‹ Le rhin: son histoire et ses légendesChapitre 6 sur 34 · DUSSELDORF · texte numérisé non relu

DUSSELDORF

La dame blanche du château des princes électeurs.

Ce fut une union bien malheureuse que celle qui eut lieu en 1581 entre la belle et vertueuse Jacobine de Bade et le duc Jean Guillaume, prince héritier de Juliers et de Clèves. Aux fêtes et aux réjouissances qui suivirent la noce et qui se prolongèrent sans interruption pendant, toute une semaine, succédèrent des jours pleins de tristesse et de larmes. La jeune duchesse, qui adorait son époux avec toute Tardeur d'un coeur chaste et pur, ne tarda pas à s'apercevoir que la coupe à laquelle tant d'autres femmes boivent à longs traits le bonheur terrestre, ne lui réservait à elle que d'amères douleurs. Tandis qu'au milieu d'un cercle corrompu, le duc s'abandonnait à toute la violence de ses passions, sa malheureuse épouse, calme et résignée, gardait au dedans d'elle-même les angoisses qui brisaient son cœur; aussi les liens qui avaient uni aux pieds des autels ces deux êtres de caractères si opposés, se dénouaient de plus en plus. Jacobine, que son époux ne rougissait pas de rendre témoin de ses débauches

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trouvait dans la prière, la force de boire jusqu*au bout le calice des souffrances. Un jour que dans un banquet le tumulte de Torgie et les grossiers éclats de rire des convives arrivaient jusqu* à son appartement, elle sentit son cœur se serrer et résolut de faire une tentative suprême auprès de son mari, pour le retirer de Tabîme dans lequel il était tombé. Elle revêt ses plus riches habits et couverte de bijoux précieux, elle descend suivie de sa dame de compagnie, dans la salle du festin, au moment même où le duc enlaçait dans ses bras une dame de la cour. A cette vue, la chaste femme, belle comme Fange des vengeances, s'approche de son mari et murmure quelques mots à son oreille. Furieux, celui-ci se lève, Taccable de paroles grossières, et déclare en présence de tous les invités qu'il ne lui reconnaît plus les droits d'épouse et qu'elle doit quitter le château dans le plus bref délai. Jacobine reçut cet ordre sans répondre un seul mot; appuyée sur sa compagne elle quitta la salle en chancelant et quelque temps après abandonnait le château. Des années d'inexprimables souffrances s'écoulèrent, sans que l'infortunée princesse parvint à arracher de son cœur l'affection qu'elle portait à son misérable époux ; chaque jour, chaque heure, elle appelait sur lui la miséricorde du Seigneur. La mort vint enfin apporter le repos à ce cœur brisé, mais son âme fidèle ne put se séparer de celui qu'elle avait tant aimé sur la terre, et la légende assure qu'on la voit encore à l'heure de minuit parcourir les salles du château, enveloppée d'une longue tunique blanche.

Histoire, — La fondation de Dusseldorf appartient aux temps modernes et ne remonte qu'au 13e siècle. Elle doit ses embellissements et son importance aux fastueux princes électeurs qui en firent leur résidence, et porte presqu'entièrement le cachet d'une ville moderne. Adolphe de Berg l' éleva au rang de ville en 1288. Depuis 1538 elle fut constamment la résidence

des ducs de Berg et devint un des principaux oyers des arts en Allemagne, surtout au 17e siècle sous Jean Guillaume qui y londa la gallerie de tableaux. Son académie des beaux arts date de 1822.

Cologne.

Saint Hermann Joseph.

Saint Hermann Joseph qui est ep. grande vénération à Cologne, y naquit en 11 50 de parents pieux et fortunés. Peu de temps après sa naissance le malheur s'appesantit sur la famille, et Hermann avait à peine atteint sa septième année que le besoin dominait en maître dans cet intérieur autrefois si aisé. Pourtant malgré les luttes pénibles qu'ils avaient à soutenir, les parents soucieux de Favenir de leur fils, envoyèrent Hermann à l'école, où:

Du christ la puissante sagesse Eclaira l'esprit de Tenfant, Et de sa brillante jeunesse L'humilité fut l'ornement.

