‹ Le rhin: son histoire et ses légendesChapitre 7 sur 34 · RODENKIRCHEN · texte numérisé non relu

RODENKIRCHEN

L'entrée des Français en 1794 mit fin à son existence comme ville libre d'empire qu'elle était depuis 1 212. Cette domination étrangère lui porta le dernier coup : ses nombreux couvents furent sécularisés et de ses 300 églises ou chapelles plus de la moitié furent détruites. La guerre de l'indépendance qui refoula les Français au de là du Rhin, vint mettre un terme à tant de vicissitudes et elle est redevenue aussi importante que jamais et une des premières villes commerçantes de l'Allemagne. L'élargissement de son enceinte fortifiée en 1883 a doublé son territoire et sa population compte actuellement 155000 habitants.

Le christianisme y jeta de bonne heure de profon les racines et se recontre déjà au temps des Ubiens. Il y fut introduit par St. Materne, disciple de Saint- Pierre , qui vint s'y fixer au ler siècle, et qui en fut le l^r archevêque. La piété des habitants était si grande que la ville fut appelée la » Sainte*. Nous avons un témoin éloquent de cette grande piété dans la cathédrale, ce chef-d'œuvre de l'architecture du moyen âge. L'archevêque Engelbert en conçut l'idée, mais ce fut son successeur, Conrad de Hochstaden, qui en posa la première pierre, le 1 4 août 1248: le choeur cependant ne put être consacré qu'en 1320. Les travaux avancèrent très lentement, et furent complètement suspendus au i6e siècle. En I816 le roi Frédéric Guillaume III donna les fonds nécessaires pour les réparations les plus urgentes, et résuscita l'intérêt pour le majestueux édifice. C'était au gouvernement de Frédéric IV, ce protecteur des arts et des sciences qu'il était donné de continuer les travaux d'après les plans primitifs et en 1880 la cathédrale se montra dans toute son incomparable majesté.

RODENKIRCHEN.

Saint-Materne.

Ainsi que nous Pavons déjà dit, Cologne était appelée autrefois la ville sainte. Elle devait ce surnom glorieux non seulement au grand nombre de ses églises et de ses couvents, environ 250, et aux ordres religieux qui y avaient leurs résidences, mais surtout aux célébrités ecclésiastiques qui y vécurent. Cette ère brillante commence

RODENKIRCHEN. 21

avec les disciples de Tapôtre St. Pierre, parmi lesquels on cite surtout Saint-Materne. Envoyé par le premier prince de Téglise pour prêcher Tévangile dans les Paysbas, ce Saint mourut en Alsace non loin de Trêves. Ses compagnons Eucharius et Valerus Tensevelirent et portèrent à Saint-Pierre la nouvelle de sa mort L'apôtre leur donne son bâton, leur dit d'en toucher le cadavre en lui ordonnant au nom de J. C de se lever. Les disciples retournèrent au lieu de la sépulture où depuis 40 jours reposait St. Materne, firent ce que Tapôtre leur avait ordonné et ressuscitèrent leur maître.

Le Saint reprit la route des Pays-bas et établit à Cologne son siège apostolique tout en restant le directeur de l'église de Trêves. Il mourut en 130, après avoir occupé le siège épiscopal de Cologne pendant autant d'années qu'il avait passé de jours dans le tombeau. Cologne et Trêves se disputèrent vivement sa dépouille mortelle; chacune de ces deux villes faisaient valoir ses droits, lorsqu'un ange sous la forme d'un vieillard vénérable les exhorta à mettre fin à ces querelles et de déposer leur cause entre les mains de Dieu. A cet effet il leur conseilla de placer le corps dans un bateau qu'on livrerait ensuite aux eaux du fleuve; la ville vers laquelle il se dirigerait, conserverait les précieuses reliques. Cologne accepta ce jugement de Dieu et le corps du Saint fut transporté en grande pompe dans un léger esquif que les eaux emportèrent. Mais quelle fut la stupéfaction du peuple assemblé sur la rive, lorsqu'il vit le canot remonter le Rhin et aborder à i lieue environ au dessus de Cologne sur le territoire de Trêves. Pleins de joie, les Trévires s'emparèrent du précieux fardeau, qui fut déposé dans le sépulcre où dormaient déjà Saint Eucharius et Saint Valerus. Cologne resta en possession des entrailles du Saint, elles sont conservées dans une chapelle, élevée

à Fendroit même où le canot aborda, et à laquelle on donna le nom de Ruwenkirchen.

Hietoire. Ce nom primitif de l'endroit, qui signifie • deuil « et »repentir« fut transformé plus tard par le peuple en celui Rodenkirchen, qu^il a conservé depuis. Ce village est situé au delà de Cologne, dans un sîte des plus gracieux. Il possède une nouvelle église richement décorée près de l'emplacement de l'ancienne chapelle de Saint-Mateme. Chaque année au mois de septembre on y célèbre une huitaine, accompagnée d'une fête populaire, à laquelle les habitants de Cologne et des environs se rendent en foule.

Bonn.

Bonn, le castra Bonnensia des Romains, située sur la rive gauche du Rhin au milieu d'une contrée romantique était jadis le point de passage le plus usité du fleuve qui séparait la Gaule de la Germanie proprement dite. Des les temps les plus reculés, les Ubiens y avaient établi une place de commerce importante et c'est pour ce motif que les Romains y dressèrent plus tard un autel à Mercure, le dieu du commerce: cet autel subsista jusqu' à Saint-Mateme qui le renversa. Bonn reçut un des 50 châteaux forts dont Drusus couvrit la frontière de Tempire du côté du Rhin. Elle fut longtemps le cantonnement de plusieurs légions romaines, et sur la Rômerplatz, à la place où s'éleva plus tard une église dédiée à Saint-Mateme, elles avaient érigé un autel à la victoire. Détmite 70 ans après J. C. dans la guerre Batavique, la ville reçu de nouvelles fortifications. Elle devint le tliéâtre de scènes sanglantes dans la dernière persécution générale sous Dioclétien; la légion thébame, qui y tenait garnison à cette époque composée en grande partie de chrétiens, fut décimée et les centurions Cassius

et Florentius y cueillirent la palme du martyr. Une chapelle, surnommée la chapelle du meurtre, rappelait l'endroit où ces valeureux soldats moururent pour la foi. Lorsque la croix brilla sur le trône des Césars, Sainte Hélène la pieuse mère de Constantin le grand vint établir à Bonn sa résidence et fut selon une légende populaire la fondatrice de la cathédrale actuelle. La lère moitié du moyen âge la voit tour à tour ravagée par les Allemands et les Francs, tandis que des hordes de Huns et de Normands remontant le Rhin et ne pouvant forcer le passage étroit de la vallée, promenèrent dans cette malheureuse contrée le fer et le feu. Tant de vicissitudes empêchèrent le développement de cette intéressante cité, qui ne se releva un peu que lorsque les archevêques de Cologne y transportèrent le siège de leur pouvoir temporel. Forcés de céder devant Ténergie des fiers bourgeois de leur ville, ces princes cherchèrent un asile dans les solides remparts de Bonn. Mais ce privilège même lui devint fatal. Les guerres contre Cologne, celles de Truchsess, de 30 ans et de Louis XIV allié des princes archevêques ne lui apportèrent que sièges et ravages. En 1689 elle fut assiégée avec la dernière fureur par le prince électeur de Brandenbourg Frédéric III, plus tard roi sous le nom de Frédéric I, à la tête d'une armée d'impériaux, de Brandebourgeois et de Hollandais renforcés par des milices de Munster. Le siège dura du 24 juillet au 15 octobre et la ville fut bombardée avec une telle violence qu'il n'y resta debout que 20 maisons et que les archives de la ville périrent dans ce désastre. Aussi Bonn put-elle s'estimer heureuse lorsque les Hollandais dans le traité de Rastatt en 1 7 1 7 stipulèrent que ses fortifications seraient rasées. Dès ce moment elle pût goûter tous les bienfaits d'une paix durable. Les 3 derniers fastueux princes électeurs

