bouillonnait, un éclair tombait dos nuées, le vent sifflait dans les montagnes et semblait par moments jeter des clameurs. Un jour je demandai à la servante comment s'appelait cette tour. Elle me répondit, en faisant un signe de croix : la Maûsethurm.

Et puis elle me raconta une histoire. Qu'autrefois à Mayence, dans son pays, il y avait eu un méchant archevêque nommé Halto, qui était aussi abbé de Fuld, prêtre avare, disaitelle, ouvrant plutôt la main pour bénir que pour donner. Quedans une année mauvaise il acheta tout le blé pour le revendre fort cher au peuple, car ce prêlre voulait ôire riche. Que la famine devint si grande que les paysans mouraient de faim dans les villages du Rhin. Qu'alors le peuple s'assembla autour du burg de Mayence^ pleurant et demandant du pain. Que

128 LETTRE VIMGTlÈlIfi.

Tarchevèque refusa. Ici rbisioirc devient horrible. Le peuple aflamé ne se dispersait pas et entourait le palais de Tarchevôque en gémissant. Hallo, ennuyé, ûl cerner ces pauvres gen^ par se^ archers, qui saisirent les hommes et les femmes , les vieillards et les enfants | et enfermèrent cette foule dans une grange à laquelle ils mirent le feu. Ce fut« ajoutait h bonne vieille , un spectacle dont les pierres eussent pleuré. Hatlo n'en fit. que rire ; e|t comme les misérables , expirant dans les flammes , poussaient des cris lamentables , il se prit à dire : Entendez -vous siffler les rats? Le lendemain la grange fatale était en cendre; il n*y avait plus de peuple dans Mayence ; la ville semblait morte et déserte , quand toujt à coup une multitude de rats, pullulant dans la grange brûlée comme les vers dans les ulcères d^Assuérus, sortant de dessous terre, surgissant d'entre les pavés, se faisant jour aux fentes des murs, renaissant sous le pied qui les écrasait, se multipliant sous Les pierres et sous les massues, iooodérent les rues, la citadeUe, le palais, les

DE LOBCH À BINGEN. 137

caves, les chambres et les alcôves. C'était un fléau , c'était une plaie , c'était ua fourmillement hideux. Hatto éperdu quitta Mayence et s'enfuit dans la plaine, les rats le suivirent; il courut s'enfermer dans Bingen qui avait de hautes murailles , les rats passèrent par^^ dessus les murailles et entrèrent dans Bingen* Alors l'archevêque fit bâtir une tour au milieu du Rhin et s'y réfugia à l'aide d'une barque autour de laquelle dix archers bat«taient l'eau ; les rats se jetèrent à la nage ^ traversèrent le Rhin, grimpèrent sur la tour^ rongèrent les portes, le toit, les fenêtres, les planchers et les plafonds, et, arrivés enfin jusqu'à la basse fosse où s'était caché Le misérable archevêque, l'y dévorèrent tout vivante — Maintenant la malédiction du ciel et l'horreur des hommes sont sur cette tour, qui s'appelle la Maûsethurm. Elle est déserte; eUc tombe en ruine au milieu du fleuve; et quelquefois la nuit on en voit sortir une étrange vapeur rougeâtre, qui ressemble à la fumée d*une fournaise i c'est l'âme de Hatto qui revient.

Avcz-vous remarque une chose? L'hîsloirc est parfois immorale, les conles sont toujours honnélcs, moraux cl vcrlueux. Dans Thisloire volontiers le plus fort prospère , les tyrans réussissent , les bourreaux se portent bien , les monstres engraissent , les Sylla se irans* forment en bons bourgeois, les Louis XI et les Gromwell meurent dans leur lit. Dans les contes , Tenfer est toujours visible. Pas de faute qui n'ait son châtiment, parfois même exagéré; pas de crime qui n'amène son supplice, souvent effroyable; pas de méchant qui ne devienne un malheureux, quelquefois fort à plaindre. Gela tient à ce que l'histoire se meut dans l'infmi , et le conte dans le fmi. L'homme, qui fait le conte, ne se sent pas le droit de poser les faits et d'en laisser supposer les conséquences; car il tâtonne dans l'ombre, il n'est sûr de rien, il a besoin de tout borner par un enseignement , un conseil et une leçon ; et il n'oserait pas inventer des événements sans conclusion immédiate. Dieu, qui fait l'histoire, montre ce qu'il veut et sait le reste.

