Richelieu, Mém., t. I, p
4. Tallemant, Historiettes, éd. P. Paris, t. II, p. 10; le Comtadin provençal, p. 22.
sonne aux mœurs faciles, à la plaisanterie risquée, dont Louis X1I1 qualifiera plus lard d'un mot assez dur le rôle d'entremetteuse jouée par elle auprès de la duchesse de Ghevreuse et que, dans ses lettres chiffrées il désigne du pseudonyme significatif de le péché '.
Ce groupe exerça sur Anne d'Autriche une influence détestable. Il n'y eut dans l'entourage de la reine que des conversations légères à propos de l'amour; on émoussa la conscience de la princesse; on lui fit lire le Cabinet satyrique, publication qui venait de paraître et d'un genre libre. Peu à peu se répandit le bruit à la cour que le salon de la reine était un endroit fort plaisant, où l'on causait « licencieusement » et où on usait « sans retenue, de mots contraires à la modestie et aux convenances » 2 . Les dames s'amusaient des passions que la reine pouvait provoquer, les encourageaient, poussaient M. de Bellegardc à des familiarités au moins puériles. C'est ainsi que la petite reine allait être conduite à prêter une oreille complaisante aux propos séducteurs de Buckingham :1.
Puis, futile et malicieuse, la duchesse de Luynes non contente de donner des conseils, prêcha d'exemple. Ne s'avisa-t-elle pas de s'en prendre à Louis XUI lui-
1. Lettre de .Mari 1 lac, à Richelieu d'avril et sept. 1022, racontant le mot que dit Louis Xlll de la princesse de Conti, A rch. des Ail', étrang., France 775, fol. 96 r°, 148 v°, 2uu v°; Tallemant, Historiettes, éd. P. Paris, t. I, p. 78 et suiv.: madame de Motteville, Mém., p. 19.
2. Dépêche du nonce Corsini du 23 février 1022. dans Ii. Zeller, Richelieu et les ministres. p. 304; Tallemant, op. cit. t. IV. |>. i72 Le Cabinet satyrique, ou recueil parfait de vers piquants et gaillards de ce temps, (Paris, Estoc, 1618, in-12) était aussi licencieux que !<■ Parnasse satyrique; il ne fut pas poursuivi par le Parlement parce qu'il ne contenait rien de contraire à la foi.
3. Madame de Motteville, Mém., éd. Mieliaud, p. IS-. Herbert de Cherbury, Mém., trad. Bâillon, p. 152.
même? Quelque froid qu'il fût, le jeune roi ne pouvait être indéfiniment insensible aux charmes d'une coquetterie entreprenante. Justement, en juillet 1617, la cour avait été agitée par l'annonce que le prince regardait avec une attention émue certaine demoiselle d'honneur de la reine, mademoiselle de Maugiron. Le nonce s'en était inquiété. Les Luynes, peut-être par intérêt personnel, s'étaient empressé d'éloigner mademoiselle de Maugiron en la mariant très loin, en Dauphiné. Devenue jalouse et souffrant vivement quand elle voyait le roi causer et plaisanter avec la demoiselle d'honneur, Anne d'Autriche les avait secondés. Louis XIII n'avait rien dit '. Pour elle-même, la duchesse de Luynes s'y prit adroitement : le roi s'entretenait volontiers avec elle, riait, « badinoit »; elle l'enveloppa. Ce fut Anne d'Autriche, la première, qui remarqua les nuances : elle en éprouva une amère douleur. Le nonce, qui nous en informe, assure que ces craintes étaient exagérées. Tout le monde épiait. L'ambassadeur d'Espagne, intéressé à savoir, niait; il conseillait à Anne d'Autriche d'agir avec prudence, de dissimuler lorsqu'elle voyait que les visites du roi à la duchesse ou ses conversations avec elle étaient trop fréquentes. Anne, désolée, pleurait à chaudes larmes, disant qu'elle était la plus malheureuse femme du monde, la plus misérable : n'était-ce pas la mépriser que de témoigner à madame de Luynes
1. « 11 re non ha mostrato senso alcuno di cio ». Sur cette affaire de mademoiselle deMaujriron, qui se passa dans l'été de 1617, voir les lettres du nonce (Bentivoglio, Lettere, 1. 1, p. 349. 383, 403) ; la dépêche de l'amhassadeur vénitien du i*r août 1617 (Bihl. nat.. ms. ital. 1771, p. 304); le Journal d'Arnauld d'Andilly. éd. Halphen. 1857, p. 312. Anne d'Autriche donna à sa demoiselle d'honneur 10 000 écus pour qu'elle s'en allât.
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ses préférences devant elle, de lui marquer des attentions dont elle-même avait été sevrée jusque-là? On découvrit que la petite reine était passionnée. Le nonce interrogeait le confesseur du roi, le P. Arnoux, qui l'assurait que le cœur du prince était pur. Mais comment le croire lorsqu'on voyait le roi, arrivant à Paris après un long- voyage et enlrant au Louvre, faire à la reine une courte visite, pour, de là, monter chez la duchesse de Luynes, encore au lit, à la suite de la naissance récente d'un fils, et lui témoigner « une très tendre affection » '? Sans doute le P. Arnoux avait raison, car lorsque le duc de Luynes sera mort, toute cette sympathie réelle ou simulée s'évanouira pour ne plus laisser place qu'à une animosité étrange. Au moins si madame de Luynes avait tant contribué avec l'entourage à tenir brouillé le ménage du souverain', le duc, avant de disparaître, avait-il, par une compensation signalée, rendu au couple royal et au royaume un considérable service.