Tomèrent de splendides plantations et de constructions remarquables. En 1 7 1 8, Joseph Clément posa la première pierre du château de la résidence, transformé maintenant en université. En 1777, Maximilien Frédéric y fonda une académie que son successeur Maximilien François éleva au rang d'université en 1784. Les guerres de la révolution et de Tempire arrêtèrent ce bel essor. Le 7 octobre 1794, les armées républicaines entrèrent dans la ville, mirent fin à la principauté de Cologne et fermèrent Tuniversité. L'occuptation de la province Rhénane par les Prussiens et la réouverture de l'université par le roi Frédéric Guillaume lui rendit Teclat des beaux jours. Sa cathédrale, bâtie dans les 12® et 13* siècles, sur l'emplacement de l'ancienne église que Sainte Hélène fit élever, est un des plus beaux monuments du style de transition et une des plus belles productions romanes du moyen âge. Bonn donna le jour au célèbre musicien Louis van Beethoven, le plus illustre de ses enfants, qui y naquit le 17 décembre 1770.

Le Kreuzberg (Montagne de la croix).

A une demie lieue de Bonn s'élève une montagne d'un accès difficile et d'une altitude d'environ 100 mètres au dessus du niveau de la mer: c'est le Kreuzberg. L^église et le couvent qui couronnent son sommet s'aperçoivent de fort loin et dominent les alentours. Près de cette montagne se voyait jadis une chapelle, rappelant l'endroit où les Saints, Cassius, Florentins et Malurius souffrirent le martyr. Cette chapelle étant tombée en ruine sous l'influence du temps, le prince électeur Ferdinand entreprit de la remplacer par une église. La place où s'élèverait le nouveau temple le laissait indécis, lorsqu' une circonstance singulière vint fixer son choix. Un

jour qu' à cheval il gravissait le Kreuzberg, son coursier au sommet arrivé s'arrêta court: ce fût à cet endroit qu'en mai 1627 on posa la première pierre de l'édifice qui fut consacré l'année suivante. Les premiers religieux qui vinrent fixer leur résidence dans le couvent furent les Servites, ordre religieux de la Bohême. L'avant corps de l'église du côté Est a un portail qui rappelle la façade du palais de Ponce Pilate à Jérusalem dans lequel J. C. fut condamné à mort. Il fut construit le 17 août 1746 sous le prince électeur Clément Auguste. Des différents bâtiments qui formaient l'ancien couvent il ne subsiste plus aujourd'hui qu'une aile. La célèbre église, connue par les pèlerinages qui s'y font, possède un magnifique escalier de 28 marches, en marbre d'Italie: c'est une imitation de celui de St. Jean de Latran à Rome, qui est comme ou sait l'escalier véritable de la maison de Pilate, que J. C. monta et descendit plusieurs fois en l'arrosant de son sang. Chaque marche renferme de précieuses reliques et c'est pour ce motif qu'on ne peut le monter qu' à genoux. Dans les caveaux on montrait autrefois les cadavres momifiés de 1 2 religieux. Ce caveau est fermé actuellement et on rapporte à ce sujet le fait suivant qui est devenu populaire:

Il y a bien des années un riche anglais visita le caveau et coupa le doigt d'un des cadavres. Ce singulier souvenir tourmenta beaucoup le noble Lord, qui pour apaiser le cri de sa conscience renvoya le doigt avec une somme d'argent considérable aux religieux. Ceux-ci fermèrent le caveau et depuis ce temps la visite n'en est plus autorisée.

Autour du jardin de l'ancien couvent des Jésuites, se trouve un chemin de la croix, dont les stations en terre cuite ont été artistement modelées par un frère laïque de l'ordre.

Les sept montagnes.

A 2 lieues de Bonn, sur la rive droite du Rhin, s'élèvent avec une incomparable majesté un groupe de montagnes profilant un ensemble de sommets à pic aux contours arrondis et couverts en partie par de hautes forêts et de fi'aîches praieries. Ce sont les 7 montagnes, d'origine volcanique et formant du côté N. O. le premier plan du Westerwald. Ces montagnes si riches en perspectives et en légendes tirent leur nom de la propriété singulière qu'elles ont, d'offrir toujours à l'œil, de quelque côté que l'on se place 7 sommets distincts. Nul autre endroit du beau fleuve allemand, ne renferme sur un espace aussi limité [ i mille carré] une pareille profusion de beautés. Le bizarre aspect de ces collines escarpées, la variété prodigieuse dans leurs conformations et la pureté extraordinaire des couleurs, forment un tableau d'une merveilleuse splendeur. Trois de ces montagnes, remarquables parmi les autres par leur hauteur, ont leurs pieds immédiatement baigné par le Rhin. En descendant le fleuve on aperçoit d'abord le Drachenfels qui se dresse à 324 mètres au dessus du niveau de la mer. Sur la i^re croupe de cette montagne à l'apparence tourmentée, se trouvent un restaurant et une colonne élevée en 1857 »à la mémoire du patriotique dévouement des habitants de la province Rhénane et à la levée volontaire de la Landsturm pendant les années 181 3, 1814 et i8i5.« Le sommet de la colline est couronné par une tour de 30 mètres, la ruine du Drachenfels. Vers le milieu du rocher se trouve la » grotte du dragon» le monstre dont suivant la légende Siegfried le héros des niebelùngen délivra la contrée; dans les environs, au Domkaul, on récolte un vin rouge foncé, connu sous le nom de »sang du dragon*. Au Drachenfels se rattache le Pétersberg,

333 m, dont le sommet d'une superficie de 25 hectares possède un restaurant et une chapelle dédiée à Saint- Pierre et où se font des pèlerinages. Plus loin en aval se dresse le Wolkenburg, 327 m; les pierres de Trachyt que l'on retira de ses carrières servirent à la construction des cathédrales de Cologne et de Bonn. Derrière ces 3 montagnes s'en montrent 4 autres. Parmi celles-ci on remarque le Œlberg, 463 m, le point le plus élevé du groupe et laissant apercevoir ça et là un grand nombre de roches de basaltes. De son sommet le spectateur croit voir les environs se dérouler comme une carte en relief et ses regards embrassent tout le pays de Berg et pénètrent jusqu' aux monts de la Westphalie. Dans cette seconde ligne nous rencontrons encore le Lohrberg, 439 m, et le Nonnenstromberg, 337 m. Le Hemmerich, le Stenzelberg et le Rosenau sont moins considérables.

La légende du Drachenfels.

A la singulière conformation de cette montjigne portant l'empreinte des éruptions volcaniques des temps primitifs, et aux ruines couronnant son sommet, témoins muets d'une époque éloignée de nous, se rattachent une «érie de légendes, dans lesquelles les événements physiques et le développement des forces naturelles ont trouvé un écho aussi puissant que s'il s'était agi de l'histoire d'un grand peuple de l'Europe. On y voit réunis la mythologie germanique, l'épopée du vieux peuple allemand enrichie des légendes de Charlemagne et de celles de la chevalerie du moyen âge. Wodan avait un autel sur le Godesberg, et des gnomes occupèrent le haut Lôwenburg, jusqu'au moment où la marche progressive de la civilisation détruisit ces naïves superstitions. Une des crevasses du Drachenfels servait de repaire à un dragon monstrueux

qui ravagea les alentours jusqu' à ce que Siegfried ce héros légendaire d'une tribu franque le combattit et le tua. Puis vient Roland, ce paladin tant chanté de Charlemagne, qui s'éprend d'amour pour une jeune fille de la contrée, et qu'une circonstance fatale empêche d'épouser. Surgissent ensuite une quantité de légendes nous initiant à la solitude et aux longs ennuis des demeures féodales, et enfin l'on voit apparaître la pensive physionomie de ce moine, qui tourmenté par la pensée de Tétemité, oublie et le temps et la réalité. Y a-t-il au monde un endroit où la civiHsation d'un peuple se personnifie sous des apparences aussi plastiques, et où la monotonie de la vie se spiritualise sous des images aussi idéales? Racontons ici une des plus belles fictions, dans les transformations successives qu'elle reçut sous l'influence des époques.