I)K LOnCII A BINGEiN. Î29

MaUselhunn est un mot coin mode. On y voit ce qu'on désîrc y voir. Il y a des esprits qui se croient positifs et qui ne sont qu'arides ; qui chassent la poésie de tout , et qui sont toujours prêts à lui dire, comme cet autre homme positif au rossignol : Veux-lu te taire, vilaine bêle! Ces esprils-ià affirment que Maûsethurm vient demaus ou matUhy qui signifie p^a^^. Us déclarent qu'au dixiémesiècle, avant que le lit du fleuve fût élargi, le passage du Rhin n'était ouvert que du côté gauche , et que la ville de Bingen avait établi , au moyen de cette tour, son droit de barrière sur les bateaux. Us s'appuient sur ce qu'il y a encore près de Strasbourg deux tours pareilles consacrées à une perception d'impôt sur les passants, lesquelles s'appellent également Maûsethurme. Pour ces graves penseurs inaccessibles aux fables , la tour maudite est un octroi et Hatto est un douanier.

Pour les bonnes femmes, parmi lesquelles je me range avec empressement, Maûsethurm vient de maiise, qui vient de mus et qui veut

430 LETTBE VINGTIÈME,

dire rat. Ce prétendu péage est la Tour des Souris et ce douanier est un spectre^

Après tout f les deui opinions peuvent se concilier. 11 n'est pas absolument impossible que, yers le seizième ou le dix-septième siècle^ après liuther, après Érasme , des bpurgue* mesures esprits -fpr^ aient utilisé la tour de Hsitto çt momentanément installé quelque taxe e( quelque péage dans cette ruim^ nul hantée. Pourquoi pas? (iome a bien fait du lemple d'Antonin §a douane, la dogam* Cfi que Rome a (4it à Thistoire , Bipgep a lûon pu 1^ faire à 1^ létgende^

De cette f^çpn 4fat# ^vmi v^km 9t Jfffii^e p'wrait p^ ^or^,

Quoi qu'il w «oit, ^^pm qu^une vieil^ servante iq'^vait W^{^ 1^ coqtQ de Hatto » la Maûsethurm avait toujours été u|ie des visî^s (ami)i^r^ de mon «sprU* Vous le savez, \l n'y a pas d'homme qui n'ait ses fanlânaes , çûjQ^roe }\ «t'y a pas d'hoipame qui a'ai( ses

DE LORCB A BINGEN. 131

chimères. La nuit nous appartenons aux songes ; tantôt c'est un rayon qui les traverse , tantôt c'est une flamme ; et , selon le reflet colorant 9 le même rêve est une gloire céleste ou une apparition de l'enfer, Eflet de feux de Bengale qui se produit dans l'imagination.

Je dois dire que jamais la tour des ratii » au milieu de sa flaque d'eau , ne m'était ap^ parue autrement qu'horrible*

Aussi, vous l'avouerai^je? quand le hasard, qui me promène un peu à sa fantaisie , m'a amené sur les bords du Rhin , la première pensée qui m'est venue, ce n'est pas que je verrais le dôme de Mayence, ou la cathédrale de Cologne, ou la PfaU, c'est que JQ visiterais la tour des rats.

Jugez donc de oe qui se passait en moi , pauvre poète oroyeur, sinon croyant, et pauvre antiquaire passionné que je suis« Le erépusculeauccédait lentefiieut au jour, tes col-

boea devenaient brunea, ke arbres davMtieDt

132 LKTinK VINGTIÈME.

noirs, quelques étoiles scintillaient, le Uliin bruissait dans Tonibrc , personne ne passait sur la route bhmchâtrc et confuse qui se rac courcissait pour mon regard à mesure que la nuit s'épaississait, et qui se perdait, pour ainsi dire, dans une fumée à quelques pas devant moi. Je marchais lentement, Tœil tendu dans robscuritc ; je sentais que j'approchais de la Maûsethurm et que dans peu d'instants cette masure redoutable, qui n'avait été pour moi jusqu'à ce jour qu'une hallucination, allait devenir une réalité.

