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LE PIGEON

Danldour ! Bauldour ! Bauldour !

Pccopin se réveilla , il avait une sueur froide; dans le premier moment il se rappela le vieillard cl il s'épouvanta, sans savoir pourquoi, de ce rêve et de ce dialogue, puis il chercha à comprendre, puis il ne comprit pas, puis il se rendormit, et le lendemain, quand le jour reparut, quand il revit le beau

soleil qui chasse les spectres, dissipe les songes et dore les fumées , il ne songea plus ni aux quatre arbres, ni aux quatre oiseaux.

174 tBTTRE VlNGT-UNlfcHK.

Oà îl etl traité def dÎTeries «{«alîtéfl propret aux dÎTenet

Pécopin était un gentilhomme de renommée, de race, d'esprit et de mine. Une fois introduit à la cour du pralzgraf et installé dans son nouveau fief, il plut à ce point au palatin que ce digne prince lui dit un jour : Ami, j'envoie une ambassade à mon cousin de Bourgogne , et je t'ai choisi, pour ambassadeur, à cause de ta gentille renommée. Pécopin dut faire ce que voulait son prince. Arrivé à Dijon, il se lit si bien distinguer par

«a belle parole que le duc lui dit un soir , après avoir vide trois larges verres de vin de 3acbarach : — Sire Pécopin, vous êtes notre ami; j'ai quelque démêlé de bec avec monseigneur lo roi de France, et le comte palaliq permet que je vous envoie pré» du roi , car je vous ai choisi pour amba^deur, à cause de votre grande race. — Pécopin se rendit à Paris. Le roi le goûta fort i et le prenant à part un malin : — Pardieu, chevalier Pécopin, lui dit-il , puisque le palatin vous a prêté au bourguignon pour le service de la Bourgo* gne, le bourguignon vous prêtera bien aq roi de France pour le service de la chrétienté. J'ai besoin d'un très noble seigneur qui aille faire certaines remontrances de ma part au miramolin des maures en Espagne, et je vous ai choisi pour ambassadeur, à cause de volrq bel esprit. — On peut refuser son vole t| rempereur, on peut refuser sa femme 911 pape ; on no refuse rien au roi de France* Pécopin fit roule pour Tlilspagne. \ Grqpad^ le miratnolin raccuoillit à merveille ci Tinvil^ aux sambras do rAiliQipbrn. Ce nù^H cba*

que jour que fêles , courses de cannes et de lances et chasses au faucon , et Pécopin y prenait part en grand jouteur et en grand chasseur qu'il était. En sa qualité do morîcaud , le mîramolin avait de bons lanerets , d'excellents sacrets et d'admirables lunicienSy et il y eut à ces chasses les plus belles volées imaginables. Cependant Pécopin n'oublia pas de faire les affaires du roi de France. Quand la négociation fut terminée, le chevalier se présenta chez le sultan pour lui faire ses adieux. — Je reçois vos adieux, sire chrétien , dit le miramolin, car vous allez en effet partir tout de suite pour Bagdad. — Pour Bagdad! s'écria Pécopin. — Oui , chevalier , reprit le prince maure ; car je ne puis signer le traité avec le roi de Paris sans le consentement du calife de Bagdad, qui est commandeur des croyants ; il me faut envoyer quelqu'un de considérable auprès du calife, et je vous ai choisi pour ambassadeur à cause de votre bonne mine. Quand on est chez les maures , on va où veulent les maures. Ce sont des chiens et des infidèles. Pécopin alla à Bagdad. Là il eut une

LÉGENDE DU BEAU PÉGOf^lN. 177

aventure. Un jour qu'il passait sous les murs du sérail, la sultane fovorite le vit, et comme il était beau, triste et fier, elle se prit d'amour pour lui. Elle lui envoya une esclave noire qui parla au chevalier dans le jardin de la ville à côté d'un grand tilleul microphylla qu'on y voit encore, et qui lui remit un talisman en disant : Ceci vient d'une princesse qui vous aime et que vous ne verrez jamais. Gardez ce talisman. Tant que vous le porterez sur vous , vous serez jeune. Quand vous serez en dan^ ger de mort, touchez-le, et il vous sauvera.-— Pécopin à tout hasard accepta le talisman , qui était une fort belle turquoise incrustée de caractères inconnus. Il l'attacha à sa chaîne de cou. — Maintenant, monseigneur, ajouta l'esclave en le quittant , prenez garde à ceci : tant que vous aurez cette turquoise à votre cou , vous ne vieillirez pas d'un jour; si vous la perdez , vous vieillirez en une minute de toutes les années que vous aurez laissées derrière vous. Adieu , beau giaour. — Cela dit , la négresse s'en alla. Cependant le calife avait vu l'esclave de la sultane accoster le T. u. i«

chevalier cbrôlien* Ce calife était fort jaloux et un peu magicien. U convia Pécopin à une fôte, et, la nuit venue, il conduisit le cbe* valier «ur une haute tour. Pécopin , sans y prendre garde» s'était avancé fort près du parapet » qui était très bas , et le calife lui parla ainsi : — Chevalier , le comte palatin t'a envoyé au duc de Bourgogne à cause de la noble renommée, le duc de Bourgogne fa çnvoyé au roi de France à cause de ta grande race , le roi de France t'a envoyé au mira« molin de Grenade à cause de ton bel esprit « le miramolin de Grenade t'a envoyé au calife de Bagdad à cause de ta bonne mine ; moi , & cause de ta noble renommée » de ta grande race, de ton bel esprit et de ta bonne mine, je t'envoie au diable. — En prononçant ce dernier mot, le calife poussa violemm^t Pécopin , qqi perdit l'équilibre et tomba du haut de la tour.

LÉGENDE M BBÀU PËGOt»IN. i^9

Bon effet d'une bonne penfée.

Quand un homme tombe dans un gouffre, c'est un terrible éclair que celui qui frappe sa paupière en ce moment-là et qui lui montre à la fois la vie dont il ira sortir et la mort où il va entrer. Dans cette minute suprême, Pécopin éperdu envoya sa dernière pensée à Bauldour et mit la main à son cœur; ce qui fit que, sans y songer, il toucha le talisman. A peine eut-il effleuré du doigt la turquoise magique qu'il se sentit emporté

comme par des ailes. Il ne tombait plus, il planait. Il vola ainsi toute la nuit. Au mo* ment où le jour paraissait, la main invisible qui le soutenait le déposa sur une grève solitaire , au bord de la mer.

Où Ton roit que le diable Ivwnême e tort d'être govnnend.

Or, en cé temps-là même, il était arrivé au diable une aventure désagréable et singulière. Le diable a coutume d^emporter les âmes qui sont à lui dans une hotte , ainsi que cela peut se voir sur le portail de la cathédrale de Fribourg en Suisse, oà il est figuré avec une tête de porc sur les épaules, un croc à la main et une hotte de chiffonnier sur le dos; car le démon trouve et ramasse les âmes des méchants dans les las d'ordures que le genre

183 LETTRE TINGT-UNIÈME»

humain dépose au coin détentes les grandes \érilés lerreslres ou divines. Le diable n'a- \dit pas Thabitude de fermer sa hottes ce qui fait que beaucoup d'âmes s'échappaient , grâce à la céleste malice des anges. Le diable s'en aperçut et mit à sa hotte un bon cou- \ercle orné d'un bon eadenas. Mais les âmes» qui sont fort subtiles , furent peu gênées du couvercle; et, aidées par les petits doigts roses des chérubins, trouvèrent encore moyen de s'enfuir par le» daires^Yoies de la hotte. Ce que voyant, h diable, fort dépité, tua un dromadaire, et de la peau de la bosse se fit une outre qu'il sut clore merveilleusement avee l'^sai^laiM^e du démon Heriaès, et do laquelle il se, sentait plus joyeux quaad elle était veoQplie d'èa^es qu'un écolier d'une bourse remplie dâ sequius d'or. C'est ordtnairemeDl danskk Haute-Égyptei sut? les bords ÙQ la mer Itouge ^ que le diable > sqprès avoir fait sa tottriàée d$m le pays des païens et des ittfécréaote, remplît cette outre. Le lieu est fort d^rt; c!est une grève de saUe près d'un l>eUt bois de palioû^rs qui est situé entre

LiGENM DU ÉEâU PttOfW. ifSÈ

eoma, ùit eat né saint Antoine, et Glisinay où est mort* saint Sisoes.

