CHAPITRE IX
Origine de la faveur de M. de Luynes : passion de Louis XIII pour son favori; caractère morbide de cette passion. — Valeur de M. de Luynes; son insuffisance, son instabilité. — Ce qu'on appelle « le ministère de M. de Luynes ». M. de Luynes n'a eu qu'une situation secondaire dans le gouvernement de l'État jusqu'à sa connétablie. Analyse de son rôle personnel dans les grandes affaires du moment : la crise allemande, la question de la Valteline, les campagnes contre les protestants : c'est à tort qu'on a cru que M. de Luynes dirigeait les affaires publiques. — Attitude du favori à l'égard de Marie de Médicis. — Rapports de Luynes et de Richelieu. — M. de Luynes a surtout profité de sa faveur pour avancer sa fortune : la connétablie. — Vertige de M. de Luynes : ses manières et ses propos extraordinaires. — L'échec du siège de Montauban. — Les yeux de Louis XIII s'ouvrent : évolution des sentiments du roi à L'égard de son favori : irritation, haine; cependant la passion subsiste. — .Mort du connétable, 15 décembre 1621 : Louis XIII délivré; sa joie; sa rancune contre le favori disparu : la mémoire du connétable menacée, la famille disgraciée; Louis XIII dit qu'il n'aura plus de favori.
Le lendemain de la mort de Concini, les courtisans, soucieux de savoir à qui ils devraient s'adresser dorénavant pour obtenir du roi grâces et faveurs, hésitèrent. Vitry paraissait très en vue; mais c'était un médiocre personnage, « doué de peu de sens », vaniteux, violent1.
I. Montpouilran, Mém., dans l/.'m. du duc delà Force, éd. La Grange, t. IX, ]). 39; dépêche de l'ambassadeur vénitien du 29 juin 1617 (Bibl. nat., ms. ital. 1771, p. 227); Mrm. 'lu cardinal </>■ Retz, éd. A. Feillet, t. I, p. 160; Les Contre-vérités de la cour, 1620, dans E. Fournier, Variétés
M. de Luynes, ami particulier de Louis XIII depuis nombre d'années, semblait avoir plus de chance d'être « le favori »; tout le monde alla le voir1. Louis XIII manifesta d'abord quelque impatience, déclarant publiquement qu'il fallait s'adresser à lui et non à un autre 2 : le sort en était décidé. C'est l'opinion qui a commencé l'importance de M. de Luynes.
Sur le moment, personne ne trouva à redire. La passion politique, plus tard, accablera Luynes de calomnies; on le dira d'une naissance médiocre, douteuse, petit-fils d'un chanoine3. En réalité, il appartenait à une bonne famille provençale, modeste, mais honorable, de « gentilshommes de nom et d'armes de six générations, la sienne comprise » \ Le père, brave soldat, ancien
hist. et lilt., t. IV, p. 342; Lettre envoyée et présentée au roi de la part du comte de Chasteau-Villain, Douai, 1624, in-12; Héroard, Journal (Bibl. nat., ms. fr. 4027, fol. 30 r°). On trouvera le présent chapitre avec des références plus explicites dans la Revue historique, t. Cil, 1909, p. 241- 264; t. CIII, 1910, p. 32-62, 248-277.
1. Sur l'hésitation qu'on eut au début à choisir entre Vitry et Luynes, voir la longue dépèche du nonce de mai 1617 (Bentivoglio, Lettere, t. I, p. 223-224). Vitry et Luynes se battirent froid (dépèche de l'ambassadeur espagnol Monteleone du 20 août 1617, Arch. nat., K. 1473, n° 85). Luynes en voulut à ceux qui se prononcèrent pour Vitry (Mém. de Beauvais-Nangis, éd. Monmerqué, p. 137). Vitry dut même ensuite quitter la cour (Ibid., p. 136) ; il ne se réconcilia avec Luynes qu'en 1619 (dépêche de l'ambassadeur vénitien du 10 avril 1619, Bibl. nat., ms. ital. 1773. p. 82).