AUGUSTE ET DRUSUS
On a vu que des chefs ambitieux chez les Arvernes, les Eduens, même les Bellovaques et les Helvètes, avaient rêvé, vers le temps où parut César, de rétablir le vieil empire des Gaules, en exploitant les souvenirs de l'unité et de la grandeur d'autrefois. Le dernier et le plus illustre d'entre eux, Vercingétorix, échoua dans cette entreprise de restauration nationale.
Mais l'idée et la tradition n'en pouvaient périr. Loin de chercher à les étouffer, les Romains comprirent qu'ils devaient en faire le levier de leur domination. Jules César n'eut garde de chercher à détruire l'unité gauloise ; il la consolida au bénéfice de Rome, et les Gaulois, séduits par la culture romaine, ne cessèrent de reconnaître dans les légions le rempart de la Gaule contre l'invasion germanique. Ils acceptèrent, sans trop murmurer, l'hégémonie romaine, libérale, bienfaisante et civilisatrice, garantie d'une paix et d'une stabilité que l'indépendance politique ne leur eut sans doute pas donnée.
Qui pourrait prétendre que si l'unité gauloise n'eut pas
préexisté à la conquête romaine, César l'eut créée après ses victoires ? c'eut été la plus grave des fautes politiques. Mais il respecta la fédération nationale des Gaulois pour se les concilier. César la consacra en groupant sous son gouvernement, à la fois l'ancienne Province ou Narbonnaise depuis longtemps romanisée, et la Gaule chevelue [Gallia comata), nom donné aux trois Gaules qu'il avait conquises, la Celtique, la Belgique et l'Aquitaine. Il respecta les institutions et les usages des peuples gaulois ainsi que leurs divisions politiques. Les petits Etats, qu'il appelle des cités (civitates), que séparent souvent les uns des autres des accidents du sol, forêts, montagnes, rivières, ont chacun une capitale; ils sont subdivisés en cantons (pagi) et ces cantons en bourgs ruraux {y ici). Il y avait, en outre, les châteaux-forts (castella) ; de vastes enceintes {oppida) entourées de murs, de levés de terre et de fossés, où campaient les soldats et qui continuaient, comme autrefois, à servir de refuge à la population, en cas d'attaque: ces oppida dont la construction remonte souvent à l'époque de l'indépendance, sont les fameux « camps de César » si répandus en Gaule.
Cette organisation politique est celle-là même de la période antérieure : rappelons-nous la civitas des Helvètes partagée en quatre clans devenus des pagi et 400 vici. De tous les oppida gaulois des pays rhénans, les plus imposants, par leur étendue et leurs ruines, sont à coup sûr, ceux de la forêt de Dabo, celui du Drachenfels entre Kaiserslautern et Neustadt, et surtout celui du mont Sainte-Odile, à quelques lieues de Schlestadt. Dans l'immense enceinte de ces camps retranchés dont l'exploration archéologique a été entreprise en ces derniers temps, on n'a découvert que des murs et des débris gaulois ; des savants allemands y ont vainement cherché quelque chose de germanique.
Enfin, chez les Séquanes, les Médiomatrices et les Trévires, les exploitations rurales isolées (œdificia) devenant chaque jour plus prospères, se transformaient en ces villas galloromaines dont les vastes substructions, exhumées aujourd'hui, étonnent par le luxe et le confort qu'elles laissent soupçonner.
Ce respect des traditions gauloises par les Romains, a été justement remarqué. Rome, dirons-nous après Fustel de Cou-
langes ', n'a jamais pratiqué vis-à-vis des peuples qu'elle a incorporés à son empire, et en particulier vis-à-vis des Gaulois, la politique persécutrice, si chère aux Allemands de nos jours, qu'on appelle la politique d'assimilation forcée.
« Tandis qu'on voit, dit Fustel de Goulanges, dans les sociétés modernes, les conquérants employer toute leur habileté à s'assimiler les vaincus, et les vaincus, de leur côté, repousser aussi longtemps qu'ils peuvent l'union avec les vainqueurs, c'était le contraire dans l'antiquité. Ceux qui supposent que Rome eut la pensée et la conception nette de faire entrer dans son sein les peuples soumis, lui attribuent une idée assez moderne et qu'elle n'eut pas. Ce furent bien plutôt les peuples soumis qui travaillèrent à entrer dans la cité romaine. Rome ne fit que se prêter au désir des peuples. Elle ne s'y prêta même que par degrés et lentement. L'effort, en tout cela, vint des peuples, et non pas de Rome. Ce ne fut pas Rome qui eut pour politique de fondre les Gaulois avec elle ; ce furent les Gaulois qui aspirèrent et qui tendirent de toutes leurs forces à s'unir à ceux qui les avaient conquis. » La France, sous ce point de vue, n'a jamais suivi une autre politique que celle de Rome: toute son histoire le proclame.
