CHAPITRE PREMIER DESCRIPTION DU RHIN
LE BASSIN DU RHIN. — SA PLACE DANS L HYDROGRAPHIE DE L;EUROPE. — SON RÔLE HISTORIQUE.
La nature a l'ait du Rhin un beau fleuve ; c'est aussi le fleuve historique et romantique par excellence et l'une des grandes artères commerciales de l'Europe. Les poètes de tous les âges l'ont chanté, depuis les Gaulois qui lui ont donné son nom et l'avaient divinisé, jusqu'à Musset et Victor Hugo; les naturalistes l'ont décrit avec complaisance et les annales des peuples de l'Europe sont remplies de son rôle. Les populations qui vivent sur ses bords l'aiment et lui sont attachées, comme le Breton à ses landes, l'Helvète ou le Pyrénéen à leurs montagnes. Mais la politique, la diplomatie, les invasions se sont concertées pour le profaner, mutiler son cours ou celui de ses affluents, contrarier la mission naturelle que la Providence lui a assignée.
De là, des révoltes toujours renouvelées du sol et des eaux, de la raison humaine, des aspirations des peuples; de là, des dissensions et des guerres qui se sont prolongées jusqu'à l'heure présente. Quiconque embrasse d'un coup d'œil général la carte
Le Rhin clans l'histoire. — I. 1
physique du monde occidental, remarque que le Rhin et la chaîne des Alpes, soudés l'un à l'autre, coupent l'Europe en deux : ils forment une barrière difficilement franchissable par les moyens naturels. L'homme, s'il veut passer, doit chercher des gués, toujours dangereux, construire des ponts ou des bateaux, s'engager dans les rudes sentes des montagnes ; attendre, ici, la glace, là, la saison chaude.
Aussi, pour le géographe, le Rhin est-il le grand fossé qui sépare l'Europe centrale de l'Europe occidentale.
Dans les déplacements et les migrations des races humaines, comme dans la marche stratégique des armées, la plupart des autres fleuves de l'Europe ont, le plus souvent, servi de chemins faciles et sans obstacles ; suivant les cas, on les remonte ou on les descend pour atteindre le but poursuivi. Le Rhin seul, de tous les fleuves de l'Europe, est toujours franchi, traversé, pris en écharpe; c'est une barrière, un précipice, une tranchée stratégique.
Les vastes plaines où le Danube roule son flot bleu, furent toujours un chemin pour les peuples migrateurs ou les conquérants. Au nord des Carpathes et des monts de Bohême, les plates vallées de la Vistule, de l'Oder, de l'Elbe, ont servi de routes aux envahisseurs venant des pays riverains de la Baltique ou de la mer du Nord, qui voulaient gagner le Danube et, par là, descendre sur les contrées helléniques ou sur l'Italie. Mais ceux qui ont contourné ou coupé les cours d'eau germaniques, pour se diriger vers l'ouest et pénétrer en Gaule, se sont toujours heurtés au Rhin : descendre ce fleuve conduit aux marécages frisons et néerlandais; le remonter aboutit à la blanche muraille du Saint-Gothard. Inévitablement, il faut se confier à l'eau perfide et tumultueuse ou bien grimper dans les passes que surplombent les rochers chargés des neiges éternelles.
Depuis les glaciers alpestres jusqu'à la mer lointaine, tour à tour, dans sa marche impérieuse, le Rhin coule, bouillonne, mugit, se gonfle ou s'étale jusqu'au point d'être guéable, se resserre comme une gorge et devient précipice au milieu des écueils ; puis, il rampe, glisse imperceptiblement, s'assoupit et s'endort; enfin, après avoir parcouru plus de 1.300 kilomètres,
il meurt, enveloppé avec la Meuse dans le linceul brumeux de l'Océan du Nord1.
