‹ Le Rhin. 3Chapitre 7 sur 17 · LÉGENDE · texte numérisé non relu

LÉGENDE

Le beau Pécopin aimait la belle Bauldour, et la belle Bauldour aimait le beau Pécopin. Pécopin était fils du burgrave de Sonneck, et Bauldour était fille du sire de Falkenburg. L'un avait la forêt, Taulre avait la montagne. Or, quoi de plus simple que de marier la itiontagne à la forêt? Les deux pères s'entendirent, et Ton fiança Bauldour à Pécopin.

Ce jour 15, c'était un jour (Vavrîl, les sureaux et les aubépines en fleur s'ouvraient au soleil dans la forêt, mille petites cascades charmantes, neiges et pluies changées en ruisseaux, horreurs de l'hiver devenues les grâces du printemps , sautaient harmonieusement dans la montagne, et l'amour, cet avril de l'homme, chantait, rayonnait et s'épanouissait dans le cœur des deux ûancés.

Le père de Pécopîn, vieux et vaillant chevalier, l'honneur du Nahegau, mourut quel^ que temps après les accordailles, en bénissant son fils et en lui recommandant Bauldour. Pécopin pleura, puis peu à peu, de la tombe où son père avait disparu, ses yeux se reportèrent au doux et radieux visage de sa fiancée, et il se consola. Quand la lune se lève, songe^t-ôn au soleil couché?

Pécopin avait toutes les qualités d'un gen* tilhomme, d'un jeune homme et d'un homme. Bauldour était une reine dans le manoir, une

LÉGENDE DU MkV PÉGOPIN. i59

sainte-vierge à Téglise, une nymphe datis les bois^ une fée à i'ouyrage.

Pécopin était grand chasseur et Bauldour était belle lileuse. Or, il n'y a pas de haine entre le fuseau et la carnassière. La flieuse file pendant que le chasseur chasse. Il est ab* sent, la quenouille console et désennuie. La meute aboie, le rouet chante. La meute qui est au loin et qu'on entend à peine , mêlée au cor et perdue profondément dans les halliers, dit tout bas avec un vague bruit de fanfare : Songe à ton amant. Le rouet , qui force la belle rêveuse à baisser les yeux, dit tout haut et sans cesse avec sa petite voit douce et sévère : Songe à ton mari. Et quand le mari et Tamant ne font qu'un, tout va bien.

Marier donc la fileuse au chasseur, et ne craignes rien.

Cependant, je dois le dire, Pécopin aimait trop la chasse. Quand il était sur son cheveil> quand il avait le faucon au poing ou quand il

i60 LETTRE ViNGT-UNIÈHE.

suivail le tartaret du regard, quand il entcndail le jappement féroce de ses limiers aux jambes torses, il partait, il volait, il oubliait tout. Or en aucune cbose il ne faut excéder. Le bonheur est fait de modération. Tenez en équilibre vos goûts et en bride vos appétits. Qui aime trop les chevaux et les chiens fâche les femmes; qui aime trop les femmes fâche Dieu.

Lorsque Bauldour, et cela arrivait souvent, lorsque Bauldour voyait Pécopin prêt à partir sur son cheval hennissant de joie et plus fier que s'il eût porté Âlexandre-le-Grand en habits impériaux , lorsqu'elle voyait Pécopin le flatter, lui passer la main sur le cou, et^ éloignant Téfieron du flanc, présenter au palefroi un bouquet d'herbe pour le rafraîchir, Bauldour était jalouse du cheval. Quand Bauldour, cette noble et fiére demoiselle, cet astre d'amour, de jeunesse et de beauté, voyait Pécopin caresser son dogue et approcher amicalement de son charmant et mâle visage cette tète camuse , ces gros naseaux ,

CCS larges oreilles et cette gueule noire , Bauldour étdit jalouse du chien.

Elle rentrait dans sa chambre secrète, courroucée et triste, et elle pleurait. Puis elle grondait ses servantes , et après ses servantes elle grondait son nain. Car la colère chez les femmes est comme la pluie dans la forêt; elle tombe deux fois. Bis pluil.

Le soir Pécopin arrivait poudreux et fatigué.'Bauldour boudait et murmurait un peu avec une larme dans le coin dé son œil bleu. Mais Pécopin baisait sa petite main , et elle se taisait ; Pécopin baisait son beau front , et elle souriait.

