CHARLEMAGNE ET LES SAXONS
Au vnie siècle, les agrégats de tribus germaines qui se trouvaient en bordure de la frontière du royaume franc et le menaçaient, étaient les Alamans, les Thuringiens et les Saxons. Dès l'époque mérovingienne, les Alamans et les Thuringiens avaient été subjugués ; ils avaient fini, ainsi que les Bavarois, par s'incliner sous le glaive et par reconnaître la suprématie des roisf rancs ; ils leur payaient tribut ; ils étaient gouvernés par des ducs, chefs des armées qui les protégeaient contre leurs voisins de l'Est. Restaient les Saxons, dont les nombreuses tribus, pillardes, turbulentes et guerrières autant qu'autrefois, représentaient bien la Germanie farouche, indomptée, comme à l'époque romaine, les Suèves ou les Francs eux-mêmes. A présent, les Francs sont devenus Gallo-Romains ou confondus avec ces derniers ; la lutte séculaire de la barbarie contre la civilisation va avoir pour protagonistes, à l'est du Rhin, les Saxons.
Les épisodes préliminaires de la grande mêlée, s'étaient déroulés déjà, sur le même terrain, sous les Mérovingiens. Pépin le Bref, à son tour, eut à réprimer les incursions des Saxons, toutes pareilles à celles du temps de Trajan ou de Constantin. En 753, il s'avança jusqu'au Weser; l'é-vêque Hildegaire qui l'accompagnait fut tué. En 758, il enleva, de vive force, le long talus que les Saxons avaient construit pour protéger leur pays :
« le retranchement même, dit Eginhard, par lequel les Saxons s'efforçaient de défendre leur patrie, servit à Pépin de chemin pour y entrer. » Les Saxons s'engagèrent à payer un tribut annuel de 300 chevaux. Entre temps, le duc de Bavière Tassilon était venu à Gompiègne faire sa soumission.
Les Carolingiens, comme les Mérovingiens, étaient d'origine germanique, puisque les uns et les autres étaient des Francs et que les Francs étaient des Germains. Charlemagne parlait encore, comme beaucoup de Francs, le francique, c'est-à-dire un dialecte germanique, au moins dans sa conversation familière; mais comme il savait le latin, la langue de sa chancellerie, et qu'il composa même des hymnes en vers latins, il est hors de doute qu'il connut aussi la langue romane qui se dégageait, de plus en plus, du latin vulgaire et était parlée par la plus grande partie des Francs , comme par les descendants des Gallo- Romains .
Les Allemands modernes, jouant sur ces constatations d'origine et de langage, en ont étrangement abusé au bénéfice de leur rêve d'absorption pangermaniste. Rattacher l'Empereur franc gallo-romanisé, Charlemagne, aux Germains d'outre-Rhin, parce que ses ancêtres étaient d'origine germanique, en faire même un Allemand, un empereur allemand, comme le disent certains auteurs de nos jours, c'est formuler un non-sens historique; autant faire des rois de France de la troisième race, des Saxons, s'il est vrai que Hugues Capet descendait du Saxon Witikind.
Comme les empereurs romains, Charlemagne n'a cessé, au nom de la civilisation gallo-romaine et chrétienne, de combattre les Barbares de Germanie, dont la principale confédération de son temps, — nous venons de le constater, — était groupée sous le nom de Saxons. Les expéditions de Charlemagne contre les Saxons, renouvelées durant un tiers de siècle et si meurtrières, rappellent celles dans lesquelles, jadis, les empereurs de Rome avaient échoué ; elles n'auraient sans doute pas mieux réussi, si elles n'eussent été préparées et secondées par les missionnaires. Ceux-ci, venus de France ou de Bretagne, avaient continué en Germanie l'œuvre de Boniface, fondé des villes épiscopales, des monastères, des bourgs, défriché des forêts, créé comme par
enchantement de vastes domaines d'exploitation rurale, ouvert des routes, converti de nombreux groupes de populations devenues, par eux, sédentaires, et qui leur étaient fermement attachées. Les duchés de Franconie et de Thuringe, tributaires des Francs de Gaule et déjà organisés, furent la base solide des entreprises de Gharlemagne au delà du Rhin.
