AIX-LA-CHAPELLE. - LE TOMBEAU DE CHARLEMAGNE
Tout ce qu'est Aix-la-Chapelle. — Charlemagne y est né et y est mort. — La Chapelle. — Architecture du portail, à laquelle l'auteur mêle une parenthèse. — Légende du diable qui est moins bête que les bourgeois et du moine qui a plus d'esprit que le diable. — La parenthèse se ferme et la Chapelle se rouvre. — Aspect de l'église. — Ensemble. — Détail. — Le tombeau de Charlemagne. — L'auteur invective le système décimal. — Tout ce qu'il y a dans l'armoire. — Éblouissement et admiration. — Où sont les trois couronnes de Charlemagne. — Autres armoires.
— Autres trésors. — La chaire. — Le chœur. — L'orgue. — L'aigle d'Othon III. — Le cœur de M. Antoine Berdolet. — Destinée des sarcophages. — Les empereurs ne gardent rien, pas même un tombeau. Charlemagne prend son sarcophage à Auguste. — Barberousse prend sa chaise à Charlemagne. — Le Hochmunster.
— Le fauteuil de marbre. — Comment était Charlemagne dans le sépulcre. — Proclamation de Barberousse. — Mort de Barberousse. — Bruits qui courent sur son compte depuis six cents ans. — Visite de l'empereur en I80i. — Napoléon devant le fauteuil de Charlemagne. — Visite des empereurs et des rois allies en 1814. — Rapprochements. — De qui l'auteur tient tous ces détails. — Le sapeur du 36*^ régiment. — Les chats-moines. — Ne riez pas des noms populaires avant d'avoir examiné les noms aristocratiques. — L'hôtel de ville. — La tour de Granus. — Rêverie crépusculaire.
Âix-la-Chapelle, 6 août.
Aix-la-Chapelle, pour le malade, c'est une fontaine mi-
nérale, chaude, froide, ferrugineuse, sulfureuse; pour le touriste, c'est un pays de redoutes et de concerts; pour le pèlerin, c'est la châsse des grandes reliques qu'on ne voit que tous les sept ans, robe de la Vierge, sang de l'enfant Jésus, nappe sur laquelle fut décapité saint Jean- Baptiste; pour l'antiquaire-chroniqueur, c'est une abbaye de nobles filles à abbesse immédiate, héritière du couvent d'hommes bâti par saint Grégoire, fils de Nicéphore, empereur d'orient; pour l'amateur de chasses, c'est l'ancienne vallée des Sangliers, Porcetum, dont on a fait Borcette ; pour le manufacturier, c'est une source d'eau lessiveuse propre au lavage des laines; pour le marchand, c'est une fabrique de drap et de casimirs, d'aiguilles et d'épingles; pour celui qui n'est ni marchand, ni manufacturier, ni chasseur, ni antiquaire, ni pèlerin, ni touriste, ni malade, c'est la ville de Charlemagne.
Charlemagne, en effet, est né à Aix-la-Chapelle, et il y est mort. Il est né dans le vieux palais demi-romain des rois francs, dont il ne reste que la tour de Granus, enclavée aujourd'hui dans l'hôtel de ville. Il y est enterré dans l'église qu'il avait fondée deux ans après la mort de sa femme Fastrada, en 796, que le pape Léon III bénit en 80Zi, et pour la dédicace de laquelle, dit la tradition, deux évêques de Tongres, morts et ensevelis à Maëstricht, sortirent de leurs sépulcres afin de compléter dans cette cérémonie les trois cent soixante-cinq archevêques et évêques représentant les jours de l'année.
Cette historique et fabuleuse église, qui a donné son nom à la ville, a subi, depuis mille ans, bien des transformations.
A peine arrivé à Aix, je suis allé à la Chapelle.
