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Tacite, Annales, II

Le Rhin dans l'histoire. — l. 16

Toutefois, son souvenir fut gardé longtemps chez les plus farouches des peuples barbares : Arminius... canitur adhuc barbaras apud gentes, dit Tacite. On en peut dire autant encore aujourd'hui : en 1911, l'Allemagne tout entière a célébré par de grandes fêtes officielles le millénaire d'Arminius, héros national, fondateur de la Patrie allemande. Pourquoi pas Arioviste? En France aussi, le chef chérusque fut exalté par quelques-uns : les « sots de France », suivant l'expression de Chateaubriand, ont esquissé, à la remorque des Allemands, des parallèles à la Plutarque entre Arminius et Vercingétorix. Les quelques pages qui précèdent, résumé fidèle de tout ce que l'antiquité nous a transmis sur le chef barbare, font bonne justice de cette forfanterie allemande et de cette « niaiserie » de quelques Français germanisants, dont les yeux sont, hélas ! un peu tardivement dessillés.

Le mot qui, dans Tacite revient sans cesse pour caractériser Arminius, c'est celui de perficlia. Il ne réussit, un jour, que parce qu'il fut lâchement, sournoisement perfide et traître. Parlant des expéditions des Romains au delà du Rhin, Strabon nous représente les Barbares Germains, « retranchés au fond de leurs marais, de leurs forêts de chênes et de leurs solitudes impénétrables, combattant en s'aidant de leur connaissance des lieux contre un ennemi qui les ignore, le trompant sur les distances, lui fermant les passages et interceptant ses convois de vivres et ses autres approvisionnements ». Arminius poussa plus loin la ruse, puisque son succès fut dû à un guetapens, à un attentat froidement prémédité, à une trahison longtemps dissimulée sous les dehors de l'amitié et de la servilité empressée. Qu'y a-t-il donc de commun entre ce madré sauvage, dont les affidés boivent l'hydromel dans le crâne de leurs ennemis assassinés, et Vercingétorix, héritier des rois fastueux des Arvernes, qui rêve noblement l'unité et l'indépendance de la Gaule tout entière ? La comparaison tentée entre les deux chefs, l'un des Gaulois, l'autre de quelques tribus germaines, manque vraiment de base historique et d'équilibre. Comparaison ? allons donc ! Vercingétorix fait la guerre au grand jour, en chef d'État; il s'appuie sur une tradition natio-

nale, il est l'élu de tous les peuples gaulois. Chaque nation s'engage à lui fournir un contingent de troupes. Il a une armée bien organisée et qu'il fait manœuvrer ; il exécute des mouvements stratégiques, et il oblige César à de savants calculs. En tacticien habile, Vercingétorix sait sacrifier les intérêts particuliers à l'intérêt général, quand il fait brûler vingt villes des Bituriges pour affamer l'armée romaine. Après sa défaite, Vercingétorix se rend à son vainqueur dans des conditions de noblesse chevaleresque qui ont ému les Romains eux-mêmes, puisque la littérature et l'art s'en sont emparés, les ont embellies et dramatisées.

Arminius, roi d'une tribu de la forêt germaine, dans une région marécageuse et paludéenne, n'est qu'un barbare frotté, par son séjour à Rome et dans les camps, d'un vernis de culture qui ne fait qu'accroître sa haine du civilisé et exalter ses instincts naturels de rancune sournoise et de perfidie. Si l'on voulait chercher dans l'histoire ancienne quelque chef auquel on put comparer Arminius, ce n'est ni Vercingétorix, ni Persée, ni Jugurtha. ni Sertorius, il faut descendre aux chefs de bandes qui se cachent, comme lui, dans la montagne ou la forêt, pour tenter quelque mauvais coup, détrousser par surprise ou trahison. Dans l'histoire moderne ce n'est, certes, ni à Abd-el-Kader ni au négus Théodoros qu'on pourrait l'égaler: je ne vois qu'un nom à mettre en balance avec le sien, c'est celui de Behanzin, roi du Dahomey.

