Alfred Leroux, op. cit., p
celui-ci, à la diète de Spire, en juillet 1414, jette le cri d'alarme : « Voulez-vous donc être Français!», s'écrie-t-il, en s'adressant aux délégués du Brabant, et la vérité est qu'ils ne répugnaient point à l'être. Les sympathies et les antipathies des peuples entre eux couvent, sous la domination politique, comme le Feu sous la cendre. Obscures et inconscientes comme l'instinct, elles sont, de même que celles des individus, la résultante de leur passé, de leur éducation morale, de leurs traditions, de leur habitat. Et voilà pourquoi, en dépit de tout, les populations rhénanes autochtones portent toujours leur affection vers la France, et répugnent à l'association hybride que le régime féodal leur impose avec les peuples d'outre-Rhin.
Sigismond étant l'obstacle à l'ambition de Jean sans Peur, celui-ci, sans hésiter, médite de se débarasser de lui. L'année de la bataille d'Azincourt, en 1415, l'astucieux duc de Bourgogne complote un coup de main, avec Antoine de Brabant, les ducs de Berg, de Gueldre-Juliers, et quelques autres, sur Aix-la-Chapelle, pour enlever Sigismond, le jour même de son couronnement : l'attentat échoue.
Jean sans Peur change alors d'attitude ; il se rapproche de l'Empereur ; en 1416, il va le trouver à Calais et lui rend hommage pour ceux de ses domaines qui relèvent de l'Empire ; il a, de nouveau, une entrevue avec Sigismond, à Montbéliard, en mai 1418 ; le massacre des Armagnacs à Paris, quelques mois après, rend le duc de Bourgogne trop puissant; alors, il subit la peine du talion : par raison d'Etat, il est assassiné sur le pont de Montereau, en 1419.
Son fils Philippe le Bon, poussé par les mêmes mystérieux instincts qui sont le ressort de la vie des peuples, s'engage dans la même politique, accuse les mêmes convoitises dans ce pays d'entre Meuse et Rhin. En 1421, il achète le Namurois ; en 1425, il hérite du Luxembourg; puis, par des moyens légaux ou autrement, il obtient le Hainaut, la Hollande, la Zélande, le Limbourg, la Basse Lorraine, le Brabant, Louvain, la Haute Alsace. Il entre en compétition avec le duc de Lorraine que soutient l'Empereur, et l'on assiste aux efforts de toute nature que tente Sigismond pour maintenir, sur la rive gauche du Rhin,
son autorité précaire, anormale, si insolemment battue en brèche. Quel historien pourrait hésiter à reconnaître que si Louis d'Orléans, Jean sans Peur, Philippe le Bon et bientôt Charles le Téméraire, réussissent aussi rapidement à asseoir leur puissance dans ce pays, c'est que leurs ambitieux desseins correspondent aux tendances des populations ? Ils sont princes français ; toute leur cour est française ; ils instaurent l 'influence et le régime français dans un ancien pays franc, foncièrement hostile aux Allemands d'outre- Rhin. Tout ce qui vient de France, la littérature et les arts, aussi bien que les nouvelles politiques, y est accueilli avec la plus grande faveur. Nous en trouvons la preuve la plus éloquente dans l'histoire de Jeanne d'Arc.
Les populations d'entre Meuse et Rhin, — disons la Rhénanie, — n'avaient cessé d'être attentives aux événements qui venaient de couvrir la France de sang et de ruines, aux horreurs dont Paris fut le théâtre, au rôle merveilleux de Jeanne d'Arc, née sur leur frontière. Sans doute, les victoires inattendues et si décisives de la Pucelle eurent leur répercussion dans toute l'Europe, depuis l'Ecosse jusqu'à Constantinople : on en a fourni maints témoignages ; mais les populations de la rive gauche du Rhin furent celles qui, après la France, s'émurent le plus profondément au récit de ses hauts faits *.
C'est qu'au-dessous de l'aristocratie féodale, venue d'Allemagne, qui germanisait ce pays, les habitants se délectaient toujours au parfum de France et à ses traditions ; la mentalité et les mœurs populaires y étaient demeurées foncièrement lorraines, austrasiennes ; c'était toujours la France de l'Est, en dépit de la langue allemande parlée dans la moitié du pays. L'habitat le voulait, comme les occupations quotidiennes, les mœurs, les traditions, que dis-je ? la direction des rivières et des montagnes. Nul intérêt économique ou autre ne séparait ces populations passées nominalement dans la vassalité de l'Empire et celles qui étaient demeurées françaises.
« Toutes sortes de causes naturelles et latentes, remarque Germain Lefèvre-Pontalis, concouraient pour créer un milieu
1. Voir: Germain Lefkvbe-Pohtàms, les Sources allemandes de l'histoire de Jeanne d'Arc: Eberhard Windecke. Paris, 1903, in-8.
propice à l'expansion du récit de ces émouvants épisodes de l'histoire de Jeanne d'Arc, à leur fixation écrite, à la diffusion et aux progrès d'une légende dont l'aboutissement moderne a eu pour expression dans l'âme germanique, la romantique fiction de Schiller * . »
Les documents rhénans relatifs à Jeanne d'Arc sont nombreux. Une lettre du 16 juillet 1429, écrite par Jean Dresch, secrétaire de la ville de Metz, montre combien les exploits merveilleux de Jeanne intéressent, captivent les esprits en Lorraine 2. A la même date, un professeur de l'Université de Cologne, Henri de Gorkum, parle de la merveilleuse mission de Jeanne; il enregistre avec une curiosité passionnée les récits apportés par les voyageurs ; il nous montre « quelle était déjà, avant le sacre, comme le remarque Georges Goyau, la popularité de Jeanne d'Arc dans les pays rhénans3 » . Un clerc de Spire écrit aussi sur la miraculeuse mission de la Pucelle. Un Mayençais, Eberhard Windecke, recueille tous les bruits qui lui parviennent et son récit est si rempli de détails, que les historiens modernes ont consacré à ce personnage des études particulières. Windecke fut historiographe de Sigismond, après avoir été négociant et avoir beaucoup voyagé pour ses affaires. Il fit à Paris un séjour de trois ans, de 1396 à 1399 ; il y revint en 1412, cette fois au service de Sigismond dont il administre les finances et dont il est l'ambassadeur. Il eut aussi à diriger, au nom de l'Empereur, des négociations relatives à la succession de Gueldre et de Juliers, en 1423 4. Enfin, il se fixe à Mayence en 1425 et reçoit en paiement de ses services, la ferme d'une partie des péages sur le Rhin. Dans ses notes il parle de Jeanne avec une particulière sympathie, et les sentiments de l'annaliste mayençais sont si bien, comme le dit G. Lefèvre-Pontalis, « le reflet de ceux de ses compatriotes », que le récit de Windecke est copié plusieurs fois, pour être répandu dans ces pays de langue allemande où rien de ce qui se passait en France n'était indifférent.
1. G. Lefèvre-Pontalis, les Sources allemandes..., préface, p. 3.
2. Georges Goyau, Jeanne d'Arc devant l'opinion allemande, p. 16 ; cf. Quichehat, Procès, t. V, p. 35ô.