Le front de Bauldour était blanc , pur et admirable comme la trompe d'ivoire du roi Charlemagne.

Puis elle se rétirait dans sa tourelle et Pécopin dans la sienne. Elle ne souffrait jamais que ce chevalier lui prit la ceinture. Un soir

T. II. il

il lui pressa légèrement le coude, et elle rougit très fort. Elle étoit fiancée et non mariée. Pudeur est à la femme ce que chevalerie est à l'homme.

Vphmn WhMm H luiplnv^te VMim.

Ils ft'tdorftienl à faire envie.

Pécopin avait dans sa halle d'armes à 8on«

necic une grande peinture dorée représentant

le ciel et les naufcieux, chaque planètq avec

sa eouleur propre et son nom écrit en ver-

milloQ h eùlé d'elle; Saturne blanc-plombé;

Jupiter clair, mais enfl^mbé et un peu aan-

guin; V^nm rorleniali embrasée; Mercure

étinMlaqt) la tune avap sa glaee argentine;

iéi LETTRE VINGT'UNIÈME.

le Soleil (ont feu rnyonnant. Pccopîn cffnça le nom de Vénus et écrivit en place Bauldour.

Bauldour avait dans sa chambre aux parfums une tapisserie de iiaule lice où étail ligure un oiseau de la grandeur d'un aigle, avec le tour du cou doré, le corps de couleur de pourpre, la queue bleue mêlée de pennes incarnates, et sur la tète des crêtes surmontées d'une houppe de plumes. Au-dessous de cet oiseau merveilleux l'ouvrier avait écrit ce mot grec: Phénix. Bauldour effaça ce mot et broda à la place ce nom : Pécopin.

Cependant le jour fixé pour les noces approchait. Pécopin en était joyeux et Bauldour en était heureuse.

Il y avait dans la vénerie de Sonneck un piqueur, drôle fort habile, de libre parole et de malicieux conseil , qui s'appelait Éri« langus. Cet homme, jadis fort bel archer, avait été recherché en mariage par plusieurs riches paysannes du pays de Lorch ; mais il

avait rebuté les épouseuses et s'élait fait valet de chiens. Un jour que Pécopin lui en demandait la raison, Érilangus répondit : Monseigneur, les chiens ont sept espèces de rage, les femmes en ont mille. Un autre jour, apprenant les prochaines noces de son maître, il vint à lui hardiment et lui dit : Sire y pourquoi vous mariez-vous? Pécopin chassa ce valet.

Cela eût pu inquiéter le chevalier, car Érilangus élait un esprit subtil et une longue mémoire. Mais la vérité est que ce valet s'en alla à la cour du marquis de Lusace , où il devint premier veneur, et que Pécopin n'en entendit plus parler.

La semaine qui devait précéder le mariage, Bauldour filait dans l'embrasure d'une fenêtre. Son nain vint l'avertir que Pécopin mon* tait l'escalier. Elle voulut courir au-devant de son fiancé, et en sortant dosa chaise, qui était à dossier droit et sculpté , son pied s'embarrassa dans le (il do sa quenouille. Elle tomba. La pauvre Bauldour se releva. Elle no

i66 LETTRE >INGT-«NIÈVE«

s'était fait aucun mal, mais elle so souvint qn'un accident pareil était arrivé jadis à la châtelaine Liba, et elle se sentit le cœur serré.

Pécopin entra rayonnant » lui parla de leur mariage et de leur bonheur, et le nuage qu'elle avait dans Tâme s'envola.

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Où —% explS^ée la dîffèreno* qa'îl y • entre TorellU d'un Jeune komme et l'oreille d'un vieillard.

