‹ Le Rhin dans l'histoire (volume 2)Chapitre 28 sur 250 · SAINT BONIFACE · texte numérisé non relu

SAINT BONIFACE

L'homme qui jeta les fondements de la civilisation en Germanie fut Boniface, archevêque de Mayenee. C'était un Anglo- Saxon, appelé d'abord Winfried. Il professait à Cantorbéry, lorsqu'il prit la résolution, comme tant d'autres moines anglosaxons de cette époque, de se consacrer à l'évangélisation de l'Europe barbare. Après un séjour de deux ans à Rome, le pape lui confia, en 719, la mission de « visiter les peuples les plus sauvages de la Germanie». Boniface se rendit alors auprès de Willibrod, évêque d'Utrecht, l'apôtre des Frisons. Au bout de trois années de préparation, il se met en campagne, parcourant la Hesse et la Saxe ; tel est le succès de son apostolat qu'il songe à donner au pays une organisation ecclésiastique. En 722, Grégoire II le nomme évêque de la Hesse et de la Thuringe. Boniface installe dans ces régions forestières, de véritables colonies de prêtres, de moines et de religieuses ; partout il abat les chênes sacrés et les simulacres d'Odin, élève à leur place des oratoires, des églises, fonde des monastères, pourchasse

les sorciers. Thuringiens, Saxons, Bavarois répudient leurs idoles.

Lorsque Grégoire III, successeur de Grégoire II, écrit à Charles Martel pour lui demander de favoriser l'apostolat de Boniface, les expressions dont le pape se sert montrent la différence que l'on continuait à faire entre les populations de la rive droite du Rhin et celles de la rive gauche. Il lui dit que Boniface est chargé « de répandre la prédication parmi les peuples de la Germanie, sur la rive droite du Rhin, lesquels sont encore possédés par l'erreur du paganisme ou l'obscurité de l'ignorance » *.

L'entreprise paraissait devoir se heurter à tant d'obstacles que, seule, la foi intrépide qui ne recule pas devant la perspective du martyre pouvait oser l'aborder. Il s'agissait, suivant les instructions données par le pape à Boniface, non seulement d'évangéliser les peuplades germaines pour les faire entrer dans la civilisation, mais d'opérer la réforme du clergé franc dans les rangs duquel, à la faveur des désordres des derniers temps, l'élément barbare devenu prépondérant, avait introduit la simonie et le dérèglement des mœurs.

Le duc d'Austrasie et de Neustrie était d'autant plus disposé à favoriser l'évangélisation de la Germanie qu'il savait que les peuplades converties au catholicisme entraient, par là, dans la clientèle des Francs. Aider les missions catholiques, c'était s'inspirer de la raison d'Etat : c'était travailler à l'expansion de la puissance et de l'hégémonie franques et assurer la tranquillité et la sécurité des frontières de l'empire franc. Avec l'appui de Charles Martel, Boniface parcourt de nouveau la Germanie ; à sa voix éloquente les foules demandent le baptême et renoncent, dans une formule dont le texte en haut allemand nous est parvenu, à adorer la trinité païenne, Odin (Votan) Thor et Saxnot2.

A partir de 738, Boniface crée successivement les évêchés et les villes épiscopales de Wûrtzbourg, de Burabourg(Burberg) transféré plus tard à Paderborn, d'Erfurt, d'Eichstœdt et, pour être une pépinière de missionnaires, le grand monastère de Fulda.

1. Lettre citée dans Layisse, Hist. de France, t. II, 1" partie, p. 265.

2. Héfélé, Histoire des Conciles, rad. Leclercq, t. III, 2' part. p. 835.

Dès lors, il peut songer à la seconde partie de sa mission, la réforme du clergé franc, pour laquelle il fut contrarié plutôt que secondé par Charles Martel. Dans ses lettres au pape, il se plaint du tout puissant maire du Palais qui avait, lui-même, fait main basse sur des biens d'églises, conféré des bénéfices ecclésiastiques à un bon nombre de ses hommes de guerre. Mais les services que, d'autre part, Charles Martel et ses pères avaient rendus à la cause du catholicisme, étaient trop éminents, pour que le pape ne fermât pas, momentanément, les yeux sur les désordres engendrés surtout par l'atavisme barbare. Il convenait d'attendre.