Cet enseignement remplissait le cœur du pieux et modeste enfant. Tandis que ses jeunes compagnons parcouraient les rues les dimanches et les jours de fêtes, Hermann courait à l'église, où suivant la légende, il s'entretenait familièrement avec la mère de Dieu et l'enfant Jésus. On ne sait qu' imparfaitement dans quelle église ces entretiens eurent lieu, mais la version la plus répandue désigne Sainte Marie au Capitole, où l'on voit encore dans l'aile droite (à côté de la chapelle Saint Joseph) une statue de la Sainte Vierge à laquelle Hermann agenouillé offre une pomme. L'autre version désigne l'ancienne église archi-diaconaleB.M. V. ad gradus.

La dévotion enfantine d'Hermann pour la Vierge Marie était si grande, qu'il se plaignait souvent à la reine du ciel de la misère qui régnait dans la maison de ses parents, et qu'il la suppliait de leur venir en aide. On prétend qu'alors la statue parlait à Fenfant et lui promettait de le secourir.

Parmi tant de miracles que la tradition nous rapporte relativement à ce fait, nous en choisirons un, le voici: Hermann pendant un hiver très-rigoureux n'avait point de chaussures; il s'en plaignit à sa haute protectrice. Aussitôt la statue désigna une pierre à l'enfant en lui ordonnant de la soulever. Il obéit et sous la pierre il trouva la monnaie nécessaire à l'achat d'une paire de souliers. Souvent encore il reçut, à cette même place et de la même manière, l'argent qui manquait à ses besoins. Un jour qu'il avait reçu une pomme, il vint l'offrir à la Sainte-Vierge, la suppliant de l'accepter pour l'enfant Jésus. Monsieur G. Gôrres, dans sa belle poésie fait allusion à ce fait:

Devant cette image de pierre A genoux l'enfant suppliait, Et de son ardente prière L'écho dans le ciel résonnait L'amour alors en sa puissance, Illumina d'un chaud rayon, La main qui vint s'ouvrir au don Que lui présentait l'innocence.

A 1 2 ans il entra au couvent des prémontrés de Steinfeld où plus tard il prit l'habit. Il mourut en odeur de sainteté le 7 Avril 1241, âgé de 91 ans, dans le couvent des religieuses de Hoven, dont il fut assez longtemps le directeur spirituel. Ses restes furent transportés à l'abbaye de Steinfeld dans un tombeau digne des restes du Saint religieux.

La chapelle de Sainte-Marie des Indulgences.

Au temps où Saint-Bernard faisait entendre dans les villes du Rhin sa voix puissante pour la délivrance du tombeau de notre Sauveur, vivait à Cologne un pieux et brave chevalier. Plein d^un saint enthousiasme il prit la croix et partit avec les autres croisés pour la Palestine, où il se signala par son courage et sa piété. Mais Dieu dans ses décrets impénétrables, permit qu'il tomba au pouvoir des infidèles, et que la cause divine fut privée d'un de ses plus vaillants défenseurs. Frappés de la dignité et de la noblesse de leur prisonnier, les Sarrazins offrirent de lui rendre la liberté s'il voulait renier la doctrine du christ pour embrasser celle de Mahomet. Quoique chargé de chaînes et plongé dan.<î un noir cachot, le guerrier chrétien repoussa ayec indignation ces offres impies, et dans une ardente prière supplia la Vierge Marie de lui donner le courage de rester inébranlable dans sa foi.

