Sur l'affaire de la Valteline, voir plus haut p
4. Mot de Richelieu dans Maximes d'État et fragments politiques, éd. Hanotaux, p. 754.
Espagnols des Pays-Bas, achèveraient d'enfermer la France dans un cercle l. Des libelles expliquaient que le royaume était menacé de l'esprit de domination universelle de l'empereur et du roi d'Espagne, qu'il fallait s'y opposer à tout prix2. Au Vénitien Gontarini, qui développait ces considérations, Louis XIII répondait: « Nous le savons, et on ne manquera pas d'y remédier3. » Il n'était pas besoin de la perspicacité de M. de Luynes pour découvrir ce que chacun connaissait.
Sur la conduite à tenir de la part de la France, l'opinion du Conseil du roi n'a pas varié. « Sa Majesté n'a pas d'autre but », déclarait le chancelier Brulart à l'ambassadeur vénitien, « que d'assurer la liberté des Grisons et de tenir les Espagnols éloignés de leur pays4. » Le gouvernement de Louis XIII a constamment manifesté aux Espagnols sa volonté de ne pas souffrir qu'ils occupassent la Valteline, ou, une fois qu'ils y furent entrés, qu'ils y restassent. Pouvait-il faire plus et déclarer la guerre pour les y contraindre, c'est-à-dire
1. Voir un exposé de l'importance de la question dans un entretien de G. Priuli avec le chancelier Sillery (dépèche de l'ambassadeur vénitien du 29 décembre 1620, Bibl. nat., ms. ital. 1775, p. 192).
2. Les Sentinelles du roi ou avertissement des dartgereuses approches des forces espagnoles pour bloquer le royaume de France, avril 1621, in-12, remarquable libelle par sa netteté; Dessein perpétuel des Espagnols à la monarchie universelle avec les preuves d'icelui, in-4°; Petit avis d'un ferme catholique loyal françois, s. d., in-12, p. 13.
3. Dépèches de Contarini du 23 novembre 1620 (Bibl. nat., ms. ital. 177;i. p. 101); de G. Priuli du 3 décembre 1620 {Ibid., 1775, p. 148). Le roi d'Espagne, communiquant son intention de s'emparer de la Valteline à son ambassadeur à Paris, Giron, celui-ci désapprouvait le dessein disant : « Je tiens pour certain que si Votre Majesté entreprend une telle chose nouvelle, ceux d'ici et ceux de dehors provoqueront beaucoup d'embarras ». (Dépèche de F. Giron au roi d'Espagne du 12 avril 1620, Arch. nat., K 1477, n° 56).
4. Dépèche de Contarini du 14 juin 1619 (Bibl. nat., ms. ital. 1773, p. 167). Cf. la dépèche de Pesaro du 8 mars 1624 (Ibid., 1782, p. 17).
s'engager, à ce moment, dans une lutte longue, ruineuse, redoutable? Le Conseil du roi ne l'a pas pensé, pour diverses raisons : parce que le roi était trop jeune; que la guerre civile était à tout instant imminente à l'intérieur; que les finances se trouvaient obérées. La France était dans l'oblig-ation de vouloir la paix *. Quelle a été l'attitude de M. de Luynes?
Les dépêches des ministres étrang-ers montrent qu'on traite des affaires de la Valteline avec le roi, Puisieux, les autres ministres, peu, relativement, avec Luynes2. Celui-ci répond des phrases vagues; ou il manifeste qu'il est mal au courant3, ou il tient des propros inconsidérés. Il en dit plus que le Conseil n'en a décidé et crée des complications dont on a toutes les peines du monde ensuite à sortir. Le roi, Puisieux et le cardinal de Retz ont indiqué successivement à l'envoyé vénitien que la France ne laisserait certainement pas la Valteline
1. V. Siri, Memorie recondite, 1677, t. IV, p. 236. — Les dépêches des ambassadeurs abondent de ces raisons dites et redites à toutes les conversations diplomatiques par les ministres. Voir, entre autres, les dépêches des Vénitiens des 10 avril 1618 (Bibl. nat., ms. ital. 1772, p. 49), 29 novembre 1618 (Ibid., p. 239), 16 février 1621 (Ibid., 1775, p. 225), 18 novembre 1621 (Ibid., 1777, p. 100), 12 janvier 1622 (Ibid., p. 275). L'ambassadeur d'Espagne écrivait à Madrid qu'il était évident que la France ne pouvait pas entreprendre une grande guerre (dépêche de F. Giron des 20 et 29 mai 1619, Arch. nat., K 1476, n08 81 et 88). Dans ses dépêches aux ambassadeurs du roi Puisieux insistait que le roi ne pouvait pas à ce moment employer d'autres moyens que la « voie amiable. » (Bibl. nat., ms. fr. 16156, fol. 309 v° et suiv.)