Certes, il est des fleuves d'un plus long et plus large parcours, et sous ce rapport, on ne saurait songer à comparer le Rhin aux gigantesques rubans liquides qui tranchent sur la carte de l'Afrique, de l'Inde ou de l'Amérique ; il est inférieur même au Danube qui a 2.780 kilomètres, à la Volga (3.200 km.), au Don (1.700 km.) et au Dnieper (2.000 km.), mais il est à peu près aussi long que l'Elbe et la Yistule; le Rhône n'a que 812 kilomètres et la Loire, 980. Il en est aussi, parmi ces grandes artères fluviales de notre globe, qui sont plus imposantes que le Rhin pour la majestueuse procession de leurs flots, la force irrésistible de leur courant, la profondeur ou l'étal immense de leurs eaux, ou les caprices de leurs lents détours ; disons encore, par la luxuriante végétation de leurs rives, les donjons et les cathédrales qui se reflètent dans leur miroir. Mais quel fleuve est aussi divers que le Rhin, dispersé en branches multiples ou encaissé dans le creux, profond comme un abîme, d'un canal taillé dans la roche volcanique; encadré de montagnes prochaines ou éloignées, neigeuses ou boisées ; arrosant, ici, des champs emblavés, des bois, des prairies humides, là, des coteaux ondulés où mûrit le raisin ; baignant le pied de ruines féodales ou de cités industrielles ? Il charrie allègrement des milliers de navires de commerce, en même temps que sa face est ridée par le léger sillage des bateaux de plaisance qui promènent, sans relâche, des légions de touristes émerveillés de la beauté et de la variété du panorama qu'il offre à leurs regards. Quel autre fleuve a enfanté plus de légendes ? Quel autre a transporté autant de soldats de la civilisation ou de la barbarie, autant de misère et de gloire humaine, autant d'émotions d'allégresse ou de désespérance ; a décidé du sort d'un aussi grand nombre de peuples amis ou rivaux ? Quel autre a un passé historique aussi lointain, aussi agité ? Quel autre a une plus grande activité industrielle ? Quel autre enfin préoccupe au
1. Les Anciens évaluaient le cours du Rhin à 4.000 et même 6.000 stades (soit de 720 à 1.080 kilomètres environ). Straboî*, IV, 3, 3 ; Marcien d'Héraclée, II, 29. Cf. Camille Jlllian, Histoire de la Gaule, t. I, p. 11, note 3.
même degré la génération des hommes d'aujourd'hui ? C'est le Rhin, ce n'est pas la Seine, qui dispose de l'avenir de la France, parce qu'il est entré dans son histoire depuis l'origine des âges. « Le Rhin est un noble fleuve, s'écrie Victor Hugo, féodal, républicain, impérial, digne d'être à la fois français et allemand. Il y a toute l'histoire de l'Europe, considérée sous ses deux grands aspects, dans ce fleuve des guerriers et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait bondir la France, dans ce murmure profond qui fait rêver l'Allemagne. »
Ce sont les Gaulois, remarque Camille Jullian, qui ont inauguré sa vie historique '. Ils lui vouèrent un culte, comme l'Égyptien au Nil, l'Hindou au Gange, les Indiens du Brésil à l'Amazone. Pour nos ancêtres, « le Rhin, dieu gaulois » était le Roi des fleuves, le Père, car il enfanta des héros gaulois, et en lui donnant ce nom aujourd'hui, les poètes allemands ne sont que des plagiaires attardés. Comme le remarque Strabon 2, ce n'est pas le Rhin, mais l'Elbe qui coule au cœur de la Germanie.
Pour le Germain, le Rhin a toujours été l'obstacle à franchir, le frein à la convoitise. A travers l'histoire, le Germain ne s'est jamais senti en pleine sécurité qu'en son repaire lointain, marécageux et boisé, au delà du Rhin. Le fleuve qu'il assaille sans cesse, le rejette toujours et repousse ses embrassements avec ses prières ; jamais le Germain ne l'a possédé complètement ; sa source et son embouchure n'ont jamais été, à la fois, souillées de l'empreinte de sa botte, et ce n'est que par la violence ou la perfidie que l'Allemand prussifié a réussi à lui étreindre les flancs. La Germania du Niederwald, après 1870, n'a pas osé s'asseoir sur la rive gauche du Rhin, pas plus que le temple de la VValhalla ne s'élève sur la rive droite du Danube.
Son nom n'est pas germanique, il est celtique, Renos3. Il signifie en gaulois, « le flot courant » ; il lui a été donné par la