Jadis le jeune Siegfi^ied quitta Xantes où se trouvait le manoir de ses parents, et remonta le Rhin jusqu' aux montagnes de Cleves où l'appelaient depuis longtemps ses aspirations. Après avoir traversé des gorges sauvages et d'horribles crevasses, il arrive dans une effrayante vallée entourée de rochers escarpés. Là, il rencontre Mimer habile et célèbre armurier, mais homme pervers et méchant. Le jeune héros regardait avec étonnemei^ la facilité extraordinaire avec laquelle le maître se servait du fer et du feu, et déclare vouloir apprendre le métier. Cette décision lui attire de la part des aides invincibles de Mimer les plus grossières plaisanteries, tant l'apparence délicate et aristocratique de Siegfried leur semblait incompatible avec ce rude travail. Sans répondre celui-ci saisit un puissant marteau, frappe sur l'enclume des coups si violents qu'une barre de fer qui s'y trouvait placée se brise comme verre et que l'enclume elle-même s'enfonce de plusieurs pieds dans le sol. Puis s'emparant

■'U^tiV^V

-' sv r..J'

'.. 'lî •( ^

d'un des morceaux de la barre, il roue de coups les aides qui s'étaient moqués de lui, et ceux-ci hurlant de. douleur cherchent un asile dans un des coins les plus reculés de la grotte. Après un tel exploit forcé de l'admettre comme élève, Mimer ne pensa qu'aux moyens de se débarrasser de lui. Un jour il l'envoie chercher du charbon dans un hameau situé non loin de l'antre du dragon, dans le secret espoir que celui-ci l'étranglerait, mais Siegfried déracinant un jeune chêne tua le monstre et suivant le conseil des oiseaux dont il avait compris le langage se baigna dans sa graisse. Dès ce moment sa peau devint dure comme la corne. Revenu chez Mimer il le tua ainsi que ses valets. Se forgeant alors un glaive et un bouclier il repartit à la recherche de nouvelles aventures.

Ainsi s'exprime la légende primitive faisant allusion aux forces élémentaires de la nature et à leur assujettissement à la volonté humaine; mais le moyen âge imprégné des idées du christianisme lui donne la forme suivante:

Au temps où les habitants de la rive droite du Rhin étaient encore plongés dans les erreurs grossières du paganisme et que ceux de la rive gauche s'étaient ralliés depuis peu seulement à la religion chrétienne, un redoutable dragon avait choisi son autre dans une des fissures du Drachenfels et portait la terreur dans les environs. Pour l'apaiser on lui amenait de temps en temps des ennemis faits prisonniers dans les combats. Un jour les payens ayant passé le Rhin dévastèrent la contrée et firent un grand nombre de captifs parmi lesquels se trouvait une jeune fille de haute naissance et d'une incomparable beauté. Au partage du butin, chacun des chefs réclama la jeune vierge pour sa part Les passions exaltées allaient engendrer une rixe sanglante

lorsque la prêtresse de la tribu survint et déclara que .la jeune fille ne pouvait appartenir à personne et que pour le bonheur du pays elle devait être offerte au dragon. Nul n'osa élever la voix contre cette décision et Ottfiied, Tun des chefs qui Tavait réclamée avec le plus d'emportement, s'éloigna les yeux baissés et le cœur plein de tristesse. La belle captive garottée fut conduite à l'entrée de la caverne et le peuple entier attendait avec impatience le dénouement du drame qui allait se jouer. A peine le monstre a-t'il aperçu sa proie qu'il se précipite sur elle avec fureur; mais la jeune chrétienne saisissant la croix qui pend sur sa poitrine la présente au dragon qui saisi d'épouvante à la vue de ce signe de rédemption recule et roule du haut du rocher; Ottfi-ied achève l'animal en lui plongeant son épée dans les reins et délivre pour toujours le pays de ce fléau. Gravissant alors le rocher il coupe les lieus qui retiennent la prisonnière. Libre, celle-ci expliqua au peuple la puissance de la croix et convertit un grand nombre de ses auditeurs. Ottfried fut l'un des premiers qui embrassèrent le christianisme, et plus tard la jeune fille lui donna sa main. Us vécurent ensemble de longues et heureuses années sur le Drachenfels.

C'est ainsi que la pieuse l^ende du moyen âge personnifie l'adoucissement des mœurs farouches des peuplades germaniques sous l'influence de la foi. Une autre version qui vit encore dans la mémoire du peuple nous est rappportée par Simrok. Elle sous-entend le terme que mit aux brigandages des seigneurs féodaux l'introduction de la poudre à canon dans les guerres modernes. La voici:

Dans une grotte profonde du Drachenfels se tenait un dragon qui attaquait tous les bateaux passant devant son autre et dévorait les mariniers. Un jour qu'une

embarcation chargée de poudre descendait le Rhin, le monstre s'élança dessus; le feu qui s'échappait de sa gueule fit sauter le bâtiment et Fanimal fut tué par l'explosion.

Voilà comment les légendes des peuples subissent rinfluence des temps et donnent la mesure du degré de la civilisation à chacune de ces époques.

Histoire. Les hauteurs des 7 montagnes ces défenseurs naturels du passage du Rhin inférieur au Rhin du milieu, ont du jouer nécessairement un rôle important dans l'histoire. On assure que déjà de 363 à 368 l'empereur Valentinien y aurait fait élever des travaux de défense contre les invasions des Francs. En 450, lorsque le féroce Attila descendit le Rhin, le roi Franc Childéric vint les occuper pour lui barrer le passage et plus tard les rois Francs auraient établi leurs quartiers d'hiver au pied de ces rochers escarpés. C'est à cette époque que l'on fait remonter le nom et l'origine de »Kôningswinter«. Lorsque les hordes de l'empereur* d'Allemagne Henri V, frappé d'excommunication, désolaient l'archevêché de Cologne, Frédéric I, archevêque de cette dernière ville, fit construire les châteaux forts du Drachenfels, du Lôwenbùrg et du Wolkenbùrg afin de se débarrasser de ces hôtes incommodes. Les désordres qui plus tard ensanglantèrent l'interrègne, décidèrent l'archevêque Conrad de Hochstaden à augmenter d'avantage encore leur système de défence. Au moyen âge ces châteaux devinrent la résidence de puissantes familles comtales, dont l'histoire de l'archevêché rapporte à chaque page les exploits. Les Burgraves du Drachenfels surtout se signalèrent parmi'les autres, d'abord comme vassaux des archevêques ensuite comme seigneurs indépendants. Dans les troubles de la guerre de 30 ans, alors que les Suéois pillaient l'archevêché, ces châteaux furent pris tour à tour par eux et par les Espagnols. Vers la fin de cette guerre, le prince électeur duc Ferdinand de Bavière fit raser le Drachenfels et le Wolkenbùrg afin de ne pas devoir y tenir garnison dans les guerres futures. Le Lôwenburg, après avoir été pendant longtemps la demeure d'une puissante famille, devint la paisible retraite de la veuve du duc Guillaume de Juliers et de Clèves, Sybille, fille d'Albert Achille le chevaleresque prince électeur et Margrave de Brandebourg. Ce fut ici que le prince électeur de Cologn, Hermann de Wied, eut en 1541, une entrevue avec les réformateurs Mélanchton et Bucer et qu'il embrassa la religion réformée. Ce fut là encore que j)endant les désordres de 15^3

le prince électeur Gébard de Truchsess de Waldburg trouva un asfle avec son épouse la belle Agnès de Mansfeld Depuis la forteresse fut abandonnée et détruite pendant les guerres suivantes.