Un proverbe chinois dit : Tendez trop l'arc, le javelot dévie. C'est ce qui arrive à la pensée. Peu à peu cette vapeur qu'on appelle la rêverie entra dans mon esprit. Les vagues rumeurs du feuillage murmuraient à peine dans la montagne; le cliquetis clair, faible et charmant d'une forge éloignée et invisible arrivait jusqu'à moi ; j'oubliai insensiblement la Maûsethurm, les rats et l'archevêque; je me mis à écouter, tout en marchant, ce bruit d'enclume, qui est parmi les voix du soir

DE LORCH A BIIYGEN. 133

une (le celles qui éveillent en moi le plus d*i- (lées inexprîinabies; il nvail cessé que je Técoulais encore» et je ne sais comment il se trouva au bout d'un quart d'heure que j'avais fait, presque sans le vouloir, les vers quelconques que voici :

L'Amonr forgeait. Au brait de son enclume « Tous les oiseaux , troublés , rouvraient les yeux ; Car c'était Theure où se répand la brume , Où sur les monts , comme un feu qui s'allume , Brille Venus , Tescarboucte des cieux.

La grive au nid , la caille en son champ d'orge , S'interrogeaient, disant : Que fait-il là? Queforge-l-il si tard? — Un rouge-gorge Leur répondit : Moi , je sais ce qu'il forge ; Cest un regard qu'il a pris à Stella.

Et les oiseaux , riant du jeune maître , De s'écrier : Amour, que ferez-vous De ce regard qu'aucun fiel ne pénètre ? lï est trop pur pour tous servir, 6 traître ! Pour vous servir , méchant, il est trop doux !

Mais Ciiptdo, parmi les étincelles,

Leur dit : Dormez, petits oiseaux des bois.

Couvez vos cBufrf et repliez vos ailes.

484 LETTRE VINOTIÈME*

Les purci regards sont mes flèches mortelles; Les plus doux yeux sonl mes pires carquois.

Comme je terminais celle chose , la routo tourna y et|e m'arrêtai brusquement. Voici ce que j'avais devant moi. A mes pieds , le Rhin courant et se iiâlant dans les broussailles avec un murmufe rauque et furieux ^ comme s'il s'échappait d'un mauvais pasi ; à droite et à gauche, des monlagdes ou plulôt de grosses masses d'obscurilé perdanl leur sommet dans les nuées d'un ciel sombre piqué çà et là de quelques étoiles; au fond ^ pour horizon, un immense rideau d'ombre; au milieu du fleuve, au loin, debout dans une eau plate, huileuse et comme morte, utie grande tour notre, d'une forme horrible, du faîte de laquelle sorlait, en s'agitanl avec des balancements étranges , je ne sais quelle nébulosité rougeâtre. Celte clarté, qui ressemblait k la réverbération de quelque soupirail embrasé, ou à la tapeur d'une fournaise, jetait sur les montagnes un rayonnement pâle et blafard , faisait saillir à mi-côte sur la rive droite une ruine lugybre ,

DE LOBCB A BINOIN. 135

semblable à la larve d'un édifice « el se reflétait jusqu'à luoi dans le miroilement fan taslique de l'eau.

Figtirez^vous , si tous pooTez ^ ce psyssgo sinistre vaguement dessiné par des lueurs el des ténèbres.

Du reste pas un bruit humain dans cette solitude, pas un cri d'oiseau } un silence gla-* cial et morne, troublé seulement par la plainte irritée et monotone du Rhin.

J'avais sous les yeux la Maûsethurmé

Je ne me l'étais pas imaginée plus effrayante. Tout y était : la nuit ^ les nuées i les montagnes 9 les roéeaux fVissOnnants, le bruit du fleuve plein d'une secrète horreur cefmme si l'on entendait le sifflement des hy«^ dres cachées sous l'eau , les souffles tristes el faibles du vent y l'ombre^ l'abandod, l'isole^ ment) et jusqu'à h vaj^ewr de fournaise sur la tour, jusqu'à l'ftme de Hatio !

Je tenais donc mon rêve , et il restait rêve !

Il me prit alors une idée , la plus simple du monde , mais qui dans ce moment-là me fil l'edet d*un vertige : je voulus sur-le-champ, à cette heure , sans attendre au lendemain , sans attendre au jour, aborder celte masure. L'apparition était sous mes yeux , la nuit était profonde, le pâle fantôme de rarcbevôque se dressait sur le Rhin ; c'était le moment de visiter la tour des rats.

Mais comment faire? où trouver un bateau ? à une telle heure? dans un tel lieu ? Traverser le Rhin à la nage, c'eût été pousser le goût des spectres un peu loin. D'aiHeurs, cussé-je été assez grand nageur et assez grand fou pour cela, il y a précisément à cet endroit, à quelques brasses de la Maûsethurm, un gouffre des plus redoutables , le Bingerloch , qui avalait jadis des galiotes comme un requin avale un hareng, et pour qui, par conséquent , un nageur ne serait pas même un goujon. J'étais fort embarrassé.