2. Voir, par exemple, les dépêches de Contarini du 26 juin 1618 (Bibl. nat., ms. ital. 1772, p. 118 et suiv.), du nonce du 15 janvier 1621 (Bentivoglio, Lettere, t. IV, p. 529 et suiv.), de l'ambassadeur d'Espagne, marquis de Mirabel, du 7 mars 1621 (Arch. nat., K 1478, n° 48), des ministres eux-mêmes (Arch. des Affaires étrangères, France 776, fol. 134 r°, 143 r°).
3. Bapport de Priuli du 3 février 1621 (Bibl. nat., ms. ital. 1775, p. 294), et dépèche de l'ambassadeur vénitien du 24 juin 1619 (Ibid., 1773, p. 185).
entre les mains des Espagnols, mais ils n'en ont pas dit davantage. M. de Luynes déclare : « Le roi entend que la Valteline soit évacuée, et, pour y arriver, il y engagera toute son autorité, toutes ses forces; s'il le faut, il perdra plutôt son Etat que de permettre que ee passage reste entre les mains des Espagnols » ; il répète : « Le roi hasardera tout son Etat. » Ce n'est ni diplomatique, ni exact. Le Vénitien, qui n'en demandait pas tant, ravi, mande la conversation à la sérénissime république, mais ajoute, un peu sceptique : « Je peux difficilement estimer qu'une pareille déclaration soit suivie d'eftet1. » En effet, les autres ministres, très contrariés de l'intempérance de langage du favori, font ce qu'ils peuvent pour réparer la faute. Le chancelier insiste que la France veut aboutir dans cette affaire sans rompre et sans recourir aux armes. Puisieux demande ironiquement à l'envoyé vénitien : « Que nous offre la sérénissime république? » Du Vair reste dans le vague, et Schomberg questionne : « Par où donc voulez-vous que le roi fasse passer une armée en Italie2? » Pour bien prouver que Louis XIII entend effectivement employer la voie des négociations et non celle des armes, on décide deux jours après d'expédier à Madrid l'ambassade extraordinaire de Bassompierre, afin de traiter3.
1. «Se haverano effetto (ces déclarations), difficilmenle io per me lo posso giudicare » (dépèche de Contarini du 2:i novembre 1620, Ibid., 1775, p. 102).
2. Dépêche de Priuli du S décembre 1620, Ibid., p. 120, 122. 12:}, 126.
3. Cette ambassade a été assez importante; Voir : V Ambassade du maréchal de Bassompierre en Espagne, Cologne, Elzevier, 1668, in-12: les dépêches de l'ambassadeur d'Espagne à Paris, ainsi que de ses agents, à Juan de Cirica, de mars et avril 1621 (Arch. mit., K 1478. n° 40 et ■Suiv.), et Zeller, le Connclable de Luynes, eh. ix.
Luynes ne comprend pas. Il a contre lui les ministres et le roi qui, finalement, mettra bon ordre, dans ses décisions, à ces ardeurs inconsidérées : « Il est impossible au roi », répète du Vair, « de s'empêtrer dans cette affaire1. » Luynes s'entête. A la veille de partir pour la campagne de 1621, où sa fortune va sombrer, il affirmera de nouveau avec assurance à l'envoyé vénitien que le roi « mettra la main à l'épée » afin de contraindre les Espagnols à laisser la Valteline, et Louis XIII, que le même envoyé va consulter, une heure après, désavouera son favori"2.