Si l'on aborde l'église par la façade, voici comment elle se présente :
Un portail du temps de Louis XV en granit gris bleu avec des portes de bronze du huitième siècle, adossé à une muraille carlovingienne que surmonte un étage de pleins cintres romans. Au-dessus de ces archivoltes un bel étage gothique richement ciselé, où l'on reconnaît l'ogive sévère du quatorzième siècle; et pour couronnement une ignoble maçonnerie en brique à toit d'ardoise
qui date d'une vingtaine d'années. A la droite du portail une grosse pomme de pin, en bronze romain, est posée sur un pilier de granit, et de l'autre côté, sur un autre pilier, il y a une louve d'airain, également antique et romaine, qui se tourne à demi vers les passants, la gueule entr'ouverte et les dents serrées.
(Pardon, mon ami, mais permettez-moi d'ouvrir ici une parenthèse. Cette pomme de pin a un sens, et cette louve aussi, ou ce loup, car je n'ai pu reconnaître bien clairement le sexe de cette bête de bronze. Voici à ce sujet ce que racontent encore les vieilles fileuses du pays :
Il y a longtemps, bien longtemps, ceux d'Aix-la-Chapelle voulurent bâtir une église. Ils se cotisèrent, et l'on commença. On creusa les fondements, on éleva les murailles, on ébaucha la charpente, et pendant six mois ce fut un tapage assourdissant de scies, de marteaux et de cognées. Au bout de six mois, l'argent manqua. On fit appel aux pèlerins, on mit un bassin d'étain à la porte de l'église ; mais à peine s'il y tomba quelques targes et quelques liards à la croix. Que faire? Le sénat s'assembla, chercha, parla, avisa, consulta. Les ouvriers refusaient le travail, et l'herbe et la ronce, et le lierre et toutes les insolentes plantes des ruines, s'emparaient déjà des pierres neuves de l'édifice abandonné. Fallait-il laisser là l'église? Le magnifique sénat des bourgmestres était consterné.
Comme il délibérait, entre un quidam, un étranger, un inconnu, de haute taille et de belle mine.
— Bonjour, bourgeois. De quoi est-il question? Vous êtes tout effarés. Votre église vous tient au cœur? Vous ne savez comment la finir? On dit que c'est l'argent qui vous manque?
— Passant, dit le sénat, allez-vous-en au diable. Il nous faudrait un million d'or.
— Le voici, dit le gentilhomme. Et, ouvrant une fenêtre, il montre aux bourgmestres un grand chariot arrêté sur la place à la porte de la maison de ville. Ce chariot était attelé de dix jougs de bœufs et gardé par vingt nègres d'Afrique armés jusqu'aux dents.
Un des bourgmestres descend avec le gentilhomme, prend au hasard un des sacs dont le chariot était chargé,
puis tous deux remontent, l'étranger et le bourgeois. On vide la sacoche devant le sénat; elle était en effet pleine d'or.
Le sénat ouvre de grands yeux bêtes et dit à l'étranger:
— Qui ètes-vous, monseigneur?
— Mes chers manants, je suis celui qui a de l'argent. Que voulez-vous de plus ? J'habite dans la forêt Noire, près du lac de Wildsée, non loin des ruines de Heidenstadt, la ville des païens. Je possède des mines d'or et d'argent, et, la nuit, je remue avec mes mains des fouillis d'escarboucles. Mais j'ai des goûts simples, je m'ennuie, je suis un être mélancolique, je passe mes journées à voir jouer sous la transparence du lac le tourniquet et le triton d'eau, et à regarder pousser parmi les roches le polygonum amphibium. Sur ce, trêve aux questions et aux billevesées. J'ai débouclé ma ceinture, profitez-en. Voilà votre million d'or. En voulez-vous?
— Pardieu oui, dit le sénat. Nous finirons notre église.
— Eh bien, prenez ; mais à une condition.
— Laquelle, monseigneur?
— Finissez votre église, bourgeois ; prenez toute cette mitraille; mais promettez-moi en échange la première âme quelconque qui entrera dans votre église et qui en franchira la porte le jour où les cloches et les carillons en sonneront la dédicace.
— Vous êtes le diable! s'écria le sénat.
— Vous êtes des imbéciles! répondit Urian.
Les bourgmestres commencèrent par des soubresauts, des frayeurs et des signes de croix. Mais, comme Lrian était bon diable, et riait à se tordre les côtes en faisant sonner son or tout neuf, ils se rassurèrent et l'on négocia. Le diable a de l'esprit. C'est à cause de cela qu'il est le diable.