La contrée occupée par les Saxons touchait presque au Rhin, au-dessous de Cologne, vers l'embouchure de la Ruhr. Elle embrassait les plaines marécageuses et boisées du Weser et de l'Elbe jusqu'à l'Eider. Au sud, les Saxons étaient voisins de la Franconie et de la Thuringe. De leurs quatre groupes de tribus, les Westphaliens étaient dans le bassin del'Ems; les Angariens, sur le Weser et dans le nœud montagneux du Harz ; les Ostphaliens s'étendaient à l'est, jusqu'à l'Elbe ; enfin les Nordalbingiens, entre l'Elbe et l'Eider, étaient les plus rapprochés des Danois.
Ces tribus ont encore, au temps de Charlemagne, les institutions patriarcales qui caractérisaient les Germains de Tacite. Leurs chefs de guerre sont choisis parmi les plus courageux dans les familles nobles. Leur religion est forestière, avec les dieux et les génies innombrables des mythes odiniques ; pour prêtres, les patriarches, chefs de clans ; pour idoles, des troncs d'arbres frappés par la foudre, déchiquetés par les orages, ornés d'oripeaux ; des pierres levées qui font penser à la fois à celles de l'Armorique et aux xoana des anciens Grecs ; le simulacre de l'autel des Ubiens, à Cologne, devait être quelque monument de ce genre. Les sacrifices humains, les danses sacrées suivies d'orgies, les hurlements (ululatus) cadencés que l'on accompagne du cliquetis des armes, sont les rites et les principales cérémonies du culte. Les devins et les sorcières président à tous les actes essentiels de la vie publique et privée. Les guerriers exaltent leur courage par de vieilles chansons qui célèbrent les grossiers festins et les prouesses des héros dans la Walhalla.
C'est dans l'assemblée des Francs, tenue à Worms en juillet 772, que fut décidée la guerre contre les Saxons, tant leurs déprédations étaient incessantes sur mer et sur terre. Pour la première fois, l'armée du roi Charles passe le Rhin, probablement à Mayence, s'organise au nord du Mein, en Franconie et
en Thuringe, puis pénètre chez les Saxons Angariens en leur enlevant leur camp d'Ehresburg. Poursuivant sa marche vers le nord, Charles atteignit un bois sacré, de même que les légions de Germanicus avaient rencontré le sanctuaire sylvestre de la déesse Tanfana. Dans l'enclos réservé, les Francs virent un tronc d'arbre vétusté, énorme. C'était YIrminsul, peut-être « la colonne d'Irmin » ou d'Arminius (Irmin-S aille), d'où l'on a conclu un peu rapidement, que le souvenir d'Arminius était demeuré vivace dans la forêt germaine et y avait donné naissance à un véritable culte1.
L'idole détruite, les Francs s'emparèrent des trésors d'or et d'argent accumulés tout à l'entour, dans des cachettes sacrées : c'était le fruit de leurs rapines que les Saxons confiaient ainsi à la garde de leurs dieux. Le chef des Angariens fit sa soumission et Charles repassa le Rhin au mois d'octobre.
L'année suivante (773), Charlemagne entreprit de châtier les Lombards. Eux aussi étaient des Germains ; leurs cantonnements avaient été longtemps dans les plaines marécageuses qui sont à l'orient de l'Elbe inférieure. Dans l'impossibilité de se mettre en marche du côté du Rhin, la route leur étant barrée par les Francs et les Alamans, ils s'étaient dirigés vers le sud, par les pistes de la forêt Hercynienne; après avoir franchi les Alpes en 568, ils s'étaient imposés aux populations gallo-italiotes de la vallée du Pô, dans la fertile contrée qui a gardé leur nom.
Dans une lettre qu'Etienne III écrit, dès 770, aux princes francs Charles et Carloman, le pape insiste sur le caractère germanique et barbare des Lombards, et sur leur perfidie atavique : « cette race des Lombards, la plus perfide, la plus sordide de toutes, qui n'a jamais été comptée au nombre des nations et d'où la lèpre est sortie. »
A peine Charlemagne les avait-il domptés, qu'il dut revenir précipitamment sur le Rhin; les Saxons avaient profité de son
1. On a ainsi pensé à faire de VIrminsul, la colonne du dieu Irmin, l'ancêtre mythique des peuplades germaines désignées par les auteurs de l'antiquité sous le nom d'irminons. Le nom d'Arminius doit, sans doute, être rattaché lui-même à celui des Irminons; mais il n'a rien à faire, étymologiquement, avec Hermann, Lieu que lu tradilion populaire et la littérature appellent Arminius « Hermann le Libérateur ».
