‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 241 sur 250 · Voyez Edouard Diuault, la France et la guerre, p · texte numérisé non relu

Voyez Edouard Diuault, la France et la guerre, p

armées, suivant les progrès changeants de la balistique et de la poliorcétique. Elle est exposée à être démembrée par ses voisines, comme le fut la Pologne, à la fin du xvme siècle, ou à être brusquement envahie sans avoir eu le temps de préparer sa défense, comme le fut la Belgique au mois de septembre 1914. Que de nationalités, dans l'histoire, ont disparu et ont été absorbées ou subjuguées par d'autres plus fortes ou plus nombreuses, uniquement parce qu'elles n'avaient point de frontières naturelles pour abriter leur autonomie ! Que de petits peuples ont réussi à maintenir leur indépendance, leur existence nationale, parce que les accidents de la nature, fleuves ou montagnes, les ont protégés. Par le Rhin, la France est aussi isolée et abritée que des presqu'îles telles que l'Italie et l'Espagne. Sans le Rhin, la France serait entraînée à de prodigieuses dépenses, pour construire et armer une frontière artificielle et toujours exposée à des surprises. Pour faire des Vosges, la frontière de la France, les Allemands ont dû arbitrairement couper la montagne en deux tronçons, et la « chenille » à laquelle on a dévolu le rôle de limite, est de très courte étendue. Topographiquement, les Vosges ne sont qu'un écran qui sépare différents cours d'eau, tous tributaires du Rhin. Les deux tiers du département du Haut- Rhin échappent à l'étreinte de la chaîne vosgienne. Ni l'arrondissement de Belfort, ni les cantons d'Altkirch et de Ferrette ne sont protégés par la montagne. A l'autre bout, l'extrémité septentrionale des Vosges n'est ni la croupe du Donon ni le col de Saverne : c'est beaucoup plus loin au nord-est, le mont Tonnerre qui domine la plaine de Greusnach et d'Alzey, non loin de Bingen. C'est donc jusque-là, logiquement, que ceux qui font des Vosges une limite entre la France et l'Allemagne, devraient prolonger la frontière. Mais cette logique ne ferait plus l'affaire des Allemands. Ils prônent les Vosges comme frontière, là où la chaîne paraît en notre défaveur; ils n'en veulent plus dès qu'elle tourne contre eux. Arrivés aux Petites-Vosges, ils nous ont taillé, par monts et par vaux, une limite arbitraire et capricieuse, que rien ne saurait justifier ni expliquer, coupant rivières, collines et prairies, séparant des populations identiques par les origines, les traditions, les mœurs et le langage et n'of-

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frant, au point de vue militaire, aucun moyen défensiî, depuis le Donon jusqu'au Luxembourg, car ils ont pris soin de s'annexer Metz. Jusqu'à la mer du Nord, notre frontière, telle que nous l'ont imposée les traités de 1815 et de 1871, est incohérente, indéfendable, ne tenant compte ni de l'orographie ni de l'hydrographie. Elle rappelle les plus singulières frontières féodales, au moyen âge, comme celles du royaume de Lotharingie, et ce fut l'une des causes pour lesquelles les essais d'indépendance de cette contrée, sous les Carolingiens ou sous Charles le Téméraire, furent précaires et éphémères : les frontières occidentales de ce royaume heurtaient les indications de la nature. Aujourd'hui comme autrefois, elles sont à l'encontre de la solidarité d'intérêts de populations voisines et identiques, qu'elles contrarient quotidiennement dans leur vie normale. Un pays aussi arbitrairement délimité, s'il veut vivre, est obligé de se faire une frontière de la poitrine de ses soldats. La limite varie avec les chances de la guerre ; elle n'est toujours que provisoire, et c'est bien ainsi que l'envisageait Bismarck.

En 1887, Bismarck, réclamant du Reichstag le vote de nouveaux crédits pour les armements de l'Allemagne, prononça ces paroles qui eussent dû être, pour nous, comme une sonnerie de clairons entendue du camp ennemi :

Entre nous et la France, l'œuvre de paix est difficile, parce qu'il y a depuis longtemps un procès historique qui divise les deux pays : c'est le tracé de la frontière... La mise en question de la frontière allemande a commencé lorsque la France s'est emparée des trois Évêchés, Metz, Toul et Verdun. Or, cette période de combat pour la frontière est-elle aujourd'hui définitivement close ?... Il faudrait pour cela que toul le caractère français et toute la situation de frontière fussent changés. Je suis donc de cette opinion que le procès historique, qui, depuis trois siècles, est pendant entre nous et la France, n'est pas fini et que nous devons nous attendre à le voir continuer du côté français.

Si, un jour, nous avons battu la France, ceci ne garantit point que nous la battrons encore... et si nous venions à être battus et que l'ennemi victorieux entrât à Berlin comme nous sommes entrés à Paris, et que nous fussions forcés d'accepter ses conditions de paix, alors, que seraient-elles, ces conditions? Je ne parle point de la question d'argent, bien que je n'imagine pas que les Français procédassent avec nous en y mettant des ménagements, mais la question d'argent ne serait que peu de chose à côté

de la reprise ou de la conquête des territoires tels que l'Alsace-Lorraine, la rive gauche du Rhin, etc.

Ce discours sinistre et menaçant renferme implicitement l'aveu que le Rhin est l'objet nécessaire des revendications de la France. Si l'on n'admet pas le Rhin comme frontière, rien, en effet, ne s'oppose à ce que Metz, Toul, Verdun, le Luxembourg et d'autres régions soient englobés dans l'Empire allemand, puisque, par le jeu du système féodal, ces régions furent, au moyen âge, rattachées au Saint-Empire qui engloba aussi la Franche-Comté, le roj^aume d'Arles, la Bourgogne et la Belgique. On peut ainsi reporter notre limite à l'Argonne et aux Cévennes : ce qu'en effet n'hésitent point à proposer des géographes allemands. Le Rhin franchi, il n'y a plus de limite naturelle pour la France, et, l'histoire le proclame, il n'y a plus de sécurité pour notre patrie; nous restons en face de l'éternel péril, l'invasion germanique.

D'un autre côté, l'Allemagne qui est, géographiquement, un monstre difforme, n'a point de limites naturelles du côté du sud; elle entend s'asseoir sur les deux rives du Danube et dominer, à la fois, sur la mer Adriatique et sur l'Océan du Nord. Tel est le plan d'asservissement de l'Europe tout entière, depuis Calais et Anvers, Kiel et Memel, jusqu'à Trieste et Salonique : Drang nach Osten; Drang nach Western. On le voit : le Rhin seul peut, à présent comme dans l'antiquité, imposer un terme géographique et stratégique, du côté de l'ouest, aux ambitions démesurées du pangermanisme.

Lorsque Mme de Staël traverse le Rhin pour aller dans cette Allemagne qu'elle aime tant, elle ne peut s'empêcher de s'écrier : « Cette frontière du Rhin est solennelle; on craint, en la passant, de s'entendre prononcer ces mots terribles : Vous êtes hors de France. » Oui ! de par la nature, l'histoire et l'attraction instinctive des populations, depuis les Pyrénées jusqu'au Rhin, c'est le regnum Francorum, notre France éternelle, domus œterna.

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