Un Jour donc qvtt le diable avait feît encore meiHenre chasse qtf àFordinaîre, il remplissait gaiement son outre lorsque, se retournant par hasard, il vit à quelques pas de lut un ange qui h regardait en souriant. Le diable haussa les épaules^ et continua d'empiler dans ce sac les* âmes qu*îl avait, les épluchant fort peu , je* TOUS jure ; car tout est assez bon pour cette chaudière-là. Quand il eut fmi , it empoigna Foutre d'une main pour la charger sur ses épaules ; mais il lui Ait impossible de la lever dir sol , tant il y avait mis d'Ames et tant les iniquités dont elles étaient chargées le» rendaient lourdes et pesantes. 11 saisit alors celte besace d'enfer à deux bras ; mais le second effort ftit aussi inutile que le premier, l'outrée ne bougea pas plus que si elle efrt été la tété d'un rocher sortant de terre. — Oh I âmes de plomb I dit le diable, et il se prit à jurer. En se retournant, il vit le bel ange qui le regar^ dait en riant. — Que fais -tu- là? cria le

iSi • LETTRE VINGT-UNIÈME.

démon, -r- Tu le voîs> dit Fange, je souriais tout à l'heure et à présent je ris. — Oh! céleste volaille"! grand innocent, va! répliqua Asmodée. Mais r^inge devint sévère et lui parla ainsi : -^ Dragon, voici les parolea que je te dis de la part de celui qui est le Seigneur : tu ne pourras emporter . cette charge d'âmes dan^ la géhehne tapt qu'un saint du paradis où un chrétien tombé du ciel ne t'aura pas aidé à la soulever de terre et à la poser sur les épaules. — Cela dit, l'ange ouvrit ses ailes d'aigle et s'envola.

Le diable était fort empêché. — Que veut dire cet imbécile? grommelaitril entre ses délits* Un saint du paradis? ou un chrétien tombé du ciel ? J'attendrai longtemps si je dois rester là jusqu'à ce qu'une pareille assistance m'arrive I Pourquoi diantre aussi ai-je si outrageusement bourré cette sacoche? Et ce niais, qui n'est ni homme ni oiseau, se hurlait de moi! Allons! il faut maintenant que j'attende le saint qui viendra du paradis ou le chrétien qui tombera du ciel. Voilà une

*- stupide histoire , et il feut convenir qu'on s'amuse de peu de chose là-haut ! — Pendant qu'il se parlait ainsi à lui-même, les habitants de Coma et de Giisma croyaient entendre le tonnerre gronder sourdement à F horizon. C'était le diable qui bougonnait.

Pour un. charretier embourbé, jurer est quelque chose, mais sortir de l'ornièce c'est encore mieux. Le pauvre diablç se creusait la tète et rêvait. C'est un drôle, fort adroit que celui qui a perdu Eve. Il entre partout. Quand il veut, de même qu'il se glisse dans l'aiiiour, il se glisse dans le paradis. Il a con- , serve des relations avec saint Cyprien-Ic-ma- ' gicien , et il sait dans l'occasion se faire bien venir des autres saints, tanlûten leur rendant de petits services mystérieux, tanlOt en leur disant des paroles agréables, il sait, ce grand savant, la conversation qui plaît à chacun. Il les prend tous par leur* faible. Il apporte à saint Rol)ert d'York des petits pains d'avoine au beurre. Il cause orfèvrerie avec saint Éloy et cuisine avec saint /Théodote. Il parle au

486 LETTltE YmOT-UNIÈm.

saint évéque Gerr»ain du roi Chitdeberty âtt saint abbé Wandrille do roi Dagobert et a» saint ennaque Ustbazade du roi Sapor. tt parle à saint PauMe-Simpte de saint Antoine et il parle à saint Antoine de son cochon. Il parle à saint Loop de sa femme Piméniole e( il ne parle pas à saint Gomer de sa femme Cwinmarie. — Car le diabte est le grand flatteur. Gœur de fiel , boucbe de miel.

Cependant quatre saints, qui sont connus pour leur étroite amitié, saint Nîl-le^litaire, saint Autremoine, saint Jean-le-Nain et saint Médard , étaient précisément allés ce jour-là se promener sur les bords de la mer Rouge. Comme ils arrivaient, tout en conversant, prés du bois de palmiers, le diable les vif venir vers lui avant d'être aperçu par eux. l\ prit incontinent la forme d'un vieillard très pauvre et très cassé et se mit à pousser des cris lamentables. Les saints s'approchèrent. — Qu'est-ce? dit saint Nil. — Hélas! héias! mes bons seigneurs, s'écria le diable, venez à mon aidé, je vous en supplie. J'ai un très

méchant maître, je suis un pauvre esclave, j'ai un très méchant maître qui est un marehand du pays de Fez* Or vous savez que tous ceux de Fez, les maures, numides, g^ramantes et tous les habitants de la Barbarie, de la Nubie et de TÉgypte sont mauvais, per* vers, sujets aux femmes et aux copulations illicites, téméraires, ravisseurs, hasardeux et impitoyables à cause de la planète Mars. D^ plus, mon maître est un homme que lour» mentent la bile noire, la bile jaune et ta pituite à Cicéron; de là une mélaneoltc froide et sècbe qui le rend timide, de peu de courage, avec beaucoup d'inventions néanmoins pouc le mal. Ce qui retombe sur nous, pauvres es^ elaves, sur moi, pauvre vieux. — Où voulezvous en venir, mon ami? dit saint Autremoine avec intérêt. — Voilà, mon bon seigneur, répondit le démon. Mon maître est un grand voyageur. 11 a des manies. Dans tous les paya où il va, il a le goût de bâtir dans son jardin i&ne montagne du sable qu'on ramasse a» bord des mers près desquelles ce méchant homme s'établit. Dans la Zéiende il a édifié

un tas de sable fangeux et noir; dans la Frise un las de gros sable mêlé de ces coquilles rouges, parmi lesquelles on trouve le cône tigré; et dans la Chersonèse cimbrique, qu'on nomme aujourd'hui Jutland, un (as de sable lin mêlé de ces coquilles blanches parmi lesquelles il n'est pas rare de rencontrer la telline* soleil- levant... — Que le diable t'emporte! interrompit saint Nil qui est d'un naturel impatient. Viens au fait. Voilà un quart-d'beure que tu nous fais perdre à écouter des sornettes. Je compte les minutes. — Le diable s'inclina humblement : —Vous comptez les minutes, monseigneur? c'est un noble goût. Vous devez être du midi; car ceux du midi sont ingénieux et adonnés aux mathématiques, parce qu'ils sont plus voisins que les autres hommes du cercle des étoiles errantes. — Puis, tout à coup, éclatant en sanglots et se meurtrissant la poitrine du poing: — Hélas! hélas! mes bons princes, j'ai un bien cruel maître. Pour bâtir sa montagne il m'oblige à venir tous les jours, moi vieillard, remplir cette outre de sable au bord de la