Après cette prière il s'endormit d'un profond sommeil; en songe il vit la mère de Dieu s'approcher de lui en souriant et le débarrasser de ses liens. Lors qu'il s'éveilla, ses fers brisés étaient à ses pieds, la porte de son cachot ouverte et à ses côtés un vêtement complet de pèlerin; il s'en revêtit et sortit sans encombre de sa prison. Quelque temps après il rentrait dans sa patrie. En reconnaissance de cette délivrance si extraordinaire il avait fait vœu d'élever un temple en l'honneur de sa libératrice. Aussitôt de retour il fit construire sur la place de Sainte-Marie des Indulgences, une petite chapelle. Lorsqu'elle fut achevée, le pieux chevalier ne la trouvant pas proportionnée au vœu qu'il avait fait, donna l'ordre de la démolir et de la remplacer par une magnifique église. Mais quand on

ro COLOGNE.

voulut abattre un mur latéral, on y trouva une image de la mère de Dieu, dans laquelle il reconnut les traits de la Vierge qui lui était apparue dans sa prison. Voyant une manifestation de la volonté de Dieu dans cette découverte il fit arrêter les travaux de démolition et la chapelle resta telle qu^on la voit encore aujourd* hui. Comme témoignage de ce miracle on conserve dans le mur de droite l'image miraculeuse et les fers rompus.

Albertus Magnus.

Albertus Magnus né en 1193 à Lauingen, petite ville de la Souabe, fut certes Tune des personnalités les plus remarquables de Cologne au moyen âge. Entré vers 1248 ou 1249 au couvent des dominicains de cette ville, il y devint bientôt professeur de philosophie, de théologie, de droit, de mathématiques, de médecine, de mécanique, etc. La renommée de sa grande science lui attira une foule de disciples, et souvent sa cellule ne pouvant contenir le nombre de ses auditeurs, il se voyait forcé de donner ses leçons en plein air dans la cour du couvent. Parmi le peuple il était moins connu par sa science que par sa générosité et ses connaissances en physique et en chimie. On le croyait presque sorcier, et l'habilité de ses opérations étonnait les hommes les plus hauts placés. On en cite une surtout, qui pendant des siècles avait occupé le monde savant, celle de la coupe empoisonnée. Cette coupe se composait de deux parois fort minces, d'un mélange métallique habilement proportionné; la paroi intérieure était percée de trous imperceptibles et entre les deux on avait artistement introduit une couche d'antimoine. L'eau dont on avait rempli la coupe pendant la nuit,

occasionnait dans Testomac, quand on en buvait de violents mouvements de bas en haut; Teffet opposé se produisait lorsqu'on la remplissait de vin. Mais la plus remarquable de ses sorcelleries, comme disaient les habitants de la ville, est la suivante: En plein hiver, dans une chambre fermée, il fit paraître en présence du chef de Tempire romain, un jardin orné des plus belles fleurs et des fruits les plus exquis, ce qui excita au plus haut point Tadmiration de Tauguste assemblée. Aux qualités de Fesprit, Albertus joignait aussi toutes les qualités du cœur et il avait droit, non-seulement à la reconnaissance des pauvres de la ville auxquels il distribuait de généreuses aumônes, mais encore à celle des archevêques: ce fut lui en effet qui, pris comme médiateur, mit un terme aux dissenstions qui existaient entie ces derniers et les patriciens. Ne pouvant résister aux ordres du pape Alexandre IV qui Tappela en 1260 au siège épiscopal de Regensbourg, il quitta la ville en pleurs pour remplir ses nouvelles fonctions; deux ans après il déposa ses pouvoirs entre les mains du pape Urbain IV et vint reprendre à Cologne ses occupations favorites. Il y mourut le 15 Novembre 1280 à Tâge de 87 ans. EnseveU dans la chapelle du couvent, ce ne fut que plus tard qu'on transporta ses restes dans Téglise paroissiale de Saint- André. En 1880 on célébra solennellement à Cologne le 600' anniversaire de cet homme éminent dont le nom sera toujours intimement lié à celui de la ville.

Richmodis de l'Aducht.

Au 14** siècle la peste sévit en Allemagne avec une violence extrême: nul endroit n'échappa à son haleine empoisonnée et Cologne, la ville antique e sainte, fut dérimée par ce fléau destructeur.

