‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 248 sur 250 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

L'histoire est bonne conseillère de la politique; elle est dans la vie des peuples, ce que l'expérience est dans la vie des individus; ses enseignements, résumés dans le présent ouvrage, dictent la solution des graves problèmes de frontières, soulevés par la guerre actuelle. Gomment établir une paix durable, la paix définitive conquise par l'héroïsme de nos soldats, cimentée par leur sang qui ne peut avoir été versé en vain ? Gomment l'imposer à notre ennemi, qui est bien l'ennemi héréditaire, celui-là, quand les annales de tous les siècles sont là, pour attester que cet ennemi viole ses engagements écrits, même les plus solennels, dès qu'il se croit assez fort? Gomment opposer au Prussien, le maître de l'Allemagne aujourd'hui, des principes de droit, puisque son passé dynastique démontre qu'il ne respecte rien, dès qu'il s'agit de satisfaire sa soif de conquête, son ambition de dominer, pour remplir la mission mondiale qu'il lui a plu de s'attribuer ?

Tels sont les faits, aujourd'hui comme au temps des Romains ou du grand Frédéric. Ils déconcertent, mais ils sont là, sous nos yeux, et nous devons en empêcher le renouvellement. Auronsnous donc la naïveté de croire que des axiomes de philosophie ou des dogmes de 93 doivent suffire pour imposer un terme à l'ambition pangermaniste et que les Allemands, bien battus cette

fois et bien corrigés, ne seront plus tentés de recommencer? Raisonner ainsi, avec un peuple immense, à l'âme rancunière, aveuglément discipliné dans la main d'une aristocratie orgueilleuse, profondément humiliée et animée de l'esprit de haine et de vengeance, ces Ritter et ces Juncker faméliques, dont la guerre est toute la vie, c'est faire un calcul de dupes, c'est vouloir courir les chances de guerres nouvelles, c'est rêver. Plaçons-nous en face des faits de l'histoire et des événements tragiques qui se déroulent sous nos yeux. Nécessité fait loi. Nous voulons vivre tranquilles et nous assurer la paix dans la liberté.

Or, nous avons affaire au bloc allemand, créé par la Prusse, et qui s'est dressé contre nous. Il a voulu nous conquérir; il s'est installé en Belgique, avec l'idée d'y rester. On le refoulera, on le dominera, on le diminuera militairement et économiquement, mais on ne le détruira ni en fait, ni surtout dans les aspirations des peuples germaniques.

Le progrès moderne, en toutes choses, tend aux vastes groupements et à la centralisation; s'il est monstrueux de dire avec les Allemands, que les petites nations doivent disparaître, subjuguées par les grandes, il n'en est pas moins vrai que les petites barrières tombent les unes après les autres. Ce mouvement centralisateur d'aujourd'hui est la conséquence des puissants organes sociaux qui facilitent les communications et les rendent rapides : vapeur et électricité, chemins de fer, télégraphes, téléphones, automobiles, organisation du crédit et des banques, etc. Chaque Etat, chaque nation tend à son unité; tout organisme social a son moteur central dans les capitales colossales : Paris, Berlin, Londres, New-York, etc. : c'est là que convergent les réseaux des chemins de fer et de tous ces rouages fantastiques, inconnus aux âges précédents. L'unité allemande sous l'hégémonie de la Prusse est rendue indissoluble par tous ces organes centralisateurs que les découvertes scientifiques ont mis au service de la vie publique et des gouvernements modernes. Il faut donc prendre son parti du bloc allemand centralisé à Berlin, qui a même absorbé l'Autriche et la Hongrie. Amoindri, il restera quand même dangereux. Si l'on parvient à le démembrer, à le morceler politiquement, comme il le fut sous Napoléon,

rien ne nous garantit qu'il ne se reconstituera point à la première occasion, comme il le fit dès 1813. Il sera toujours une menace, en dépit de toutes les conventions écrites. Pour parer à ce danger qui restera permanent, quoi que nous fassions, un seul moyen s'offre à nous : il faut cantonner le bloc allemand chez lui, c'est-à-dire au delà du Rhin. Il faut, en outre, lui opposer le bloc occidental, abrité solidement derrière la grande tranchée du Rhin. Mais ce bloc occidental ne peut se constituer que si nous groupons autour de nous, les autres pays menacés, la Belgique, la Hollande, la Suisse, le Luxembourg, la Rhénanie. Cette fédération s'impose au double point de vue militaire et économique.

En cas d'attaque allemande, — on aurait dit jadis, en cas de nouvelle invasion germanique, — tous ces pays devront marcher ensemble pour couvrir le Rhin. Et si, par surcroît et comme on a tout lieu de l'espérer, nous avons l'alliance de l'Angleterre et de l'Italie, la paix sera assurée à l'Occident de l'Europe.