LÉG£NI>E DU BEAU PÉGOPIN. i89

mer. H faut que je la porte sur mes épaules. Quand j'ai fait un voyage, je recommence, et cela dure depuis Taube jusqu'au coucher dif soleil. Si je veux me reposer, si je veux dormir, si je succombe à la fatigue, si l'outre n'est pas bien pleine, il me fait fouetter. Hélas! je suis bien misérable et bien battu et bien accablé d'infirmités. Hier, j'avais fait six voyages dans la journée ; le soir venu, j'étais si las que je n'ai pu hausser jusqu'à mon dos cette outre que je venais d'emplir; et j'ai passé ici toute la nuit, pleurant à côté de ma charge et épouvanté de la colère de mon maître. Mes seigneurs , mes bons seigneurs , par grâce et par pitié, aidez-moi à mettre ce fardeau sur mes épaules , afin que je puisse m'en retourner auprès de mon maître, car si je tarde il me tuera. Âhi ! ahi I

En écoutant celte pathétique harangue, saint Nil, saint Àulremoino el saint Jean^le- Nain.se sentirent émus, et saint Médard se mit à pleurer, ce qui causa sur la terre une pluie de quarante jours.

Mais saint Nil dit au démon : -^ Je ne puis t'aider, mon ami^ et j'en ai regret; mais il faudrait metlre la main à cette outre qui est une chose morte, et un verset de la Très- Sainte-Écriture défetid de toucher aux ehoses mortes sous peine de rester impure

Saint Autremoine dit au démon t — Je ne puis l'aider^ mon ami, et j'en ai regret) mais je considère que ce serait une bonne action^ ei. les bonnes actions ayant TinconTénient de pousser à la vanité celui qui les fait^ je m'abs** tiens d'en faire pour conserver rhumilité<

Saint Jean^e^Nain dit au démon : ^ Je no puis t' aider, mon ami, et j'en ai regret; mais comme tu vois, je suis si petit que je ne pour* rais atteindre à ta ceinture. Comment ferais^ je pour te mettre cette charge sur les épaules?

Saint Hédard, tout en larmes, dit au dé-* mon : -- je ne puis t' aider, mon ami , et j'efi ai regret ; lAais je suis si ému vraiment que j'ai les bras cassés.

LÉGENDE DU DBAU FÉCOPIN. 101

Et ils continuèrent leur chemin.

Le diable enrageait. — Yoilà des animaux ! s'écria-t*ii en regardant les saints s'éloigner. Quels vieux pédants! Sont-ils absurdes avec leurs grandes barbes ! Ma parole d'honneur, ils sont encore plus bêtes que l'ange I

Lorsqu'un de nous enrage, il a du moins la ressource d'envoyer au diable celui qui l'irrite. Le diable n'a pas cette douceur. Aussi y ft-t-il dans toutes ses colères une pointe qui rentre en lui-même et qui l'exaspère*

Comme il maugréait en fixant son œil plein de flamme et de fUreur sur le ciel , son ennemi, voilà qu'il aperçoit dans les nuées un point noir. Ce point grossit, ce poîttt appro^ che; le diable regarde; c'était tttî homme, — (fêlait un chevalier armé et casqué, — c'était un chrétien ayant la croix rouge sur la poitrine, — qui tombait des nues.

— Que n'importe qui soit lotié! cria le

démon en saulant de joie. Je suis sauvé. Voilà mon chrétien qui m'arrive! Je n'ai pas pu venir à bout de quatre saints, mais ce serait bien le diable si je ne venais pas à bout d'un homme.

En ce moment-là Pécopin, doucement dé^ posé sur le rivage, mettait pied à terre.

Apercevant ce vieillard , lequel était là comme un esclave qui se repose à côté de son fardeau, il marcha vers lui et lui dit : — Qui êtes-vous, r ami? et où suis-je?

Le diable se prit à geindre piteusement : — Vous êtes au bord de la mer Rouge, monseigneur , et moi je suis le plus malheureux des misérables. — Sur ce , il chanta au chevalier la même antienne qu'aux saints, le suppliant pour conclusion de l'aider à char^ ger cette outre sur son dos.

Pécopin hocha la tête : — Bonhomme, voilà une histoire peu vraisemblable.

LÉGENDE DU BE\U PÉCOPIN. i93

— Mon beau seigneur qui tombez du ciel, répondit le diable, la vôtre Test encore moins, et pourtant elle est vraie.

— C'est juste, dit Pécopin.

— El puis, reprit le démon, q^c Voulezvous que j'y fasse? si mes malheurs n'ont pas bonne apparence, est-ce ma fitot^? Jb ne suis qu'un pauvre de besace et d'esprit; je ne sais pas inventer ; il faut bien que je compose mes gémissements avec mes aventures et je ne puis mettre dans mon liistoffe que la vérité. Telle viande, telle soupe.

— J'en conviens, dit Pécopin.

— Et puis enOn, poursuivit le diable, quel mal cela peut-il vous faire, à vous mon jeune vaillant, d'aider un pauvre vieillard inOrmé à attacher cette outre sur ses épaules?

Ceci parut concluantà Pécopin. Il se baissa» souleva de terre l'outre, qui se laissa faire sans

difficulléi et} la souienanl entre ses bras, il s'appréla à la poser sur le dos du vieillard qui se tenait courbé devant lui.

Un moment de plus^ et c'était fait.

Le diable a des vices ; c'est là ce qui le perd. 11 est gourmand. Il eut dans cette mi<nutelà ridée de joindre Tâme de Pécopin aux autres âmes qu'il allait emporter; mais pour cela il fallait d'abord tuer Pécopin.

H se mit donc à appeler à voix basse un esprit invisible auquel il commanda quelque chose en paroles obscures.

Tout le monde sait que y lorsque le diable dialogue et converse avec d'autres démons , il patrie yn jargon moitié italien , moitié ea^ pagnolé 11 dit aussi fè e4 là quelques mots latins.

Ceci a été prouvé el clairement établi dans plusieurs rencontres el en particulier

dans le procès du docteur Eugenio Torraha , lequel fut commencé à Valladolid le 10 jan*« vier i528el convenablement terminé le 6 mai 1531 par Tautodafé dudil docteur*

Pécopin savait beaucoup de choses. C'était, jo vous Tai dit, un cavalier d* esprit qui était homme à soutenir bravement une vespérie. Il avait des lettres* Il connaissait la langue du diable.

Or, à rinstant où il lui attachait Toulre Sur Tépautc, il entendit le petit vielllSird téiirbé dire toiit bas i Bàmos , non ciertd ôtchiy verbera, frappa ^ y eôka la piedra. Ceci fut pour Pécopin comme un cclaîr.

un soUt)çoh lui vlht. H leva Ifcs yeux ^ et il Vil à litie grâtidé haulfeUb aU-dcssiiS de lui une pleri-c énorhie que quelque gcftht Ittvl^ sible lendit sUspetlduë stit* sa tète.

Se rejeter en arrière , toucher de sa main gauche iû talisman ) saisir de la droite son poignard et vik percer Feuir» avee une viols.

Icnce et une rapidité formidable, c'est ce que iit Pécopin comme s'il eût été le tourbillon qui, dans la môme seconde, passe, vole, tourne, brille, tonne et foudroie.

Le diable poussa un grand cri. Les âmes délivrées s'enfuirent par l'issue que le poignard de Pécopin venait de leur ouvrir, laissant dans l'outre leurs noirceurs , leurs crimes et leurs méchancetés , monceau hideux , verrue abominable qui, par l'attraction propre au démon , s'incrusta en lui , et , recouverte par la peau velue de l'outre , resta à jamais lixéo entre ses deux épaules. C'est depuis ce jour-là qu'Asmodée est bossu.