— Après tout, disait-il, c'est moi qui perd au marché. Vous aurez votre million et votre église. Moi, je n'aurai qu'une âme. Et quelle âme, s'il vous plaît? La première venue. Une âme de hasard. Quelque mauvais drôle d'hypocrite qui jouera la dévotion et qui voudra, par faux zèle, entrer le premier. Bourgeois, mes amis, votre église
s'annonce bien. L'épure me plaît. L'édifice sera beau, je crois. Je vois avec plaisir que votre architecte préfère à la trompe-sous-le-coin la trompe de Montpellier. Je ne hais pas cette voûte en pendentif, à plan berlong et à coupes rondes; mais j'aurais préféré pourtant une voûte d'arête, biaise et également berlongue. J'approuve qu'il ait fait là une porte en tour ronde, mais je ne sais s'il a bien ménagé l'épaisseur du parpaing. — Comment se nomme votre architecte, manants? — Dites-lui de ma part que, pour bien faire la tète d'une porte en tour creuse, il est nécessaire qu'il y ait quatre panneaux, deux de lit et un de doyle par-dessus; le quatrième se met sur l'extrados. C'est égal ! voilà une descente de cave à trompe en canonnière qui est d'un fort bon style et parfaitement ajustée. Ce serait dommage d'en rester là. -— Il faut mettre à fin cette église. Allons, mes compères, le million pour vous, rame pour moi. Est-ce dit?
Ainsi parlait le gentilhomme Urian. — Après tout, pensèrent les bourgeois, nous sommes bien heureux qu'il se contente d'une àme. 11 pourrait bien, s'il regardait d'un peu près, les prendre toutes dans cette ville.
Le marché fut conclu, le million encaissé, Urian disparut dans une trappe d'où sortit une petite flamme bleue, comme il convient, et, deux ans après, l'église était bâtie.
Il va sans dire que tous les sénateurs avaient juré de ne conter la chose à personne, et il va sans dire que chacun d'eux, le soir même, avait conté la chose à sa femme. Ceci est une loi. Une loi que les sénateurs n'ont pas faite, mais qu'ils observent. Si bien que, lorsque l'église fut terminée, comme toute la ville, grâce aux femmes des sénateurs, savait le secret du sénat, personne ne voulut entrer dans l'église.
Nouvel embarras, non moins grand que le premier. L'église est bâtie, mais nul n'y veut mettre le pied; l'église est achevée, mais elle est vide. Or à quoi bon une église vide? — Le sénat s'assemble, il n'invente rien. — On appelle l'évêque de Tongres. Il ne trouve rien. — On appelle les chanoines du chapitre. Ils n'imaginent rien. — On appelle les moines du couvent.
— Pardieu, dit un moine, il faut convenir, messeigneurs,
que vous vous empêchez de peu de chose. Vous devez à Urian la première âme qui passera par la porte de l'église. Mais il n'a pas stipulé de quelle espèce serait cette âme. Urian n'est qu'un sot, je vous le dis. Messeigneurs, après une longue battue, on a pris vivant ce matin dans la vallée de Borcette un loup. Faites entrer ce loup dans l'église. Il faudra bien qu'Urian s'en contente. Ce n'est qu'une âme de loup, mais c'est une cme quelconque.
— Bravo! dit le sénat. Voilà un moine d'esprit. Le lendemain, dès l'aube, les cloches sonnèrent.
— Quoi! dirent les bourgeois, c'est aujourd'hui la dédicace de l'église! mais qui donc osera y entrer le premier? Ce ne sera pas moi.
— Ni moi.
— Ni moi.
— Ni moi.