La politique contraire n'apporte aux conquérants qui la pratiquent, que déboires. Est-il besoin de rappeler à la mémoire les mécomptes de l'Espagne dans les Pays-Bas, de l'Autriche et de la Prusse en Pologne et dans les régions habitées par les Slaves du Sud? Pour ce qui est de l'Alsace-Lorraine les journaux d'aujourd'hui (26 septembre 1915) nous apprennent qu'une ordonnance de l'empereur Guillaume II vient de remplacer les noms français de 250 communes par des noms allemands. Ce sera là un des derniers actes de germanisation par contrainte que, pour sa suprême honte, aura commis le gouvernement allemand.
Sous le protectorat romain, la Gaule « reine et déesse » est personnifiée dans l'art comme la Patrie des populations qui couvrent tout le pays, depuis le Rhin jusqu'à l'Océan et aux Pyré-
1. Histoire des Institutions politiques de l'ancienne France [éd. ili; 1S92), t. I, p. 86.
nées. A Lyon (Lugdunum), capitale nouvelle de la Gaule, fut érigé l'autel gigantesque de Rome et d'Auguste (ara Romse et Augusti) ; on y grava les noms de toutes les civitates de la Gaule. Cet autel, double symbole de l'unité gauloise et de la fidélité envers Rome et l'Empereur, fut desservi par un pontife national, choisi annuellement, à tour de rôle, dans chacune des cités. Nous connaissons, entre autres, un Belge, appelé Nervius, et un Séquane qui furent investis de cette haute dignité. Là, se rassemblait périodiquement le Conseil de toute la Gaule (concilium totius Gallise). Sans doute, ces fêtes et ces jeux nationaux étaient présidés par des personnages qui, désormais, n'avaient guère que des titres honorifiques et protocolaires ; on y discutait des questions financières et administratives dont l'intérêt était plus apparent que réel, et d'où la politique, d'ailleurs, était soigneusement bannie par les Romains. Ce conciliu/n, espèce de « Conseil des Notables », n'était que l'ombre de ce qu'il avait été sous la direction des Druides, au temps de l'indépendance, quand il était comparable aux panégyries grecques. Néanmoins, la survivance de cette vieille institution nationale, toute illusoire qu'elle fût, consacrait, sous le patronage et la surveillance de Rome, l'unité politique et morale de la Gaule, depuis les Pyrénées et l'Océan jusqu'au Rhin et à la mer du Nord. Au début, à partir de l'an 12 avant J.-C. jusqu'à l'époque de Néron, ces assises nationales de Lyon donnèrent lieu, comme jadis les réunions amphictyoniques des Grecs, à la frappe de monnaies qui portent la légende Romœ et Augusti; on y voit cet autel fameux de Rome et d'Auguste qui dominait le confluent de la Saône et du Rhône et qui était entouré des statues colossales des soixante cités de la Gaule.
Mieux que toute autre province, la Gaule prend la culture romaine, s'y adapte et en bénéficie. « Voyez cette Gaule, s'écrie Marc Antoine, au lendemain de la mort de César; aujourd'hui elle a déjà la même culture que l'Italie. » Mais la Gaule demande en retour, à Rome, de la protéger contre les Barbares d'outre- Rhin. Aussi, les Romains, en Gaule, n'auront jamais qu'une politique et un but, garder la frontière du Rhin; dès que les empereurs se montreront inhabiles ou impuissants à réaliser cette
lourde tâche et à protéger efficacement la Gaule, celle-ci se détachera de l'Empire et voudra reprendre la libre disposition de sjs destinées, sans toutefois rien répudier de la culture romaine. Tel est, au fond, derrière les ambitions personnelles, le sens vrai de la plupart des révoltes de chefs d'armées dans la Gaule.