Le lendemain de ce jour-là Bauldour filait dans sa chambre et Pécopin chassait dans le bois. Il était seul et n'avait avec lui (]u*un cblen. Tout en suivant le hasard de la chasse, il arriva prés d'une métairie qui était à l'entrée de la forêt de Sonn et qui marquait la Itmile des domaines de Sonncck et de Falkenbtirg. Celle métairie élait ombragée a Toricfit par quatre grands arbres , un frêne, un erme , un sapin et un chêne , qu* on appelait

T. If. 11*

dans le pays les quatre Évangélistes. Il parait que c'ctaienl des arbres-féi^s. Au moment où Pécopin passait sous leur ombre , quatre oiseaux étaient perchés sur ces quatre arbres : un geai sur te frêne, un merle sur Terme, une pie sur le sapin et un corbeau sur le chêne. Les quatre ramages de ces quatre bêtes empluméos se mêlaient d'une façon bizarre et semblaient par instant s'interroger et se répondre. On entendait en outre un pigeon, qu'on ne voyait pas parce qu*il était dans le bois, et une poule, qu'on ne voyait pas parce qu'elle était dans la basse-cour de la ferme. Quelques pas plus loin un vieillard tout courbé rangeait le long d'un mur des souches pour l'hiver. Voyant approcher Pécopin , il se retourna et se redressa. — Sire chevalier, s'écria-t-il , entendez-vous ce que disent ces oiseaux? — Bonhomme, répondit Pécopin, que m'importe!

— Sire , reprit le paysan , pour le jeune homme, le merle siffle, le geai garrulc, la pie glapit, le corbeau croasse, le pigeon roucoule, la poule glousse; pour le vieillard, les oiseaux

parlent. — Le chevalier éclala de rire. — Pardieu ! voilà des rêveries. — Le vieijiard repartît gravement : Vous avez tort, sire Pécopin. — Vous ne m'avez jamais vu , s'écria le jeune homme, comment savez -vous mon nom? — Ce sont les oiseaux qui le disent, réponditle paysan. —Vous êtes un vieux fou , brave homme, dit Pécopin ; et il passa outre.

Environ une heure après, comme il Iraversait une clairière, il entendit une sonnerie de cor et il vit paraître dans la futaie une belle troupe de cavaliers; c'était le comte palatin qui allait en cliasse. Le comte palatin allait en chasse accompagné des burgraves qui sont les comtés des châteaux, des wild* graves qui sont les comtes des forêts , des landgraves qui sont les comtes des terres, des rhingraves qui sont les comtes du Rhin, et des raugraves qui sont les comtes du droitdu-poing. Un cavalier gentilhomme du pfalzgraf, nommé Gaïrefroi, aperçut Pécopin et lui cria : Holà, beau chasseur! ne venez-vous pas avec nous? — Où allez -vous? dit Péco-

170 LETTRE VINGT'UNlèllE.

pin. — Beau chasseur, rcpondil Gaïrcfroî, nous allons chasser un milan qui esl à Heim* burg et qui détruit nos faisans ; nous allons chasser un vautour qui esl à Vaugstberg et qui extermine nos lanerets; nous allons chasser un aigle qui est à Rheinstein et qui tue nos émerillons. Venez avec nous. ^ Quand se^ rez^vous de retour? demanda Pécopin. •*- Demain, dît Gaïrcfroi. — Je vous suis, dît Pécopin. La chasse dura trois jours. Le pre^ mier jour Pécopin tua le milan, le second jour Pécopin tua le vautour, le troisième jour Pécopin tua Taigle. Le comte palatin s'émerveilla d'un si excellent archer. — Chevalier do Sonneck, lui dit-il , je te donne le fief de Rhi* neck, mouvant de ma tour de Gutenfels. Tu vas me suivre à Stahleck pour en recevoir rinveslilure et me prêter le serment d'allégeance , en mail public et en présence des échevins, in mallopuhUco el^oram scabiniSf comme disent les chartes du saint empereur Gharlemagne. Il (allait obéir. Pécopin envoya à Dauldour un message dans lequel il lui annonçait tristement que la gracieuse volonté

du pfalzgraf l'obligeait de se rendre sur-lechamp à Stahleck pour une très -grande et très-grosse affaire. — Soyez tranquille, madame ma roièy ajoulait-il en terminant, je serai de retour le mois prochain. — Le messager parti, Pécopin suivit le palatin et alla coucher avec les clievaliers de la suite du prince dans la châleltenie basse à Bacharach. Cette nuit-là il eut un rêve. Il revit en songe rentrée de la forêt de Sonneck, la métairie, les quatre arbres et les quatre oiseaux ; les oiseaux ne criaient, ni ne sifflaient, ni ne chantaient, ils parlaient. Leur ramage, auquel se mêlaient les voix de la poule el du pigeon, s'était changé en cet étrange dialogue que Péeopin endormi enteodit dislinctement :

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