Célébrant dans leurs écrits les grandeurs de la maison royale, les poètes du temps regrettaient amèrement l'absence d'un Dauphin; il l'appelaient de leurs vœux2; la cour le désirait; le peuple l'attendait. Les sentiments réciproques du roi et de la reine, hélas! ne rendaient
i. Tous ces renseignements se trouvent dans les dépêches de l'ambassadeur d'Espagne Fernando Giron de 1619 el 1620, Arch. nat., K. 1476, u 79, 171". 173: 1177, n" 3: dans les lettres du nonce, de 1617-1620, Bentivoglio, Lettere, t. Il, p. 119, 184, 194; t. IV. p, 231). Voir aussi la dépêche de Contarini du 20 janvier 1621, Bibl. nat., ms. ital. 1775, p. 135: Tallemant, Historiettes, t. I, p. 400; Bassompierre, Journal, éd. Chantérac, t. II. p. 387.
2. Noir pat exemple les vers de Malherbe dans Œuvres, éd. Lal.-mne, t. I. p. 237.
guère vraisemblable l'événement souhaité. Sans doute les moralistes vantaient la tenue exemplaire du roi. Combien il était différent de son père Henri IV! Lui, au moins, montrait « une vertu angélique » l. Malheureusement cette vertu était poussée à un trop haut degré. L'entourage, le monde diplomatique, gouvernement et rovaume commençaient à s'inquiéter. Il s'agissait du trône et de sa succession. En cas de mort du roi, n'étaiton pas menacé de voir se renouveler les difficultés sans nombre qu'avait causées à la fin du dernier des Valois l'absence d'héritier direct? Et chacun jasait. Les ambassadeurs étrangers entretenaient leurs gouvernements de l'état étrange de ce jeune couple royal qui était marié sans l'être : affaire grave et délicate! Elle allait prendre peu à peu l'importance d'un événement, provoquer des négociations, amener des échanges de dépêches de cour à cour 2.
Chez Louis XIII le sentiment dominant était une répulsion invincible. Doué de peu d'imagination, d'esprit positif, de tempérament paisible, il montrait aussi peu de disposition que son père avait manifesté de violence. Pas plus Anne d'Autriche qu'une autre n'aurait pu émouvoir ce garçon calme, qu'un sentiment religieux prononcé gardait contre toute surprise. Il s'était fait des idées sévères. Il jugeait — et il l'écrira plus tard — qu'il devait donner l'exemple à son royaume, s'abstenir d'un sentiment quelconque susceptible de provo-
1. Du Chambort, la Défaite des envieux, Paris, 1621, in-12 p. 59: Balzac, le Prince, dans Œuvres, édit. Moreau, 1854, t. I, p. 60.
2. Nous rappelons sur ce sujet le livre de A. Baschet, le Roi chez la reine, Paris, Pion, 1866, in-18. Nous avons repris les textes, précisé et complète le récit de Baschet.
quer le scandale, veiller jalousement sur lui-même '. Il pourra être touché; il l'a été sûrement; il n'eût jamais voulu dépasser certaines limites, comme il ne les a jamais dépassées. Mais le résultat d'une pareille discipline de cette obligation qu'il s'était faite à lui-même de chasser de sa pensée toute image de nature à troubler son cœur, avait été de réduire en lui jusqu'à la moindre flamme d'amour. 11 n'admettait pas d'autre manière d'être avec le prochain que celle à laquelle la vie coutumière il"1 chaque jour l'avait habitué. En fait il se trouvait aussi éloigné que possible d'Anne d'Autriche. Son confesseur, le P. Arnoux, causant de ce sujet avec le nonce, désignait d'un mot l'état d'esprit du jeune roi : « II avait honte » '-'. Et cette « honte » avait trop facilement raison de tendances qui, si elles se produisaient, étaient atténuées, ou arrêtées, « par la crainte du péché ». Dans sa conscience scrupuleuse, en effet, le prince faisait difficilement le départ de ce qui était faute et de ce qui ne l'était pas. Il étendait indéfiniment le champ défendu et son confesseur ne laissait pas que «l'en conclure des réflexions inquiètes : son père a commencé lard, disait-il, puis il a suppléé par trop d'excès le reste de sa vie : plaise à Dieu que le fils ne l'imite pas, au moins pour la seconde partie (h; son existence 3.
1. Lettre de Louis XIII a Richelieu du 4 juin 1637, dans Catalogue of //,.• collection of Worrison, t. III. p. 219. - Je ^uis résolu a ne m'engager jamais avec quelque personne que ce soit. J'essaierai à vivre le mieux que je pourrai en ce monde pour faire en sorte de pouvoir gagner paradis a. la lin. qui est le seul but que l'on doit avoir en ce monde, etC ,
2. ■• La verita <•. écril Bentivoglio {Lettere, t. II. p. 336, 14 avril 1018), com'egli (le confesseur m'ha assicurato, che il re, sin ora, ha pin vergogne che sensualita, e che non sente stimolo alcuno di carne che gli faccia perderla vergogna. «Voir aussi une lettre du même du 19 juillet 1617 (t. I. i 383)
-un padre comincio tardi, ma poi suppli con trop] xesso ne!
