Journal des Savants, janvier
villes de cette région résulte, sans conteste, des noms qu'elles portent. Telles sont, entre autres, les villes de Zerbst, Rostok, Leipzig, Ghemnitz, Torgau, Glogau, Stargard, dont les noms sont slaves. Le nom même de la Poméranieest slave et signifie, dit Louis Léger, « le pays qui longe la mer ». Les Slaves qui ont fondé ces villes sont désignés dans l'histoire sous le nom de Slaves baltiques, Slaves polabes ou Slaves de l'Elbe. Ils avaient déjà été précédés dans les mêmes parages, dès la haute antiquité, par des populations de même race, puisque Pythéas assigne l'embouchure de l'Elbe comme limite à la Scythie.
Ces Slaves de l'Elbe secondèrent souvent les Francs dans leurs guerres contre les Germains. C'est ainsi que les Annales de Metz mentionnent une armée de 100.000 Slaves, enrôlée par le maire du palais, Pépin d'Héristal. Saint Boniface qui ne réussit pas même à amorcer leur conversion, les appelle fœdissimum et deterrimum genus hominum. Gharlemagne eut aussi des armées d'auxiliaires slaves à son service contre les Saxons.
Dans le courant du xe siècle, les Slaves baltiques se laissent visiter par les missionnaires chrétiens qui fondent chez eux des évêchés et des monastères : leur conversion au christianisme prépara les voies à leur germanisation. Les Saxons finirent par les réduire en esclavage, d'où le nom de Slavus, « esclave » qui leur est demeuré, se substituant à celui de Scythes. La lutte des Slaves et des Germains n'était pas encore terminée, dit Louis Léger, au milieu du xmc siècle.
Henri l'Oiseleur et les Ottons combattent et domptent tous ces barbares ; ils leur imposent des chefs germains, les margraves de Brandebourg, de Misnie, de Lusace, de Slesvig. C'est comme esclaves qu'ils entrent dans la société germaine. Quant à la race prussienne, elle est presque entièrement étrangère à la race germanique l. Les Prussiens sont, eux aussi, originairement, des Slaves mélangés à des Finno-Ougriens et, plus tard, à un élément germanique. Le borussien ou vieux-prussien était un dialecte slave qui fut parlé jusqu'à la fin du xvne siècle. L'histoire commence à parler des Pruczi ou
1. A. de Quatrefages, la Race prussienne, p. 8 ; Edmond Pekiuer, France et Allemagne, p. 45.
Prutzi, vers l'an 997, lorsque saint Adalbert, archevêque de Prague, essaya d'introduire le christianisme chez ces barbares, fixés dans le pays qu'on appelle aujourd'hui la Prusse Orientale et dont Kônigsberg fut la capitale. L'apôtre fut massacré.
Résumant ce tableau sommaire, nous dirons que tandis que les Germains, en Gaule, — les Francs à leur tête — se sont rapidement romanisés, les Germains d'outre-Rhin ne font que se retremper incessamment dans la barbarie slave ou asiatique. Les routes même du commerce et des invasions que nous avons suivies, depuis le fond de l'Asie jusqu'aux bords de la mer Baltique *, n'ont cessé d'être très fréquentées durant le haut moyen âge. Dans cette période de l'histoire, c'est cette route que suivent, en même temps que les envahisseurs, les caravanes de marchands qui mettent le monde musulman du bassin de la mer Caspienne et du Caucase en contact avec le nord de l'Europe. La « route de l'ambre » est, effectivement, jalonnée de trouvailles de monnaies musulmanes, à tel point qu'il n'existe aucune contrée, même en Orient, où les trouvailles de monnaies musulmanes aient été aussi fréquentes et aussi abondantes que sur les bords de la mer Baltique2.
Nous ne saurions nous étendre, ici, sur l'histoire encore assez mal connue de cette route commerciale du nord de l'Europe avec l'Asie, route qui cessa d'être fréquentée lorsque les Croisades ouvrirent aux trafiquants la voie maritime de la Méditerranée et que Venise accapara le commerce de l'Orient. Mais ce que nous avons dit suffit à mettre en évidence, encore une fois, le contraste qui persistait entre la Germanie qui s'infuse toujours une barbarie nouvelle et les pays foncièrement romanisés de la rive gauche du Rhin. Que devient, devant les faits, la thèse chère aux pangermanistes : la « race pure des Allemands j), aussi bien pour le moyen âge que pour l'antiquité ? L'Allemagne, est une jungle magique d'où sortent, sans relâche, les hordes de la barbarie, toujours les mêmes, comme les flots de la mer ressemblent aux flots, toujours.