Edmond About, l'Alsace, p
sures de nos provinces, c'est aussi parce que le français était partout, à Berlin, à Vienne, à Weimar, à Pétrograd, la langue des gens lettrés, de la diplomatie, des philosophes, des écrivains, des salons et de l'élégance; c'était « le beau langage ». En 1783, l'Académie de Berlin mit au concours cette question : « Qu'est-ce qui a rendu la langue française universelle ? » Rivarol répondit : « C'est qu'elle est, de toutes les langues, la seule qui ait une probité attachée à son génie. Sûre, sociale, raisonnable, ce n'est plus la langue française, c'est la langue humaine. » Et Rivarol eut le prix '.
Par les considérations qui précèdent, on peut apprécier la bourde grossière et malfaisante que commettent les érudits allemands et « les sots de France » qui leur font écho, lorsqu'ils répètent à l'envi : « Après deux cents ans d'efforts persévérants, la France, en 1870, n'avait pas encore réussi à extirper de l'Alsace la langue allemande. »
Mais à l'encontre du libéralisme français, les Allemands ont pris, depuis 45 ans, avec une brutalité dont nous avons tous été témoins, les mesures les plus rigoureuses pour expulser d'Alsace le français et tout ce qui pouvait rappeler la France. Ils ont forcé les habitants attachés aux souvenirs français à s'exiler; ils ont banni le français des actes officiels, de l'école, des tribunaux, des écriteaux dans les rues ; ils ont frappé d'amendes ceux qui se servaient de notre langue; ils sont allés jusqu'à falsifier les noms des localités.
Le procédé est aussi monstrueux qu'efficace. On expulse les habitants d'un pays, on les remplace par d'autres qui parlent une autre langue, et, le coup fait, on peut constater que, vingt ans après, tout au plus, la langue nouvelle est exclusivement parlée. Par l'article 2 du traité de Francfort, en 1871, les sujets français, originaires des territoires cédés, et domiciliés sur ces territoires, sont invités à partir; bientôt on les expulsera. En même temps, on encourage l'immigration allemande, pour remplacer les indigènes exilés. De nouveaux villages exclusivement composés d'Allemands furent ainsi créés, ne parlant plus
1. Albert Sorel, l'Europe et la Révolution, t. I, p. 152 ; Cf. Riv.vrcl, Discours sur i universalité de la langue française.
Le Rhin dans l'histoire. — II. 33
que l'allemand. Seulement, l'emprise de l'habitat est là qui guette les nouveaux venus, si bien que, dès à présent, on cite des immigrés en Alsace-Lorraine qui, déjà, se sont incorporés aux indigènes par mariages ou autrement ; et voilà qu'ils en adoptent les traditions, les usages et jusqu'à la répulsion instinctive pour les « Schwobes », les Allemands de la rive droite.
C'est par l'école que le Gouvernement allemand a aussi cherché, depuis 1871, à chasser le français de l'Alsace-Lorraine. Pour agir plus efficacement, il envoyait dans les villages des maîtres et maîtresses d'écoles ne sachant pas un mot de français, même dans les bourgs de langue française ; on punissait les enfants qui, en dehors de l'école, étaient surpris disant « oui » a i lieu de « ia », « Monsieur » au lieu de « Mein Herr », etc. ; on récompensait ceux qui s'efforçaient de ne parler qu'allemand; On interdisait les sermons et les prêches en français.
Or, les langues se désapprennent vite et se substituent les unes aux autres : nous en avons cité des exemples typiques. Dans le duché de Posen, l'allemand est maintenant la langue la plus répandue. Il est bien évident que si les Allemands ne s'étaient pas heurtés à une opposition irréductible en Alsace- Lorraine, ils eussent fait rapidement des pays de langue française qu'ils se sont annexés des pays de lang'ue allemande. Mais ils rencontrèrent une résistance héroïque, comme en Pologne ; et défiant les châtiments, la montagne et la vallée retentissaient toujours des accents de la Marseillaise ou de refrains populaires comme celui-ci :
Vous avez pu germaniser La plaine, Mais notre cœur, vous ne l'aurez jamais !
Un autre procédé du Gouvernement allemand consista à débaptiser les noms de lieux, à « germaniser la plaine ». Nous ne parlons pas seulement des villages oii lieux-dits à noms alsaciens, qu'un long usage avait, sans système préconçu ni contrainte, lentement altérés dans le sens de la francisation : pour ceux-li), l'Allemand est retourné brutalement à l'origine ét}rmologique de ces noms, par un saut en arrière de plusieurs siècles. Mais des villages purement français et de langue Iran-
çaise ont reçu, un beau jour, par mesure administrative, un nom allemand nouveau et inédit. On les compte par centaines. Ainsi, dans le comté de Ferrette : Levoncourt est affublé du nom de Luffendorf ; Courtivon est devenu Ottendorf ; dans la Haute- Alsace, Romagny s'appelle Willem ; Valdieu, Gottesthal; Ghavmmes-sm*-VEtang , Scka ffaat-am-Weicher ;Be\mngi\y , Beriietzwiller ; Eteimbes, Welscheiisteinbach. Au nord de Munster, dans le canton de La Poutroye, où naguère encore l'allemand n'était ni parlé ni compris, tous les villages ont des noms travestis : Aubure est Altweier ; Fouchy, Grube ; Fouday, UrbacJi, etc. De même, en Lorraine, où La Frimbole est devenu Lascimborm ; Lorquin, Lorchingen: Thionville, Diedenhofen, etc. En avril 1916, — date toute fraîche, — un décret impérial a décidé que désormais des villages lorrains-français, Chambrey, Avricourt, Novéant, etc., s'appelleraient Kambrich, Elfringen, Neubourg. Faire de ce maquillage scandaleux un argument linguistique ou topony inique, est sans doute dans la tradition allemande, mais nous ne saurions l'admettre à discussion, même lorsque ces noms nouveaux seront passés dans les habitudes locales. La France a d'autres procédés et c'est sa gloire; elle a toujours respecté la langue allemande ou ses dialectes, en Alsace et dans toute la Rhénanie ; elle saura persévérer dans la même voie libérale. Dans ces pays bilingues, le français redeviendra la langue noble, et cela suffit.