DE LORCH A DINGEN. 137

Tout en cheminant pour me rapprocher de la ruine, je me rappelai que les palpitations de la cloche d'argent et les revenants du donjon de Velmich n'empêchaient pas les ceps et les échalas d'exploiter leur colline et d'escalader leurs décombres, et j'en conclus que le voisinage d'un gouiïre rendant nécessairement la rivière très poissonneuse , je rencontrerais probablement au bord de l'eau , près de la tour, quelque cabane de pécheur do saumon. Quand des vignerons bravent Falkenstein et sa souris, des pécheurs peuvent bien affronter Hatto et ses rats.

Je ne me trompais pas. Je marchai pourtant long-temps encore sans rien rencontrer. J'atteignis le point de la rive le plus -voisin de la ruine, je le dépassai, j'arrivai presque jusqu'au confluent de la Nahe, et je commençais à ne plus espérer de batelier , lorsque, en descendant jusqu'aux osiers du bord, j'aperçus une de ces grandes araignées-filets dont je vous ai parlé. A quelques pas du filet était amarrée unebarque dans laquelle dormait

138 LETTRE YINOTl&VEi

un liomroe enteloppé dans une eouverlure. J*enlrai dans là barque Je réveillai l'homme^ je lui monlrai la lour, il ne me comprit pas, je lui mobtrai un de ces gros éeus de Saxel qui valent deux florins quarante^deilx kreutaera, c'est4-dire sii francs ^ il itie comprit ^ et quelques minutes après, sans avoir dit Un mot^ comme si nous eussions été deux spécules nous^mèodes , nous nagions vers la Maû« sethqrmi

Quand je fus au milieu dtt fleuve ^ il me sembla que la tour, dont nous approchions ^ au lieu de crotlre, diminuait; c'était la grandeur du Rbin qui la rapetissait. Cet eflet dura peu. Comme j'avais pris le bateau à un point du rivage situé plus haut cjue la Maû* sethurm , nous descendions le Rhin et nous avancions rapidement.

J'avais les yeux fixés sur la teur^ au som-^ met de laquelle apparaissait toujours la vague lueur, et que je voyais maintenant grandir distinctement, à chaque coup de rame, d'une

DB LOBQB A BINGIlf. 439

manière qui ^ je ne sais pourquoi , tne 8em« Mail terriblei Tout à coup je sentis la barque s'affaisser brusquement sons moi eomilie si l'eau pliait sous elle, la secousse fit roulei* ma canne à mes pieds, je regardai mon odmpfignon, luimôme me regarda avec un iourire qui ^ éoIaii*é sinistrement par là ré* terbéfàlion surnaturelle do la Mausethurro | atait quelque ohose d'effîrajant^ et il me dits Bingerloùh. Nous étions sur la gouflré.

Le bateau tourna; T homme se leva, saisit un croc d'une main et une corde de l'aulre, plongea le croc dans la vague en s'y appuyant de tout son poids et se tnit à marcher sur le bordage. Pendant qu'il marchait, le dessous de la barque i'roissait avec un bruit rauquc la crête des rochers cachés sous F eau.

Cette délicate manœuvre se fit simplement, avee une adresse merveilleuse et ub admifable sang-froid , sans que l'bomne proférât une parole.

no LETTRE VINGTIÈME.

Tout à coup il tira son croc de l'eau et ie tint en arrêt horizontalement en jetant un des bouts de la corde hors du bateau. La barque s'arrêta rudement. Nous abordions.

Je levai les yeux. A une demi-portée de pistolet , sur une petite Ile qu'on n'aperçoit pas du bord du fleuve, se dressait la Maûsethurm , sombre, énorme, formidable, déchiquetée à son sommet , largement et profondément rongée à sa base , comme si les rats effroyables de la légende avaient mangé jusqu'aux pierres.

La lueur n'était plus une lueur; c'était un flamboiement éclatant et farouche qui jetait au loin de longs rayonnements jusqu'aux montagnes et sortait par les crevasses et par les baies difformes de la tour comme par les trous d'une lanlcrne-sourdc gigantesque.

Il me semblait entendre dans le fatal édifice une sorte de bruit singulier, strident et continu , |)areil à un grincement.

DE LORGH ▲ BINOEN. 141

Jt mis pied à terre, je fis signe au batelier de m'attendre» et je m'airaa^ai ycrs la masurj.