En ce qui concerne enfin la politique énergique adoptée par le gouvernement de Louis XIII à l'égard des protestants en révolte, tous les témoignages contemporains s'accordent pour affirmer que, loin d'en avoir eu le mérite, M. de Luynes s'y est montré opposé. Il ne voulait d'aucune guerre contre les huguenots non par système philosophique, mais par appréhension de la lutte3. Lorsqu'on parlait du conflit imminent, « il s'opposait à ce qu'on armât un seul soldat » \ Alors il faisait valoir les arguments, si bien ignorés par lui lorsqu'il s'agissait d'entrer en campagne contre l'Espagne : défaut d'argent, impossibilité, devant les complications que
1. Dépêches de Priuli du 10 décembre 1620 (Bibl. nat., ms. ital. 1775, p. 154, 160), du 12 avril 1621 (1776, p. 84).
2. Dépèche de Priuli du 2 mai 1621 (Ibid., p. 106 et 113). Le même jour où M. de Luynes affichait à l'égard des Espagnols des sentiments si hostiles, l'ambassadeur d'Espagne, marquis de Mirabel, écrivait au souverain son maître que « M. de Luynes était son ami ». « Mos de Luyna, muy amigo... » (lettre du marquis de Mirabel au roi d'Espagne du 2 mai, 1621, Arch. nat., K 1478, n° 77).
3. •< M. de Luynes ne vouloit point la guerre •> (Menu, de Fontenay- Mareuil, éd. Michaod, p. 156).
4. Mot du cardinal de la Rochefoucauld (dépêche de Contarini du 9 mars 1619, Bibl. nal., ms. ital. 1773, p. 19).
pouvait provoquer l'humeur des grands, de s'engager dans une guerre pareille, urgence des autres affaires intérieures1.
Il n'a point voulu de la campagne de Béarn de 1620. Il chercha, de son autorité privée, un arrangement amiable en envoyant quelqu'un trouver le gouverneur protestant du Béarn, M. de la Force, et lui « offrir les meilleures conditions possibles 2. » Il écrivait à celui-ci : « J'aimerais mieux mourir que si nous étions contraints d'aller en Béarn : il y a ici plusieurs personnes qui le voudroient bien; ne leur donnez ce contentement3. » Il fit des querelles à Bassompierre pour avoir poussé à la campagne4. On se mit en route. Durant le voyage, Luynes n'avait qu'une idée, revenir. Près de Bordeaux, les nouvelles étant meilleures, et l'avis étant parvenu que les Béarnais allaient céder, Luynes, comme premier gentilhomme de la chambre, donna l'ordre à une partie de la suite du roi de reprendre immédiatement le chemin de Paris5. Il semble même qu'il y ait eu discussion entre Louis XIII et son favori, froideur réciproque et brouille momentanée : Luynes
1. Bentivoglio, Lettere, t. IV, p. 418. Voir cependant comment l'éditeur du livre du comte de Modène {Hist. des révolutions de Naples, 1655, in-12. p. 3 et 4) cherche à lui attribuer le mérite de la répression des rebelles huguenots.
2. Fontenay-Mareuil, Mém., éd. Michaud, p. 154. Cf. la dépèche de Herbert de Cherbury à Naunton du 15 février 1620 (dans Mém. du même, p. ISS.)
3. Lettre de Luynes à M. de la Force, datée de Bordeaux, 28 septembre 1620, publiée par E. de Barthélémy dans le Bull, de la Soc. des sciences de Pau, 1879, t. VIII, p. 69, et dans le Catalogue of the collection of autographs letters of Morrison, t. III, p. 269.
4. Bassompierre, Journal de ma vie, éd. Chantérac, t. II, p. 219.
5. liichelieu, Mém., éd. Michaud, t. I, p. 231, 232. Aussi Bichelieu, qui approuve l'expédition du Béarn, ne l'attribue-t-il pas à Luynes, mais au roi (Ibid., p. 229). Voir plus haut, p. 187.
parait être resté à Bordeaux et n'avoir pas accompagné Louis XIII à Pau l.