Parmi les vallées des » Siebengebirge « on cite celle d'Heisterbacb située entre le Pétersberg, le Nonnenstromberg et le Stenzelberg; elle renferme les ruines de la splendide abbaye d'Heisterbach, sur la fondation de laquelle la légende nous raconte:

Autrefois, sous l'archevêque Philippe de Heusberg, des moines du couvent d'Hemmerode de Tordre de Citeaux, s'établirent sur le Stromberg. Cette colline escarpée et rocailleuse leur déplut et en 1191 après de longues instances il leur fut accordé de se choisir un autre asile Indécis sur le choix de l'emplacement de leur nouvelle demeure, ils priient un âne qu'ils chargèrent des reliques; l'endroit où l'animal se déchargerait du précieux fardeau, serait celui où s'élèverait le nouveau monastère. Arrivé dans une vallée solitaire, près d'un hêtre majestueux, l'âne en voulant passer un ruisseau tomba et dans sa chute les courroies qui retenaient les reliques se détachèrent: là, fut bâti le couvent. On le nomma «Heister am bach« (le hêtre au ruisseau) ou Heisterbach. On y travailla de 1202 à 1243. On voit encore aujourd'hui les ruines du chœur de sa magnifique église.

Le chauffeur.

Les légendes si riches des 7 montagnes font aussi mention d'un chauffeur maudit exilé sur leurs sommets jusqu' à la fin des siècles. En voici le texte:

Le comte de Belderbusch, était un de ces hommes pour lequel la société n'a aucun terme flatteur. Ministre puissant il jouissait d'un crédit illimité auprès du vieux prince électeur dont il disposait des richesses sans devoir en rendre compte. Il abusa *de ce privilège, et comme dit le proverbe, tondit les moutons à son profit. Lorsqu'il craignit de voir ses dilapidations découvertes, un violent incendie qui se déclara le 15 janvier 1777 au château de Bonn, vint le tranquilliser en détruisant toutes les pièces compromettantes. Dans cet incendie 1 3 personnes perdirent la vie, parmi lesquelles se trouva

Monsieur de Beuning, conseiller à la cour, dont Beethoven dans sa jeunesse fréquenta la maison. L'opinion publique désigna le ministre comme Fauteur de Tincendie, et, quoique plus tard le premier président Wurzer déclara hautement que Belderbusch n'était pas le coupable, la voix du peuple, qu' à juste titre on appelle la voix de Dieu, persista dans ses accusations et l'appela voleur et meurtrier. Lorsqu'en 1784, Belderbusch mourut, la malédiction du peuple le bannit dans les 7 montagnes, où, d'après la légende, il erre durant les quatre-temps de rochers en rochers.

Le moine d'Heisterbach,

Une admirable poésie de M^ Wolfgang Millier, raconte ainsi cette légende, dont nous donnons ici la traduction littérale:

Un jeune moine du cloître d'Heisterbach,

Se promène dans les endroits les plus reculés du jardin,

£t s'abtmant dans la pensée de l'éternité

Il cherche à sonder la Sainte parole de Dieu.

H lit ce. que raconte l'apôtre Pierre:

Pour le Seigneur un jour est comme mille ans

Et mille ans ne sont pour Lui qu'un jour!

Mais la lumière ne se fait point dans son esprit tourmenté . . .

D doute et se perd dans la forêt

De ce qui se passe autour de lui il n'entend et ne voit rien; Seulement quand Tangelus tinta mélancoliquement dans le lomtain, Le moine se ressouvint des devoirs sévères du couvent

En courant il atteint la grille du jardin:

H frappe, un étranger lui ouvre la porte;

Légendes. 3

11 hésite, mais déjà l'église s'illumine

Et le chant sacré des frères parvient jusqu'à lui.

A pas rapides le jeune moine se dirige vers sa place:

Chose étrange! un autre y est assis

Longuement il regarde son frère:

H ne trouve autour de lui que des inconnus

Il s'étonne et étonne les autres.

On s'informe de son nom et du motif qui l'amène;

Il se fait connaître. Une voix alors retentit dans le temple et fait

entendre ces paroles:

•Depuis 3 siècles nul n'a porté ce nom!

•Puis elle ajouta fortement:

•Le dernier qui le porta fut un sceptique qui disparut dans la forét-

•Et ce nom ne fut plus donné à personne.»

En entendant ces mots le moine frissonne.

Il nomme l'Abbé et cite la date,

On consulte les archives du couvent:

Alors soudain se révèle un grand miracle de Dieu;

C'est lui qui s'évanouit durant 30O ans.

La terreur le paralyse, ses cheveux blanchissent,

n tombe sur les dalles, la douleur le tue.

En mourant il exhorte ses frères: *

•Dieu est le mattre suprême Jdes temps et des choses;

• Ce qu'il voile vient de se révéler à nous par un miracle, •Aussi ne vous creusez point la pensée; songez à mon sort. •Je le comprends trop bien à cette heure, pour Lui un jour est

comme 1000 ans •Et mille ans ne sont pour Lui qu'un jour!«

Vis à vis du Drachenfels, s'élève au milieu d'une fertile contrée la montagne de Godesberg qui, du côté S. O., forme l'avant plaii de la partie avancée de la chaîne de montagnes, prolongement des monts de l'Eifel. De nombreuses réminiscenses historiques se rattachent à cette montagne. Ce serait là que les anciens Germains, à l'ombre d'un chêne gigantesque d'une épaisse forêt, offraient des sacrifices à Wodan le plus grand de leurs dieux, et au commencement du 1 3® siècle, César d'Heisterbach l'appelle Wudingsberg; des documents de la même époque en font encore mention, aussi bien sous les noms Godings, Gudes on Gudesberg, que sous ceux de Wudenes et de Wudensberg. Les nombreux tombeaux que l'on y découvrit et remontant pour la plupart à des époques très reculées, attestent suffisamment, que dans les temps préhistoriques cet endroit fut le séjour d'une nombreuse communauté. Les Romains y auraient eu également une colonie importante et César Julien aurait fait ériger sur la hauteur un temple à Jupiter. Ce qui est certain, c'est que les Romains connaissaient et estimaient les sources d'eau ferrugineuses de Godesberg; une pierre dédiée àEsculape, le dieu de la médecine, que l'on découvrit au 16® dans les fouilles exécutées sur la montagne confirme cette opinion. Lorsque le christianisme y fit sentir son influence, on éleva à la place du temple de Jupiter une église dédiée à l'archange Saint-Michel. Le château dont les ruines subsistent encore, fiit bâti par les ordres du prince électeur Théodoric de Cologne en 12 10, et fut une forteresse de icr ordre; les fi-ais de construction furent couverts, ainsi que le rapporte une chronique, par la fortune d'un riche juif condamné pour usure. La Chapelle St. Michel em-

barrassant les ouvrages de fortification fut démolie. Quoique on la remplaça un peu plus bas par une église, rimage de Tarchange irritée de cette violation sacrilège, s'envola emportant avec elle le reliquaire. Elle passa le Rhin et trouva un autre asile sur le Petersberg; mais pendant longtemps des oiseaux de proie élirent leur domicile sur la montagne profanée. La forteresse, à la quelle en 1340, le prince électeur comte Walera de Juliers ajouta le donjon devint le plus solide soutien des archevêques de Cologne, dans leurs luttes contre les riches et puissants bourgeois de cette ville. Gébard de Truchsess de Waldburg, ayant embrassé la religion réformée et dépossédé pour ce motif de ses dignités spirituelles, vint avec son parti y chercher un asile, espérant ainsi pouvoir conserver son pouvoir temporel. Le château fut vaillamment défendu par le comte Adolphe de Neuenahr, contre Tarchiduc Ferdinand de Bavière, frère du nouvel archevêque; une mine pratiquée secrètement sous les murs ayant fait sauter une partie des remparts le fort fut pris et détruit le 17 décembre 1583. Le puissant donjon échappa seul à la destruction et s'élève encore aujourd'hui comme une gigantesque colonne de 30 mètres de haut. De sa plate forme, on jouit d'une vue ravissante sur la fertile contrée et les pittoresques montagnes.