Enfin j'y ctids!— Celait bien la tour de Hatlo , c'était bien la tour des rats , la Maûsethurm I elle était devant mes yeux, à quelques pas de moi , et j'allais y entrer! — Entrer dans un cauchemar, marcher dans un cauchemar, toucher aux pierres d'un cauchemar, arracher de l'herbe d'un cauchemar, se mouiller les pieds dans l'eau d'un cauchemar, c'est là, à coup sûr, une sensation extraordinaire.

La façade vers laquelle je marchais était percée d'une petite lucarne et do quatre fenélres inégales toutes éclairées, deux au premier étage , une au second et une au troisième. A hauteur d'homme, au-dessous des deux fenêtres d'en bas, s'ouvrait toute grande une porte basse et large, communiquant avec le sol au moyen d'une épaisse échelle de bois à trois échelons. Cette porte , qui jetait

plu9 d« 0l8i4é eoQorP <!»# l«fl flM}6(««i était munie d'ui» l)ftlt9D( d^ ati^e grOiiNèfeinent assemblé que le vent du fleuve faisait crier doucement sur ses gonds. Gomme je me dirig^i< ver# c^te porte ^,ipex lentement à Qftuie des pQintes de rocber« m6Iée« aqx brouimlkiii je PQ sais quelle masseï ronde et noire pMsa rapidement aMprèf de mois prtîsqueçntre pies pied^f et il me sembla voir un gros rat s'enfuir dan« 1m ro»eaui(,

^'ontend^is toujouri le grincement.

Je n'en continuai pas moins d'avancer t et en quelques enjambées je fus devant la porte.

Cette porte, que rarchitecte du méchant évéque n'avait pratiquée qu'i quelques pieds au<(ettus du sol , probablement peur faire de cette encalade un obstacle aux rata» avait jadis été l'entrée de la ebambre baasa de la tour ; maintenant il n'y avait plua dans b iMwiure ni eh^bre basae ni ebamWea hav^

DE LORCa A B1N6EN. 143

tes. Tous les étages tombés l'un sur Taulre, tous les plafonds successivement écroulés , Qitt fait dç \^ Mausetlmrm une salle enfer* ipée entre quatre hautes murailles, qui^a pour sol (}es décombres e\ pour plafond les nqées du çiçl.

Cependant j'avais hasardé mon regard dans l'intérieur de cette salle, d'où sortait un grincement si étrange et un rayonnement si extraordinaire. Voilà ce que je vis :

Dans un angle faisant faee i la porte il y {ivait deux homm^« Ces hommes me touirnaient le dos. Us $e peqcbaient, Tun $iocroupi, r^iutrQ courbé 2 sur une espèce d'étau en fer qu>vec un peu d'imagination on aurait f^i hw^ pu prendre pour un in^lrument de torr ture. Us étaient pieds nMs, br^s nus^ velus 4e haillons, avec un tablier de ouir sur les genoux et une grosse veste à capuchon sur le dos. ii'un étpit vieux, ]e voysiis s^ ebeveux gris; Vautre était jftunei» î« ¥>im M3 cliev«ax

H4 i.hiTnr: vingti^mk.

blonds, (|ui semblaient rouges, grAce îui rcflel de pourpre d'une gronde fournaise allumée à Tangle oppose de la masure. Le vieux avait son capuchon incliné à droite comme les guelfes, le jeune le portait incliné à gauche comme les gibelins. Du reste ce n'élait ni un gibelin ni un guelfe; ce n'étaient pas non plus deux bourreaux, ni deux démons, ni deux spectres ; c'étaient deux forgerons. Cette fournaise, où rougissait une longue barre dp fer, était leur cheminée. La lueur, qui figurait si étrangement dans ce mélancolique paysage Tâme de Hatto changée par l'enfer en flamme vivante, c'était le feu et la fumée de cette cheminée. Le grincement, c'était le bruit d'une lime. Près de la porte, à côté d'un baquet plein d'eau , deux marteaux à longs manches s'appuyaient sur une enclume; c'est cette enclume que j'avais entendue environ une heure auparavant et qui m'avait fait faire les vers que vous venez de lire.

Ainsi aujourd'hui la Maûsethurm est une forge. Pourquoi n'aurait - elle pas été une

DE LORGH A BINGEN* 145

douane jadis? Vous voyez, mon ami, que décidément Maiitk n'a pout-ôtro pas tort.