La contrée qui continuera à subir les perpétuels assauts de la Barbarie, et que sa position géographique prédestinait à cette lutte éternelle, la Gaule Belgique, s'étendait alors depuis le lac de Constance jusqu'à l'embouchure du Rhin, et depuis cette embouchure jusqu'à celle de la Seine. Du côté de la Celtique qu'on commence à appeler Lyonnaise, le cours de la Marne, le plateau de Langres et, au delà des Séquanes, la chaîne du Jura, en étaient les bornes imprécises. La capitale romaine de la Belgique fut Reims (Durocortorum Remorum), et l'on a vu que ces Rèmes, bien que d'origine belge, étaient, à l'époque de l'indépendance, dans la clientèle des Carnutes de la Celtique. Pline englobe dans la Belgique les Helvètes, les Séquanes, les Lingons, tandis que ces peuples sont plus ordinairement rangés dans la Celtique1. Dans les Tables de Ptolémée, les Rauraques sont devenus une civitas, qui descend le long du Rhin jusqu'à Argentovaria (près Colmar). Ces incertitudes et ces changements attestent que les différences ethniques entre la Gaule Celtique et la Gaule Belgique, qu'ont voulu imaginer certains auteurs, n'existaient que théoriquement, dans le lointain, depuis longtemps oublié, des migrations.
Les Gaulois de la Celtique et de la Belgique, dit Strabon, « ont tous un type de physionomie uniforme, le vrai type gaulois ; ils ne se distinguent les uns des autres que parce qu'ils ne parlent pas tous leur langue absolument de même ; ils se servent de plusieurs dialectes ayant entre eux de légères différences, lesquelles se retrouvent aussi dans la forme de leurs gouvernements et dans leur manière de vivre. » L'habitat, avec les variétés de son sol, de son climat, de ses cultures, entretenait ces particularités provinciales qui existent encore de nos jours.
Quelques mois avant sa mort (44 avant J.-G), César confia
1. Pline, llist. nat., IV, 33 (18), 1 ; cf. Eus. Dissjardins, Géographie, t. II. p. 498.
le gouvernement de la Gaule Belgique à son lieutenant Aulus Hirtius, qui avait eu la part la plus active à la conquête. Bien que les événements d'Italie aient empêché Hirtius de prendre possession de sa charge, des monnaies de bronze, imitées des deniers de César à l'éléphant, portent son nom ; on les rencontre surtout dans les pays des Trévires et des Médiomatrices où elles paraissent avoir été frappées. Puis, les Trévires ont imité ces monnaies, en substituant au nom d'Hirtius les noms gaulois de Coriarcos, Inecriturix, Athediac (le chef Atisios?), inscrits en lettres latines mélangées de quelques caractères grecs. Ces monuments numismatiques sont les premiers témoins bien datés de la romanisation de la Gaule rhénane.
Tout de suite après la mort de César, des chefs ou des magistrats gaulois des pays voisins du Rhin se font les auxiliaires empressés des propréteurs romains, sont heureux et fiers d'être encadrés dans l'administration romaine. A cette même région de la Gaule, appartiennent les monnaies si répandues, à l'effigie d'Auguste, qui portent le nom d'un semi-gaulois des pays rhénans : Germanus, Indutilli libertus. L'affranchi du gaulois Indutillus s'appelle Germanus, à l'époque où les Romains commencent à englober sous le nom de Germani les Barbares d'outre-Rhin, et, circonstance unique dans l'histoire de la monnaie antique, cet affranchi, un indigène de marque, est investi de l'honneur de signer la monnaie.
Pour barrer la route aux Germains, il fallut songer à fortifier le Rhin. Les Romains s'y prirent de trois façons : ils construisirent des forteresses, ils établirent des garnisons permanentes, ils fondèrent dans la région frontière des colonies de vétérans. Le premier pays à préserver était le bassin de l'Aar, le chemin battu de tant d'invasions, parce qu'il conduit de la trouée de Belfort et de la haute Alsace aux sources du Rhin et du Danube. La cité des Helvètes, restaurée après l'aventure dont ils furent si cruellement châtiés, eut pour capitale Avenucum (Avenches) ; des villes nombreuses s'y développent, parmi lesquelles, dans la région rhénane, Turicum (Zurich), Vitudurum (Winterthur), Vindonissa (Windisch) et la colonia Rauraca (Angst), près Bàle. Des garnisons imposantes eurent leur
stationnement fixe dans la contrée, qui fut sillonnée de grandesroutes, les unes traversant les cols des Alpes, les autresgagnant les vallées du Rhin et du Rhône.