La légende rapporte, qu'à l'heure de minuit, une sombre apparition ayant l'apparence d'un moine, se montre à son sommet et examine successivement toutes les pierres des murailles, sur les quelles la main destructive du temps se fait sentir chaque jour d'avantage. Au coup d'une heure il disparait en se lamentant. Selon l'opinion publique, cette âme ne trouvera de repos, que lorsque du dernier pan de mur il ne restera plus pierre sur pierre, ou, que le château ait été reconstruit avec une nouvelle magnificence.

Quand le crépuscule descend dans la vallée, l'ensemble des débris de la ruine revêt la forme d'un moine en prière; l'illusion est plus complète lorsqu'on se place du côté du Rhin.

Le village de Godesberg, situé au pied de la montagne, eut aussi beaucoup à souffrir dans les guerres qui désolèrent le moyen âge et les temps modernes. H^ne se releva que dans la seconde moitié du 18® siècle, sous les princes électeurs Clément Auguste et Maximilien François, qui appréciant ses eaux minérales, essayèrent de faire de Godesberg une ville de bains importante. On y construisit un théâtre et des salles de jeux. L'entrée des Français en 1794, qui mit fin à la principauté, arrêta ces belles espérances et Godesberg retomba dans l'oubli. Ce village, ravissant par sa position, ses villas et ses admirables jardins, est redevenu depuis peu un des séjours d'été les plus aimés du bas Rhin.

La Haute-croix près de Godesberg.

A mi-chemin de la grand'route qui conduit de Bonn à Godesberg s'élève une croix très-ancienne de 12 m de hauteur, érigée par le chevalier Walter de Drachenfels à la mémoire de son frère tué en duel à cette place. Voici ce que la tradition nous rapporte.

Autrefois vivait dans le manoir de Drachenfels le chevalier Sigmond avec Berthe son épouse et ses deux enfants Walter et Marie. Ce seigneur avait encore un fils adultérin, Ebbo de Lôwenburg, et mourut emportant dans la tombe le secret de sa faute. Ebbo ne tarda pas à ressentir une passion violente pour Marie qui partagea son amour. Un jour, que dans le jardin du château il la tenait enlacée dans ses bras, il fut surpris

RHEÎNBREITBACH.

par Walter qui éprouvait une profonde aversion pour son caractère sauvage. Il reprocha à sa sœur son amour et accabla le chevalier des plus dures paroles. Ebbo quitta le château la rage dans le cœur. Le hasard voulu que peu de temps après les deux ennemis se rencontrassent dans les environs de Godesberg; un combat s'engagea et Ebbo fut tué. A peine la nouvelle de cette mort se fut-elle répandue, que le prieur de Téglise de Saint-Apollinaire se rendit au Drachenfels et dévoila le mystère qui jusqu' alors avait entouré la naissance d*Ebbo et que la mère de celui-ci lui avait confié. Brisé par les remords, Walter renonça au monde; sa mère et sa sœur se retirèrent au couvent de Nonnenwerth, cherchant dans le calme et la prière une consolation à leur douleur. Sigmond, à la place où il tua son frère, fit élever la croix que le passant remarque encore aujourd'hui.

RHEINBREITBACH.

Un Jugement de Dieu.

Alors que la guerre de 30 ans ravageait notre patrie, on voyait près du village de Rheinbreitbach une grande et belle ferme, dont le propriétaire était Themme le plus riche mais le plus mauvais de la contrée. Sa porte ne s'ouvrait ni au moine, ni au voyageur, ni au mendiant; en im mot nul ne trouvait grâce devant lui. Les malheureux étaient renvoyés avec de dures paroles et s'ils insistaient on lâchait sur eux les chiens de cour qui les déchiraient Ces cruantés étaient connues au loin. Bien des malédictions, bien des menaces étaient

RHEINBREITBACH. 39

proférées contre le riche Haïmes, qui se riait de la colère impuissante des paysans et continuait ses crimes avec une fureur toujours croissante. Tandis que les infortunés expiraient sous la dent cruelle des chiens en appelant la vengeance du ciel sur leur bourreau, celui-ci menait avec ses complices une vie de débauches sans frein. Dans leurs orgies le vin coulait à flots et le pain le plus pur étaient foulé aux pieds. La vengeance de Dieu est lente mais sûre; la mesure était plèbe et le châtiment proche.

C'était au premier jour de Noël. Des habitants d'un village voisin se pressaient devant la porte au large ouverte de la cour de la ferme, et demandaient avec insistance du pain pour eux et leurs enfants, que les mères élevaient dans leurs bras pour les montrer au propriétaire. Celui-ci appuyé contre un des battants de la porte se rassassiait de ce douloureux spectacle. H écoutait sans s'émouvoir, le récit des hommes qui lui racontaient que leurs habitations étaient devenues la proie des flammes, les supplications des femmes et les cris des enfants. Un rire moqueur et de grossières plaisanteries étaient sa seule réponse. Sur son ordre, des domestiques placèrent au milieu de la cour des quilles en bois et des servantes apportèrent des corbeilles remplies de pains frais.

•Bien! s'écria Hannes, je vais vous montrer main- » tenant, quelle valeur a pour nous ce pain que vous «demandez avec tant de prières inutiles. Vous pouvez •assister à cette scène, elle vous aiguisera l'appétit; »mais après déguerpissez au plus vite, sinon «

En disant ces mots il s'approche d'un des paniers, y prend un pain et le lance sur les quilles; ses domestiques suivent son exemple et l'afireuse partie se poursuit au milieu de hurlements et de blasphèmes. Pâles et tremblant

40 ROLANDSECK ET NONNENWERTH.

de colère, les hommes restaient immobiles, indécis s'ils devaient mettre fin par la force à cet épouvantable sacril^e; les femmes se tordaient les mains et les enfants en pleurs se pressaient contre elles. Tout à coup le ciel si pur de cette belle journée de décembre s'assombrit: d'épais nuages s'amoncelèrent, semblant vouloir écraser la terre sous leur masse. A cette vue Hannes se redresse de toute sa hauteur et montrant au ciel son poing menaçant:

»Quoi! s'écria-t'il, toi là haut voudrais-tu troubler •nos réjouissances par un orage? Que le diable «

H ne put achever sa phrase impie. Un éclair, puis un terrible coup de tonnerre et le soleil radieux brillait de nouveau dans le ciel redevenu serein. Mais il n'éclairait plus la fîère habitation du mauvais riche; elle avait disparu. On ne voyait plus à sa place qu'un noir marais empestant l'air d'une odeur sulfureuse. Les pauvres campagnards se tenaient tremblants et muets sur ses bords; reconnaissant le jugement de Dieu ils s'éloignèrent de cet endroit maudit, faisant d'ardentes prières pour le salut de leur âme. On peut encore voir aujourd'hui ce marais que le temps a orné de quelques arbres chétifs. On prétend, que sous l'un d'eux on trouva jadis une assiette en étain et une coupe, que l'on croit avoir appartenu à la ferme.