Cependant , au moment où Pécopin se rejetait en arrière, le géant invisible avait laissé choir sa pierre, qui tomba sur le pied du diable et le lui écrasa. C'est depuis ce jour-là qu'Asmodée est boiteux.

Le diable , comme Dieu , a le tonnerre à ses ordres ; mais c'est un affreux tonnerre

LÉGENDE DU BEAU PÉCOPIN. i97

inférieur qui sort de lerre et déracine les arbres. Pécopin sentit le rivage de la mer trembler sous lui et que quelque chose de terrible Tonveloppait ; une fumée noire l'aveugla, un bruit effroyable l'assourdit; il lui sembla qu'il était tombé et qu'il roulait rapidement en rasant le sol, comme s'il était une feuille morte chassée par lèvent. Il s'évanouit.

I§8 LETTRE VINGT-UNltME.

Propotîtlonf «inUblet d'un Ttenz M५nt retiré dam luie cabmtt de feaîlUge.

Quand il revint à lui, il entendit une voix douce qui disait : Phi stnâ^ ce qui en langue arabe signifie : il est dans le ciel. Il sentit qu'une main était posée sur sa poitrine, et il entendit une autre voix grave et lente qui répondait : Lô, là, machi nioulh, ce qui veut dire : non , non , il n'est pas mort. Il ouvrit les yeux et vit un vieillard et une jeune fille agenouillés près de lui. Le vieillard était noir comme la nuit, il avait une longue barbe

LÉGENDE EU EEAU tiedFlN. 4dt

blanche tressée en petites mettes , à la node des anciens mages y et il était vêtu d'nn grand suaire de soie verte sans plis* La jeune fille était eonleor de cuivre rouge, avec de grands yeux de porcelaine et des lèvres de coraiU Elle avait des anneaux d'or au nez et aux oreilles. Elle était charmante.

Pécopin n'était plus au bord de la mer* Le sûuflSe de Tenfer, le poussant au hasard. Tavait jeté dans une vallée remplie de rochers et d'arbres d'une forme étrange. Il se leva. Le vieillard et la jeune fille le regardaient avee douceur. Il s'approcha d'un de ces arbres ; les feuilles se contractèrent ] les branches se re^ tirèrent; les fleurs, qui étaient d'un blane pâle, deifinrent rouges} et tout l'arbre parut en quelque sorte reculer devant lui. Péc^^in reconntit l'arbre de la hoqte et en conclut qu'il avait quitté l'Inde et qu'il était dans le femeux pays de Pudiferan.

Cependant le vieillard lui fit un signe. Pé* eopin le suivit) et quelques instants aprèft»

200 LETTRE VINGT-UNIËME.

le vieillard , la jeune fille et Pécopin étaient tous trois assis sur une natte dans une cabane faite en feuilles de palmier, dont Tintérieur, plein de pierres précieuses de toutes sortes, étincelait comme un brasier ardent.

Le vieillard se tourna vers Pécopin et lut dit en allemand : — Mon fils, je suis Thomme qui sait tout, le grand Lapidaire éthiopien , le taleb des Arabes. Je m'appelle Zin-Ëddin pour les hommes et Évilmerodach pour les génies. Je suis le premier homme qui ait pénétré dans cette vallée, tu es le deuxième. J'ai passé ma vie à dérober à la nature la science des choses et i verser aux choses la science de Ta me. Grâce à moi ^ grâce à mes leçons, grâce aux rayons qui sont tombés depuis cent ans de mes prunelles, dans cette vallée les pierres vivent , les plantes pensent et les animaux savent. C'est moi qui ai enseigné aux bêles la médecine vraie, qui manque à l'homme. J'ai appris au pélican à se saigner lui-même pour guérir ses petits blessés des vipères, au serpent aveugle à

LÉGENDE DU BEAU PÉCOPIN. 90i

manger du fenouil pour recouvrer la vue , à l'ours aitaqué de la cataracte à irriter les abeilles pour se faire piquer les yeux. J'ai apporté aux aigles, lesquelles sont étroites , la pierre œtites qui les fait pondre aisément. Si le geai se purge avec la feuille du laurier I la tortue avec la ciguë , le cerf avec le dictame,le loup avec la mandragore, le sanglier avec le lierre, la tourterelle avec T herbe helxine ; si les chevaux gênés par le sang s'ouvrent eux-mêmes une veine de la cuisse de derrière; si le slellion, à Fépoque de la mue, dévore sa peau pour se guérir du mal caduc; si rhirondelle guérit les oplillialuiies de ses petits avec la pierre calidoine qu'elle va chercher au delà des mers ; si la belette se munit de la rue quand elle veut combattre la couleuvre, —c'est moi, mon fils, qui le leur ai enseigné. Jusqu'ici je n'ai eu que des animaux pour disciples. J'attendais un homme. Tu es venu. Sois mon fils. Je suis vieux. Je le laisserai ma cabane , mes pierreries , ma vallée et ma science. Tu épouseras ma lille , qui s'appelle Âîssab, et qui est belle. Je t'ap-

302t I.ETTHE YINGTUNIÈUe,

prendrai à dislingucp le rubis sandaslre du cbrysolampis, à meure la mère-perle dans un pot de sel et à rallumer le Teu des rubis trop mornes en les trempant dans le vinaigre* Chaque jour de vinaigre leur donne un an de beauté. Nous passerons notre vie doucement à ramasser des diamants et à manger des racines. Sois mon fils.

— Merciy vénérable seigneur^ dit Pécopin* J'acceple avec joie.

La nuit venue, il s'enfuit.

LÉGËfiDE DU UAU PÉCOPIN. SOS

&e Ohrétiett-BrrMit.

Il erra lang-lemps da^s lo$ pays. Dire |oh$ les voyages qu'il fit, ce sciait raconter le monde. Il marcba pieds nus cl en sandales ; il monta loules les montures, Tâne, le cheval, le mulet, le chameau, le zèbre, Topagre et Tcléphant. Il subit toutes les navigations et tous les navires, les vaisseau]( ronds de rOcéan et les vaisseaux longs de la Méditerranée, meraria el remigia , galère et galion , frégate et frégalon, felouque, polaqueet iar-

204 LETTRE YINGT-UNIÈME.

tanc, barque, barquelleel harqucrolle. Il se risqua sur les caracores de bois des Indiens de Banian et sur les chaloupés de cuir de FEuphralc dont a parlé Hérodote. Il futballu de tous les vents , du levante-sirocco et du sirocco-mezzogîorno , de la tramontane et de la galerne. Il traversa la Perse, le Pégu, Braniaz, Tagatai, Transiane, Sagislan, THasubi. Il vit le Monomotapa comme Vincenlle- Blanc, Sofala comme Pedro Ordonez , Ormus comme le sieur de Fines, les sauvages comme Àcosta, et les géants comme Malherbe de Vitré. Il perdit dans le désert quatre doigts du pied, comme Jérôme Costilla. Il se vit dix -sept fois vendu comme Mendez - Pinto , fut forçat comme Texeus , et faillit être eunuque comme Parisôl. Il eut le mal des pyans, dont périssent les nègres; le scorbut, qui épouvantait Avicenne; et le mal de mer, auquel Cicéron préféra la mort. Il gravit des montagnes si hautes qu'arrivé au sommet il vomissait le sang , les flegmes et la colère. Il aborda Tlle qu'on rencontre parfois ne la cherchant point et qu'on

ne peut jnmais trouver la clierclianl, el il vérifia que les habitants de cette lie sont bons chrétiens. En Midelpalie, qui est au nord, il remarqua un château dans un lieu où il n*y en a pas, mais les prestiges du septentrion sont si grands qu'il ne faut pas s'étonner de cela. Il demeura plusieurs mois chez le roi de Mogor Ekebas, bien vu et caressé de ce prince, de la cour duquel il racontait plus tard tout ce qu*ont depuis couché par écrit les anglais, les hollandais et même les pè* res jésuites. Il devint docte, car il avait les deux maîtres de toute doctrine : voyage et malheur. Il étudia les faunes et les flores de tous les climats. H observa les vents par les migrations des oiseaux et les courants par les migrations des céphalopodes. Il vit passer dans les régions sous-marines l'ommaslrephes sagittatus allant au pôle nord et Tommastrephes giganteus allant au pùle sud. Il vit les hommes et les monstres ainsi quelancien Grec Ulysse. Il connut toutes les bêles merveilleuses, le rosmar, le râle-noir, le solendguse, les garagians semblables à des aigles de mer.