Rien de plus dégradé et de plus décrépit que rînléricur de celle tour. Ces murs, auxquels furent atlacliés les splendides tapisseries épiscopales où les rats, disent les légendes, rongèrent partout le nom de Hatto, ces murs sont à présent nus, ridés, creusés par les pluies , verdis au dehors par les brumes du fleuve, noircis au dedans par la fumée de la forge.

Les deux forgerons étaient du reste les meilleures gens du monde. Je montai l'échelle et j'enlrai dans la masure, ils me montrèrent à cùld do leur cheminée la porte étroite et crevassée d'une tourelle sans fenêtres, aujourd'hui inaccessible, où, dirent-ils, Tarchevèque se réfugia d'abord. Puis ils m'ont prêté une lanterne et j'ai pu visiter toute la petite tle. C'est une longue et étroite langue de terre où croit partout, au milieu d'une ceinture de joncs et de roseaux, l'euphorba officinalis. A

T. n. iO

chaque instant, en parcourant cette Ile, le pied se heurte à des monticules ou s'enfonce dans des galeries souterraines. Les taupes y ont remplacé les rats.

Le Rhin a déchaussé et mis à nu la pointe orientale de Tllotqui lutte comme une proue contre son courant. Il n'y a là ni terre ni végétation ^ mais un rocher de marbre rose qui à la lueur de ma lanterne me semblait veiné de sang.

C'est sur ce marbre qu'est bâtie la tour.

La tour des rats est carrée. La tourelle ^ dont les forgerons m'avaient montré l'intérieur, fait sur la face qui regarde Bingen un renflement pittoresque. La coupe pentagonale de cette tourelle longue et élancée^ et les mâchicoulis postiches sur lesquels elle s'appuie, indiquent une construction du onzième siècle* C'est au-dessous de la tourelle que les rats semblent avoir rongé profondément la base de la tour. Les baies de la tour ont tel-

Icment perdu (oale forme qu'il serait imj[)09sible d'en coodure aucune datev Le parement, écorché ç& el là, dessine sur les parois extérieures une lèpre hideuseï De« pierres informes^ qui ont été des créneaux où ded mA^ chicoulis, figurent au aomtn^ de Tédifioë dés dents de cacbalôt ou deb os de masfodoate soellés dans la muraille.

Au-dessus de k tourelle, i roEirémité d*tlh long mât, flotte et se déchire au vent un triste haillon blanc et noir. Je trouvais d'abord je ne sais quelle harmonie entre cette ruine de deuil et cette loque funèbre. Mais e'tst tout simplement le drapeau prussien a

Je me suis rappelé qu'en eUtet les domaines du grand-duc de Hesse finissent à Binfen. La Prusse rhénane y eommence.

Ne prenez pas , je vous prie , en mauvaise part ce que je vous dis là du drapeau de Prusse. Je vous parlé de l'effet produit ) rien de plus. Tous les drapeaux sont glerleni.

Qui aime le drapeau de Napoléon n'insuhera jamais le drapeau de Frédéric.

Après avoir tout vu et cueilli un brin d*euphorbe J'ai quitté la Maûsethurm. Mon batelier s'était rendormi. Au moment où il reprenait son aviron et où la barque s'éloignait de l'Ile, les deux forgerons s'élaient remis à l'enclume, et j'entendais siffler dans le baquet d'eau la barre de fer rouge qu'ils venaient d'y plonger.

Maintenant que vous dirai-je? Qu'une demi-heure après j'étais à Bingen , que j'avais grand'faim, et qu'après mon souper, quoique je fusse fatigué, quoiqu'il fût très tard, quoique les bons bourgeois fussent endormis, je suis monté, moyennant un thaler offert à propos, sur le Klopp, vieux château ruiné qui domine Bingen.

Là j'ai eu un speclacle digne de clore cette journée où j'avais vu tant de choses et coudoyé tant d'idées.

La nuit était à sod moment le plus assoupi et le plus profond. Au-dessous de moi un amas de maisons noires gisait comme un lac de ténèbres. Il n*y avait plus dans toute la ville que sept fenêtres éclairées. Par un hasard étrange, ces sept fenêtres, pareilles à sept rouges étoiles , reproduisaient avec une exactitude parfaite la Grande-Ourse qui étincelait» en cet instant-là même, pure et blanche au fond du ciel ; si bien que la majestueuse constellation , allumée à des millions de lieues au-dessus de nos têtes, semblait se refléter à mes pieds dans un miroir d*encre.

LIiTTRE VINGT-UNIÈME.

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