En 741, après la mort de Charles, ses deux fils Carloman et Pépin, héritèrent la gérance du royaume des Francs, se gardant, comme leur père, d'introniser un nouveau roi. Du consentement des grands, Carloman s'installa au gouvernement de l'Austrasie et de ses annexes, l'Alamanie et la Thuringe ; et Pépin prit celui de la Neustrie, de la Bourgogne et de la Provence.

Alors, Boniface convoqua le premier concile de Germanie. Les lettres que le légat écrit au pape Zacharie, font le plus lamentable tableau de l'état de l'Eglise dans le royaume franc. La hiérarchie catholique méconnue est remplacée par l'autorité du comte. Nombre de sièges épiscopaux demeurent vacants, d'autres sont occupés par des évêques indignes. Dans les rangs du clergé, des concubinaires et des aventuriers de toute sorte : soldats entrés là pour jouir des biens et des privilèges ecclésiastiques, esclaves fugitifs qui se font, par surprise, donner la tonsure pour échapper à leur maître ; hérétiques par ignorance, illuminés, charlatans de religion qui mélangent à leur christianisme les plus étranges pratiques de l'idolâtrie germanique : ce sont, dans les pays rhénans, l'Ecossais Clément; le Franc Adelbert qui dressait des croix et des oratoires auprès des fontaines dont il restaurait ainsi le culte païen ; il exhibait une lettre de Jésus-Christ qui, tombée du ciel à Jérusalem, lui avait été apportée par les anges. Il se disait saint et distribuait en guise de reliques ses ongles et ses cheveux1. Boniface dénonce

1. Héfélé, Ilisl. des Conciles, trad. Leclkucq, t. III, 2* part., pp. 817 et 875.

des laïques intronisés évèques, des clercs débauchés, grands chasseurs et soldats avides de querelles et de sang.

Le pape répond en priant à la fois Garloman et Boniface d'assister au concile et de réclamer la déposition des clercs et des évèques indignes. La première séance s'ouvrit le 21 avril 742 ; c'était à Worms ou dans la ville nouvelle de Francfort1. A côté de Garloman et de Boniface, y figurent : Burchard, évêque de Wurtzbourg, Reginfried de Cologne, Wintan de Burabourg, Witbald d'Eischtcedt, Dadan d'Utrecht (?), Edda de Strasbourg. On n'y voit ni Adelbert, ni Clément, ni Gewilieb de Mayence, ni Milon, laïque intrus qui cumulait les évêchés de Reims et de Trêves, ni la foule des autres prévaricateurs, la plupart créatures de Charles Martel ; prévoyant que l'assemblée allait prononcer leur châtiment, ils se gardèrent de répondre à l'appel de Garloman.

Celui-ci, en promulguant les décisions du concile sous forme de capitulaires, prend le titre de duc et prince des Francs {dux et princeps Francorum). Il confère, de son autorité de chef d'Etat, à Boniface, auquel il reconnaît le titre de légat du pape, juridiction sur tous les évèques francs de son gouvernement : « Sur le conseil des prêtres et de nos grands [pptimatum meorum), dit-il, nous avons établi des évèques dans les villes, et nous avons institué au-dessus d'eux l'archevêque Boniface, l'envoyé de saint Pierre. Nous décrétons que, chaque année, se réunira un concile auquel nous assisterons ; que les églises rentreront dans les biens qui leur ont été dérobés. Nous enlevons tout revenu ecclésiastique aux prêtres intrus, aux diacres et aux clercs fornicateurs et adultères ; nous les dégradons et les contraindrons à la pénitence. »

Les prescriptions qui visent la suppression des superstitions païennes sont surtout remarquables ; elles font connaître les mœurs et les pratiques du peuple franc encore semi-barbare : Rien de plus étrange que l'état social de ces populations, chrétiennes par le baptême, mais qui associaient dans leur culte Odin à Jésus-Christ. Au sortir de l'église ou de l'école épisco-

1. Héfélé, Histoire des Conciles, trad. Lkclekcq, t. III, 2' part., p. 818.

pale ou monastique où ils font preuve de zèle chrétien, ils se laissent ressaisir par l'attrait de leurs vieilles superstitions. Ils se cachent pour offrir des sacrifices de chevaux sur les dolmens, au pied de vieux arbres ou aux sources sacrées. Ils chôment le jeudi, en l'honneur de Thor ; ils se livrent à toutes sortes de pratiques de magie et de sorcellerie ; d'anciens prêtres des divinités odiniques, devenus sorciers, habitent des cavernes dans les bois où on va les consulter en secret. Ils tirent des horoscopes, lisent l'avenir dans le vol des oiseaux ou les cendres de l'âtre, interprètent le hennissement des chevaux, allument sur les hauteurs des feux de joie à certaines fêtes, se livrent à des orgies, à des danses barbares1.