Il n'y a point d'autre solution durable et qui offre des garanties mieux assurées. Les petits Etats ne doivent pas disparaître ; leur indépendance est sacrée, intangible. Mais les Allemands, par leur façon de comprendre la guerre et de fouler aux pieds les engagements écrits, ont créé un état de choses nouveau en Europe. Les petits Etats de la rive gauche du Rhin doivent comprendre qu'il leur faut, désormais et de toute nécessité, se grouper autour du grand pays, leur voisin et leur protecteur naturel, puisqu'il est avéré que la lettre des traités qui garantissaient leur neutralité, court le risque de n'être pas respectée par l'Allemagne.

Est-il tolérable que notre sécurité soit à la merci d'une réponse, — oui ou non, — de la Hollande, de la Suisse ou de la Belgique, lorsqu'il plaira aux armées allemandes de leur demander libre passage pour nous envahir ? La création de petits Etats-tampons ne suffit plus. Il faut une alliance étroite et défensive, en vertu de laquelle les armées de ces Etats marcheront avec les nôtres. Cet état de choses sera, au point de vue militaire, analogue à celui que l'Allemagne elle-même a organisé contre nous.

H n'est point admissible, non plus, que nous nous exposions à voir de nouveau l'Allemagne se servir de ces petits pays neutres

comme de greniers d'abondance, ce qui lui permet de prolonger indéfiniment une guerre qui, sans notre respect des traités de neutralité, serait terminée à notre avantage depuis longtemps. L'Allemagne bénéficie ainsi de son audace et de son absence de scrupules. Pour toutes ces raisons, les Etats de l'Europe situés sur la rive gauche du Rhin doivent être solidaires les uns des autres. Leur union fédérative est une nécessité. Que les politiques et les diplomates en trouvent la formule !

Quant au sort particulier de l' Alsace-Lorraine, du Luxembourg, du Palatinat bavarois, de la H esse rhénane et de ia Prusse rhénane, il y a lieu, croyons-nous, d'établir des distinctions. Le respect de la liberté des populations doit être combiné de manière à ne pas nuire aux garanties d'ordre militaire que nous sommes obligés de prendre pour assurer notre sécurité.

D'abord, la question ne se pose point et ne saurait se poser pour l' Alsace-Lorraine, même au point de vue du droit international. Le traité de Francfort de 1871 ayant été déchiré par les Allemands, n'existe plus pour personne. Nous retournerons à l'état de choses antérieur au traité, et cela avec d'autant plus de raisons que les Alsaciens- Lorrains ont toujours protesté contre leur annexion à l'Allemagne, et que le Reichstag a repoussé brutalement, en 1874, la proposition des députés d'Alsace-Lorraine de faire sanctionner l'annexion par un plébiscite, comme la France l'avait fait pour Nice et la Savoie.

Mais pour les autres pays rhénans, il en va tout autrement. Il est bien évident qu'on ne peut les laisser sous la domination de l'Etat allemand qui a eon siège à Berlin. Toute cette histoire le prouve : ce n'est pas le traité de Francfort de 1871 qu'il faut réviser, ce sont les traités de 1815, contre lesquels la France a toujours protesté et d'où sont sorties toutes les calamités dont l'Europe occidentale a souffert depuis un siècle.

Au regard de l'histoire, nous avons des droits sur ce pays devenu allemand : ces droits sont constants, depuis les origines les plus reculées jusqu'en 1815. L'État prussien de Berlin n'y a été introduit qu'à partir de cette date. Après avoir été, de longs siècles, dans la clientèle française, les Allemands de la rive gauche du Rhin ont été français et ont voulu l'être.

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Néanmoins, aujourd'hui on ne peut les annexer malgré eux. Mais, l'occupation militaire des forteresses et la garde du Rhin ne sont pas l'annexion. On rencontre des gens, de sens réfléchi, qui disent : Vous reprochez aux Allemands de s'être annexé par abus de la force l'Alsace- Lorraine, et voilà que vous proposez d'en faire autant, en annexant à la France des pays qui, sans doute, ont fait partie de la Gaule romaine, ont formé la France de l'Est, la France lotharingienne et ont été plus récemment des départements français, mais, qui aujourd'hui, sont allemands de mœurs, de langage et de volonté. C'est donc à votre avantage, cette fois, la loi du plus fort; ce sera ainsi, toujours à recommencer, dans un sens ou dans l'autre. Et puis, croyezvous qu'il soit sans inconvénients graves et multiples, pour la France, d'attacher à son flanc ce pays allemand qui sera pour elle ce que fut l'Alsace-Lorraine ou la Pologne pour l'Empire, allemand, la Serbie pour l'Autriche ? une gêne, un embarras, un danger, une cause de guerre dans l'avenir. Les pages qui précèdent ont déjà répondu à ces objections spécieuses. Si la France est fidèle à sa tradition, tout en étant obligée d'occuper les forteresses du Rhin pour assurer sa sécurité, elle ne s'annexera point les populations rhénanes par la force ; contrairement au système prussien, elle ne persécutera personne, ni pour la langue, ni pour la religion, ni pour les usages, les mœurs et les institutions.