ROLANDSECK ET NONNENWERTH.

Là où les montagnes, couronnées de forêts et de vignobles, apparaissent pour la première fois sur la rive gauche du Rhin et viennent se mirer dans les flots verts et limpides du fleuve qui baigne leurs pieds, se dessine

ROLANDSECK ET NONNENWERTH. 41

une petite mais délicieuse vallée. Entre les deux îles allongées de Nonnenwerth et de Grafenwerth, les eaux paisibles du fleuve coulent au milieu de praieries parsemées de riants villages et de splendides villas. Le paysage qui se déroule ici aux yeux du spectateur ne se rencontre en aucun autre endroit du Rhin. Limitée au nord, à droite par les cîmes majestueuses des 7 montagnes, à gauche par le rocher escarpé qui supporte Tare de Roland, cette petite vallée captive le regard par la variété de ses charmes et rend Toreille attentive aux légendes poétiques qui sV rattachent. Sur la rive gauche se dresse une haute montagne de basalte de 106 m de hauteur et, dont Tare de Roland, seul débri qui subsiste encore de Tantique manoir, termine le fait. Ce rocher solitaire et majestueux, forme le centre des endroits les plus visités de Tadmirable vallée du Rhin. Que de fois aux jours heureux de leur jeunesse, des jeunes gens pleins d'espérances se sont assis sur son sommet, et, tout en chantant et en buvant le vin généreux, ont laissé errer leurs regards sur l'incomparable panorama qui se déroulait à leurs pieds. Vis à vis du rocher, du milieu des flots tournoyants du fleuve, surgit sur une île bordée d'ormes, de peupliers et de saules, la tranquille et poétique abbaye de Nonnenwerth. Tous deux, la montagne et le couvent, forment le cadre d'une belle légende, dans la quelle le courage héroïque du plus célèbre des paladins de Charlemagne, se montre ennobli par l'amour d'une jeune fille.

Autrefois le valleureux Roland, ce héros dont les trouvères ont chanté le noble coursier et la puissante épée, en quête d'aventures arriva sur les bords du Rhin et demanda l'hospitalité au château de Drachenfels. La réputation de ses merveilleux exploits avait pénétré dans les murs épais du manoir et il y fut reçu avec empressement. Là, le héros vit la fille du seigneur de

42 ROLANDSECK ET NONNENWERTH.

Drachenfels et bientôt son cœur s'enflamma d'un violent amour pour la belle Hildégonde. Tout entier à sa passion, il oubliait les armes et la guerre et passait les jours les plus doux aux côtés de l'être aimé. Tout à coup la trompette guerrière vint l'arracher à son bonheur et il dut se rendre à l'appel de l'empereur qui réclamait sa valeur et son bras contre les Hongrois. Mais avant son départ il se lia à Hildégonde par les serments d'une foi étemelle. Quelques temps après, ses faits d'armes publiés par la renommée se répandirent dans le monde; nulle part ils ne trouvèrent un écho aussi puissant que dans le manoir de Drachenfels. Un jour le bruit se répandit que le héros était tombé dans un combat Cette nouvelle remplit le cœur d'Hildégonde d'une indicible tristesse; sans Roland la vie n'était plus rien pour elle; elle renonça au monde et prit le voile au couvent de Nonnenwerth. Quelques mois s'étaient écoulés depuis cet événement lorsque, Roland que l'on croyait mort, revint chercher sa fiancée. Pour toute réponse le père le conduisit sur une des tours du château et lui montra une jeune religieuse, courbée par la douleur, se promener triste et solitaire dans la grande cour du cloître. Cette vue brisa le coeur de Roland. Sur une roche escarpée, vis à vis du couvent, il se fit construire un donjon de la haute fenêtre duquel il pouvait plonger ses regards dans le couvent qui renfermait sa bien aimée. En proie à une sombre mélancolie il y passait de longues journées, épiant l'instant où il pourrait la voir. Un soir la cloche du couvent tinta sourdement et au milieu de chants funèbres s'avança lentement une longue file de religieuses escortant un cercueil. Roland sentit que c'était sa chère Hildégonde que l'on transportait à sa dernière demeure. Désormais la fenêtre du castel devenait inutile. Vaincu par la souffrance il sella son coursier, . se revêtit de

KEMAGEN. 43

ses armes et alla chercher dans les combats la mort qui devait le réunir à sa fiancée. Il la trouva dans la vallée de Ronceveau, après avoir toutefois accompli encore un grand npmbre d'exploits.

Histoire: Il est fait pour la 1ère fois mention du châteaufort de Rolandseck vers 1040 et 1045. Il s'appelait primitivement Kulcheseck et l'île sur la quelle s'éleva plus tard le couvent, portait le nom de Rulcheswerth. Au temps de l'archevêque de Cologne Frédéric I, il n'était plus qu'un monceau de ruines; mais ce prince belliqueux le fit relever en même temps que les forts de Rolandseck et de Lôwenbùrg, le fit entourer de puissantes murailles et flanquer de grosses tours. Cette forteresse subsista dans cet état jusque vers la fin du 15e siècle. A cette époque l'archevêque dépossédé de Cologne, Rupert de Pfalz, allié du duc de Bourgoque Charles le téméraire, était en guerre avec Tempereur Fiédéric III qui soutenait les droits du nouvel archevêque; Robûidseck tomba en 1474 au pouvoir des troupes de l'empire et de Cologne, qui Tincendièrent en grande partie. Longtemps encore sa grande fenêtre ogivale mutilée, tapissée de lierre, domina les alentours, jusqu' à ce qu'elle s'écroula vers le commencement de 1840. Le poëte Freiligrath qui habitait alors à Unkel, la fit restaurer dans son apparence primitive. Sur l'île de Nonenwerth s'élève le grand couvent aux nombreuses fenêtres, dont l'origine se perd dans les temps légendaires. Le roi d'Angleterre, Edouard HT, se rendant à Coblence où il devait rencontrer l'empereur aborda dans cette île en 1338. Frappé de la beauté des environs, il y passa deux jours au milieu de fêtes magnifiques. En 1673 1^ couvent devint la proie des flammes et à sa place on construisit le bâtiment actuel avec sa tour, bâtiment auquel en 1869 ou ajouta une grande aile supplémentaire. En 1S02 le couvent fut fermé; en 1845 l'île redevint la propiété d'nne communanté religieuse qui y eut longtemps un pensionnat renommé de^ jeunes filles, sous la direction des religieuses de l'ordre de Saint-François.

Remagen.

Saint- Apollinaire.