Eh bien ! ce qui, en vérité, déconcerte l'esprit de quiconque a le sentiment de l'honneur et de la bonne foi, c'est que les Allemands contemporains aient fait de la trahison d Arminius la pierre angulaire de la Patrie allemande. Arminius, sous le nom d'Hermann, est entré en héros national dans les légendes d'outre-Rhin ; n'a-t-on pas cherché à l'identifier avec le Siegfried des Nibelungen ! Dans la Walhalla ou « Temple de l'Honneur » édifié près de Ratisbonne, éblouissant de marbre blanc dans un site admirable qui domine le Danube, c'est par le nom d' Arminius que débute la galerie des héros du pangermanisme, et au fronton nord de ce monstrueux pandemonium, est reproduite en sculpture et glorifiée la trahison du chef chérusque.

Mieux que cela ! Au Teutoburgerwald, en Westphalie, le 16 août 1875, on inaugura la statue d'Arminius, fondue avec le bronze de canons français, naturellement colossale, sur un piédestal que les critiques ont comparé à un calorifère géant. La cérémonie fut présidée par l'empereur Guillaume, assisté de Bismarck, en présence de 40.000 Allemands, accourus de tous les confins du Deutschthum pour acclamer « Hermann le Sauveur ». N'est-ce point le cas de répéter le mot de Tacite : Arminius... canitur adhuc barbaras apud gentes !

D'ailleurs, ce monument n'est que le symbole de tout ce que littérateurs et poètes, comme Frédéric Schlegel, Klopstock, Henri Heine, ont écrit sur Arminius, l'incarnation du parfait Germain que l'Allemand moderne prussifié s'efforce de continuer. « Hermann et Thusnelda », thème éternel de rêveries sentimentales ou guerrières, soit ! Mais loin d'ici l'historien et le moraliste ! Si Ton voulait instruire le procès de l'érudition allemande contemporaine, tant admirée pourtant, il n'y aurait qu'à reproduire les amplifications puériles, les boursouflures déclamatoires que les savants eux-mêmes, à côté des faiseurs de faux bardits, ont consacrées à Arminius et qui sont, disons-le, comiquement étrangères aux principes les plus élémentaires de la critique historique *. Mais qu'est-il besoin de s'attarder à cette besogne ? il suffit de constater que les Allemands ont consacré comme leur héros national, un barbare félon.

Tacite raconte qu'un chef des Gattes, Adgandestrius, s'engagea à faire périr Arminius, si seulement on voulait lui procurer du poison. Tibère fit répondre à cet autre .Germain, « que ce n'était point dans l'ombre du mystère et par la perfidie que les Romains se vengeaient de leurs ennemis, mais à visage découvert et par les armes ».

Tacite observe, — et cela suffit à gonfler d'orgueil toutes les poitrines allemandes, — qu' Arminius fut sans nul doute le libérateur de la Germanie, liberalor haud dubie Germanise. C'est vrai: par ce barbare chérusque, les portes ténébreuses de la Germanie furent à jamais fermées à la civilisation. Désor-

1. Voyez-en le résumé et la bibliographie, à l'article Arminius de la Real-Encyclopâdie Je Paulï-Wissova. (nouvelle édition, 1895).

mais, la race germanique ne renouvellera son sang que par les afflux de la barbarie orientale, incessamment répétés jusqu'à la fin du moyen âge, pareils aux flots de sa mer âpre et grise. Les hordes asiatiques, le déchet, les enfants perdus des races slaves et tartares, voilà ce que, à travers l'histoire, la barbarie germaine s'assimilera. De là vient que les fondements essentiels de notre mentalité gallo-romaine sont demeurés étrangers à la mentalité germaine.

En échappant à la culture gréco-latine qu'au delà du Rhin on qualifie si dédaigneusement de welche et qui a formé l'Europe occidentale et méridionale, l'Allemagne s'est enlisée dans ses marécages, assauvagie dans ses forêts ; à la place du Romain au clair génie, elle a, plus tard, accueilli l'odieux Prussien et, avec lui, enfanté Je teutonisme, espèce de culture de laboratoire, lourde et revêche, sans noblesse et sans esprit, méthodique sans mesure, dont la souplesse d'automate s'incline si bas sous la verge qui châtie ; ou bien qui, se redressant, abuse de la force sans scrupule, avec une raideur brutale et un incommensurable orgueil, dès que la force tombe dans ses mains ; culture que l'histoire résume dans le nom de tudesque et que personnifie la figure de Bismarck.

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