CAROLO MAGNO
Rien de plus choquant et de plus effronté que cette chapelle rococo, étalant ses grâces de courtisane autour de ce grand nom carlovingien. Des anges qui ressemblent à des amours, des palmes qui ressemblent à des panaches, des guirlandes de fleurs et des nœuds de rubans, voilà ce que le goût Pompadour a mis sous le dôme d'Othon III et sur la tombe de Gharlemagne.
La seule chose qui soit digne de l'homme et du lieu dans cette indécente chapelle, c'est une immense lampe circulaire à quarante-huit becs, d'environ douze pieds de diamètre, donnée au douzième siècle par Barberousse à Charlemagne. Cette lampe, qui est en cuivre et en argent doré, a la forme d'une couronne impériale; elle est suspendue à la voûte, au-dessus de la lame de marbre noir, par une grosse chaîne de fer de quatrevingt-dix pieds de long.
La lame noire a environ neuf pieds de longueur sur sept de largeur.
Il est évident du reste que Charlemagne avait à cette même place un autre monument. Rien n'annonce que la dalle noire, encadrée d'un maigre filet de cuivre et entourée d'une bordure de marbre blanc, soit ancienne. Quant
aux lettres carolo magno, elles n'ont pas plus de cent ans.
Charlemagne n'est plus sous cette pierre. En 1166, Frédéric Barberousse, dont cette lampe-couronne, si magnifique qu'elle soit, ne rachète pas le sacrilège, fit déterrer le grand empereur. L'église a pris le squelette impérial et l'a dépecé comme saint, pour faire de chaque ossement une relique. Dans la sacristie voisine, un vicaire montre aux passants, et j'ai vu pour trois francs soixantequinze centimes, prix fixe, le bras de Charlemagne, ce bras qui a tenu la boule du monde, vénérable ossement qui porte sur ses téguments desséchés cette inscription écrite pour quelques liards par un scribe du douzième siècle : Brachium sancti Caroli magni. Après le bras, j'ai vu le crâne, ce crâne qui a été le moule de toute une Europe nouvelle, et sur lequel un bedeau frappe avec l'ongle.
Ces choses sont dans une armoire.
Une armoire de bois peinte en gris avec filets d'or, ornée à son sommet de quelques-uns de ces anges pareils à des amours dont je parlais tout à l'heure, voilà aujourd'hui le tombeau de ce Charles qui rayonne jusqu'à nous à travers dix siècles, et qui n'est sorti de ce monde qu'après avoir enveloppé son nom, pour une double immortalité, de ces deux mots, sancius, înagnun, saint et grand, les deux plus augustes épithètes dont le ciel et la terre puissent couronner une tête humaine !
Une chose qui étonne, c'est la grandeur matérielle de ce crâne et de ce bras ; grandia ossa. Charlemagne, en elTet, était un de ces très rares grands hommes qui sont aussi des hommes grands. Le fils de Pépin le Bref était colosse par le corps comme par l'intelligence. Il avait en hauteur sept fois la longueur de son pied, lequel est devenu mesure. C'est ce pied de roi, ce pied de Charlemagne, que nous venons de remplacer platement par le mètre, sacrifiant ainsi d'un seul coup l'histoire, la poésie et la langue à je ne sais quelle invention dont le genre humain s'était passé six mille ans et qu'on appelle système décimal.
L'ouverture de cette armoire cause du reste une sorte d'éblouissement, tant elle est resplendissante d'orfèvreries. Les battants en sont couverts à l'intérieur de peintures sur fond d'or, parmi lesquelles j'ai remarqué huit admirables
panneaux qui sont évidemment d'Albert Durer. Outre le crâne et le bras, Tarmoire contient : le cor de Charlemasne, énorme dent d'éléphant évidée et sculptée curieusement vers le gros bout ; la croix de Gharlemagne, bijou où est enchâssé un morceau de la vraie croix et que l'empereur avait à son cou dans son tombeau; un charmant ostensoir de la renaissance donné par Charles-Quint, et gâté au siècle dernier par un surcroît d'ornements sans goût; les quatorze plaques d'or couvertes de sculptures byzantines qui ornaient le fauteuil de marbre du grand empereur; un ostensoir donné par Philippe II, qui reproduit le profil du dôme de Milan; la corde dont fut lié Jésus-Christ pendant la flagellation ; un morceau de l'éponge imbibée de fiel dont on l'abreuva sur la croix; enfin la ceinture de la sainte vierge, en tricot, et la ceinture de Jésus-Christ, en cuir. Cette petite lanière, tordue et roulée sur elle-même comme un fouet d'écolier, a occupé trois empereurs; de Constantin, lequel apposa dessus son sigillwn, qui y est encore et que j'y ai vu, elle est tombée à Haroun-al-Raschid, qui l'a donnée à Gharlemagne.