Ils accoururent en foule. Le sénat et le chapitre étaient devant le portail. Tout à coup on amène le loup dans une cage, et à un signal donné on ouvre à la fois les portes de la cage, et les portes de l'église. Le loup, effrayé par la foule, voit l'église déserte et s'y enfonce. Urian attendait, la gueule ouverte et les yeux voluptueusement fermés. Jugez de sa rage quand il sentit qu'il avalait un loup. Il poussa un rugissement effrayant et vola quelque temps sous les hautes arches de l'église avec le bruit d'une tempête. Puis il sortit enfin, éperdu de colère, et en sortant il donna dans la grande porte d'airain un si furieux coup de pied, qu'elle se fendit du haut en bas. — On montre encore cette fente aujourd'hui.
— C'est pour cela, ajoutent les bonnes vieilles, qu'à gauche de la porte de l'église on a placé la statue du loup en bronze, et, à droite, une pomme de pin, qui figure sa pauvre âme si stupidement mâchée par Urian.
Je quitte la légende et je reviens à l'église. Je dois pourtant vous dire que j'ai cherché sur la porte la fameuse crevasse faite par le talon du diable, et que je ne l'ai pas trouvée. Maintenant je ferme la parenthèse.)
Ainsi, quand on aborde la Chapelle par le grand portail, le romain, le roman, le gothique, le rococo et le moderne se mêlent et se superposent sur cette façade, mais sans
affinité, sans nécessité, sans ordre, et, par conséquent, sans grandeur.
Si Ton arrive à la Chapelle par le chevet, Tefiet est tout autre. La haute abside du quatorzième siècle vous apparaît dans toute son audace et dans toute sa beauté avec l'angle savant de son toit, le riche travail de ses balustrades, la variété de ses gargouilles, la sombre couleur de sa pierre et la transparence vitreuse de ses immenses lancettes au pied desquelles semblent imperceptibles des maisons à deux étages réfugiées entre les contre-forts.
Cependant de là encore 1 aspect de l'église, si imposant qu'il soit, est hybride et discordant. Entre l'abside et le portail, dans une espèce de trou où toutes les lignes de l'édifice s'écroulent, se cache, à peine relié à la façade par un joli pont sculpté du quatorzième siècle, le dôme byzantin à. frontons triangulaires qu'Othon III fit bâtir au dixième siècle au-dessus du tombeau même de Charlemagne.
Cette façade plaquée, ce dôme enfoui, cette abside rompue, voilà la Chapelle d'Aix. L'architecte de 1353 voulait aborder dans sa prodigieuse Chapelle l'église de Charlemasne, dévastée en 882 par les normands, et le dôme d'Othon III, incendié en 1236. Un système de chapelles basses, rattachées à la base de la grande chapelle centrale, devait, au portail près, envelopper tout l'édifice dans ses articulations. Déjà deux de ces chapelles, qui subsistent encore et qui sont admirables, étaient bâties, quand survint l'incendie de 1306. Cette puissante végétation architecturale s'est arrêtée là. Chose étrange, le quinzième et le seizième siècle n'ont rien fait pour cette église. Le dixhuitième et le dix-neuvième l'ont gâtée.
Cependant, il faut le dire, prise dans l'ensemble et telle qu'elle est, la Chapelle d'Aix a de la masse et de la grandeur. Après quelques instants de contemplation, une majesté singulière se dégage de cet édifice extraordinaire, resté inachevé comme l'œuvre de Charlemagne lui-même, et composé d'architectures qui parlent tous les styles, comme son empire était composé de nations qui parlaient toutes les langues.
A tout prendre, pour le penseur qui la considère du
dehors, il y a une harmonie étrange et profonde entre ce grand homme et cette grande tombe.
J'étais impatient d'entrer.
Après avoir franchi la voûte du portique et laissé derrière moi les antiques portes de bronze ornées à leur milieu d'une tête de lion et coupées carrément pour s'adapter à des architraves, ce qui a d'abord frappé mon regard, c'est une rotonde blanche à deux étages, éclairée par le haut, dans laquelle s'épanouissent de tous côtés toutes les fantaisies coquettes de l'architecture rocaille et chicorée. Puis, en abaissant mes yeux vers la terre, j'ai aperçu au milieu du pavé de cette rotonde, sous le jour blafard que laissent tomber les vitres blanches, une grande lame de marbre noir, usée par les pieds des passants, avec cette inscription en lettres de cuivre :