Près de la petite ville de Remagen, dans un site ravissant, s'élève sur une hauteur une église de style Byzantin: c'est Saint- Apollinaire. La colline et l'église

44 REMAGEN.

doivent leur nom aux reliques de ce Saint qui y furent déposées et voici dans quelle circonstance:

Uarchevêque de Cologne Rheinold, accompagna en II 17 Pempereur Frédéric Barberousse dans son expédition contre les villes révoltées d'Italie. Après la prise de Milan, il reçut en récompense de ses services les reliques de Saint- Apollinaire et des Trois-Rois qui se trouvaient dans la Cathédrale de cette ville. Heureux d'une si riche acquisition pour la ville Sainte de Cologne^ il se hâta de retourner dans sa patrie. Arrivé à Strasbourg il résolut de faire la dernière partie de son voyage en descendant le Rhin. On avait dépassé les endroits difficiles et dangereux du fleuve; déjà on apercevait les sommets des 7 montagnes et les tours de l'église St. Martin de Remagen, lorsque arrivé devant cette dernière localité le bateau* s'arrêta brusquement. Tous les efforts réunis des mariniers pour le faire avancer restèrent inutiles. Le pieux archevêque reconnut un miracle et le doigt de Dieu dans ce fait extraordinaire: il se jeta à genoux et pria le Seigneur de lui faire connaître sa volonté. Aussitôt l'esquif se dirigea vers la montagne où se trouvait l'église St. Martin dont toutes les cloches, mises en branle par des mains invisibles, se mirent à sonner. Aussitôt que le prélat prit les Saintes reliques les cloches se furent. A un signe aussi évident de la volonté céleste, chargé des reliques il se dirigea vers l'église. A peine l'archevêque eut-il déposé le reliquaire sur l'autel que toutes les cloches se remirent à sonner et, sentant que la volonté de Dieu était accomplie, il remonta dans son bateau qui cette fois continua sa route.

La montagne et l'église prirent le nom d'Apollinaire et cet endroit devint un lieu de pèlerinage célèbre. Apollinaire était un disciple de l'apôtre Saint-Pierre qui

SINZIG. 45

réleva à la dignité d'évêque et l'envoya pour convertir les nations idolâtres. Appuyant sa mission par un grand nombre de miracles il fit une foule de conversions et se trouva pour ce motif en but aux persécutions des prêtres des faux dieux. Après avoir échappé plusieurs fois aux plus grands dangers, il fut blessé mortellement par des pierres que lui jetèrent une bande de payens. n mourut en 75 après J. C.

Histoire» Remagen est l'une des plus anciennes colonies Romaines sur le Rhin. On prétend que César y fit construire le château-fort »Rigomagus«. La ville eut beaucoup à souffrir dans les guerres du dernier siècle, surtout de la part des Français. A ja place de l'église actuelle de St Apollinaire, s'élevait autrefois l'église et le couvent St. Martin, appropriée au service divin en II 17. L'église en ruine devint en 1836 la propriété du comte Egon de Furstenberg-Stammheim qui posa en 1839 la 1ère pierre des fondements de la nouvelle église, et qui à son achèvement en fit décorer l'intérieur avec magnificence. Zwimer, l'architecte de la cathédrale de Cologne, en est le constructeur. Les peintures à fresques sont dues aux professeurs Ittenbach, Degen, Charles et André Millier. Parmi les curiosités de Remagen on remarque encore le soi-disant »arc Romain* près de la cure, sur l'origine duquel on ne peut rien dire de précis.

SiNZIG.

Les funérailles surnaturelles.

La chaussée qui mène à Coblence vient croiser prêts de la petite ville de Sinzig la grand' route qui traverse la pittoresque vallée de TAhr. Si Ton prend cette dernière et qu'on se dirige vers le Rhin, on aperçoit bientôt à sa droite une grande métaierie disposée en long parallélogramme. C'est le »Godenhaus«. Cet endroit est des plus poétiques: entourré de tous côtés par de vertes campagnes et des champs fertiles il y

46 STNZIG.

règne un silence presque solennel, silence troublé à de rares intervalles par le son de la clochette d'un chariot, ou le ronflement sourd d'un train. Le vieu moulin à eau de Godenhaus, dont la roue aux puissantes palettes projette au loin les eaux écumantes, seul fait entendre son bruit monotone et continu. Bientôt la route, jusqu' alors de niveau avec les champs qui la bordent, se courbe et s'enfonce dans une espèce de gorge. La lisière de droite s'incline brusquement tandis qu' à gauche le regard erre en toute liberté sur des vergers couverts d'arbres fruitiers. Le peuple dans son langage coloré a surnommé cet endroit le »Prinzentisch«. H aurait été dans les temps anciens le témoin de sabats de sorcières et l'asile d'esprits malfaisants. De nos jours encore, le timide campagnard qui doit y passer, sourtout la nuit, hâte le pas et s'estime heureux de sortir sans encombre de ces lieux hantés.

Quant aux «funérailles surnaturelles» voici ce que l'on rapporte:

Vers la moitié du 14e siècle, habitait dans la propriété, appelée aujourd'hui Godenhaus, un riche meunier, si riche qu'il ne connaissait pas lui-même le chiffre de sa fortune, mais d'une avarice sordide. H était connu dans les environs comme un homme brutal et violent, et tous évitaient autant que possible toute communication directe avec lui. Pourtant ses richesses s'accroissaient et l'on parlait même de caves remplies d'or et d'argent Que ces dires fussent exagérés ou non, le fait est que Kunz, ainsi s'appelait le meunier, était immensément riche. Quoi d'étonnant alors qu'on racontait tout bas que des choses étranges se passaient au moulin et les allées et venues d'individus à mine plus que suspecte, ne contribuaient pas peu à donner à ces rumeurs un grand fond de vérité. Plusieurs marchands qui fréquentaient

SINZIG. 4-7

la route, très mauvaise à cette époque, avaient disparu mystérieusement et bien sûr qu'en faisant des recherches niinutieuses, on aurait retrouvé leurs cadavres dans la propriété de Kunz. En un mot, celui-ci pratiquait le brigandage avec autant d'habilité que ces rudes chevaliers qui habitaient les cîmes élevées des rochers. Le moulin n'était qu'un voile qui cachait ses forfaits et il menait joyeuse vie avec l'argent teint du sang de ses victimes.

C'était par une nuit tempétueuse de fin d'automne: le vent se ruait avec fi'énésie à l'assaut des chaumes et de grosses gouttes de pluie venaient fouetter avec violence les devantures en chêne bordées de fer des fenêtres. Le meunier était assis près de la cheminée dans un grand fauteuil et fixait ses petits yeux rusés sur la flamme pétillante d'un feu de bois. L'unique lueur d'une branche de sapin fixée à la muraille répandait une ombre douteuse dans l'appartement Tout à coup, les aboiements du chien de garde arrachèrent Kunz à ses méditations. H se leva, dégagea le flambeau de son anneau de fer et sortit pour reconnaître la cause de ce bruit. Le vent activait la flamme de la branche de résine et à sa clarté rougeâtre il reconnut à la grille de la porte, un homme revêtu d'habits monastiques qu'entourraient trois de ses valets.

»0h! Oh! s'écria-fil en riant, quel singulier gibier avez-vous pris dans vos filets ?«

Tout en disant ces mots il tira le verrou et la lourde porte en s'ouvrant livra passage aux brigands et à leur prisonnier.

•Qui nous avons pris, repartit un homme taillé »en Hercule, Qui nous avons pris? Réjouissez-vous Kunz, •descendez dans votre cave et cherchez le meilleur de •votre vin, car à votre hôte et ami l'abbé d'Heisterbach •vous ne pouvez ofirir que quelque chose d'exquis. «

48 smziG.

Kunz éleva le flambeau à hauteur du visage du •moine. Vraiement Gaspard tu as raison! C'est le gaillard »qui nous a annoncé l'excommunication et qui nous »a condamné à brûler dans les flammes de Tenfer.a

Puis se tournant avec un rire moqueur vers }e religieux: » Soyez le bienvenu monsieur l'abbé: j'ai juré qu' à la «première occasion je vous préparerais une réception » solennelle. «

«Laissez moi continuer ma route, répliqua le moine, «vénérable vieillard qui jusqu' alors avait observé le «silence, je ne vous ai rien fait et si je vous ai apporté «l'excommunication ce n'était que par ordre de notre «Saint-père le pape, comme une punition bien méritée «de vos crimes.»