Tous ces objets vénérables sont enfermés dans d'étincelants reliquaires gothiques et byzantins, qui sont autant de chapelles, de flèches et de cathédrales microscopiques en or massif, auxquelles les saphirs, les émeraudes et les diamants tiennent lieu de vitraux.
Au milieu de ces innombrables joyaux entassés sur les deux étages de l'armoire s'élèvent, comme deux montagnes d'or et de pierreries, deux grosses châsses d'une valeur immense et d'une beauté miraculeuse. La première, la plus ancienne, qui est byzantine, entourée de niches où sont assis, la couronne en tête, seize empereurs, contient le reste des os de Gharlemagne et ne s'ouvre jamais. La seconde, qui est du douzième siècle, et que Frédéric Barberousse a donnée à l'église, renferme les fameuses grandes reliques dont je vous ai parlé au commencement de cette lettre, et ne s'ouvre que tous les sept ans. Une seule ouverture de cette châsse, en iZi96, attira cent quarante-deux mille pèlerins, et rapporta en quinze jours quatorze mille florins d'or.
Cette châsse n'a qu'une clef. Cette clef est cassée en
deux morceaux dont Pua est gardé parle chapitre, l'autre par le magistrat de la ville. On l'ouvre quelquefois par extraordinaire, mais seulement pour les tètes couronnées. Le roi actuel de Prusse, n'étant encore que prince royal, en demanda l'ouverture. Elle lui fut refusée.
Dans une petite armoire voisine de la grande, j'ai vu la copie exacte en argent doré de la couronne germanique de Charlemagne. La couronne germanique carlovingienne» surmontée d'une croix, chargée de pierreries et d^i camées, est formée seulement d'un cercle fleuronné qui entoure la tête, et d'un demi-cercle soudé du front à la nuque avec une légère intlexion qui imite le profil de la corne ducale de Venise. Aujourd'hui, des trois couronnes qu'a portées Charlemagne, il y a dix siècles, comme empereur d'Allemagne, comme roi de France, et comme roi des Lombards, la première, la couronne impériale, est à Venise ; la seconde, la couronne de France, est à Reims; la troisième, la couronne de fer, e«t à Milan*.
Au sortir de la sacristie, le bedeau m'a confié au suisse, qui s'est mis à parcourir léglise devant moi, m'ouvrar)t de temps en temps de mornes armoires derrière lesquelles éclataient tout à coup des magnificences.
Ainsi la chaire, qui a tout l'aspect d'une chaire de village, se débarrasse de sa hideuse chrysalide de bois roussàtre et vous apparaît subitement comme une splendide tour de vermeil. C'est une chaire, prodige de la ciselure et de l'orfèvrerie du onzième siècle, donnée par l'empereur Henri H à la Chapelle. Des ivoires byzantins profondément fouillés, une coupe de cristal de roche avec sa soucoupe, un onyx monstrueux de neuf pouces de long, sont incrustés dans cette cuirasse d'or qui entoure le prêtre parlant au nom de Dieu, et dont la lame antérieure représente Charlemagne portant la Chapelle d'Aix sur son bras.
Cette chaire est placée à l'angle du chœur, lequel occupe la merveilleuse abside de 1353. Toutes les verrières de couleur ont disparu. Les lancettes sont blanches du haut en bas. La riche tombe d'Othon III, fondateur du
A Monza, près Milaa.
dôme, détruite en 179/i, est remplacée par une pierre plate qui en marque l'emplacement à l'entrée du chœur. Un orgue donné par l'impératrice Joséphine affiche près de l'admirable voûte du quatorzième siècle le mauvais style de ISOZi. Voûte, piliers, chapiteaux, colonnettes, statues, tout le chœur est badigeonné.
Au milieu de cette abside déshonorée, le bec ouvert, l'œil irrité, les ailes à demi déployées, s'effare et frissonne l'aigle de bronze d'Othon III, transformé en lutrin, et tout indigné de porter le livre du plain-chant, lui qui a le globe du monde sous ses pieds.