Il n'a pas voulu de la guerre de 1621 qui lui a coûté si cher. Son entourage le faisait publier après sa mort : « Chacun sait que le défunt connétable n'a point conseillé le roi à la guerre contre les rebelles huguenots 2. » Louis XIII, causant avec le nonce, le lui avouait : « Luynes ne veut pas la guerre3 ». Priuli écrivait : « Le favori ne veut pas la rupture... Il s'oppose au possible à la voie des armes4. » Comme en 1620, pendant la campagne, il regardera souvent du côté de Paris. Il redoutait la guerre; il n'était pas brave. C'est ce manque de bravoure et de fermeté qui rend difficilement explicable l'attitude qu'on lui a prêtée d'hostilité voulue et de persécution raisonnée à l'égard des deux personnalités importantes du moment, l'une pour les contemporains, Marie de Médicis, l'autre pour l'histoire, Richelieu.
Aux yeux des contemporains, M. de Luynes a été responsable des « mauvais traitements » infligés à
1. Le Journal d'Héroard, en effet, ne mentionne aucune visite de Louis XIII à Luynes du 7 octobre, date du départ du roi de Preignac, aux environs de Bordeaux, pour Pau, jusqu'au 25 octobre, date du retour du prince à Bordeaux (Bibl. nat., ms. fr. 4026, fol. 366 r° à 368 v°). Dans les récits officiels des cérémonies qui ont eu lieu à Pau, Luynes n'est pas nommé- (Mercure franç.ois, 1620, p. 349 et suiv.). Cela n'a pas empêché d'ailleurs les apologistes de Luynes de faire honneur à leur héros du rétablissement du catholicisme dans le Béarn (la Défaite des envieux [par du Chambort], Paris, Rocolet, 1621, in-12, p. 31).
2. Apologie ou réponse à la « Chronique des favoris », s. L, 1622, in-12, p. 7; « La guerre n'a point été causée par défunt M. le connétable « (p. li).
3. Lettre du nonce du 15 janvier 1621 (Bentivoglio, Lettere, t. IV, p. 532).
4. Dépèches de Priuli du 2 mars 1621 (Bibl. nat., ms. ital. 1776, p. 1), du 4 mai (Ibid., p. 117). Cf. « Hist. manuscrite » du P. Joseph de Lepré- Balain, citée par Fagniez, le P. Joseph et Richelieu, t. I, p. 89.
Marie de Médicis : « Il haïssoit », disait-on, « la reine mère et prenoit plaisir à la tourmenter1. » Il redoutait son retour, parce que, si elle revenait, elle le ferait chasser2. « Il n'a jamais eu d'autre but que de la ruiner dans l'esprit du roi3 ». Ame mobile et changeante, Luynes a peut-être connu tous les sentiments contradictoires. Ce qu'on peut rechercher, c'est de déterminer ceux qui ont prédominé en lui de la façon la moins inconstante et qu'on retrouve du commencement à la fin avec le plus de fixité.
Doué d'une nature charmante et d'un caractère craintif, M. de Luynes a toujours tâché d'être bien avec tout le monde. « Le duc de Luynes », écrivait Gontarini, « met son application à se rendre favorables non seulement ceux qui peuvent lui être utiles, mais aussi ceux qui peuvent lui nuire4. » « Nous avons affaire à un homme », mandait à Richelieu l'archevêque de Sens, « qui est de cette humeur que de vouloir contenter un chacun sans même qu'aucun y ait intérêt5. » Il n'était personne avec qui il dut davantage tâcher d'être en bons termes qu'avec l'ancienne régente , laquelle, mère du roi, pouvait revenir à la cour et, au besoin, le faire disgracier. On s'explique que Marie de Médicis, attribuant à Luynes son éloignement, n'ait pu souffrir le favori. Ce que nous savons du caractère de Luynes ne permet pas de comprendre comment et pour-