«Que nous vous rendrons avec intérêt mon petit moine. « En disant ces mots, Kunz se dirigea vers la maison. Quand tous furent entrés il ferma la porte et fit allumer quelques flambeaux. Puis il s'assit à la lourde table de chêne, fit approcher le moine et, d'un ton moqueur, il parodia la bulle d'excommunication.

«Pour votre récompense monsieur l'abbé, nous vous «condamnons à mourir de faim.«

A peine cette sentence fut-elle prononcée qu'il ordonna que le prisonnier fut conduit dans la boulangerie où il devait être gardé à vue.

Le genre de mort que Kunz dans son esprit infernal avait imaginé, était des plus terribles. Non seulement la victime sentait peu à peu la mort approcher au milieu des souffrances horribles de la faim, mais encore elle était entourée des morceaux les plus délicats sans qu'il lui fût possible de les atteindre.

Depuis deux jours déjà le moine se trouvait enfermé dans cette chambre et suppliait le meunier d'avoir

SINZIG. 49

pitié de lui. Celui-ci pourtant demeurait insensible à ses prières et lui montrant en ricannant les mets étalés devant lui:

«Prenez donc monsieur Tabbé, il y a là de quoi •satisfaire Tappétit de vingt hommes de votre taille.*

Mais le prêtre s'épuisait en efforts inutiles. Les liens qui serraient ses pieds et ses mains étaient trop solides; il demanda alors au ciel le courage et la résignation. Kunz se riait des gémissements et des prières du moine:

»Ne pensez qu'à vous même, disait-il, et laissez »moi ainsi que le ciel en paix.«

Après une agonie de quatre jours il rendit enfin le dernier soupir.

•C'est la fin de la comédie, dit le meunier, lors «qu'on vint lui annoncer cette nouvelle; mais pour qu'elle »soit complète qu'on enterre le moine avec tous les "honneurs dûs à son rang. Préparez-vous! Ce soir »nous conduirons l'abbé d'Heisterbach à son dernier »lit, et afin qu'il puisse faire encore un petit voyage, «nous le confierons aux flots de l'Ahr.»

La nuit vint: le cadavre du moine noué dans un sac fut placé sur un chariot et l'on se dirigea vers la rivière mugissante. Kunz marchait en avant, derrière le chariot venaient les valets au nombre de douze, portant chacun un flambeau et parodiant les prières des morts. Arrivés au bord de la rivière on se préparait à y jetter le cadavre, lorsque le ciel se lassa enfin de ces profanations. Les flots écumants se soulevèrent

comme des montagnes, un cri perçant se fit entendre

Le meunier et les siens avaient disparu.

Le lendemain, près du petit village de Kripp, on retrouva leurs cadavres horriblement défigurés. Cette nouvelle se répandit comme on éclair. De près et de

Légendes. 4

loin des hommes accoururent pour abattre la maison du sacrilège. Les richesses qu'on y trouva étaient immenses. Mais personne n'osant toucher à cet argent, il fut jette dans^rAhr qui Tengloutit pour toujours.

La ferme fut reconstruite plus tard, mais aujourd' hui encore on prétend entendre dans les appartements les esprits de Kunz et de ses valets. On dit aussi avoir vu dans les soirées de fin d'automne, un chariot noir, escorté d'esprits chantant et portant des flambeaux, se diriger vers l'Ahr, pour y disparaître au milieu de cris lamentables.

La châtelaine d'Ockenfels.

Un peu avant d'arriver à Linz, se trouvent sur une crête de montagne les ruines du vieu manoir d'Ockenfels et plus loin de quelques minutes le village de même nom. Ce château, jadis demeure de la famille d'Ockenfels, n'a laissé que peu de traces de son ancienne splendeur, et l'unique pan de mur échappé à l'œuvre destructive du temps, se dresse au milieu des vignobles comme une gigantesque pierre tumulaire: dans son muet mais éloquent langage il nous rapelle la vanité des choses humaines.

Lorsqu' assis sur les décombres recouverts de mousse, on laisse errer sa pensée sous la triste impression du moment, elle retourne involontairement vers ces temps éloignés et aux yeux de l'imagination tout reprend vie et consistance: Les salles et les galeries réapparaissent; on croit entendre le piaffement des coursiers impatients

et le cliquetis des armes étincelantes ; les anciennes

légendes viennent nous assaillir la porte du

vieu mur s'ouvre et lentement s'avance la belle et majestueuse demoiselle d'Ockenfels. Enveloppée dans les plis d'une ample tunique, ses longs cheveux noirs dénoués, elle se dirige vers la saillie extrême du rocher; là, elle s'assied et dans un chant mélancolique et doux elle communique au voyageur solitaire ses tourments.

Si l'on en croit la légende, cette châtelaine dernier rejeton de sa race, était d'une incomparable beauté; mais son cœur, livré tout entier aux ardeurs des passions dévorantes, ne connaissait pas les douces émotions du pur amour. Par ses artifices autant que par ses charmes elle séduisait les jeunes chevaliers qui aspiraient à sa main, et sa honteuse passion une fois assouvie elle les faisait jeter dans les oubliettes du château. Depuis longtemps déjà cette femme débauchée commettait impunément ses crimes, lorsque sonna enfin l'heure du châtiment.

Un soir d'été le cor du veilleur annonça l'arrivée d'un étranger: le pont-levis s'abaissa et un chevalier monté sur un superbe coursier pénétra dans la cour du manoir; la visière relevée de son casque, annonçait ses intentions pacifiques. La châtelaine elle même vint le recevoir sur le perron et le conduisit dans la salle d'honneur. Un excellent repas fut servi et la luxurieuse créature ne pouvait détacher ses regards du bel inconnu. Une émotion étrange faisait battre son cœur et mettait un voile humide sur ses yeux séducteurs. C'était l'amour, ce véritable amour dont elle s'était moquée si longtemps. Certaine de la puissance irrésistible de ses charmes elle avoua sa passion à son hôte. Mais celui-ci se redressa et jetant sur elle un regard méprisant.

» — Je veux bien, lui dit-il, oublier votre aveu.

Mon cœur ne m'appartient pas, une autre le possède, et cet amour me suivra dans la tombe. «

En proie à un sauvage désespoir, elle quitte la salle du festin et s'enferme dans ses appartements, jurant de tirer vengeance de celui qui lui avait infligé un si sanglant affront Lorsque la nuit enveloppa le château, elle se dirige armée d'un poignard vers la chambre où reposait l'étranger. La clarté douteuse d'une lampe éclairait à demi le lit; elle s'avance, retenant son haleine; sa main se lève et le fer brillait sur la poitrine du chevalier endormi, lorsque les yeux de la criminelle se trouvèrent plongés dans les ténèbres; une voix inconnue annonça la ruine du château et l'aveuglement de sa maîtresse en punition de ses forfaits. Elle n'était pas encore revenue de son épouvante, que des cris de guerre se firent entendre. Les parents et les amis des jeunes gens sacrifiés à la passion de la châtelaine, s'étaient réunis et avaient subitement donné l'assaut aux remparts. Le château fut brûlé et les flammes de l'incendie éclairèrent la nuit comme un gigantesque flambeau, et, lorsque pour la troisième fois le soleil vint dorer la contrée, on ne vit plus là où s'élevait un majestueux manoir qu'un monceau de ruines fumantes.

Depuis ce temps on aperçoit chaque nuit une ombre blanche errer en gémissant parmi les tristes décombres. C'est la châtelaine d'Ockenfels: Le baiser d'un homme, déposé volontairement sur ses lèvres pâles pourra seul la délivrer de ses tourments.

Telle est cette légende, et aujourd'hui encore le passant attardé dans ce chemin désolé, presse le pas en se signant avec crainte.

Page 1