On aurait dû pourtant respecter cet aigle. Quand Napoléon visita la Chapelle, au monde que portait dans ses serres l'aigle d'Othon on ajouta la foudre que j'ai vue encore aujourd'hui fixée aux deux côtés du globe impérial.
Le suisse dévisse ce tonnerre à la demande des curieux.
Sur le dos de cet aigle, comme par un triste et ironique pressentiment, le sculpteur du dixième siècle avait étendu une chauve-souris d'airain à face humaine, qui est là comme clouée et sur laquelle s'appuie maintenant le livre du lutrin.
A droite de Tautel est scellé le cœur de M. Antoine Berdolet, premier et dernier évêque d'Aix-la-Chapelle. Car cette église n'a jamais eu qu'un seul évêque, celui que Bonaparte avait nommé, et que son épitaphe qualifie primus Aquisgranensis episcopus. A présent, comme jadis, la Chapelle est administrée par un chapitre que préside un doyen avec le titre de prévôt.
Dans une salle sombre de la Chapelle, le suisse m'a encore ouvert une armoire. Là est le sarcophage de Charlemagne. C'est un magnifique cercueil romain en marbre blanc, sur la face antérieure duquel est sculpté du ciseau le plus magistral l'enlèvement deProserpine. J'ai longtemps contemplé ce bas-relief, qui a deux mille ans. A l'extrémité de la composition, quatre chevaux frénétiques, à la fois infernaux et divins, conduits par Mercure, entraînent vers un gouffre entr'ouvert dans la plinthe un char sur lequel crie, lutte et se tord avec désespoir Proserpine saisie par Pluton. La main robuste du dieu presse la gorge
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demi-nue de la jeune fille, qui se renverse en arrière et dont la tête échevelée rencontre la figure droite et impassible de Minerve casquée. Pluton emporte Proserpine, à laquelle Minerve, la conseillère, parle bas à Toreille. L'Amour souriant est assis sur le char entre les jambes colossales de Pluton. Derrière Proserpine se débat selon les lignes les plus fières et les plus sculpturales le groupe des nymphes et des furies. Les compagnes de Proserpine s'efforcent d'arrêter un char attelé de deux dragons ailés et ignivomes qui est là comme une voiture de suite. Lne des jeunes déesses qui a saisi hardiment un dragon par les ailes lui fait pousser des cris de douleur. Ce bas-relief est un poème. C'est de la sculpture violente, vigoureuse, exorbitante, superbe, un peu emphatique comme en faisait la Rome païenne, comme en eiU fait Rubens.
Ce cercueil, avant d'être le sarcophage de Charlemagne, avait été, dit-on, le sarcophage d'Auguste.
Enfin, par un autre escalier étroit et sombre qu'ont monté depuis six siècles bien des rois, bien des empereurs, bien des passants illustres, mon guide m'a conduit jusqu'à ia galerie qui forme le premier étage de la rotonde et qu'on appelle le Ilochmunster.
Là, sous une armure de bois qu'il a enlevée à demi et qui ne tombe jamais entièrement que pour les visiteurs couronnés, j'ai vu le fauteuil de pierre de Charlemagne. — Ce fauteuil, bas, large, à dossier arrondi formé de quatre lames de marbre blanc nues et sans sculptures, assemblées par des chevrons de fer, ayant pour siège une planche de chêne recouverte d'un coussin de velours rouge, est exhaussé sur six degrés, dont deux sont de granit et quatre de marbre blanc.
Sur ce fauteuil, revêtu des quatorze plaques b3'zantines dont je vous parlais tout à l'heure, au haut d'une estrade de pierre à laquelle conduisaient ces quatre marches de marbre blanc, la couronne en tête, le globe dans une main et le sceptre dans l'autre, l'épée germanique au côte, le manteau de l'empire sur les épaules, la croix de Jésus- Christ au cou, les pieds plongeant au sarcophage d'Auguste, l'empereur Charlemagne était assis dans son tombeau. Il est resté dans cette ombre, sur ce trône et dans cette atti-
tude pendant trois cent cinquante-deux ans, de 81/i à 1166.