306 LEtTKC VINGT*UNtËX&.

les qucucs-dc-jonc de Tile de Comore , les caper-calzcs d^Écossc, les antenales qui vont par troupes, les alcalrazes grands comme des oies , les moraxos plus grands que les libu» ronS) les pejmonesdes Iles Maldives qui man<* gent des hommes ^ le poisson manare qui a une tète de bœuf, l'oiseau claki qui naît db certains bois pourris, le petit saru qui chanid mieux que le perroquet, et enfin le boranet^ l*animal-plan(e des pajs larlarcs, qui a uno racine en terre et qui broute T herbe autour de lui^ Il tua à la chasse un triton de mer de respèce japiara et il inspira de Tamour à uh triton dé rivière de l'espèce baëpapina. Un Jour étant en Ttle de Manar^ qui est à deux eenls lieues de Goa, il fut appelé par des pô^ cheurs, lesquels lui monlrèrcnt sept hommesévéques et neuf sirènes qu'ils avaient pris dans leurs filets. Il entendit le bruit nocturne du forgeroii marin, et il mangea des cent citiquahte trois sortes de poissons qil'il y a dans la mer et qui se trouvèrent tous dans le filet des apôtres quand ils péchèrent par ordre du Seigneur. En Scythic il perça à coups de

LÉGKNDB BV BEAU PÉnOPlN. 907

flèches un gk^iflbn auquel les peuples arimas'pes faisaient la guerre pour avoir Tor qilo cette bêle gardait. Ces peuples voulurent le faire rei » mais il se sauta. Enfin il manqua naufragor en mainte rencontre et notamment prés du cap Gardafù que leë anciens appelaient Promonlorium aromatof iim; et à travers tant d'aventures^ tant d'erreurs, de fatigues^ de prouesses , do travaux et de misères , le brave cl fidèle chevalier Pècopin n'avait qu'un but, retrouver F Allemagne; qu'une espérance, rentrer au Falkenburg; qu'une pensée, revoir Bauldour.

Grâce au talisman de la sullane qu'il portait toujours sur lui, il ne pouvait, on s'en souvient, ni vieillir ni mourir.

Il comptait pourtant tristement les années. À répoque où il parvint eniin à atteindre le nord du pays de France, cinq ans s'étaient écoulés depuis qu'il n'avait vu Bauldour. Quelquefois il songeait à cela le soir après avoir cheminé depuis l'aube, il s'as-

208 LETTRE VINGT-UNlt:ME.

sey.iii sur une pierre au bord de la route et H pleurait.

Puis il se ranimait et reprenait courage : — Cinq ans, pensait-il, oui, mais je vais la revoir enfm. Elle avait quinze ans, eh bien ! elle en aura vingt! — Ses vêtements étaient en lambeaux, sa chaussure était déchirée, ses pieds étaient en sang, mais la force et la joie lui étaient revenues, et il se remettait en marche.

C'est ainsi qu'il parvint jusqu'aux montagnes des Vosges.

Où Ton Toît à qooî peut s'amuser un iiam dans une forêt.

Un soir, après avoir fait route toule la journée dans les rochers , cherchant un passage pour descendre vers le Rhin, il arriva à l'entrée d'un bois de sapins, de frênes et d'érables. Il n'hésita pas à y pénétrer. H y marchait depuis plus d'une heure quand tout à coup le sentier qu'il suivait se perdit dans une clairière semée de houx, de genévriers et de framboisiers sauvages. A côté de la clairière il y avait un marais. Épuisé de lassitude,

T. II. i4

310 liETTHE VINGT-UNIÈME.

iBOurant de faim et de soif, exténué, il re* gardait de côté et d^autre cherchani une cliaumière, une charbonnerîe ou un feu de pâtre, quand tout à coup une troupe de tadornes passa près de lui en agitant ses ailes et en criant. Pécopin tressaillit en reconnaissant ces étranges oiseaux qui font leurs nids sous terre et que les paysans des Vosges appellent canards-lapins. H écarta les toufTes de houx et vit fleurir et verdoyer de toutes paris dans l'herbe le perce-pierre, T^ngclique, Tellébore et la grande gentiane. Comme il se baissait pour s'en assurer, une coquille de moule tombée sur le gazon frappa son regard. Il la rqpiidssa. C'plait uno de ces ippules de la Yolog^e qui pqiuipnnent d^s perles grossp§ comqiedes pois. |1 Ipv^ les yeifxj un grand- 4mc plansfit aqdessus de sa tête.

Pécopin commençait à s'inquiéter. Qn conviendra qu'il; ^vajt de quoi. Ces houx et pe$ fr^ipboisjers, ces ^adorneç, ces herbes magiques, cet^ei moule 9 ce grand-duc, iput cela éujij ppH r^MMiroi^t. U ^it dpnc fpri alarmé

et se demandait avec angoisse pi) il p^^it, lorsqu'un cliant éloigne parvint j(isqM'$f \n\f Il prôla roreillc. Celait une voix pnrqucQ, cassée, chagrine, fâcheuse, soujrde et ci |arf|q à la Tois^ et voici ce qu'plle chantait ;

Mon petit lac engendre, en Vombre qui Tabrite, La riante Amphitrite et le noir Ncptunus ; Mon humUc étang noonnt, sur des monts inconnus, L*eippeireur Neptiinus et 1^ reine Acnplptri(e.

Je suis le nain , grand-père des géants. Ma goutte d*eau produit deux océans.

Je ver^e (}e mes roc» , qu# n'eflle^re s^ne ail^, Un fleuve bleu pour elle, un fleuve vert pour lai. J'épanche de ma grotte, où jamais feu n*a lui, Le flenve vert pour lui, le fleuve bleu pour elle.

Je suis le nain, grand-père des géants. Ma goutte d*eau produit deux océans.

Une flne émeraude est dans mon sable Jaune. Un pur saphir se cache en mon bumi(|fi ^rii). Mon émeraude fond et devient le beau Rhin ; Mon saphir se dissout, ruisselle et fait le Hhôqe.

Je suis le nain, grand-père des géants. Ma goutte d'eau produit deux océans.

iÀ.

Pécopîn n'en pouvait plus douter. Pauvre voyageur fatigué, il était dans le fatal bois des pas-perdus. Ce bois est une grande forôt pleine de labyrinthes , d'énigmes et de dédales où se promène le nain Roulon. Le nain Roulon habite un lac dans les Vosges, au sommet d'une montagne, et parce que de là il envoie un ruisseau au Rhône et un autre ruisseau au Rhin, ce nain fanfaron se dit le père de la Méditerranée et de l'Océan. Son plaisir est d'errer dans la forêt et d'y égarer les passants. Le voyageur qui est entré dans le bois des pas perdus n'en sort jamais.