Errantes sur la rive droite du Rhin, les hordes suéviques étaient restées un danger permanent pour les terres de l'empire : il fallait les détruire. Pour en venir à bout, on dut organiser des expéditions de pénétration dans leurs forêts et établir dans des camps retranchés les garnisons chargées de les pourchasser. Agrippa, gouverneur des Gaules à partir de l'an 39 avant J.-C, inaugure la longue suite des campagnes des Romains sur la rive droite du Rhin. Dès l'an 38, Agrippa, appelé par les Ubiens, passe le fleuve à l'endroit où César l'avait franchi la première fois ; les Suèves s'évanouissent dans leurs forêts. Pour prévenir un retour offensif de leur part, Agrippa fait construire un oppidum sur la rive gauche, à l'endroit où les Ubiens avaient mis à l'abri leur autel national.
Dans les années suivantes, la chasse aux Barbares recommence. En l'an 30 avant notre ère, ce sont encore les Suèves qui, cette fois, se répandent jusque dans le pays des Morins et auxquels Garrinas inflige une vigoureuse correction. En 29, les Germains favorisent, chez les Trévires, une tentative de prise d'armes que réprime Nonius Gallus. 11 devient nécessaire de garnir de troupes permanentes tout le cours du Rhin, d'armer une flottille de guerre, de construire des redoutes partout où la traversée semble possible. Ainsi commença à se constituer sur le grand fleuve, en front sur le monde barbare, une zone militaire qui se hérisse de blockhaus, de camps retranchés et de forteresses bientôt reliées entre elles par un vallum et un rempart indiscontinu.
Puis, sous la pression des Barbares, il fallut augmenter le nombre des légions qui gardaient la ligne frontière; on dédoubla le commandement des forces militaires cantonnées depuis Augusta Rauracorum (Augst) jusqu'à l'île des Bataves et aux polders des Caniiléfales et des Frisons.
Dans les premières années qui suivent l'organisation de l'empire, en 27 avant J.-C., la paix règne sur le pays rhénan, bienfait qu'il n'avait pour ainsi dire jamais connu. Pour cette épo-
que, les annalistes anciens ne rapportent guère qu'une opération de police dont fut chargé M. Vinicius : des Germains avaient détroussé et assassiné des marchands romains et gaulois qui s'étaient risqués sur la rive droite du Rhin ; ils avaient surpris la légion qui les protégeait et lui avaient enlevé son aigle.
Mais dès l'an 19 avant J.-C, les brigandages germains reprennent leur cours. Agrippa rejette hors de la rive gauche les agressions des Suèves et des Sicambres et il les astreint à un tribut annuel; en l'an 16, les Sicambres, secondés par les Usipètes et les Tenctères, refusent l'impôt et massacrent les vingt centurions que le légat M. Lollius avait commis pour le percevoir. Les Romains, dès le temps d'Auguste, commencent à trouver odieux ces Germains insaisissables et sans foi ni loi. On les chasse, on les réduit en captivité, on les tue, on croit qu'il n'en reste plus, il en revient sans cesse :
Germania quos horrida parturit fœtus
dit Horace (Odes, IV, 4), « la monstrueuse Germanie en enfante toujours ».
L'organisation de la zone frontière où opéraient les légions entraîna la création de deux provinces nouvelles : la Germanie supérieure, comprenant toute la frontière, depuis Augst jusqu'au coude de Mayence : cette dernière ville, l'éperon avancé de la Gaule, fut la résidence du gouverneur; l'autre province fut la Germanie inférieure, depuis Bingium (Bingen) jusqu'à l'Océan ; la capitale en fut Y oppidum des Ubiens ou Ara Ubiorum, qui allait bientôt devenir la grande colonie romaine de Cologne.
Ces deux provinces militaires furent placées, comme les autres, sous l'autorité suprême du gouverneur des très Gallise. Chacune d'elles eut à sa tête un légat de l'Empereur qui avait sous ses ordres huit légions (48.000 hommes), sans compter les corps auxiliaires de Gaulois et de Germains qui doublaient ces forces imposantes.