Ce fut donc en 1166 que Frédéric Barberousse, voulant avoir un fauteuil pour son couronnement, entra dans ce tombeau, dont aucune tradition n'a conservé la forme monumentale, et auquel appartenaient les deux saintes portes de bronze adaptées aujourd'liui au portail. Barberousse était lui-même un prince illustre et un vaillant chevalier. Ce dut être un moment étrange et redoutable que celui où cet homme couronné se trouva face à lace avec ce cadavre également couronné; l'un, dans toute la majesté de l'empire; l'autre, dans toute la majesté de la mort. Le soldat vainquit l'ombre, le vivant déposséda le trépassé. La chapelle garda le squelette, Barberousse prit le fauteuil de marbre ; et de cette chaise où avait siégé le néant de Charlemagne il fit le trône où est venue s'asseoir pendant quatre siècles la grandeur des empereurs.
Trente-six empereurs, en effet, y compris Barberousse, ont été sacrés et couronnés sur ce fauteuil dans le Hochmunster d'Aix-la-Gliapelle. Ferdinand P"^ fut le dernier; Charles-Quint, l'avant-dernier. — Depuis, le couronnement des empereurs d'Allemagne s'est fait à Francfort.
Je ne pouvais m'arracher d'auprès de ce fauteuil si simple et si grand. Je considérais les quatre marches de marbre blanc rayées par le talon de ces trente-six césars qui avaient vu s'allumer là leur illustre rayonnement et qui s'étaient éteints à leur tour. Des idées et des souvenirs sans nombre me venaient à l'esprit. Je me rappelais que le violateur de ce sépulcre, Frédéric Barberousse, devenu vieux, voulut se croiser pour la seconde ou la troisième fois, et alla en orient. Là, un jour, il rencontra un beau fleuve. Ce fleuve était le Cydnus. Il avait chaud, et il eut la fantaisie de s'y baigner. L'homme qui avait profané Charlemagne pouvait oublier Alexandre. 11 entra dans le fleuve, dont l'eau glaciale le saisit. Alexandre, jeune homme, avait failli y mourir; Barberousse, vieillard, y mourut*.
* La chose est diversement racontée par les historiens. Selon d'autres chroniqueurs, c'est en voulant traverser le Cydnus ou le Cyrocadaus de vive force que l'illustre empereur Frédéric II, atteint d'une flèche sarrasine au milieu du fleuve, s'y noya. Selon les légendes, il ne s'y iicj-a pas, il y disparut, fut sauvé par des pâtres, au dire des uns, par des génies, ^u dire d^s
Un jour, je n'en doute pas, une pensée pieuse et sainte viendra à quelque roi ou à quelque empereur. Ort ôtera Charlemagne de l'armoire où des sacristains l'ont mis, et on le replacera dans sa tombe. On réunira religieusement tout ce qui reste de ce grand squelette. On lui rendra son caveau byzantin, ses portes de bronze, son sarcophage romain, son fauteuil de marbre exhaussé sur l'estrade de pierre et orné de quatorze plaques d'or. On reposera le diadème carlovingien sur ce crâne, la boule de l'empire sur ce bras, le manteau de drap d'or sur ces ossements. L'aigle d'airain reprendra fièrement sa place aux pieds de ce maître du monde. On disposera autour de l'estrade toutes les châsses d'orfèvrerie et de diamants comme les meubles et les coflres de cette dernière chambre royale; et alors, — puisque l'église veut qu'on puisse contempler ses saints sous la forme que leur a donnée la mort, — par quelque lucarne étroite taillée dans l'épaisseur du mur et croisée de barreaux de fer, à la lueur d'une lampe suspendue à la voûte du sépulcre, le passant agenouillé pourra voir au haut de ces quatre marches blanches qu'aucun pied humain ne touchera plus, sur un fauteuil de marbre écaillé d'or, la couronne au front, le globe à la main, resplendir vaguement dans les ténèbres ce fantôme impérial qui aura été Charlemagne.
Ce sera une grande apparition pour quiconque osera hasarder son regard dans ce caveau, et chacun emportera de cette tombe une grande pensée. On y viendra des extrémités delà terre, et toutes les espèces de penseurs y viendront. Charles, fils de Pépin, est en effet un de ces êtres complets qui regardent l'humanité par quatre faces. Pour l'histoire, c'est un grand homme comme Auguste et Sésostris; pour la fable, c'est un paladin comme Roland, un magicien comme Merlin; pour l'église, c'est un saint comme Jérôme et Pierre; pour la philosophie, c'est la civilisation même qui se personnifie, qui se lait géant tous les mille ans pour traverser quelque profond abîme, les guerres civiles,
autres, et fut miraculeusement transporté de Syrie en Allemaj?ne, où il fit pénitence dan» la fameuse Krotte de Kaiserslautern, si l'on en croit le* coiitCB des bords du Rhin, ou dans la caverne de KiBhaeuser, si l'on en croit lestraduions du Wurtemberg.
la barbarie, les révolutions, et qui s'appelle alors tantôt César, tantôt Charlemagne, tantôt Napoléon.