Les conciles rédigent contre ces superstitions et ces pratiques d'origine gauloise ou germanique, un Indiculus où elles sont énumérées. Ce sont principalement : les libations et pratiques magiques qui avaient lieu après la mort et sur les tombeaux ; les sacrifices de porcs (spurcalia) qu'on célébrait en février, en l'honneur du Soleil renaissant, et qui sont peut-être, avec les Lupercales, l'origine de notre Carnaval ; les reposoirs rustiques dans lesquels on honorait des divinités païennes par des danses lascives et des libations ; divers sacrifices dans les forêts, comme celui des neuf têtes de chevaux, la cueillette du gui sacré, le culte des fontaines et des menhirs, le port de phylactères et d'amulettes, les incantations, les augures d'après le vol des oiseaux et l'examen de la fiente des chevaux et des bœufs, ou d'après les éternuements ; la consultation et fréquentation des devins et des sorciers ; la pratique des sorts ; les présages par l'examen du feu et de la fumée ; l'usage de certains breuvages et d'herbes magiques; l'usage de crier à la lune, de faire des figures de dieux païens en pâte de farine ou avec des mandragores. h'Indiculus interdit aussi les cultes de Jupiter et de Mercure et la croyance à la sainteté des héros réunis dans la Walhalla. Ce n'était pas par un simple décret ni même en une génération, que pouvaient être abolies ces superstitions, réalisés des change-

1. Godefroid Kukth, les Origines de la civilisation moderne, 4e édit., t. II, p. 103; Saint Boniface, p. 98; Héfélé-Leclercq, llist. des Conciles, t. III, 2" part., p. 836

ments qui sapaient par la base les traditions auces traies et les fondements de la vie sociale.

De nouveaux évoques sont intronisés à Metz, à Verdun, à Spire, à Liège. Gewilieb {Gervilio), évêque de Mayence, était coupable d'avoir tué de sa main le meurtrier de son père, en Pattirant dans un guet-apens; Boniface l'avait, lui-même, vu chasser avec des faucons et des chiens. Il fut déposé. Quant à l'évêque simoniaque Milon, un accident de chasse en débarrassa l'Eglise des F'rancs : il fut tué par un sanglier dans la forêt des Ardennes, auprès de Trêves.

Le concubinaire et hérétique Clément est destitué ; Adelbert, enfermé au monastère de F'ulda, devait, un peu plus tard, tromper la vigilance de ses gardiens. Etant parvenu à s'échapper, il errait dans les champs, misérable, n'ayant que des noix pour se nourrir, lorsqu'il fut dépouillé et tué par des bergers. Et le pape Zacharie, informé de tous ces faits, écrit à Boniface: « Tu as bien fait, saint frère, de condamner l'un et l'autre, conformément aux règles de l'Eglise, et de les faire mettre enp rison. »

En 744, à la mort de Raginfrid, évêque de Cologne, Boniface que le pape qualifiait alors à! arcJiiepiscopus provincial Germanise, mais qui n'était encore titulaire d'aucun siège, songea à s'installer comme archevêque de Cologne; mais, chose inattendue, il rencontra une vive opposition de la part du clergé, parce qu'il était étranger : Boniface était d'origine anglo-saxonne. Il dut renoncer à faire de Cologne la métropole de la Germanie. Il n'avait cessé d'appeler en Gaule des prêtres et des moines anglosaxons, peut-être en trop grand nombre au gré du clergé franc. Ses relations constantes avec les rois anglo-saxons sont attestées par sa correspondance. Un jour, il reçoit comme présent, du roi de Kent, Ethelbert, une coupe d'argent doré; une autre fois, Boniface envoie au roi Ethelbert, de Mercie, un vautour, des faucons, deux boucliers, deux lampes, et à la reine un miroir d'argent avec un peigne d'ivoire1. Mayence bénéficiera des préjugés du clergé franc de Cologne.

En 748, le pape Zacharie nomma Boniface, archevêque de

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