Et alors il jugeait de son ministère d'appeler, en confession, l'attention du prince sur les véritables devoirs que lui imposaient les conditions dans lesquelles il se trouvait. 11 insistait; sobrement il énumérait les raisons, calmait les scrupules, appuyait sur les meilleurs arguments : Louis XIII répondait évasivement qu'il voulait sans doute beaucoup de bien à la reine, qu'il savait quels étaient ses devoirs et n'avait pas l'intention de s'y soustraire; qu'à vrai dire, même, il avait eu plusieurs fois la pensée d'y songer; mais enfin ils étaient jeunes tous deux — dix-huit ans, — il n'y avait pas de temps perdu; puis, ne se trouverait-il pas des inconvénients à trop se hâter: n'en pouvait-il pas résulter, en raison de leur jeunesse , des conséquences préjudiciables ou dangereuses? Et le nonce Bentivoglio, auquel le P. Ainoux rapportait ces confidences, répondait en invoquant « le grand bien de la chrétienté » : que le confesseur revint à la charge, qu'il multipliât ses instances, qu'il employât ses bons offices à assurer la stabilité de ce mariage; c'était le vœu de tous et nul n'y pouvait mieux réussir que lui : le P. Arnoux promettait \
Mais alors, pressé de nouveau, Louis XIII invoquait mille prétextes. Puis fatigué, il se confiait, il avouait : le souvenir pénible qui lui était demeuré d'une velléité, d'ailleurs inutile, en 1615, à Bordeaux, après son mariage, lui avait laissé d'insurmontables appréhensions. Il répétait qu'il se croyait trop jeune, qu'il n'é-
resto de! tempo : piaccia a Dio che se il figliuolo t'imita sinqui, non l'iinili, poi nell' eta futura. » Lettre du 14 avril 1018, ibid., t. li. p. 330.
1. Nous suivons la lettre du nonce au Saint-Siège du 23 avril 101S, ibid., t. II, p. 341.
prouvai! que de l'éloignement et le confesseur insistait encore disant qu'il n'était pas possible de différer indéfiniment, que l'opinion ne pourrait admettre de pareils atermoiements '.
Tout le monde s'y mit. Au nom du roi d'Espagne, l'ambassadeur Montclconc vint appuyer de ses instances; son maître, déclarait-il, ne désirait rien tant que de voir la reine régnante, sa fille, dans les bonnes grâces du roi. Louis XIII répondait toujours qu'ils étaient trop jeunes, qu'il fallait attendre. Monteleone offrait alors des choses extravagantes, de faire apprendre à la petite reine à se montrer aimable pour lui, à le séduire, ou bien à user de prières et de larmes. Le roi agacé répliquait qu'il ne voulait pas. Le soir de cette conversation, Louis XIII se trouvait dans l'appartement de la reine ; au moment où il allait prendre congé, les dames de l'entourage d'Anne d'Autriche essayèrent de le décider à rester; il refusa; elles le supplièrent; il parut impatienté; les instances en vinrent à ce point qu'il se dégagea vivement, prononça quelques mots durs et sortit. Le lendemain, la comtesse de Soissons était obligée d'aller le trouver, afin de calmer sa colère et d'expliquer que la démarche de la veille était causée par l'ardent intérêt que ces dames portaient à leur souveraine. « Laissons faire le temps », disait le nonce mélancoliquement 2. C'était Luynes qui allait réussir.
1. Lettre du nonce du 30 janvier 1019, rapportant les confidences que lui fait le P. Arnoux. ibid., t. III, p. 17:'..
2. Monteleone est assez sobre dans ses dépêches. C'est l'ambassadeur vénitien qui nous instruit de ces «leiails d'après ses conversations avec l'ambassadeur d'Espagne (-a dépêche «lu 23 mai 1617, Bibl. nat., ms. ital. 1771. p. 131-2). Le nonce surtout est très informé (Bentivoglio,
Ne perdant pas courage, le P. Arnoux qui, à chaque confession, répétait ses conseils, disait à Bentivoglio, en décembre 1617, que le duc de Luynes se décidait à joindre ses efforts aux siens *. On crut qu'en janvier 1618 on allait aboutir. Les gens de la cour s'interrogeaient. Si le roi avait tant d'appréhensions, déclaraient quelques-uns, que ne s'adressait-il d'abord à des complaisances faciles, déjà éprouvées, qui ne demanderaient pas mieux que de lui donner l'assurance nécessaire; on le lui conseillait. Mais le confesseur se récriait scandalisé : il n'était pas possible que Sa Majesté tombât dans un tel péché! Le roi était de cet avis. Alors, dédaigneuses , les dames espagnoles de la maison d'Anne d'Autriche, qui étaient encore là, assuraient que Louis XIII « ne valait rien » : « Matière un peu délicate s'excusait le nonce, en envoyant ces détails au pape; c'est pourquoi j'ai voulu en écrire en particulier à Votre Sainteté 2. »
Mais, pendant ce temps, timide et émue, la pauvre petite reine, au courant de ce qui se passait, sentait obscurément grandir en elle un attachement mystérieux pour le mari qui semblait ainsi la fuir. Une affection trou-
Lettere, t. II, p. 105, 335, 336) : « Bisogna lasciar fare il tempo », dit-il. Bentivoglio nous fait assister aux conférences répétées qui ont lieu sur le sujet qui les préoccupe, entre lui, le confesseur, le P. Arnoux et l'ambassadeur d'Espagne, Monteleone.
1. Lettre du 31 décembre 1617, ibid., t. II, p. 145. « Il padre Arnoux m' ha detto in gran confidenza ch'egli lia fatto col re, in quest'ultima confessione ogni buon ufficio per la regina sua moglie. II detto padre mi ha assicurato che Luynes ha fatti e fa i medesimi uffici ».
2. « Quesla e materia un poco grasso, e percio ho voluto scriverne a parte a V. S. », Bentivoglio, lettre du 17 janvier 1618, ibid., t. Il, p. 176. Voir aussi t. III, p. 10 : le comte de Gondomar passant par Paris émet sur Louis XIII la même opinion que les dames espagnoles; dépêche de Gontarini du 26 février 1618, Bibl. nat., ms. ital. 1771, p. 617.