En I8OZ1, au moment où Bonaparte devenait Napoléon, il visita Aix-la-Ghâpelle. Joséphine, qui l'accompagnait, eut le caprice de s'asseoir sur le fauteuil de marbre. L'empereur, qui par respect avait revêtu son grand uniforme, laissa faire cette créole. Lui resta immobile, debout, silencieux et découvert devant la chaise de Charlemagne.
Chose remarquable, et qui me vient ici en passant, en 81/i Charlemagne mourut. Mille ans après, en quelque sorte heure pour heure, en I8I/1, Napoléon tomba.
Dans cette même année fatale, I8I/1, les souverains alliés firent leur visite à l'ombre du grand Charles. Alexandre de Russie, comme Napoléon, avait revêtu son grand uniforme; Frédéric-Guillaume de Prusse portait la capote et la casquette de petite tenue; François d'Autriche était en redingote et en chapeau rond. Le roi de Prusse monta deux des marches de marbre et se fit expliquer par le prévôt du chapitre les détails du couronnement des empereurs d'Allemagne. Les deux empereurs gardèrent le silence.
Aujourd'hui, Napoléon, Joséphine, Alexandre, Frédéric- Guillaume et François sont morts.
Mon guide, qui me donnait tous ces détails, est un ancien soldat français d'Austerlitz et d'Iéna, fixé depuis à Aix-la- Chapelle et devenu prussien par la grâce du congrès de 1815. Maintenant il porte le baudrier et la hallebarde devant le chapitre dans les cérémonies. J'admirais la providence qui éclate dans les plus petites choses. Cet homme qui parle aux passants de Charlemagne est plein de Napoléon. De là, à son insu même, je ne sais quelle grandeur dans ses paroles. Il lui venait des larmes aux yeux quand il me racontait ses anciennes batailles, ses anciens camarades, son ancien colonel. C'est avec cet accent qu'il m'a entretenu du maréchal Soult, du colonel Graindorge, et, sans savoir combien ce nom m'intéressait, du général Hugo. 11 avait reconnu en moi un français, et je n'oublierai jamais avec quelle solennité simple et profonde il me dit en me quittant : — Vous pourrez dire, monsieur, que vous avez vu à Aix-la-Chapelle un sapeur du trentesixième régiment, suisse de la cathédrale.
Dans un autre moment, il m'avait dit : — Tel que vous me voyez, monsieur, j'appartiens à trois nations; je suis prussien de hasard, suisse de métier, français de cœur.
Du reste, je dois convenir que son ignorance militaire des ciioses ecclésiastiques m'avait fait sourire plus d'une fois pendant le cours de cette visite, notamment dans le chœur, lorsqu'il me montrait les stalles en me disant avec gravité : — Voici les places des chainoines. — Ne pensezvous pas que cela doive s'écrire chats-moiîies?
En quittant la Chapelle, j'étais tellement absorbé par une pensée unique, que c'est à peine si j'ai regardé à quelques pas de l'église une farade, pourtant fort belle, du quatorzième siècle, ornée de sept fières statues d'empereurs, qui donne passage aujourd'hui dans je ne sais quel cloaque. Et puis en ce moment-là il m'est survenu une distraction. Deux visiteurs comme moi sortaient de la Chapelle où mon vieux soldat venait probablement de les piloter pendant quelques minutes. Comme ils riaient aux éclats, je me suis retourné. J'ai reconnu deux voyageurs dont le plus âgé avait écrit le matin même devant moi son nom sur le registre de Vlwtel de l'Empereur, M. le comte d'A —, un des plus vieux et des plus nobles noms de l'Artois. Ils parlaient haut.