Une des plus déplorables victimes de cette terrible épidémie, fut Richmodis la vertueuse épouse du chevalier Mengis de FAducht, qui peu après avoir ressenti les premières atteintes du mal, fut enlevée à l'affection de son époux. Le peuple, dont toujours elle avait été la bienfaitrice, s'associa à la douleur inconsolable du chevalier. Parée de ses plus beaux vêtements, et ornée de tous ses bijoux elle fut transportée à sa dernière demeure, dans le cimetière des Saints-Apôtres.

Les précieux ornements avec lesquels on Pavait ensevelie, n'avaient point échappé aux regards avides du fossoyeur, qui résolut de s'en emparer. Le soir accompagné d'un complice, le sonneur de l'église, il se dirige muni d'une lanterne et d'une bêche vers la fosse où repose Richmodis. La nuit était calme et sombre: les misérables enlèvent rapidement la terre qui recouvre le cercueil et commencent à dépouiller le cadavre. Mais lorsqu'ils voulurent arracher l'anneau nuptial, la morte fit quelques mouvements, et se leva en promenant de tous côtés des regards effarés. Dans leur épouvante les deux sacrilèges prirent la fuite, abandonnant leur lanterne. Richmodis s'en empare et se dirige vers sa maison. Elle frappe sur la porte à coups redoublés, jusqu'au moment où Mengis étonné ouvre une fenêtre pour reconnaître la cause de ce bruit «Cher époux s'écrie-t'elle, ouvre moi, je suis ta femme î« »Toi ma femme! lui répond durement le chevalier, quelle imposture! ma pauvre femme est morte; aujourd'hui même on l'a enterrée. Va-t'en insensée!» En disant ces mots il referme sa fenêtre. Richmodis transie de froid sous son léger suaire, ne se lasse point de frapper: »Ah! par. pitié, ouvre moi!« criait-elle épuisée. Croyant reconnaître dans ces plaintes une voix aimée, Mengis pour la seconde fois revient à la fenêtre. Ses doutes étant trop grands

pour ajouter foi aux paroles de Tinfortunée et n'écoutant que sa raison: »I1 est aussi impossible, s'écria-t'il, que Richmodis soit sortie d'entre les morts, que pour mes deux chevaux blancs de gravir Tescalier et de venir regarder par cette fenêtre!» Il avait à peine achevé ces mots qu'un bruit devenant de plus en plus distinct se fit entendre: les deux chevaux s'étaient déliés dans l'écurie et montaient les escaliers. Aussitôt le chevalier se précipite vers la porte, l'ouvre et reçoit dans ses bras la fidèle épouse dont il pleurait la mort

Richmodis vécut encore de longues années aux côtés de son époux qu'elle rendit père de trois beaux enfants. Mais sa gaieté d'autrefois avait disparu: tranquille et retirée elle travailla jusqu' à la fin de sa vie à des ornements d'église.

Aujourd'hui encore on peut voir à l'une des fenêtres de l'étage supérieur d'une maison du nouveau marché (maison Heuser, au coin de la rue Richmonds) deux têtes de chevaux qui attestent de la vérité de ce qu'on vient de lire.

Le charriage du bois.

Alors que la domination romaine tenait Cologne courbée sous son sceptre de fer, cette ville était administrée par un homme prudent et sage du nom de Marsilius. Il eut le malheur de s'attirer la colère de l'empereur qui marcha contre lui à la tête d'une puissante armée. La ville étroitement bloquée fut bientôt en proie à toutes les horreurs de la famine et réduite à la dernière extrémité. Les habitants trop peu nombreux pour tenter une sortie victorieuse résolurent de se rendre. Alors, Marsilius prévoyant le sort qui lui était réservé s'il tombait entre les mains de l'empereur, eut recours