Cette voix, cette chanson, c'étaient la chanson et la voix du méchant nain Roulon.

Pécopin éperdu se jeia la face conlre terre. — Hélas I s'écria-lil , c'est fini, je ne reverrai jamais Bauldour.

— Si fait, dit quelqu'un près de lui.

BqmSi eftnîbiliqoe.

Il se redressa; un vieux seigneur, vêtu d'un habit de chasse magiiifiq|uc, étail debout devant lui à quelques pas. Ce gentilhomme était complètement équipé. Un coutelas à poignée d'or ciselée lui battait la hanche et à sa ceinture pendait un cor incrusté d'étain et fait de la corne d'un buffle. Il y avait je ne sais quoi d'étrange, de vague et de lumineux dans ce visage p&le qui souriait éclairé de la dernière lueur du crépuscule.

2141 LETTRE tmGT-^tfNIÈIIE.

Ce vieux chasseur ainsi apparu brusquement dans un pareil lieu, à une pareille heure, vous eût certainement semblé singulier ainsi qu'à moi) mais dans le bois des pas-perdus on ne songe qu'à Roulon, ce vieillard n'élait pas un nain, et cela suffit à Pécopin.

Le bonhomme d'ailleurs avait la mine gracieuse, accorte et avenante. Et puis, bien qu'accoutré en déterminé chasseur, il était si vieux, si usé, si courbé, si cassé, avait les mains si ridées et si débiles, les sourcils si blancs et les jambes si amaigries que c'eût clé pitié d'en avoir peur. Son sourire, mieux exarhiné; était lé Sourire bilnal et saâs ^ro< fbncleur d'un roi imbécile.

— Que me voulez-vous? demanda Pécopin.

— te rendre à Bauldour, dit le vieux chasseur toujours souriant.

— Quand?

LÉGENDE BU BBAU I^ÉCO^IN. SÎ5

— Passe seulement ane nuit en chasse avec moi.

— Quelle nuit î

— Celle qui commence. *

— Et je reverrai Bauldour?

— Quand notre nuit de chasse sera finie , au soleil levant je te déposerai à la porte du Falkenburg.

— Chasser la nuit ?

— Pourquoi pas?

— Mais c'est foi^t étrange, -^fiah!

— Mais c'est très fatigant.

— Wôn.

216 LETTRE VINGT-UMÈME.

— Mais vous êles bien vieux.

— Ne l'inquièle pas de moi.

— Mais je suis las, mais j'ai marché tout le jour, mais je suis mort de faim et de soif, dit Pécopin. Je ne pourrai seulement monter à cheval.

Le vieux seigneur détacha de sa ceinture tïne gourde damasquinée d'argent qu'il lui présenta.

— Bois ceci.

Pécopin porta avidement la gourde à ses lèvres. A peine avait-il avalé quelques gorgées qu'il se sentit ranimé. Il était jeune, fort, alerte, puissant. Il avait dormi, il avait mangé, il avait bu.— Il lui semblait même par instants qu'il avait trop bu.

— Allons, dit-il, marchons, courons^ chas-

80US toute la nuit ^ je ie veux bien ; mais je reverrai Bauldour?

— Après cette nuit passée , au soleil levant.

— Et quel garant de votre promesse me donnez -vous?

— Ma présence même. Le secours que je t'apporte. J*aurais pu te laisser mourir ici de faim , de lassitude et de misère , t'abandonner au nain promeneur du lac Roulon; mais j*ai eu pitié de toi.

— Je vous suis, dit Pccopîn. C'est dit, au soleil levant , u Falkenburg.

— Holà , vous autres ! arrivez ! en chasse ! cria le vieux seigneur , Taisant eflbrt avec sa voix décrépite.

En jetant ce cri vers le taillis, il se retourna^ et Pécopin vit qu'il élait bossu. Puis

218 LETTRE tlNGT-UNIÈIG.

il flt quelques pâs , et Pécopin tU quMI était boiteux.

A l'appel du vieux seigneur , une troupe de cavaliers vêtus comme des princes et motitéi) comme des rois, sortit de l'épaisseur du bois.

Us vinrent se ranger dans un profond silence autour du vient qui paraissait leur maître; Tous étalent armés de couteaux ou d'é* pieux ; lui seul avait un cor. La nuit était tombée ; mais autour des gentilshommes sô tenaient debout deux cents valets portant deux cents torches.

— Ebbene, dit le maître i ubi mnt hs perros?

Ce mélange d'italien, de latin et d'espagnol fut désagréable à Pécopin.

Mais le vieux reprit avec impatience t Les ehiiéns! les chiens!

tl achevait k peine que d'eRVojrables aboiements Remplissaient la clairière. Une meute tenait d'y apparaître.

Une meute admirable; tine traie meute d'empereur. De^ taleth éh jaqaettes jauties (si eh bas roiigeS) des estâfiersdechetail àil Vîsagë féroce et de^ nègres tout ntts là tenaient robusleiheAt en laisse.

Jamîtis concile de clitens ne fut plus cohlptet. Il y avdil la tous tes chiens pD^sibie^, accouplés cl divisés pài* grappes et pai* i*aquettes, setotl les raeeé et )t3S instincts. Lé premier groupe se eompbsait de cent dogues d'Angleterre et de cent lévriers d'attaché avec douze paires de chiens -tigres et douze paires de chiens-bauds. Le deuxième groupe était enliéremeni rormé de greffiers de Barbarie blancs cl marquetés de rongé , braves chiens qui ne s'étonnent pas du bruit , démeurent trois ans dans leur bonté, sont sujets à courir au bétail et servent pour la grande éhasse. Le troisième groupe était uhe

220 LETTRE VINGT INIÈME.

légion de chiens de Norwége: chiens fauves, au poil vif liront sur le roux, avec une lâche blanche au front ou au cou, qui sont de bon nez et de grand cœur et se plaisent au cerf surtout; chiens gris, léopardés surTéchine, qui ont les jambes de môme poil que les pattes d'un lièvre ou cannelées de rouge et de noir. Le choix en était excellent. Il n*y avait pas un bâtard parmi ces chiens. Pécopin , qui s'y connaissait, n'en vit pas parmi les fauves un seul qui fût jaune ou marqué de gris , ni parmi les gris un seul qui fût argenté ou qui eût les pattes fauves. Tous étaient authentiques et bons. Le quatrième groupe était formidable; c'était une cohue épaisse, serrée et profonde de ces puissants dogues noirs de l'abbaye de Saint -Auberten-Ardennes, qui ont les jambes courtes et qui ne vont pas vite, mais qui engendrent de si redoutables limiers et qui chassent si furieusement les sangliers, les renards et les bêtes puantes. Comme ceux de Norwége, lous étaient de lionne race, et vrais chiens gentilshommes, et avaient évidemment teté prés du cœur. Ils

avaient la lôte moyenne, pliilôl longue qu'écrasée, la gueule noire et non rouge, les oreilles vastes, les reins courbés, le râble niusculeux , les jambes larges , la cuisse troussée , le jarret droil bien herpé, la queue grosse près des reins et le reste grêlé, le poil de dessous le ventre rude , les ongles forts , le pied sec , en forme de pied de renard. Le cinquième groupe était oriental. Il avait dû coûter des sommes immenses; car on n'y avait mis que des chiens de Palimbotra qui mordent les taureaux , des chiens de Gintiqui qui attaquent les lions, et des chiens du Mo nomotapa qui font partie de la garde de Tem pereur des Indes. Du reste tous, anglais barbaresques, norwégiens, ardennais et in dous, hurlaient abominablement. Un parlement d'hommes n'eût pas fait mieux.