— Voilà des noms! disaient-ils. Il a fallu la révolution pour produire ces noms-là. Le capitaine Lasoupe! le colonel Graindorge! Mais d'où cela sort-il? C'étaient les noms du capitaine et du colonel de mon pauvre suisse, qui leur en avait apparemment parlé comme à moi. Je n'ai pu m'empécher de leur répondre : — D'où cela sort? je vais vous le dire, messieurs. Le colonel Graindorge était arrièrepetit-cousin du maréchal de Lorge, beau-père du duc de Saint-Simon; et, quant au capitaine Lasoupe, je lui suppose quelque parenté avec le duc de Bouillon, oncle de l'électeur palatin.
Quelques instants après j'étais sur la place de rilùtel-de- Ville, où j'avais hâte d'arriver.
L'hôtel de ville d'Aix est, comme la Chapelle, un édifice fait de cinq ou six autres édifices. Des deux côtés d'une sombre façade à fenêtres longues, étroites et rapprochées, qui date de Charles-Quint, s'élèvent deux beflrois, l'un bas,
rond, large et écrasé; l'autre haut, svelte et quadrangulaire. Le second beffroi est une belle construction du quatorzième siècle. Le premier est tout simplement la fameuse tour de Granus, qu'on a peine à reconnaître sous l'étrange clocher contourné dont elle est coiffée. Ce clocher, qui se répète plus petit sur l'autre tour, semble une pyramide de turbans gigantesques de toutes les formes et de toutes les dimensions, mis les uns sur les autres et décroissant selon un angle assez aigu. Au bas de la façade se développe un vaste escalier composé comme l'escalier de la cour du Cheval-Blanc à Fontainebleau. Vis-à-vis, au centre de la place, une fontaine de marbre de la renaissance, quelque peu retouché et refaite parle dix-huitième siècle, supporte au-dessus d'une large coupe d'airain la statue de Charlemagnearmé et couronné. A droite et à gauche, deux autres fontaines plus petites portent à leur sommet deux aigles noirs effarouchés et terribles, à demi tournés vers le grave et tranquille empereur.
C'est là, sur cet emplacement, dans cette tour romaine peut-être, qu'est né Charlemagne.
Cette fontaine, cette façade, ces beffrois, tout cet ensemble est royal, mélancolique et sévère. Charlemagne est encore là tout entier. Il résume dans sa puissante unité les disparates de cet édifice. La tour de Granus rappelle Rome sa devancière; la façade et les fontaines rappellent Charles- Quint, le plus grand de ses successeurs. 11 n'y a pas jusqu'à la figure orientale du beffroi qui ne vous fasse vaguement songera cemagnifique'calife Haroun-al-haschid, son ami.
Le soir approchait, j'avais passé toute ma journée en présence de ces grands et austères souvenirs, il me semblait que j'avais sur moi la poussière de dix siècles; j'éprouvais le besoin de sortir de la ville, de respirer, de voir les champs, les arbres, les oiseaux. Cela m'a conduit hors d'Aix-la Chapelle, dans de fraîches allées vertes où je suis resté jusqu'à la nuit, errant le long des vieilles murailles. Aix-la-Chapelle a encore sa ceinture de tours. Vauban n'a point passé par là. Seulement les souterrains, qui allaient des chambres basses de l'hôtel de ville et des caveaux de la Chapelle jusqu'à l'abbaye de Borcette et même jusqu'à Limbourg, sont aujourd'hui comblés et perdus.
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Comme la nuit tombait, je me suis assis sur une pente de gazon. Aix-la-Chapelle s'étalait tout entière devant moi, posée dans sa vallée comme dans une vasque gracieuse. Peu à peu la brume du soir, gagnant les toits dentelés des vieilles rues, a effacé le contour des deux befl'rois, qui, mèl-^s par la perspective aux clochers de la ville, rappellent confusément le profil moscovite et asiatique du Kremlin. Il ne s'est plus détaché de toute cette cité que deux masses distinctes, l'hôtel de ville et la Chapelle. Alors toutes mes émotions, toutes mes pensées, toutes mes visions de la journée, me sont revenues en foule. La ville elle-même, cette illustre et symbolique ville, s'est comme transfigurée dans mon esprit et sous mon regard. La première des deux masses noires que je distinguais encore, et que je distinguais seules, n'a plus été pour moi que la crèche d'un enfant; la seconde, que l'enveloppe d'un mort, et par moments, dans la contemplation profonde où j'étais comme enseveli, il me semblait voir l'ombre de ce géant ([ue nous nommons Charlemagne se lever lentement sur ce pâle horizon do nuit, entre ce grand berceau et ce grand tombeau.