au stratagème suivant. Il rassemble toutes les femmes et leur ordonne de se diriger avec des chariots vers la forêt voisine, comme si elles avaient Fintention de charger du bois. Les habitants pleins de confiance dans la sagesse de leur gouverneur, hâtèrent les préparatifs et bientôt une longue file de femmes et de chariots sortit de la ville et se dirigea vers la forêt. Les Romains n'eurent pas plus tôt aperçu ce grand nombre de femmes qu'ils sortirent en foule de leurs retranchements afin de s'en emparer et de les conduire dans leur camp. C'était le moment qu'attendait Marsilius. A la tête d'une troupe bien armée il fond sur les derrières de l'ennemi en désordre, en fait un horrible carnage et met le reste en fuite. Victorieux il rentra dans la ville avec sa brave milice qui poussait des cris de triomphe. La légende du » charriage du bois« remonte à cette époque et on le célébra pendant une longue suite d'années par des réjouissances annuelles. On voyait encore sur les vieux remparts de la ville la soi-disant » pierre de Marsilius « qui rappelait cette délivrance inespérée et dont une rue porte le nom.

Le Weckschnapp.

A Cologne, tout près de l'église St. Cunibert, s'élevait jadis sur les bords du Rhin une énorme tour en pierres de taille, appelée par le peuple » Weckschnapp «. Elle inspirait à tous une profondeur terreur, et des bruits sinistres circulaient sur cette prison dans laquelle étaient conduits les patriciens qui s'étaient rendus coupables de quelque crime. Enfermés dans une chambre qu'une trappe mettait en communication avec le Rhin, les condamnés devaient suivant l'ordre d'un tribunal secret ou mourir de faim ou subir un supplice non moins terrible. Au moment

OÙ le malheureux en proie à d'inexprimables souffrances appelait la mort comme une libératrice, une ouverture pratiquée dans la partie supérieure du cachot s'ouvrait, un pain (Week) en descendait et s'arrêtait à une distance du sol, calculée de telle façon que le condamné ne pouvait l'atteindre qu'en sautant, et le poids de son corps en retombant faisait mouvoir une trappe s'ouvrant sur un gouffre hérissé de lames tranchantes et le fleuve recevait le cadavre déchiré.

Un jour, le fils d'une riche veuve fut condamné au Weckschnapp pour ses débauches et il se trouvait depuis quelque temps déjà dans cette terrible prison où il voyait la mort avec toutes ses horreurs se dresser devant lui; dans de ferventes prières il demande à Dieu la force de pouvoir la regarder sans trembler. Les heures s'écoulent et les tourments de la faim deviennent insupportables. Sa faiblesse est extrême, ses genoux

fléchissent sa vue s'obscurcit .... l'infortuné

se décide alors à tenter le saut fatal .... dans un suprême effort il s'élance vers le pain ... ne peut l'atteindre, retombe sur la trappe, et disparaît

Bien des années ont passé sur cet événement et la pauvre mère ne cessait de pleurer son malheureux fils. Par une belle matinée de printemps, la porte de son appartement solitaire s'ouvre, et donne passage à un homme richement vêtu. Sans tarder il s'informe de celui qui avait autrefois été condamné. Toute en larmes, la mère lui raconte le triste sort du pauvre jeune homme. L'étranger ne pouvant résister davantage aux émotions qui l'oppressent: »Mère!« s'ecriert-il, en se jetant aux pieds de la veuve »Mère, je suis ce fils que des fautes de jeunesse, ont conduit au » Weckschnapp !« — Et c'était lui en effet. Sauvé par une grâce toute particulière du ciel, il avait fui sur une terre étrangère où il avait acquis

l6 COLOGNE.

de grands biens. 11 venait maintenant embellir le soir de la vie de sa mère, avec laquelle il resta jusqu'au moment où elle inclina pour toujours sa tête fatiguée.

Maître Gérard, l'architecte de la Cathédrale de Cologne.