404 II- KOi LOUIS XITI A VINGT ANS.
blante l'envahissait, résulta! del'attente. Comme fasciné, son cœur se tournait vers le roi. On remarquait qu'elle tenait maintenant à paraître plus helle pour lui, qu'elle le regardait longuement; on constatait aussi que peu à peu Louis XIII devenait plus aimable, esquissait de vagues caresses, s'attardait; puis tous deux s'arrêtaient: « Quelquefois ils eussent voulu s'engager davantage : la honte retenait leurs désirs '. »
L'été de 1618 passa. Louis XIII en restait toujours à de vagues paroles . Parfois de nouveaux indices faisaient espérer, puis la réalité démentait. Les ambassadeurs étrangers annonçaient à leurs cours une date fixe, ensuite avouaient qu'ils s'étaient trompés. On supputait quels étaient ceux qui pouvaient désirer l'événement, ceux qui pouvaient le craindre 2. Le renvoi des dames espagnoles fut le prétexte d'une sorte de promesse. Au nom du roi, Luynes dit à l'ambassadeur d'Espagne que, si elles s'en allaient, le roi se déciderait : « Cela était certain, affirmait Luynes à Fernando Giron, parce que le roi me l'a promis et qu'il tiendra sa parole. » Les Espagnoles s'en allèrent. Le 17 janvier 1619 Giron mandait au roi Philippe III : « Voilà quarante-huit jours que la comtesse de la ïorre est partie ; le roi et la reine vivent toujours en frère et sœur!3 »
! . Ces remarques son! faites par le confesseur, le nonce et par Monteleone; lettre de Bentivoglio du '.) mai 1618 (Lettere, t. 11, p. 394); dépêche de L'ambassadeur d'Espagne du 29 juillet lois à Juan de Cirica, Arch. uat.. K. 117."'), ii 12.
2, Dépèches de Contarini des (i et 21 septembre 1618, Bibl. uat., ms. ital. 1772. p. I7.s et 190. <>n avait annoncé par exemple comme date « la nuit i!e saint Corne et sainl Damien •>.
:!. Dépêches de L'ambassadeur Fernando « . î r- . > 1 1 au roi d'Espagne des 21 octobre L618 el 17. janvier 1619, arch. uat., K. 1 4 7 :> . a 94; L476, n" 4. - i»ra. Le cose vanno tuttavia fredde », ajoute Bentivoglio (Lettere, t. III, p. H»5, lettre du 16 janvier ICi'J).
Luynes tenait bon. Il avait cru pouvoir profiter de l'incident, il avait échoué; il allait chercher à en utiliser d'autres, et, cette fois, aboutir.
En ce mois de janvier 1619, avait lieu le mariage de la sœur de Louis XIII, Chrétienne, avec le prince de Piémont. On assaillit le ménage royal de demi-mots discrets. Le nonce dit au roi, en plaisantant : « Je ne crois pas, Sire, que vous voudrez recevoir cette honte d'avoir un neveu avant que Votre Majesté ait un dauphin ! » Le roi rougit et répondit en riant avec bonne grâce qu'en effet il ne pensait pas recevoir cette honte l. L'observation l'avait touché. On crut remarquer que les égards qu'il avait pour la reine devenaient plus nuancés, qu'il éprouvait de plus en plus de plaisir à venir la voir, à rester avec elle. Luynes pressait. Il prit une singulière résolution. Le dimanche 20 janvier, on célébrait le mariage d'une autre sœur du roi, celle ci fille naturelle d'Henri IV , mademoiselle de Vendôme , avec le duc d'Elbeuf. Suivant les usages royaux, le souverain devait accompagner le jeune couple chez lui, le soir, dans sa chambre, puis, « les rideaux du lit tirés », s'en aller. Le duc n'eut-il pas l'extraordinaire idée de décider le roi à rester? Un ambassadeur donne des détails et ne paraît pas autrement choqué. Mademoiselle de Vendôme riait et concluait par de bons conseils. Louis XIII fut ému 2.
1. « Dissi burlando à S. M. : Sire, io non credo gia che voi vorrete ricevere questa vergogna che vostra sorella abbia prima un figliulo che V. M. un delflno! Il re si fcce un poco rosso, e in questo moslro il suo pudore, e poi mi rispose, ridendo con buona grazia, che sperava di non dever ricevere questa vergogna. » Ibid., t. 111, p. 1G6.
2. Iléroard, Bibl. nat., ins. fr. 4026, loi. 131 v°. Les détails, que nous ne pouvons reproduire, sont donnés par Contarini dans sa dépêche du 27 janvier 1019, Bibl. nat., ms. italien 1772, p. 303.
Le 2,"> au soir, devant ses résistances dernières, Luynes prit le parti d'en finir. Il était onze heures, le roi était sur le point de se coucher; il le prit parle bras, l'entraina dans la chambre de la reine et le poussa, puis ferma la porte1 !.. Triste privilège des existences royales! La scrupuleuse conscience d'un médecin exact consignant jour par jour les moindres détails de la vie de son souverain, susceptibles de servir à l'étude de sa santé, ne met pas le ménage royal à l'abri des pires indiscrétions de l'histoire! Le lendemain, officiellement, tous les ambassadeurs étrangers étaient prévenus de l'heureuse nouvelle et priés de la transmettre à leurs gouvernements respectifs : au dire d'Héroard, la communication n'était pas encore tout à fait exacte. Mais, par une transformation inattendue, sans autre insistance, Louis XIII se décidait maintenant de lui-même : et, le 18 mai, Anne d'Autriche pouvait enfin déclarer, comme une autre reine de la fin du siècle suivant , placée dans des circonstances analogues, qu'elle était décidément « reine de France ! 2 »
Ce fut une joie universelle. Les ambassadeurs accueillirent la notification avec un contentement extrême et donnèrent à leurs cours les détails nécessaires. Celui
1. « Le roi résista fort et ferme, par effort, jusques aux larmes; y fut emporté ». La scène est contée par Héroard (Bibl. nat., ms. fr. 4026, fol. [33 v"), Contarini (dépêche du 5 février 1619, ibid., ms. italien 1772, p. :;i:,. le nonce (Bentiyoglio, Lettere, t. III, p. 173). Tout le monde parait avoir connu le détail : Cf. Gramond, Historiarum (,'<////,•<■ ab excessu Henrici l\ , libri XVIII, Amsterdam, 1653, liv. III, p. 214. •• Amplexatum, nec obluctantem, veste fortuita tegit, transfertque brachiorum nisu in reginae cubiculum ».
