Voyez ci-dessus, t. I, p. 86 et suiv
2. E. Babelon, Du commerce des Arabes dans le Nord de VEurope avanl les Croisades, in-8% 1882.
LA FRANCE ET L'ALLEMAGNE AUX XIe ET XIIe SIÈCLES
Gomme son père, le successeur de Hugues Capet, Robert le Pieux entretint de bons rapports avec l'empereur Henri II. Il eut même avec lui, en 1023, une solennelle entrevue à Ivois (Garignan), où les deux princes firent assaut de prévenances, peut-être de courtoisie calculée. * Mais à peine Henri II était-il descendu dans la tombe, en 1024, que le roi de France crut le moment venu de reprendre la tradition et les projets des derniers Carolingiens sur la Lorraine.
Deux compétiteurs du nom de Conrad briguaient l'Empire. Celui qui fut élu est connu dans l'histoire sous le nom de Conrad II le Salique ; il était fils d'Henri, duc de Franconie. L'autre Conrad, appelé Conrad le Jeune, eut ses partisans, surtout en Lorraine ; parmi eux, figuraient le duc de Basse-Lorraine Gozelon le Grand, l'archevêque de Cologne, le comte de Hainaut, ainsi que Frédéric, duc de la Lorraine mosellane. Le roi Robert le Pieux fit alliance avec ceux-ci, qui l'appelèrent en Lorraine. Mais bien qu'il se fût assuré le concours du comte de Blois et de Champagne, Eudes II, qui, lui aussi, avait des visées sur certaines portions de la Lorraine, ses forces étaient
1. Voyez Luchairo, d'après Raoul Glaber, dans Layisse, Histoire de France, t. Il, 2' part., p. 160.
insuffisantes. Il ne réussit pas à s'emparer de Metz dont l'évêque, Thierry, s'était rallié à Conrad le Salique.
Robert dut s'en retourner, sans avoir fait autre chose qu'une démonstration armée pour affirmer les droits imprescriptibles du roi de France sur la France rhénane. Il fut plus heureux au sujet du duché de Bourgogne dont la possession n'a jamais été qu'une des phases de la question rhénane. En en faisant la conquête après la mort du duc Henri le Grand, Robert empêcha cette vaste et belle province française de devenir, dès ce jour, «terre d'Empire ». Il intervint aussi habilement dans le Nord, à la prière des Flamands et de l'évêque de Liège, Notker, qui se plaignaient de l'intrusion de l'Empereur dans leurs affaires.
Malheureusement, le roi de Provence et de Bourgogne transjurane (royaume d'Arles), le faible Rodolphe III, débordé par les révoltes de ses vassaux, menacé par eux d'être déposé, crut devoir implorer l'assistance de l'empereur Henri II, son neveu, dont il se déclara vassal, par une convention signée à Strasbourg, en 1016. Quelques années après, Rodolphe III mit le sceau à son œuvre néfaste, en instituant comme son successeur l'empereur Conrad le Salique qui occupa immédiatement la ville de Bâle. En 1032, Rodolphe, sur le point de mourir, envoya tous les insignes et les ornements de sa dignité royale à Conrad, et l'année suivante, l'Empereur se fit élire et couronner roi de Bourgogne, à l'abbaye de Payerne. La Bourgogne transjurane devint ainsi « terre d'Empire », sans que le nouveau roi de France, Henri Ier, put s'y opposer.
Cependant, cette main mise de l'Empereur germanique sur la Bourgogne transjurane souleva une protestation inattendue. Le plus puissant et le plus redoutable des grands vassaux du roi de France, Eudes II, comte de Blois et de Champagne, se prétendit des droits à la succession du royaume de Bourgogne, du chef de sa mère Berthe, sœur de Rodolphe III. Avec une armée, il pénétra dans la Bourgogne qu'il soumit rapidement jusqu'au Jura. Enivré par ce succès que les grands du pays avaient encouragé , Eudes conçut, dès lors , un dessein plus hardi qui sera, quatre siècles plus tard, repris par Charles leTéméraire : ce n'était rien de moins que la restauration de l'ancien royaume de Lotharingie.
Le roi de France, Henri Ier, fut, autant que l'empereur Conrad, inquiet d'une pareille ambition. En mai 1033, les deux souverains conclurent une alliance, à Deville-sur-Meuse, contre le turbulent comte de Champagne, que rien n'arrêta. En 1037, il vint assiéger Toul et s'empara de Bar-le-Duc. Il prit ensuite ses dispositions pour se diriger sur Aix-la-Chapelle où son intention était de se faire couronner roi de Lorraine, aux fêtes de Noël. Ni le roi de France ni Conrad le Salique n'étaient en mesure de s'opposer par les armes aux projets du comte de Champagne. Ils se contentèrent d'aider le duc de Lorraine Gozelon, le plus directement menacé, à rassembler une armée que grossirent les contingents des évêques de Metz et de Liège, du comte de Namur et d'autres seigneurs. Vers la mi-novembre 1034, une grande bataille fut livrée auprès de Bar-le-Duc. Eudes, vaincu, périt dans la mêlée : ses espérances et ses projets furent mis à néant, mais l'idée qui l'avait stimulé, comme bien d'autres avant lui, ne périt point : nous la verrons reprendre corps plus tard et bien des fois.
Les empereurs germaniques restèrent les suzerains féodaux de la Bourgogne transjurane et de la Lorraine. Le roi de France eut voulu s'y opposer. Il eut, à ce sujet, avec son redoutable voisin, l'empereur Henri III le Noir, une entrevue à Ivois, en 1043; ce fut une conférence orageuse d'où la guerre ouverte faillit sortir1. Le roi de France conservait en Lorraine des partisans nombreux; il lui suffisait, pour créer des embarras sérieux à l'Empereur, de se mêler des querelles des barons, de favoriser les révoltes des feudataires. La puissance de son allié, Gozelon le Grand, duc de toute la Lorraine depuis 1028, portait aussi ombrage à Henri le Noir.
A la mort de Gozelon, en 1044, l'Empereur se garda de prolonger plus longtemps cette union des deux Lorraines qui rappelait trop l'ancien royaume de Lotharingie. Le fils de Gozelon, Godefroi le Barbu, ne put obtenir que le duché de Basse-Lorraine. Furieux, il se révolta ; avec l'appui du roi de France, il essaya de soulever tous les mécontents de Lorraine et de