Le cantonnement de ces nombreuses troupes, le mouvement et l'activité qu'il entraînait, les colonies de vétérans, le croi-
sèment incessant des marchands sur les routes qui venaient d'Italie, de Lyon, des autres contrées de la Gaule, la batellerie du Rhin : tout cela fit du pays rhénan la région gauloise où la romanisation s'accomplit la plus rapide et la plus profonde. Les deux provinces militaires furent comme le prolongement de la Province romaine et de l'Italie. Les Romains y créèrent de nombreuses stations qui, pour la plupart, devinrent des villes importantes ; d'aucunes remontaient déjà à l'époque antérieure, comme l'attestent leurs noms gaulois ; nous le ferons ressortir dans un chapitre spécial. Qu'il suffise de rappeler ici, dans la Germanie supérieure, les noms gaulois romanisés de Vindonissa (Windisch), Argentoratum (Strasbourg), Brocomagus (Brumath), Noviomagus (Spire), Borbitomagus (Worms), Mogontiacum (Mayence) ; et dans la Germanie inférieure, Baudobriga (Boppart), Antunnacum (Andernach), Rigomagus (Remagen), Durnomagus (Dormagen), Marcomagus (Marmagen), Noviomagus (Nimègue), Lugdunum Batavorum (Leyde) et cinquante autres noms gaulois qu'on rencontre pêle-mêle avec des noms purement romains.
De ces appellations de Germanie supérieure et de Germanie inférieure données à ces confins militaires, des polémistes contemporains ont tiré, à la légère, des conclusions qui ne sauraient être introduites dans l'histoire. Ces provinces que les Romains rattachaient à la Gaule Belgique, étaient évidemment, en raison de leur voisinage, plus que d'autres, imprégnées d'éléments germaniques, le bas-fond de la société ; de même, la Gaule aquitanique avait un élément ibérique considérable ; mais l'élément germanique n'avait fait que s'adjoindre et se mêler à l'élément gaulois originaire ; si bien que ces deux provinces de semi-Galli eurent une population mixte foncièrement hostile aux Germains d'outre-Rhin; c'est là ce que démontre toute leur histoire. Comme les noms de lieux, tous les noms d'hommes sont gallo-romains. Si quelque originalité les distingue des autres civitates de la Gaule de l'Est, c'est bien, non point leur germanisation, mais leur romanisation.
La civilisation gallo-romaine y domine d'une manière absolue et sans partage. L'archéologie et la linguistique le prouvent : les
divers éléments ethniques dont leur population est formée y sont si bien amalgamés et fusionnés que ces deux provinces sont plus romanisées que bien d'autres provinces de la Gaule. L'appellation de « Germanies » qui leur est donnée administrativement par les Romains, est donc loin d'avoir la portée ethnique qu'on a voulu lui attribuer '. Il ne faut pas oublier, au surplus, comme le fait remarquer Mommsen, qu'au moment où ces deux provinces furent créées, les armées romaines occupaient la rive droite du Rhin et caressaient l'espoir de conquérir la Germanie jusqu'à l'Elbe : tout le pays ainsi occupé à l'est du Rhin était alors compris dans les deux nouvelles provinces de Germanie2. De même, dit encore Mommsen, la province de Dacie fut à l'origine transdanubienne ; elle devint, par suite des événements, cis danubienne, et elle garda son nom de Dacie, bien qu'il n'y eut en deçà du Danube que les Daces admis par les Romains dans l'Empire. Est-ce que, ajouterons-nous, la province romaine de « Scythie », formée sous Dioclétien au sud des bouches du Danube, ne tire pas son nom de ce qu'elle avait pour mission militaire de barrer la route aux incursions des Scythes qu'on refoulait au nord du fleuve?
Dans les divisions administratives romaines du ive sièle, on constate que Le Puy, Poitiers, etc., sont comprises dans les Aquitaines. Ira-t-on conclure de là que la population de ces villes était ibérique ? Le nom de « Celtique » donné à l'une des trois parties de la Gaule chevelue, n'implique nullement qu'il n'y avait pas de Celtes dans les deux autres. Cette appellation administrative de l'époque romaine n'a de commun que le nom, avec l'immense étendue de pays sur laquelle la race celtique s'est répandue dès l'aurore des temps historiques. Tout ce qu'on peut prétendre c'est que la race gauloise, dans la Celtique, était
1. Les Tongricns, par exemple, sont bien un peuple d'origine germanique et font partie de la province romaine de Germanie inférieure, et cependant ils n'ont jamais cessé d'être placés dans la Gaule et parmi les peuples gaulois. Voyez encore à ce sujet, Frodoakd, Histoire de L'Église de Heims, I (à propos de saint Gervais). Le même chroniqueur du x° siècle, parlant de la conversion des Francs par saint Rémi, place aussi Cologne dans la Gaule (Frodoakd, op. cit., I, 13) ; voyez de même tUoL'L GL.vBiiR. C'est la continuation de la tradition antique en plein moyen âge.