2. Héroard, Bibl. nat., 4u26, fol. 133 V à 152 r°. On ne peut transcrire le- précisions que fournit le manuscrit d'Héroard. La reine 'lu xviir siècle a laquelle nous faisons allusion est Marie-Antoinette : voir les Mém. de madame Campan, éd. Barrière, 1826, t. I, p. 187.
d'Espagne mandait au roi Philippe III qu'il s'en félicitait d'autant plus que l'événement allait, sans aucun doute, procurer plus d'influence à la reine, ce qui permettrait d'utiliser efficacement son intermédiaire pour les négociations futures '. Des courriers avaient été expédiés. « La cour en a éprouvé une grande satisfaction, mandait le nonce au Saint-Siège, parce qu'ainsi le ménage royal est consolidé : on peut croire qu'il n'en résultera que du bien non seulement pour la France, mais encore pour le reste de la chrétienté -. » Le secrétaire d'Etat Puisieux, écrivit à tous les ambassadeurs de France : « Les meilleurs nouvelles que je vous puisse mander par cette dépêche, expliquait-il à l'ambassadeur français à Rome, Simon de Marquemont archevêque de Lyon, est que le roi, depuis quatre jours a commencé... de quoi leurs Majestés ont reçu un réciproque contentement et le public une très grande consolation. Ce n'est pas une petite affaire et m'assure bien que M. le nonce n'aura oublié à l'écrire à Sa Sainteté à laquelle vous le devez confirmer comme un avis très important dedans et dehors le royaume. J'espère que ce bon commencement sera suivi d'effets très favorables et heureux 3 ». Les correspondances particulières étaient remplies de l'expression du contentement public 4 : l'allégresse était justifiée.
i. Dépèches de Fernando Giron de janvier 1619, Arch. nat., K. 1476, n° 6, 7 et 9.
2. Lettre du nonce du 30 janvier 1619, Bentivoglio, Lettere, t. III, p. 169. Pontchartrain (Mém., éd. Michaud, p. 403), Bassompierre (Journal, éd. Chantérac, t. II, p. 142) mentionnent le fait.
3. Lettre de Puisieux à Marquemont du 30 janvier 1619, Bibl. nat., nouv. actj. l'r. 7319, fol. 387 r°.
4. Voir, par exemple, une lettre datée de Paris du 26 février 1619, Bibl. nat., collection Moreau 724. fol. 200 r°.
L'événement en effet avait amené dans les rapports entre les deux époux comme une révolution. Ces deux êtres, jusque-là si étrangers l'un à l'autre, semblaient maintenant se reconnaître après un malentendu prolongé. Ils se témoignaient des trésors de tendresse ignorés l'un de l'autre. Profondément touché, Louis X1IÏ avait dit, le lendemain du 25 janvier, à sa femme, qu'il l'aimait, qu'il lui faisait le serment de ne jamais aimer qu'elle, de lui rester fidèle, explosion touchante de cette sensibilité vive que les circonstances seules l'avaient empêché de montrer1. Et il tenait parole. La confiance, l'abandon faisaient place aux aigreurs précédentes. Le terrible Héroard indique en marge de son journal, par un petit signe cabalistique, certains points de repère dont la Faculté pourra ensuite avoir besoin afin de suivre avec précision l'existence de quelque futur roi de France. Cette extraordinaire statistique nous renseigne sur la constance des nouveaux sentiments de Louis XIII. Visiblement, aux appréhensions d'autan, avaient succédé des dispositions contraires. Suivant un protocole médical imposé pour des raisons de prudence et que les rois de France devront subir comme une partie de cérémonial obligatoire, des délais de quinzaine lui étaient imposés. Il s'y soumettait plus ou moins. Si le dauphin n'est pas venu, on ne peut le reprocher à Louis XIII 2.
1. •• Le matin qui suivit cette première nuit, leroi promit a la reine, avec serment, qu'il lui serait ûdèle et n'aimeroit jamais aucune autre Femme. > Lettre du 1'. Joseph à un ministre d'Espagne, du 14 février 1019, dan- Revue rétrospective, 1" série, t. II. p. 253 ; confirmée par une dépêche de Contarini du Ti janvier Mil'.), Bibl. nat., ms. ital. 1772, p. 304.
2. Le signe adopté par Héroard est Na (nota) V 1. Sur les délais de quinzaine dont nous parlons et qu'observait Louis XIV, voir les Mémoires de Prirni Visconti, éd. J. Leinoine, Paris, Calmann-Léw. in-8°, p. 106.
La transformation fut surtout remarquable chez la petite reine. De froide et revèche, elle était devenue douce et bonne, abandonnée, cherchant une protection. Son caractère indolent paraissait s'éveiller et môme attester quelque violence. Elle se montrait tendre pour Louis XIII, impatiente de le voir, attentionnée, souriante.