Le peuple se plait à orner de légendes tout ce qui est grand et remarquable; la construction des églises prête surtout à ces naïves superstitions. Il n'en est pour ainsi dire pas une, à la fondation de laquelle il n'attribue une puissance surnaturelle. Aussi la cathédrale de Cologne, le plus grandiose des monuments de ce genre n'en fut-elle pas préservée. Ce gigantesque édifice, à la construction duquel il fallut 6 siècles, attira l'attention de l'Allemagne toute entière, et lorsque pendant une longue série d'années les travaux semblèrent abandonnés, le bruit se répandit que d'après une ancienne prophétie, le temple ne serait jamais achevé. Voici ce qu'on racontait à ce sujet:

L'architecte de la cathédrale, maître Gérard de Rile, était un homme fier et hautain, qui, à une intelligence remarquable joignait un orgeuil sans borne. Selon lui personne, ni en Allemagne ni à l'étranger, ne pouvait l'égaler. Sous son habile direction l'édifice s'élevait rapidement et le chœur déjà était achevé, lorsque le génie de Gérard fut brisé pour jamais. Un jour que de la partie la plus élevée de l'édifice, le maître contemplait son œuvre, un inconnu apparut tout-à-coup sur les échaffaudages. C'était un homme de haute taille, coiffé d'un béret noir garni d'une plume de coq rouge, sur ses épaules pendait négligemment un manteau couleur

MAITRE GÉRARD. ly

de feu. Il s'approche de Gérard qu'il salue familièrement j le maître lui rend son salut et s'enquiert du motif qui l'amène. L'étranger lui dit qu'il est architecte et parle avec emphase de son incomparable habileté. Gérard écoute patiemment ce flux de louanges jusqu'au moment oii elles lui semblèrent tellement exagérées qu'il se prit à rire — »Oh! Oh! mon cher, lui dit-il, ignorez vous donc que le véritable mérite seul est modeste « — L'Etranger offensé par ces paroles, repartit: — »Je fais avec vous le pari maître Gâ-ard, que j'aurai construit un canal de Trêves à Cologne, c'est à dire sur une distance d'environ 40 lieues, en moins de temps qu'il ne vous en faut pour achever cet édifice.» — »Et l'enjeu,» demanda en riant l'architecte? — « Ton âme, répondit l'inconnu, et lorsque sous la forme d'un canard, tu me verras apparaître nageant sur les eaux du canal, si ton œuvre n'est point achevée cette âme sera mienne « — En disant ces mots il disparut. Dès ce moment Gérard ne fut plus le même honune: une morne tristesse vint remplacer sa gaieté d'autrefois et concentré en lui même il se rendait au temple dont il pressait les travaux avec une fiévreuse activité.

Cédant aux sollicitations de sa femme, qu'un tel changement inquiétait, Gérard raconta ce qui s'était passé entre lui et l'étonnant personnage, ajoutant toute fois que l'issue du pari n'avait pour lui aucune importance, attendu qu'on ne pouvait amener les eaux dans le canal sans qu'on y eut au préalable établi de distance en distance dès soupiraux, ce que paraissait ignorer son adversaire; aussi était-il persuadé que l'entreprise de celui-ci avorterait.

Alors que tout ceci se passait, un étranger se donnant

pour un magister en voyage, venait fréquemment visiter

Gérard auquel il semblait porter le plus vif intérêt. La

sombre mélancolie de l'architecte parut l'étonner et il

Légendes. 2

ig MAITRE GÉRARD.

en demanda la cause à la femme de ce dernier. Celle-ci lui communiqua tout ce qu'elle tenait de son mari, sans omettre le secret des soupiraux. A peine eut-elle achevée son récit que le prétendu magister disparut en ricanant, laissant après lui une odeur pestilentielle.

Quelques jours après, maître Gérard qui selon son habitude se tenait sur le sommet de l'édifice pour en surveiller les travaux, entendit soudain le caquettage d'un canard. Se rappelant aussitôt les dernières paroles de l'inconnu, épouvanté il jette loin de lui ses instruments et se précipite du haut de la tour. Il ne devait pourtant pas échapper à sa destinée: Satan sous la forme d'un vilain caniche le saisit et emporta son âme dans les enfers. On grava plus tard cet événement sur une pierre qui fut scellée sur un des murs de la cathédrale.