2. Mommsen, Histoire romaine, t. IX., Supplément, p. lit) (trad. Gagnât et Toutain).
Le Rhin d;ms l'histoire. — 1. 15
depuis plus longtemps sédentaire et attachée au sol, et qu'elle s'y trouvait peut-être moins mélangée de sang germanique que dans la Belgique et les provinces cis-rhénanes.
Il est donc bien démontré que les appellations administratives de Germanie supérieure et de Germanie inférieure n'ont pas de valeur ethnique. Que dis-je ? ces contrées n'ont-elles pas formé en grande partie, depuis 1815, ce qu'on a appelé « Prusse rhénane » et « Bavière rhénane », bien qu'il n'y eut, en dehors du personnel administratif, pas plus de Prussiens et de Bavarois qu'il n'y eut d'Espagnols dans les Pays-Bas dits « espagnols » depuis le xvi" siècle.
Après la mort d'Agrippa, en 12 avant J.-C, de nouvelles incursions des Germains rendirent nécessaire une grande expédition sur la rive droite du Rhin. Auguste mit à la tête de l'entreprise son beau-fils, Néron Claudius Drusus. que les historiens présentent comme un prince accompli. Son armée fut composée par moitié de légions romaines et d'auxiliaires gaulois. A ceux-ci l'on présenta l'expédition comme la revanche des Gaulois contre les invasions des Suèves.
Rome se prétendait toujours la libératrice et le rempart de la Gaule contre la barbarie. Drusus, averti par les échecs successifs de César et d'Agrippa, n'eut garde de s'engager tout de suite dans les forêts tourbeuses d'outre-Rhin. Il voulut d'abord les tourner par mer, à l'aide de la flottille fluviale que les Romains avaient déjà organisée dans la partie inférieure du fleuve. Il partit de l'île des Bataves, longea la côte frisonne jusqu'à l'embouchure du Weser et installa des postes fortifiés dans le pays des Frisons. Ces précautions prises, il rentra en Gaule.
L'année suivante, de cette base maritime les bateaux qui portaient son armée remontèrent la Lippe. On arriva ainsi chez les Sicambres et les Chérusques. L'expédition déblaya tout le pays jusqu'au cours du Weser, mais n'alla pas plus avant. Les légions s'en retournèrent sur le Rhin par le pays des Gattes, non sans avoir installé sur la Lippe des camps fortifiés. Drusus bâtit plus de cinquante castella le long du Rhin, en particulier sur le mont Taunus.
Le vaste camp retranché dont on voit les ruines à Saalburg, non loin de Horbourg, paraît représenter l'Arctaunon [arx Tauni) mentionné par Ptolémée et dont les premières fortifications remontaient à Drusus et à Germanicus. Drusus fit construire des ponts à Bonn et à Gelduba (Gellep) près de Wesel '. Une flottille fut chargée de protéger tous ces ouvrages et de relier les unes aux autres les garnisons qui y stationnaient.
Dans les années suivantes, le général romain, de plus en plus hardi, retourna sur le Weser et poussa une pointe jusqu'à l'Elbe, au cœur de la Germanie. Mais voilà que soudain, en revenant de cette région où couve la fièvre paludéenne, Drusus rencontra, dans la nuit de la forêt, une sorcière germaine qui lui prédit qu'il ne pénétrerait pas plus loin en Germanie. Peu après, Drusus mourut d'une chute de cheval, non loin de Mayence d'après les uns, suivant d'autres aux environs d'Aliso sur la Lippe (Elsen, près de Paderborn), castellum qu'il venait de faire bâtir. Drusus avait trente ans (9 avant J.-G.). Vers le temps où se produisit ce douloureux accident, on avait vu des loups rôder autour du camp des Romains, des ombres chevaucher sur les retranchements, des étoiles errer dans l'espace2.
Alors, à Mayence, au point central de la frontière rhénane, en face de la Germanie qu'il avait éventrée, on éleva, à la mémoire de ce prudent et glorieux guerrier, un somptueux cénotaphe où il fut, pendant des siècles, honoré comme un héros divin par les Romains et par les Gaulois. Le Sénat ordonna d'ériger en son honneur, sur la voie Appienne, un arc de triomphe orné de trophées germaniques ; on l'honora du titre de Germanicus, nom que ses descendants reçurent l'autorisation de se transmettre de génération en génération, comme un titre de noblesse. Enfin, des monnaies furent frappées à l'effigie du premier conquérant de la Germanie, avec l'inscription De Germants .