Ce fut une idylle. Le jeune roi, amoureux de la jeune femme, en oubliait ses plaisirs favoris, la chasse1. Il fut plein de sollicitude, d'égards : il était assidu. « Sa Majesté, écrivait M. de Puisieux à M. de Léon, montre à la reine une affection très grande qui est capable d'effacer plusieurs petits sujets de mécontentement et d'assurer une vraie amitié et intelligence pour la chose publique 2 » . Quelques mois après on crut pouvoir parler d'espérances : l'émotion était vive; elle devait être de courte durée. Anne d'Autriche en éprouva une grande déception. Louis XIII lui manifesta plus de tendresse encore; elle se conduisait avec un tact parfait et tout le monde l'aimait pour cette douceur et cette bonté qui étaient un peu nouvelles chez elle et qu'on appréciait d'autant3. A qui voulait l'entendre, Louis XIII répétait combien il aimait la reine. Par Luynes, il faisait dire à l'ambassadeur d'Espagne, afin que celui-ci n'en ignorât, et transmit la déclaration à Madrid,
1. «Il re, contra l'uso suo, sta tanli a letto, la mattina, e, di cacciatore
sollecito, i divenuto ubidientissimo marito. » Dépèche de Contarioi du 5 février 1019, Bibl. nat.. ms. italien 1772, p. 316.
2. Lettre de Puisieux à Léon du G février 1619, conservée à la Bibliothèque de Saint-Pétersbourg, citée par IL de la Ferrière dans Revue des Soc. sav. des départements, 1864, p. 142.
3. Lettres du nonce des 4 et 18 décembre 1619, Bentivoglio, Lcttere, t. IV, p. 10 et 18.
qu'il adorait Anne d'Autriche « par dessus toutes les choses de ce monde, qu'il le lui témoignait de tout son pouvoir et que cela était notoire à tous ». Si même sur un point quelconque le roi avait une légère observation à faire à sa femme, il priait Luynes de demander à l'ambassadeur d'Espagne de s'en charger : « Rôle délicat, mandait Giron au roi d'Espagne, et de beaucoup d'importance, mais que je tâcherai de remplir au mieux des intérêts de Votre Majesté et de ceux de la reine très chrétienne; » tellement Louis XIII était soucieux d'écarter la moindre ombre de son bonheur. C'était la lune de miel l.
Seulement, pour ce qui était des suites, rien ne se décidait. « La reine régnante, se porte bien, écrivait Bentivoglio à Monteleone ; je lui demande souvent que fait M. le dauphin; elle rougit, elle sourit et ne dit mot. » 2 Beaucoup de gens osaientparler comme le nonce et la réponse était la même. « Elle sourit, disait Contarini ; elle devient rouge et elle répond qu'il n'est que de s'en remettre à la volonté de Dieu3. » Personne ne voulait croire que cela put durer : « A quel propos, s'écriait Malherbe, nous imaginerions-nous une stérilité en un roi et une reine tous deux en la fleur de leur âge et tous deux d'une constitution excellente, qui s'aiment avec passion! »* A la fin de cette année 1619, une seconde
1. Dépèches de F. Giron au roi d'Espagne des 23 décembre 1619 et 12 janvier 1620, Arch. nat., K. 1476, n° 177; 1477, n° 3.
2. Lettre de Bentivoglio à Monteleone du 17 mars 1619, dans Bentivoglio, Lettres, éd. de 1680, p. 249.
3. « Sorrisc la regina, si fece rossa in volto, e rispose nel voler d'Iddio conviene rassegnare questi desiderii. ». Dépèche de Gontarini du 3 octobre 1620, Bibl. nat., ms. ital. 1775, p. 6.
4. Lettre de Malherbe probablement à M. du Bouillon, dans Œuvres, éd. Lalanne, t. IV, p. 244.
fois, l'espoir remplit de joie les cœurs; il fut suivi d'une déception nouvelle, puis d'appréhensions terribles. Anne d'Autriche manqua mourir.
Elle était tombée malade à Saint-Germain et les médecins avaient déclaré que la princesse, présentant tous les signes d'un état intéressant, il n'y avait pas lieu de lui administrer de remède. Il avait été décidé qu'Anne assisterait aux fêtes organisées le 1er janvier pour la réception de nouveaux chevaliers du Saint-Esprit. L'ambassadeur Contarini, présent aux cérémonies, écrivait combien il avait été frappé de sa pâleur, de sa maigreur excessive, de son air languissant : « Si je ne l'avais pas vu manger, ajoutait-il, je ne pourrais pas affirmer qu'elle fut morte ou vive. »\ Dans le courant du mois, elle voulut assister au ballet traditionnel de la Cour. Ce fut une fatigue extrême ; les forces l'abandonnèrent; elle tomba; une fièvre intense la prit, « fièvre double tierce, ardente et aiguë », disaient les médecins. Elle eut le délire : on appliqua des ventouses sur les reins afin de le dissiper. L'inquiétude était générale. Neuf médecins ne quittaient pas la malade qu'entouraient princes, princesses, grandes dames de la cour empressées à la servir. On essaya de tous les remèdes : elle refusait de les prendre. On la saigna deux ou trois fois : loin de diminuer le mal ne faisait que croître. Le septième jour on la crut perdue. Dans l'appartement, les femmes sanglotaient. Au dehors, le public multipliait les prières, suivait des processions ordonnées pour la
t. Dépêche de Contarini du 7 janvier 1620, Bibl. nat., ms. ital. 1773, p. 371 ; J.-B. Matthieu, Hist. de Louis XIII, dans P. Matthieu, Hist. de Henri IV. t. II, p. 121 et suiv.