éloignement pour « ravager par le fer et le feu, dit Eginhard, les frontières de la Hesse qui touchaient aux leurs » ; ils avaient tenté d'incendier le monastère de Fritzlar, fondé par saint Boniface. Trois corps d'armée mettent en fuite les hordes saxonnes. L'année suivante (773) , Gharlemagne passe encore le Rhin, résolu à « ne s'arrêter qu'après l'entière extermination des Saxons ou leur conversion au christianisme ». Il emporte les camps retranchés de Siegburg et d'Ehresburg, traverse le Weser, soumet les Ostphaliens et les Angariens, refoule les YVestphaliens. Dès qu'il est rentré en Austrasie, les Barbares reprennent les armes et la torche incendiaire, et, chaque année, le roi des Francs, comme les empereurs romains d'autrefois, est obligé de franchir le Rhin pour leur faire la chasse dans les marécages de la forêt germaine dont ils connaissaient à merveille tous les détours, tous les pièges, toutes les traîtrises, image de leur âme sombre, rancunière et perfide.
Une fois, entre autres, en 776, Charles, raconte Eginhard, était vers les sources de la Lippe « lorsqu'il vit s'approcher une immense multitude de ce peuple perfide qui venait, suppliante et soumise, implorer le pardon de sa faute ». Le roi fut clément, reçut des promesses de fidélité et des otages, répara le fort d'Ehresburg, en fit construire un autre sur la Lippe et laissa dans chacun une forte garnison.
Mais, dès le printemps de 777, après Pâques, Charles est obligé de partir de Nimègue pour une nouvelle expédition. Il concentre ses troupes au cœur du pays, à Paderborn. « Là, tout le Sénat et une foule d'hommes de ce peuple perfide viennent le trouver, feignant le dévouement et l'obéissance. » Tous les chefs se présentent, à l'exception de Witikind.
Voici, sur la scène de l'histoire, l'un des glorieux ancêtres de la patrie allemande, le Barbare astucieux et rusé que les historiens transrhénans appellent si orgueilleusement le Sachsenfùhrer. Mais s'ils exaltent Witikind, comment les coryphées du pangermanisme peuvent-ils, en même temps, réclamer pour eux Charlemagne, l'exterminateur des Saxons, le vainqueur de Witikind ? Par quelle supercherie historique ont-ils osé placer côte à côte, dans leur Walhalla, Witikind et Gharlemagne ?
Witikind est leur homme, comme Arminius ; mais le Franc austrasien Charlemagne ? Il ne faut point demander la logique à la barbarie fanatisée.
Witikind fut-il même la personnification nationale des Saxons ? Tous les historiens de bonne foi reconnaissent «rue le barbare ne chercha jamais à éveiller chez les Saxons un sentiment de solidarité collective ; il ne sut point les grouper dans un soulèvement général1. Il en fut de Witikind comme jadis d'Arminius : la Barbarie n'a point changé.
En 778, les Saxons croyant l'occasion favorable, reprennent les armes et poussent jusqu'au Rhin. « Mais ne pouvant traverser le fleuve, dit Eginhard, ils dévastent par le fer et le feu tout ce qu'ils rencontrent de villes et de villages, depuis le fort de Deutz (en face de Cologne) jusqu'à l'embouchure de la Moselle. Les choses sacrées et profanes furent également en proie à leur fureur ; leur rage ne fit point de distinction de sexe ni d'âge, et il parut clairement qu'ils étaient entrés sur le territoire des Francs, non pour faire du butin, mais pour le plaisir de la vengeance. » Le monastère de Fulda où reposait le corps de saint Boniface fut incendié par eux.
Charles accourt d'Espagne, et deux années consécutives, il parcourt la Saxe, toujours vaincue, jamais domptée. En vain, le roi des Francs arme Barbares contre Barbares, les Franconiens et les Alamans contre les Saxons.
Pourtant, des nobles saxons étaient demeurés fidèles à Charlemagne, même aux moments les plus critiques des révoltes de Witikind: tel, cet Hessi l'Ostphalien qui mourut moine à Fulda. C'est avec ces Saxons fidèles que Charlemagne pose les bases de l'organisation du pays, en 782 2. De toutes les guerres que les Francs entreprirent, dit Eginhard, il n'y en eut point « de plus longue, de plus atroce et de plus laborieuse », que celles qu'il fallut, pendant trente-trois ans, diriger contre les Saxons indomptables, «naturellement féroces » et qui, ajoute l'annaliste, « n'attachent aucune honte à profaner ou à violer les lois divines et humaines ». Comme au temps d'Auguste et