Pécopin était ébloui de cette meute. Tous ses appétits de chasseur se réveillaient.

Cependant elle était un pou venue on ne

Saâ LETTRE VliyCT-UNlÈHE.

saii d'où I et il ne pouvait s'epipècber de m dire & lui- môme qu'il ciail singulier qqV bojanl de la sorte, on nq Teûl pas enlendup avant de la voir.

he maitrovalei qui menait toute eette vénerie était à quelque» pa3 de Pécopin » lui tournant le dos. Pocopin alla ù lui pour \p questionner, et lui nsit la main sur l'épaula ; le valet »e retourna. Il étuii masqué*

Cela rendît Pécopin muet. — Il commençait même à se demander fort sérieusement s'il suivrait en effet cette chasse quand le vieillard Taborda. — Hé bien , chevalier, que dis-tu de nos chiens?

— Je dis, mon beau sire, que, pour suivre de si terribles chiens, ilAïudrait de terribles chevaus.

Le vieux, sans répondre , porta à sa bouche Wn $i|I|p( d'argent qui était lixé au petit doigt

LÉGIliQE nu BVAU f'éCDPlN. 838

âê $a mdin gauche, précaqtion d'bomooe d^ goût qui est exposé à voir des tragédies , ^ il siffla.

Au coup de sifflet, un bruit se fit dans lef prbres, les assistants se rangèrent, et quatre palefreniers en livrée écarlate surgirent, menant deux chevaux magnifiques, t'un é(ait pn beau genèl d'Espagne, à Tallure magi^? ^rale, à la corne lisse , noiràlre , haute , ar^ rondie, hien creusée, aux pâturons cpurts, enlredroits et luqés, aux bras secs et I)er^ yeux, aux genoux dépharnés et l)icp pfnbpUé^, H pajt la jambe d'pn boaii cerf, h^ pqilrine large et bien ouverte, Téchine gra$^, ^wW et ireaiUlante. (^*aulre ^\^\\ up qourpt^r ^ic^ t^r» k la prqqpe é^qoroie , au cqrsagp {qng t aux fï^^c9 bieq ^nif, an m^qfea^ ))AJ^^rd4P(. Son cou, d'une moyenne arcade , fnajs p^f trop voûlé, était revêtu d'une vaste perruque flottante et crépeluc ; sa queue bien épaisse ppqdait jusqu'à terre. H avait 1% p^u du frppt ponsu|3 sur §e$ yeux grq^et ^tiqpe|an|S| la bouche grande , les oreilles inquiètes , le^

naseaux ouverts, Téloile au front , deux balzans aux jambes, son courage en fleur, et Tâgc de sepl ans. Le premier avait la tôte coiflëe d*un chanfrein, lepoilrail d'armes et la selle de guerre. Le second était moins fièrement , mais plus splendidement harnaché ; il portail le mors d'argent, les roses dorées, la bride brodée d'or, la selle royale, la housse de brocard , les houppes pendantes et le panache branlant. L'un trépignait, bravait, ronflait , rongeait son frein , brisait les cailloux et demandait la guerre. L'autre regardait çà et là, cherchait les applaudissements, hennissait gaiement, ne touchait la terre que du bout de l'ongle , faisait le roi et piafiait à merveille. Tous deux étaient noirs comme Tébène. — Pécopin , les yeux presque eflarés d'admiration , contemplait ces deux merveiU leuses bètes.

— Hé bien , dit le seigneur clopinant et toussant , et souriant toujours, lequel prendstu?

LÉd^NDE DU DEAU PÉCOPIN. 225

Pccopin nli€sila plus^ et sauta &ur 1o gcnèt.

— Es -lu bien en selle? lui cria le vieillard.

— Oui, (lilPécopin.

Alors le vieux éclata de rire, arracha d'une main le harnois, le panache, la selle et le caparaçon du cheval tartare , le saisit de Taulre à la crinière, bondit comme un tigre et cnrourcha a cru la superbe bète qui tremblait de tous ses membres ; puis , saisissant sa trompe à sa ceinture, il se mit à sonner une fanfare tellement formidable que Pécopin assourdi crut que cetelîrayant vieillard avait le tonnerre dans la poitrine.

Jk ifiioî l'oD t'expote es hmniUvI «d obéirai qa'oD n« oonnatt pat.

Au bruit de ce cor, la forêt s'éclaira dans ^ profondeurs de mille lueurs extraordinaires» des ombres passèrent dans les futaies, des ^oix lointaines crièrent : En chasse ! La meute aboya, les chevaux reniflèrent et les arbres frissonnèrent comme par un grand vent.

En ce moment- là une cloche fêlée, qui semblait bêler dans les ténèbres , sonna minuit.

Au douziàme coup le vieux seigneur em* boucha son cor d'ivoire une seconde fois , les valets délièrent la meute « les chiens lâchés

par lire m comme la poignée do ]}i€rrcs que lance la baliste, les cris ei les hurlemenU re* dout»lèrent, et tous les chasseurs , et toui les piqueurs, et tous les veneurs ^ et le vieillard , el Pécopin s'élancèrent au galop*

Galop rude, violent, rapide « étincelanl^ vertigineux^ surnaturel ^ qui saisit Pécopiri, qui Tcntralna, qui remporta, qui faisait résonner dans son cerveau tous les pas du chevul comme si son crâne eût été le pavé du chemin, qui lebiouissait comme un éclair, qui renivrait comme une orgie, qui loxaspérait comme une bataille; g^l<>P qui par moments devenait tourbillon» tourbillon qui par- Ibis devenîiit ouragan.

La forêt était immense , les uhaBseurs émient innombrabloi, les clairières suecé-^ daient aux clairières, le vent bq lamentait . les brouta illes silllaienti les chiens abo^aiont^

228 LKTTRE VINGT-UNIÈME.

la colossale silhouette noire d'un énorme cerf à seize andouillers apparaissait par instants à travers les branchages et fuyait dans les pénombres et dans les clartés, le cheval de Pécopin soufflait d'une façon terrible , les arbres se penchaient pour voir passer celte chasse et se renversaient en arrière après l'avoir vue, des fanfares épouvantables éclataient par intervalles, puis elles se taisaient tout à coup, et l'on entendait au loin le cor du vieux chasseur.

Pécopîn ne savait où il était. En galopant près d'une ruine ombragée de sapins, parmi lesquels une cascade se précipitait du haut d'un grand mur de porphyre, il crut retrouver le château de Nideck. Puis il vit courir rapidement à sa gauche des montagnes qui lui parurent être les Basses -Vosges; il reconnut successivement à la forme de leurs quatre sommets le Ban -de -la- Roche , le Champ-du-Feu , le Glimont et l'Ungersberg. Un moment après il était dans les Hautes- Vosges. En moins d'un quart d'heure son

cheval eut traversé le Giromagny, le Rolabac» le Sullz, le Barenkopr, leGraisson, le Dressoir, le Haut-de-Honce, le mont de Lure, la T6te-de-rOurs, le grand Donon et le grand Venlron. Ces vastes cimes lui apparaissaient pèle-mèle dans les ténèbres, sans ordre et sans lien; on eût dit qu'un géant avait bouleversé la grande chaîne d'Alsace. Il lui semblait par moments distinguer au-dessous de lui les lacs que les Vosges portent sur leurs sommets, comme si ces montagnes eussent passé sous le ventre de son cheval. C'est ainsi qu'il vit son ombre se réfléchir dans le bain-des-paîens et dans le saut-des*cuves, dans le lac Blanc et dans le lac Noir. Mais il la vit comme les hirondelles voient la leur en rasant le miroir des étangs, aussitôt disparue qu'apparue. Cependant , si étrange et si effrénée que fût cette course, il se rassurait en portant la main à son talisnian et en songeant qu'après tout il ne s'éloignait pas du Rhin.

