Le Rhin dans l'histoire
Un an, à peine, s est écoulé depuis la publication du premier volume de cet ouvrage et voici que, dans V intervalle, les préoccupations de V esprit public en France et en Allemagne ont singulièrement évolué. Tandis qu'en France notre confiance dans la victoire finale s'est de plus en plus affermie, notre formidable offensive de la Somme et le terrible échec du Kronprinz devant Verdun, ont commencé à ébranler la jactance des Allemands et à souffler l'inquiétude, comme un gaz asphyxiant, parmi cette race de proie qui avait envoyé ses armées de ravageurs à la conquête du monde. L'ennemi qui, au mois d'août 1914, s'est rué sur nous en Barbare, après la préparation longue, silencieuse et méthodique de toutes ses forces, est maintenant acculé à la défensive sur tout le front de bataille occidental où il s'est retranché et incroyablement fortifié. C'est pour se défendre, à présent, et non plus pour attaquer, qu'il fait marcher à la mort les vagues immenses et sans cesse renouvelées de ses conscrits. Le cri des chefs n'est plus « la poussée sur Paris », Drang nach Paris ! ni même sur Verdun ou sur Arras ; ils proclament aujourd'hui qu'il leur faut lutter pour sauver cet Empire tentaculaire dont l'aigle, suivant l'expression du prince de Bulow, « plonge une aile dans le Niémen et l'autre dans le Rhin ». Les rôles sont intervertis ; l'oiseau carnassier, à deux tètes, est blessé et son vol chancelle.
Le jour est proche où, comme au temps de Tacite, l'arrogance sera muée en humilité, V audace en tremblement, la parole brutale en onction hypocrite ; le Juncker se fera valet pour être épargné; de toutes parts les mains se lèveront .•« Came rad ! Camerad ! » Déjà, par des neutres complaisants qui s'interposent, le Hohenzollern, inquiet et toujours perfide, nous fait balbutier que ce n'est pas à nous, Français, qu'il fait la guerre, mais à l'Angleterre, comme si nous pouvions oublier jamais qu'il nous a déclaré la guerre en escomptant la nonintervention des Anglais et en espérant bien ne faire de nous qu'une bouchée : son festin de victoire était préparé à Paris. Dès à présent, prenons garde aux suggestions perfides et équivoques, aux avances captieuses, à des propositions de paix prématurée dont la réalisation nous serait funeste . Mille fois, nous avons répété que la victoire doit être poussée jusqu'au bout et qu'il importe, avant tout, de mettre l'ennemi dans l'impossibilité de renouveler un pareil attentat à la liberté des nations, de pareils crimes contre les personnes . C'est là qu'il faut nous tenir et persévérer : la victoire définitive et réparatrice sera la résultante de notre ténacité.
Quelles sont donc les conditions que, pour avoir une paix durable, l'Histoire nous dit qu'on doit imposer à cet ennemilà? Quelles, les réparations à exiger? Des publications nombreuses ont déjà paru sur ce sujet fondamental, des polémiques se sont engagées, des conférences applaudies ont fait valoir les légitimes prétentions de la France attaquée et meurtrie, mais bientôt fièrement victorieuse.
Les uns, comme M. F. Engerand, ont attiré l'attention sur les riches bassins miniers du pays meusien, mosellan et rhénan, estimant qu'il y avait là, dans ces gisements de houille, de soude et de minerai de fer qui nous ont été ravis en 1815 et en 1811, une inépuisable richesse susceptible de dédommager dans quelque mesure la France de ses frais de guerre, et qu'il serait aussi imprudent que naïf de laisser à l'ennemi. D'autres, comme Jacques Flach, ont envisagé la question au point de vue juridique ; Edouard Driault, dans un livre très vivant, a traité des traditions politiques de la