guérison de la souveraine, remplissait les églises afin de participer aux offices des quarante heures, entendait les messes spéciales dites à la Sainte Chapelle. Le onzième jour, un léger mieux se déclara; le quatorzième la fièvre commença à décroître et le seizième il parut que la petite reine était sauvée ! l
Celui qui avait montré encore le plus de douleur était Louis XIII. On ne le reconnut pas. Il fut pris de « détresse » ; il pleurait à chaudes larmes devant tout le monde, à ce point que l'ambassadeur d'Espagne, surpris, ne pouvait s'empêcher de trouver que « ces larmes, quoique justes, n'étaient pas bien séantes à un roi». Il ne quitta pas le chevet de la reine, y demeurant jour et nuit, voulant servir la malade, lui tenant la main, lui disant « de prendre courage qu'il n'y avait rien au monde qu'il ne fit pour elle, y allât-il de la moitié de son royaume? » et un sourire effleurait les lèvres de la reine. Ce fut lui qui l'exhorta à prendre les médicaments, qui insista, la supplia, jusqu'à se mettre à genoux : Anne, touchée, disait qu'elle voyait bien que « le roi l'aimoit de tout son cœur ». Il fit un vœu à Notre-Dame de Lorette; Anne d'Autriche en ayant fait un à Notre-Dame de Liesse, il prit l'engagement d'aller lui-même le tenir. Il voulut qu'on apportât dans la chambre de sa femme les reliques de Saint-Denis, celles de Saint Charles, d'autres encore et prescrivit de dire des messes. Il renonça au protocole,
I. Nous avons tous les détails circonstanciés de la crise dans : le Récit île la maladie de la reine fait le sixième de février 1620, Paris, F. Bourriquant, 1(320, in 12; les rapports, envoyés à Madrid, du médecin espagnol la Serna, des 6 et 10 février 1620, Arch. nat., K. 1477, n° 18 et 2-i-. J.-B. Matthieu, op. et loc. cit.; Pontchartrain, Mém., éd. Michaud, p. 411.
refusa de dîner en public, décommanda toute cérémonie, répondant que « sa douleur ne lui permettait rien, lorsqu'il se sentoit si particulièrement affligé ». Anne en était attendrie. Entrant en convalescence et le jeune roi lui témoignant ainsi son affection, elle le regardait les yeux pleins d'amour, et, par reconnaissance, prenant la main du prince, la soulevait et la portait à ses lèvres : la figure de Louis XIII rayonnait d'une joie d'enfant1.
La convalescence suivit, lente. Les neuf médecins se relayaient : quatre de la cour, quatre de la ville, et, les départageant, Héroard, le premier médecin du roi. Ceux de Paris voulaient qu'on saignât encore, ceux de la cour s'y opposaient ; Héroard n'osant pas décider, Louis XIII faisait venir un vieux médecin qui avait servi les rois précédents, lequel opinait qu'il était plus utile de remettre du sang dans les veines de la malade que de lui en retirer. Peu à peu Anne d'Autriche reprenait; elle faisait distribuer de larges aumônes aux hôpitaux et aux monastères : les poètes célébraient sa guérison et des actions de grâces publiques s'élevaient vers le ciel 2. Le souverain écrivait de tous côtés pour
1. Tous ces détails sont donnés par les dépêches de l'ambassadeur Giron à la cour d'Espagne des 7 et 12 février 1620 (Arch. nat., K. 1477, n0' 20, 27 et 28), le Journal d'Héroard (Bibl. nat., ms. fr. 4026, fol. 266 r° et suiv.), la dépêche de Contarini du 18 février 1620 (Bibl . nat., ms. italien 1773, p. 416), les lettres du nonce des 12 et 13 février 1620 (Bentivoglio, Lcttere, t. IV, p. 121, etLettres, éd. de 1680, p. 299, 301); Boitel de Goubertin, Histoire des guerres de Louis le Juste, 1622, in-8°, p. 477.
2. De Nervèze, Actions de grâces à Dieu et prière pour la convalescence de la reine, Paris, T. du Bray, 1620, in-12; de Molières, la Réjouissance et les souhaits des filles de la reine pour le recouvrement de sa santé, Paris 1620, in-12; voir aussi les stances de Malherbe, dans Œuvres, éd. Lalanne, t. I, p. 297. On organisa une procession générale le 8 février à Paris (Arnauld d'Andilly, Journal de 1620, éd. Halphen, p. 7). Louis XIII fit le pèlerinage à Notre-Dame de Liesse vers la fin des jours gras
annoncer l'heureuse nouvelle; il disait la joie qu'il en avait éprouvée : « J'avais été grandement afflige de la maladie de la reine, mandait-il à sa sœur la princesse d'Espagne; maintenant je reçois par ses meilleures dispositions un allégement incroyable. Je sais que vous y prendrez votre part. » '
La crise passée, les deux époux continuèrent à se manifester la même tendresse confiante, à faire preuve d'attention, de complaisance, de bonté. Une circonstance solennelle allait leur permettre de rendre témoin de leurs sentiments une foule considérable qui, ravie, acclama.
Le 17 mai de cette année 4620, avait lieu à la Place royale une grande parade dans laquelle Louis XIII devait courir la bague avec un certain nombre de seigneurs. Au jour dit, un dimanche, un public immense s'entassait derrière les barrières. Un échafaud, « la loge royale » , tapissée de velours violet, semé de fleurs de lys d'or, et sur lequel devait se mettre Anne d'Autriche entourée des grandes dames de la cour, avait été dressé. Aux fenêtres des hôtels de la place, garnies de tapis d'Orient, courtisans, princesses et seigneurs, en riches habits, se pressaient. A deux heures la reine arriva dans son carrosse de gala, accompagnée de la sœur du roi et de sa suite de dames. A trois heures s'avançait à son tour Louis XIII, vêtu de satin blanc, la tête ornée d'un
(Malingre, Hisl. universelle de ce qui s'est passé es années 1619 cl 1620, Paris, A. Vitray, 1621, in-12, p. 68; sur le pèlerinage de Notre-Dame de Liesse à ce moment, cf. 1»' travail de H. Pleury, dans Bull, de la Soc. acad. de Laon, t. VI, 1857, p. 2).
