‹ Le Rhin dans l'histoireChapitre 126 sur 211 · CiisAH, Bell. Gall., I · texte numérisé non relu

CiisAH, Bell. Gall., I

frontière. Voilà pourquoi les Germains du temps de Tacite ne sont plus à la place que leur assigne César, sauf exceptions ; ceux d'Ammien Marceltin ne sont pas les mêmes que ceux de Strabon ou de Ptolémée ; ceux de Grégoire de Tours ont encore des noms tout autres ; ou ceux dont les noms ont persisté à travers les siècles, comme les Suèves, ont changé d'emplacement, de fortune, de puissance, même de composition ethnique. Voici, soudain, à la fin du 111e siècle, de nouveaux groupements constitués, en partie, avec les débris des anciens. Ce sont : les tribus des Francs qui apparaissent dans le voisinage des Frisons ; celles des Thuringiens sur le Weser; celles des Saxons qui se sont avancés sur l'Elbe ; les Bavarois, descendants des Boiens et des Marcomans ; les Alamans qui remplacent les Hermondures, et bien d'autres enfin, d'une existence plus ou moins éphémère et transitoire qu'entraînent ou absorbent les grandes migrations.

Il est à peine besoin, à présent, de faire ressortir la différence de cette vie instable des tribus germaines, avec celle des Gaulois; ceux-ci, partout sédentaires, même les derniers venus qui sont d'origine germanique, s'adonnent aux travaux et aux industries que la vie sédentaire impose dans un pays de toute salubrité : tout autre est leur niveau moral et social.

Trop souvent, comme l'a justement remarqué Fustel de Coulanges, nous voyons les Germains à travers l'Allemagne contemporaine tout récemment unifiée, et nous nous figurons que les tribus germaines énumérées par Tacite ou d'autres auteurs anciens, étaient comme les Gaulois, une nation ancêtre de l'Allemagne actuelle. C'est une théorie chère aux écrivains allemands de notre époque, qui altérant l'histoire, ont essayé de constituer une Germanie idéale, comme ils ont fait d'Arminius une espèce de Kaiser germanique. Je ne sais si les Allemands ont dans les veines, comme ils le disent, du sang chérusque ou usipète ; ce qui porterait à le penser c'est qu'ils ont bien l'âme de ces Barbares. La France moderne hésite à faire travailler les grands criminels condamnés au bagne, au drainage de terres de la Guyane saturées d'eaux croupissantes; mais dans l'été de 1915, le gouvernement allemand emploie à de tels travaux les soldats français prisonniers de guerre.

L'idée de nation, la conception d'un groupement germanique ethnique était absolument étrangère à l'esprit des Germains de l'antiquité. C'est seulement pour les conduire au pillage, pour une invasion ou pour un acte de brigandage armé, qu'un chef audacieux, comme Arioviste, parvient à grouper plusieurs tribus sous son commandement, et dans ce cas même, on constate que la horde se compose de tribus hétérogènes dont le rapprochement occasionnel ne saurait, à aucun degré, être comparé à ce qu'on appelle une fédération politique ou ethnique. Chaque fois que nous pouvons contrôler et faire le dénombrement des grandes invasions, nous voyons marcher ensemble une cohue de peuples qui appartiennent à des races variées et parlent des langues différentes. Voyez l'invasion des Cimbres et des Teutons, celle d' Arioviste, celle qui porte le nom de Chrocus, celle d'Attila : c'est un ramassis de pillards de toute origine et de toutes langues.

Tandis que les peuples de la Gaule sont rapprochés les uns des autres par un lien fédératif et qu'il existe un commune concilium lotius Galliœ, rien de semblable entre les peuples de la Germanie. Jaloux et rivaux, dès qu'un peuple germain entre en révolte contre Rome, c'est souvent une raison, comme le remarque Fustel de Coulanges, pour que le peuple voisin se montre l'auxiliaire dévoué des Romains, et réciproquement. Le jour où Germanicus porte la guerre contre les Chérusques, les Chauques lui offrent tout de suite leur concours1. Nous avons constaté qu'après la défaite d'Arminius, les Chérusques se firent les serviteurs empressés des Romains à qui ils demandèrent un roi. L'un des successeurs d'Arminius, Chariomer, roi des Chérusques, lors de la guerre de Domitien contre les Cattes, prend si fermement parti pour les Romains qu'à la fin de la guerre il est détrôné par les Cattes.

L'effondrement du groupement Chérusque avait, en effet, provoqué la formation d'un autre conglomérat, celui des Cattes. A leur tour, au nie siècle, les confédérations des Francs et des Alamans se créeront, après l'anéantissement des Cattes. De la même façon, celles des Chérusques et des Marcomans s'étaient

1. Tacite, Annales, I, 60; cf. Fustel de Coulanges, Histoire des Institutions, t. II, p. 313.

constituées après la déconfiture d'Arioviste. Tous ces groupements se ressemblent et déploient une barbarie héréditaire. Comme le reconnaît Mommsen, la civilisation dans la haute Germanie ne franchit pas le limes romain, et dans la Germanie inférieure, le Rhin.

Les peuples qui, vingt siècles durant, sont passés par la Germanie et y ont stationné parfois longuement, de gré ou de force, n'entrent dans l'histoire que le jour où ils sortent de la nuit de leurs forêts, des brouillards de leurs tourbières. Les Grecs et les Romains ne prennent contact avec eux qu'au fur et à mesure qu'ils apparaissent en bordure et à la lisière de la civilisation, c'est-à-dire sur le Rhin et sur le Danube. Les auteurs anciens qui en ont parlé, ne les ont guère connus que du dehors, car ces peuples n'ont point écrit leurs annales. Mais ce que les sources historiques laissent apercevoir, nous montre un pays inorganique et impropre au développement et au progrès.

Quand la Germanie, par son contact avec la Romanie, paraît, malgré tout, par places, s'élever dans la civilisation et s'imprégner de quelque culture, de nouveaux arrivages de tribus accourues des steppes scythiques, la retrempent sans cesse dans la barbarie. Le sang germain ne se renouvelle que par l'afflux en Germanie de nouveaux barbares. Qui sait ! c'est pour cela peut-être qu'aujourd'hui (1915) des « Intellectuels » allemands, plastronnant en manière de défi, s'écrient : «. Eh bien, oui ! nous sommes les Barbares » [odlum generis humani).

Comme les peuplades sauvages, les tribus germaines luttent entre elles pour la possession d'un bois, d'une prairie, d'une récolte de fruits naturels, d'une source salée; elles se volent leurs troupeaux, leurs approvisionnements, leurs campements, leurs récoltes ; elles se réduisent réciproquement en esclavage. L'âpreté de la haine des peuples germains entre eux est particulièrement signalée par Tacite1; six siècles plus tard, Grégoire de Tours ajoute que ce sont les plus proches voisins qui se détestent le plus, quoniam propinqui sunt 2. Pour le Ger-

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