Tout à coup une brume épaisse l'enveleppa^ les arbres s'y effacèrent, puis s'y perdirent,

930 LETTRE VINGT-CNliVE.

le bruit de la chasse redoubla dans celle ombre et son genêt d^ Espagne se mit à galoper avec une nouvelle furie. Le brouiU lard était si épais que Pécopin y distinguait à peine les oreilles de son cheval dressées devant lui. Dans des moments si terribles , ce doit être un grand effort et c'est à coup s6r un grand mérite que de jeter son âme jusqu'à Dieu et son cœur jusqu'à sa maîtresse. C'est ce que Aiisait dévotement le brave che<* valier. Il songeait donc au bon Dieu et à Bauldour, plus encore peut-être à Bauldour qu'au bon Dieu, quand il lui sembla que la lamentation du vent devenait comme une voix et prononçait distinctement ce mot : Heim^ burg; en ce moment une grosse torche portée par quelque piqueur traversa le brouillard, et, à la clarté de cette torche, Pécopin vit passer au-dessus de sa tête un milan qui était percé d'une flèche et qui volait pourtant. Il voulut regarder cet oiseau, mais son cheval fit un bond, le milan donna un coup d'aile, la torche s'enfonça dans le bois et Pécopin retomba dans la nuit. Quelques

LÉGBIfM DU MEAU FÉGOPIN. 231

iitôlants après le vent parla encore et dit : f^augl$bergy une nouvelle lueur illumina le brouillard, et Pécopin aperçut dans l'ombre un vautour dont l'aile était traversée par un javelot et qui volait pourtant. Il ouvrit les yeux pour voir, il ouvrit la bouche pour crier; mais avant qu'il eût lancé son regard, avant qu'il eût jeté son cri, la lueur, le vautour et le javelot avaient disparu. Son cheval ne s'était pas ralenti une minute et donnait tète baissée dans tous ces Tanlômes , comme s'il eût élé le cheval aveugle du démon Pa*> phos ou le cheval sourd du roi Sisymordachus» Le vent cria une troisième fois et Pécopin entendit cette voix lugubre de Tair qui disaii: Rheinsleùi; un troisième éclair empourpra les arbres dans la brume, et un troisième oiseau passa. Celait un aigle qui avait une sagette dans le ventre et qui volait pourtant. Alors Pécopin se souvint de la chasse du pfalzgraf où il s'était laissé entraîner, et il frissonna. Mais le galopdu genêt était si éperdu, les arbres et les objets vagues du paysage nocturne fuyaient si promptemeat, la vitesse de

tout était si prodigieuse autour de Pécopin que, niéme en lui, rien ne pouvait s*arr6ter. 1 es apparences et les visions se succédaient si confusément qu'il ne pouvait même fixer sa pensée à ses tristes souvenirs. Les idées passaient dans sa tête comme le vent. On entendait toujours au loin le bruit de la chasse, et par instants le monstrueux cerf de la nuit bramait dans les halliers.

Peu à peu le brouillard s'était levé. Soudain Tair devint tiède, les arbres cliangérenl de forme, des chênes- lièges, des pistachiers et des pins d'Alep apparurent dans les rochers; une large lune blanche entourée d'un immense halo éclairait lugubrement les bru}éres. Pourtant ce n'était pas jour de lune.

En courant au fond d'un chemin creux, Pécopin se pencha et arracha à la berge une poignée d'herbes. A la lueur de la lune il examina ces plantes et reconnut avec angoisse l'anthjlle vulnéraire des Cévennes, la véronique filiforme et la férule commune dont

les feuilles hideuses se termineni par des griffes. Une demi heure après le vent était encore plus chaud, je ne sais quels mirages de la mer remplissaient à de certains moments les intervalles des futaies, il se courba encore une fois sur la berge du chemin et arracha de nouveau les premières plantes que sa main rencontr». Cette fois c'était le cytise argenté de Cette, l'anémone étoilée de Nice, la lavatcre maritime de Toulon, le géranium sanguineum des Basses -Pyrénées si reconnaissable à sa feuille cinq fois palmée, et Taslrantia major dont la fleur est un soleil qui rayonne à travers un anneau comme la planète Saturne. Pécopin vil qu'il s'éloignait du Rhin avec une effroyable rapidité; il avait fait plus de cent lieues entre les deux poignées d'herbes. H avait traversé les Vosges, il avait traversé les Cévennes, il traversait en ce moment les Pyrénées. — Plulùt la mort, pensa t il, et il voulut se jeter en bas de son cheval. Au mouvement <|u'il fit pour se désarçonner, il se sentit étreindre les pieds comme par deux mains de fer. il regarda. Ses étriere

Tavaient saisi et le tenaient. C'étaient des étriers vivants.

Les cris lointains, les hennissements et les aboiements faisaient rage; le cor du vieux chasseur, précédant la chasse à une distance eQi*ayante, sonnait des mélodies sinistres; et à travers de grands branchages bleuflires que le vent secouait, Pécopin voyait les chiens traverser à la nage des étangs pleins de reflets magiques.

Le pauvre chevalier se résigna, ferma les yeux et se laissa emporter.

Une fois il les rouvrit ; la chaleur de four^ naise d'une nuit tropicale lui frappait le visage; de vagues rugissements de tigres et de chacals arrivaient jusqu'à lui ; il entrevit des ruines de pagodes sur le faite desquelles se tenaient gravement debout, rangés par Ion* goes fdes, des vautours, des philosophes et des cigognes; des arbres d'une forme bizarre prenaient dans les vallées mille attitudes

LÉGBNDI ftU BBAU »tCOPlN. 385

étranges; il reconnut le banyan et le baobab ; roûé-nonbouyh sifflait, royra*ranieum fre* donnait, le petit gonambucb chantait* Péco* pin était dans une forêt de l'fnde.

U ferma les yeux.

Puis il les rouvrit encore. En un quart d'heure aux souffles de Téquateur avait succédé un vent de glace. Le froid était terrible. Le sabot du cheval faisait crier le givre. Les rangifères^ les aises et les satyres couraient comme des ombres à travers la brume. L'àprelé des bois et des montagnes était affreuse. Il n'y avait à l'horizon que deux ou trois rochers d'une hauteur immense autour desquels volaient les mouettes et les stercoraires, et h travers d'horribles verdures noires on entrevoyait de grandes vagues blanches auxquelles le ciel jetait des flocons de neige et qui je* talent au ciel des flocons d'écume. Pécopin traversait les mélèies de la Biarmie qui sont au cap Nord.

236 LETTRK VINGT-UNIÈME.

Un moment après la nuit s'épaissit , Péco* pin ne vit plus rien, mais ii entendit un bruit épouvantable et ii reconnut qu'il passait près du gouffre Maelstron qui est le Tartare des anciens et le nombril de la mer.

Qu'était ce donc que cette effroyable forêt qui faisait le tour de la (erre?

Le cerf à seize andouillers reparaissait par intervalles, toujours fuyant et toujours poursuivi. Les ombres et les rumeurs se précipitaient pèle- mêle sur sa trace, et le cor du vieux chasseur dominait tout, même le bruit du gouffre Maelstron .

Tout à coup le genêt s'arrêta court. Les aboiements cessèrent, tout se tut autour de Pécopin. Le pauvre chevalier, qui depuis plus d'une heure avait refermé les yeux, les rouvrit. Il était devant la façade d'un sombre et colossal édifice dont les fenêtres éclairées seilfiblaient jeter des regards. Cette façade élait noire comme un masque et vivante comme un visage.

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