1. Bibl. nat., ins. fr. 3722, fol. 27 v°. Louis XIII écrivait au roi d'Espagne à ce sujet une lettre témoignant de sa vive joie. Elle est datée du lli février 1620, Arch. nat., K. 1477, n° 30 bit.
grand panache de même couleur, monté sur un petit coursier blanc à la selle brodée d'or et d'argent; il était précédé et suivi de chevaliers et de princes, escadron multicolore, brillant, qui caracolait. La petite troupe fît au pas le tour de la lice, saluée par les vivats de la foule, puis, aux sonneries des clairons et trompettes, — la bague posée sur une potence et qu'il s'agissait d'enlever au moyen d'une lance, en passant au galop, ayant été mise au point, — la course commença1. A la file, Louis XIII, M. d'Effiat, le prince de Condé, le comte de Soissons, les ducs de Guise, de Chevreuse, d'Elbeuf, une trentaine, s'élancèrent. Le marquis de Courtenvaux et Saint-Luc touchèrent. Il devait y avoir trois courses. A la deuxième et à la troisième le roi enleva la bague. Finalement ils se trouvèrent quatre ayant obtenu le le même succès. Courtoisement, les trois champions déclarèrent laisser la palme au roi : Louis XIII refusa. Deux courses supplémentaires furent décidées : à la seconde Louis XIII enlevait l'anneau. Les acclamations de la foule saluèrent sa victoire. D'un geste aimable il se dirigeait vers son vieil écuyer Pluvinel, afin de montrer qu'il lai rapportait le mérite de ce succès, lorsque Pluvinel lui indiquant la loge royale fit signe de le conduire à la reine. La reine devait en effet donner au vainqueur le prix de la course : une bague d'or garnie d'un magnifique diamant. Anne d'Autriche, tout heureuse, avait les larmes aux yeux. Quand Louis XIII, arrivant au pied de l'échafaud, vit son émotion, déjà touché lui-
1. Les différents aspects d'une fête semblable ont été figurés dans les gravures de Crispin de Pas qui illustrent le livre de Pluvinel : l'Instruction du roi en l'exercice de monter à cheval, Paris, 1625, in fol.
même, il ne put se contenir, et sans souci du cérémonial ou (le la tenue qui lui imposait Sa Majesté royale, il escalada rapidement les degrés, puis, d'un mouvement charmant, se jetant dans les bras de la petite reine, il l'embrassa. L'enthousiasme des assistants ne connut plus de bornes1.
Durant les mois qui suivirent, ces dispositions se confirmèrent. Obligé départir en campagne pour rétablir Tordre dans le royaume, Louis XIII écrivait à sa femme. Il ne faut pas attendre de lui des lettres nuancées : il a un style court et froid ; il donnait à la reine de ses nouvelles, la tenait au courant de ce qu'il faisait. Cependant sous des formes mal articulées la tendresse et la passion se faisaient jour : « J'avais été, ce me semble, lui mandait-il, plus de temps que de coutume sans avoir de vos nouvelles; cela me mettoit en peine, mon contentement étant d'en recevoir souvent. J'aime à voir ce qui vient de vous; je vous prie de le croire et que l'écharpe que vous m'avez envoyée m'est aussi bien agréable; je vous en remercie; je réserve à la porter aux jours de la montre (la revue) générale de mon armée qui se fera mardi. J'espère qu'elle se verra en bon lieu et de témoigner que j'étais seul au monde digne de porteries faveurs venant de votre main2. » Il pensait à elle : « Il m'ennuie bien fort que vous soyez loin de moi3. » 11 désirait la
1. Tous ers détails se trouvent rapportés dans la Description générale de ce qui s'est fait et passé en la Place royale dimanche dernier 17 mai, Paris, S. Moreau, 1620, in-12: Cf. .1.-1'.. Matthieu, Hist. de Louis XIII, dans I'. Matthieu, Uist. d'Henri IV, in-fol., 1631, t. Il, |». 120-127; la dépêche de l'ambassadeur vénitien du 2li mai 1020, Bibl. nat., ms. ital. 1774, p. 90. Ces textes se complètent.
2. Bibl. nat.. Cinq Cents Colbert 98, p. 127. Lettre de Louis XIII a Anne d'Autriche d'août 1620.
3. Ibid., Anne d'Autriche avait été indisposée. Louis XIII lui disait :
retrouver : « Je souhaite avec impatience de vous voir1. » Il l'aimait : « Je veux vous témoigner mon affection puisque je n'en ai point de plus grande en ce monde... Je pense souvent à vous et qu'il n'y a point d'objet capable de m'en divertir et que quelque compagnie que j'aie, vous êtes avec moi bien qu'absente plus que tous ceux qui me parlent à toute heure : c'est ce que je vous ai promis et que vous pouvez assurément attendre de mon affection... Près de vous est le lieu où je me plais le plus et que je quitte avec déplaisir. »- Et Anne d'Autriche exprimant le désir de venir au devant de lui : « Venez, venez aussi g-aiement que vous serez attendue de moi qui souhaite passionnément de vous voir. a »
De la petite reine à Louis XIII, nous avons peu de lettres; elles sont surtout pleines de soumission. Pourquoi écrit-elle de préférence à Luynes afin que celui-ci transmette au prince l'expression de ses sentiments? C'est au duc qu'elle dit ses craintes, ses ennuis de voir la campagne se prolonger, qu'elle demande des assurances sur la rentrée prochaine du roi : « Je m'attends à vos promesses d'être bientôt de retour, lui dit-elle, si ce n'est que vous meniez en Espagne cette grande armée ; je vous prie de croire que j'en ai grand peur. * » Elle
« Si j'eusse appris votre maladie par autre que par vous, elle m'auroit mis en grande peine; la nouvelle n'est que bonne de votre main, puisqu'elle m'apprend que vous êtes bien guérie ».
1. Lettre du 24 octobre 1620, Bibl. nat., Cinq Cents Colberl 98, p. 135.