Écho de Paris, du 20 février
la Lorraine, la Franche-Comté, la Bourgogne, le Luxembourg, les Pays-Bas depuis les bouches du Rhin jusqu'à la Somme, s'étendre jusqu'à Verdun ou Arras ou même jusqu'à Reims ou à Paris : voilà le rêve de toute la race.
Ce brave garçon, Kuno Ehrhardt, venait s'installer chez nous, comme les soldats d'Arioviste, et faire « un beau butin », en chantant son Deutschland ùber Ailes, qui justifie tous les forfaits. Ne représente-t-il pas la Force en marche, qui « prime le Droit » ? Juristes et philosophes, historiens, pasteurs et cardinaux, tous l'encouragent. Place donc au Teuton, à la nation de proie, extraordinairement prolifique, qui se précipite sur l'Occident comme le bétail affamé à l'herbage, conquérante par le massacre et l'incendie ; envahissante par pénétration pacifique ; tour à tour humble et arrogante, insinuante et brutale, toujours avide et perfide.
A présent, pour nous comme pour nos ancêtres de tous les siècles, notre destinée est de repousser, encore une fois, l'invasion germanique et de prendre les mesures qui doivent nous en préserver dans l'avenir. Quelle barrière, quelle frontière devonsnous établir ?
Cette question des frontières nouvelles des nations va être, demain, la grosse affaire, non seulement sur le Rhin, la Meuse ou l'Escaut, mais en Italie, dans les Balkans, sur le Danube, dans tout l'Orient. Il est bien évident qu'elle ne saurait recevoir partout une solution inspirée par les mêmes considérations. L'établissement d'une frontière d'Etat ne saurait dépendre d'une doctrine absolue, d'une définition théorique donnée a priori.
Si l'on consulte des savants spécialisés dans des ordres de recherches différents, on reçoit les solutions les plus contradictoires. Un linguiste voudra établir les frontières d'après la limite des langues ou des dialectes, ce qui, le plus souvent, dans les contrées rhénanes, ne cadre ni avec l'histoire ni avec les intérêts économiques, ni avec les sentiments et les aspirations des populations. Un ethnographe, un géographe préconisent d'autre» tracés. Un économiste, un métallurgiste, un industriel montreront l'avantage certain pour un pays, de ne pas laisser un port, un bassin minier, ou tel canton à une nation rivale ou
concurrente ; un stratège réclamera des points faciles à fortifier pour la défense du pays. L'historien, le juriste, le diplomate parleront de « l'équilibre européen », de « la balance des forces », ou encore du « principe des nationalités », du droit qu'ont les peuples de disposer de leur propre sort ; ils invoqueront la tradition séculaire, les positions prises, le sang versé, le texte de traités antérieurs que, suivant le droit international, on ne doit pas transgresser. Il y a aussi des questions de contributions de guerre, d'indemnités, de compensations, qu'on jette sur le tapis vert des négociations. La question est singulièrement complexe et dépend rarement de la volonté exclusive d'un seul État.
Avant tout, une nation que la victoire a rendue maîtresse de ses destinées et libre de choisir sa frontière, doit songer à garantir sa sécurité pour le lendemain. Nulle considération ne saurait primer celle-là. Il faut vivre, d'abord; et même un État doit chercher à vivre, autant que possible, en paix, sans avoir à redouter une alerte, une surprise de la part d'un voisin agressif, turbulent ou convoiteux. Or, toute notre histoire s'accorde avec « le livre de la Nature », comme on disait au temps de la Révolution, pour démontrer que, du côté de l'Est, nous ne pouvons avoir d'autre frontière sûre, stable et continue, que le cours du Rhin.
La guerre actuelle fournit un argument de plus à notre démonstration historique. Quand on voit, dans la guerre de tranchées, le rôle défensif et stratégique que jouent des fleuves, des rivières, des canaux, de simples cours d'eau, l'Yser, la Marne, la Somme et d'autres, un pays auquel la nature offre l'immense tranchée du Rhin pour le protéger et qui la négligerait et la laisserait à son ennemi, compromettrait spontanément sa sécurité, peut-être sa nationalité et ne tarderait pas à être la victime de son imprudence.
Dans le règlement de nos comptes avec l'Allemagne, nous n'avons point de scrupules à avoir, ni certes, de ménagements à garder envers l'ennemi dont la capitale est à Berlin, qui s'est installé en usurpateur sur la rive gauche du Rhin et qui n'a entrepris la guerre présente que pour conquérir la Belgique,
Anvers et Verdun, englober les bouches de l'Escaut et la Hollande dans l'Allemagne. L'histoire de tous les siècles n'est qu'un perpétuel démenti donné à l'incurable aberration des théoriciens du pacifisme doctrinaire, qui s'imaginent que si la France s'abstient de toute annexion territoriale, l'Allemagne pangermaniste nous laissera en paix dans l'avenir. La voix des générations passées nous crie de veiller, nous aussi, à la garde du Rhin. Sinon, les Allemands, dès qu'ils se sentiront en forces, recommenceront leurs perpétuelles invasions, leurs infiltrations quotidiennes. La barrière de l'herbage restera ouverte au bétail vil : Paris n'est qu'à 155 kilomètres de la trouée de l'Oise, huit jours de marche1. Bonnes gens de Reims et de Soissons, de Senlis et de Gompiègne ! n'entendez-vous pas Kuno Ehrhardt et la nuée des « corbeaux avides », ses camarades? Nach Paris! Nach Paris! C'est le même cri de proie qu'en 1870 et en 1814; le même cri de proie qu'il y a mille et deux mille ans !
Le Gouvernement qui, le pouvant, négligerait de donner à la France la protection du Rhin, serait criminel de lèse-patrie et responsable devant le peuple français, dont la sécurité resterait compromise, responsable aussi, devant l'histoire, du sang des nouvelles générations qui, toujours, seraient obligées de recommencer la lutte. L'avenir est à celui qui occupera le Rhin. Notre seule garantie de paix durable est dans la reprise de possession de la grande tranchée fluviale, limite naturelle de la région française. Si nous avons vécu en paix depuis un siècle sur toutes nos autres frontières, n'est-ce pas surtout parce que nous y avons atteint et que nous y avons respecté nous-mêmes nos limites naturelles? Notre tradition nationale qui remonte jusqu'aux Gaulois, nos luttes passées, notre sécurité future, tout le sang versé de nos glorieux soldats exigent que la France appuie sa défense sur le Rhin. Aveugle qui ne le voit pas ; obstinément borné qui ne le comprend pas !
- La nation qui n'a ni fleuve ni montagne pour appuyer sa frontière en est réduite à se créer une frontière factice par la construction de forteresses qu'il faut entretenir perpétuellement