Souvenons-nous que déjà, sous l'ancienne monarchie, des garnisons françaises étaient installées dans un bon nombre des forteresses des Electorats rhénans. C'est d'après le mênn principe que, par précaution contre la France, des garnisons prussiennes et autrichiennes furent placées, après 1815, à Landau, à Mayence, à Luxembourg. Ce régime de protection et de sauvegarde militaire peut fort bien être appliqué par la France encore aujourd'hui. La France n'a donc qu'à s'inspirer de son passé et à se rappeler que la Rhénanie a été, de toute antiquité jusqu'en 1815, sous son protectorat moral ou effectif; qu'elle a gravité dans son orbite et s'en est bien trouvée. Voilà la solution rhénane de demain.

Sans doute, il faut prévoir aussi les sanctions de la terrible

guerre que l'Allemagne a déchaînée sur l'Europe. Il faut bien que les frais delà guerre soient payés ; que les vols, dilapidations, destructions, incendies, forfaits de toute nature commis en France et en Belgique par les armées allemandes, soient punis. Les crimes collectifs et nationaux appellent un châtiment, aussi bien que les crimes individuels. Il est donc probable que, pour s'indemniser des frais de guerre et comme sanction morale, la France sera dans la nécessité de se substituer à l'Etat prussien dans tout le domaine public, de soumettre à un régime particulier l'exploitation des chemins de fer, des canaux, des mines de fer, de houille, de soude, les grandes entreprises industrielles, et tout particulièrement la navigation du Rhin.

Quant aux habitants, nulle contrainte ne sera exercée sur eux. Contrairement au régime allemand en Alsace-Lorraine, on ne cherchera point à les annexer contre leur volonté. Le régime du protectorat français s'efforcera de concilier les nécessités de notre sécurité avec le respect des personnes et de leurs biens. Les habitants, libres de leur régime politique et municipal, de leur administration, de leur langue, de leurs usages, seront à peu près dans la situation où se trouvaient les cités de la Gaule sous la domination romaine, ou les anciennes provinces de la monarchie française avec leurs particularités régionales. Et plus tard, un jour viendra où les habitants du pays rhénan se souviendront que leurs ancêtres ont été Français, qu'ils ont voulu l'être, et qu'on ne leur a enlevé que malgré eux cette qualité de Français. Ils voudront être, à leur tour, « les Allemands de France », comme on les appelait sous Napoléon. Ils demanderont à devenir eux-mêmes citoyens français, comme le demandèrent jadis Gœtheet Schiller. Ils invoqueront, à l'appui de leurs vœux, les noms de leurs grands-pères inscrits sur les listes de votes de 1797 et dans les registres municipaux du temps du régime français. L'influence de leur habitat, de leur vieux sang gallo-romain et franc viendra en quelque sorte au-devant de nous ; le pays rhénan, suivant l'expression de Charles Maurras, « exprimera toutes ses virtualités de développement français » ; notre esprit libéral et généreux fera le reste : plus que jamais le Rhin séparera deux mondes.

Et alors, la France, toute la France, des Pyrénées au Rhin, avec sa mosaïque de populations aux origines variées, reprendra sa mission de civilisation latine, de paix, de liberté, de progrès démocratique dans le travail fécond. Pacifiée, elle pourra être pacifiste.

Des historiens qui ne seront pas seulement de patients accumulateurs de matériaux et des fabricants d'utiles encyclopédies, écriront avec émotion l'histoire de la grande Œuvre accomplie par nos armées de 1914 à 1917. Des poètes trouveront des accents immortels pour célébrer nos valeureux soldats. Quel Homère pourra chanter une pareille Épopée ! Quel génie pourra s'élever jusqu'à la hauteur de l'héroïsme de nos enfants et dire combien de vies auront été offertes en sacrifice volontaire, que de sang et de larmes il a fallu répandre pour arroser les lauriers de notre Victoire et sauver la Patrie !

A la voix de nos généraux sublimes, que de soldats obscurs et sans nom sont tombés pour la France, face aux Barbares, sans qu'une mère, une épouse, des enfants sachent seulement où retrouver leur tombe ! C'est à ces humbles que je dédie les pages qui précèdent. Leur sacrifice anonyme est le plus beau, le plus pur. Il ne s'y est mêlé aucun calcul, nul espoir de renommée ou même de récompense. Salut, ô martyrs ! salut, peuple français, capable d'enfanter de tels héros, et d'accomplir de tels prodiges pour la liberté de la France et du monde !

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