Bien des siècles ont passé sur cette légende. Les maîtres du 1 9* siècle, aidés par les offrandes du peuple viennent de la détruire. Le 4 août 1880, les cloches de la cathédrale annoncèrent que le temple le plus majes* tueux de l'univers était achevé. On peut admirer maintenant dans toute son incomparable beauté ce monument, dont les portails, pour nous servir de l'expression du roi Frédéric Guillaume IV, sont sans rivaux.

Histoire, Cologne, TAra Ubiorum des anciens, est bâtie sur remplacement d'un ancien camp romain. Les Ubiens qui se distinguaient des autres tribus germaniques par des mœurs plus douces et une civilisation plus avancée, en furent les premiers fondateurs. 50 ans après J. C., l'impératrice Agrippine y envoya une colonie de vétérans romains; depuis cette époque la ville prit le nom de »Colonia Agrippina« et ses habitants s'appelèrent • Agrippinensest.

Cette impératrice, fille de Germanicus et fenune de Qaude, y naquit et ressentit toujours pour sa ville natale une prédilection marquée. Sous les Romains elle devint le chef-lieu de la Germanie Inférieure qui s'étendait jusque Mayence. De nombreux privilèges, tels que la liberté de Constitution, l'exemption des impôts et la

MAITRE GERARD. iç

libre élection de ses magistrats, contribuèrent beaucoup à son développement. Vers la fin du 4e siècle elle tomba au pouvoir des Francs qui en firent le centre de leur doiJûnation sur le Rhin. Elle perdit beaucoup de son éclat, sous Clovis qui s*y fit couronner roi en 508, mais qui transporta dans une autre ville le siège du gouvernement. Elle se releva cependant sous l'empereur de la maison de Saxe qui lui octroya de grandes franchises et devint bientôt une des villes les plus belles et les plus riches de la Germanie. A Tapogée de sa prospérité, au 13e siècle, cette ville comptait 160 poo habitants. Centre du commerce de l'Allemagne de l'ouest, elle fut en même temps le sanctuaire des arts et des sciences: elle peut s'enorgeuillir d'avoir donné le jour à des peintres illustres et les noms des Ruys, Hiilsmann, Rubens, Cornélius, Schiitt, Pottgieser, Mannskirsch, Beckenkamp et autres lui assurent une place brillante dans l'histoire de la peinture. Cologne est avec Mayence la première vflle qui posséda une imprimerie. Un des premiers typographes et inspecteurs de Furst et Guttenberg, Ulrich Zell, vint s'y établir vers 1462 et y imprima jnsqu* en 1495. Il eut de nombreux imitateurs qui pour la pluspart y fondèrent d'importants établissements. La production y était énorme pour l'époque et vers 1500 on comptait déjà 4 à 5000 volumes. La 1ère bible de Cologne, en 2 volumes et ornée de gravures sur bois, commencée avant 1470 épuisa 2 éditions en 5 ou 6 ans. Les imprimeurs jouissaient dans cette ville d'une grande considération et quelques uns d'entre eux occupèrent le rang de Sénateur. L'université fondée par le sénat en 1388 et sanctionnée par le pape Urbain IV le 9 juillet de la même année, fut solennement ouverte le 22 décembre 1388 à 3 heures de l'après-midi, dans la salle du chapitre de la cathédrale: elle fut la plus importante du moyen âge. Elle exerça une influence considérable sur le développement des sciences en Allemagne et les plus savants professeurs de l'époque y donnaient leurs cours. Cologne resta en possession de cette université pendant 4 siècles; un décret de la république française du 10 mars 1793 la ferma pour toujours. Mais le déclin de l'ancienne prospérité de Cologne date de 1786; ce fut en cette année que le prince électeur Maximilien François, érigea en université l'académie fondée à Bonn par son prédécesseur Maximilien Frédéric. Cologne malgré tous ses efforts ne parvint pas à la recouvrer.

Les luttes intestines entre l'aristocratie et la bourgeoisie ainsi que les guerres de religion avaient déjà ébranlé sa puissance politique jadis si influente et sa population descendit à 40 000 âmes.

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