Bibl. nat., ms. fr. 3811, fol. 64 r
aux ministres, tâchant de leur donner une bonne impression du prélat, vantant sa réserve; il rendait compte à Richelieu, communiquant avec lui au moyen d'un chiffre dans lequel, chose étrange pour des personnages si respectueux de l'autorité royale, Louis XIII était désigné du pseudonyme de « pantoufle! » * Auprès des ministres Marillac n'avait aucun succès : « J'ai reconnu, écrivait-il à Richelieu, qu'ils vous redoutent et vous veulent faire craindre par le roi comme favori (de la reine mère) et ambitieux2 ».
Afin de prendre plus directement contact, Richelieu se fit envoyer par Marie de Médicis en missions occasionnelles auprès de Louis XIII. « Si en allant moi-même bien loin au devant de vous, écrivait l'ancienne régente à son fils le 21 janvier 1622, je vous pouvois témoigner davantage mon affection, je vous supplie de croire que la rigueur du temps ne m'empêcheroit pas de me mettre en chemin pour satisfaire en cela mon désir ; attendant que je vous en puisse assurer de vive voix, je vous envoie le sieur évèque de Luçon qui suppléera à ce défaut et vous dira, de ma part, la passion que j'ai pour tout ce qui est de votre contentement et de votre service 3. »
1. Lettres de Marillac à Richelieu des premiers mois de 1622, Arch des AIT. étrang., France 775, fol. 130 r° et suiv. (pour le mot '« pantoufle », par exemple, fol. 148 r°).
2. Lettre du 29 décembre 1621, ibid., fol. 88 r°. A l'occasion, .Marillac était chargé de rédiger des récits officieux de la campagne. « Le roi m'a commandé, écrit-il à Richelieu le 20 avril 1622 (Ibid., fol. 141 r°), de faire une relation de ce qu'il a fait depuis Nantes, mécontent que celle qui a été envoyée à Paris n'ait été faite sur mes mémoires, ainsi qu'il l'avoit ordonné. Vous en aurez une copie ».
3. Lettre de Marie de Médicis à Louis XIII du 21 janvier 1622, BibI nat., ms. fr. 3817, fol. 7 r°. Réponse de Louis XIII à Marie de'îviédicis du 23 janvier, lui disant qu'il a vu Richelieu, Bibl. nat , Cina Cents Colbert 98, p. 140. 4
Malheureusement Louis XIII continuait à n'éprouver à l'égard de Richelieu que de la défiance et de l'antipathie. La cour répétait que l'évêque de Luçon avait une intelligence remarquable, sans doute, mais aussi une volonté impérieuse. « Lorsqu'on le voit près de la reine mère, écrivait le nonce Gorsini en janvier 1622, on peut redouter qu'il ne prenne pied trop avant, car sa cervelle est ainsi faite qu'il est capable de tyranniser et la mère et le fils1. » On le redoutait. On sentait la suggestion puissante exercée par cette nature supérieure qui s'imposait, paralysait les résistances, fascinait chacun; et tout le monde résistait.
Richelieu assure dans ses Mémoires que ce fut lui qui, allant à Orléans trouver Louis XIII au moment du retour du roi de sa campagne de 1621, décida le prince à laisser entrer Marie de Médicis au Conseil; il se prèter à cette occasion, un discours habile dans lequel il aurait exposé les raisons qu'avait le souverain d'admettre la reine mère dans les délibérations du gouvernement. Cette démarche aurait été bien osée de sa part2. Ce qui est plus certain, c'est que si Louis XIII consentit, d'ailleurs non sans peine, à accéder aux désirs de sa mère, pour donner satisfaction à l'opinion publique qui trouvait raisonnable cette mesure, et afin d'empêcher l'ancienne régente de cabaler, disaient les ministres, il ne céda qu'à la condition expresse que Marie de Médicis
1. Lettre du nonce Corsini du 10 janvier 1622, Arch. nat., L. 397, fol. 348 r°. Cf. Zeller, Richelieu et les ministres, p. 8.
2. Richelieu, Mém., éd. Michaud, t. I, p. 257. Richelieu aurait dit au roi - que tous les princes les plus avisés ont toujours tenu le timon du va^-eau. mais se sont servi de bons pilotes pour les aider à le conduire ». L'insinuation était transparente.
entrerait seule et qu'elle n'aurait aucun espoir de voir arriver Richelieu, tellement, explique le nonce, « on craignait l'esprit trop ardent de l'évêque de Luçon. ' » Marie de Médicis fut satisfaite.
Alors Richelieu chercha à tirer parti de cette situation nouvelle. Inspirant la reine mère dans toutes les discussions du conseil, lui dictant ses avis, ses réponses, il tâcherait d'attirer l'attention du roi sur sa propre valeur. Il n'était pas possible que Louis XIII ne s'aperçut pas à la longue de l'intérêt que présenteraient les opinions émises par sa mère et ne sut pas quelle en était l'origine : par là Richelieu parviendrait à vaincre ses répugnances. Dans les premières séances du conseil, en effet, auxquelles assista l'ancienne régente, furent agitées des questions telles que celle de la Valteline. Richelieu explique dans ses Mémoires ce qu'il fit dire par la reine : si Marie de Médicis répéta la leçon, les auditeurs durent être frappés de la sûreté des informations de la princesse, de la fermeté à la fois et de l'habileté de ses conclusions. Il est vrai, ajoute Richelieu, « tous ces conseils furent bien reçus, mais peu ou point suivis2. » A propos de la guerre à engager contre les protestants, il nous donne aussi les développements qu'il suggéra à la reine mère : « Je conseillois à la reine, écrit-il, d'en dire ses véritables sentiments avec courage »; et il énumère ces sentiments : l'exposé révèle les procédés d'esprit du futur cardinal3. Richelieu avait-il trouvé la voie qui allait enfin l'amener à être apprécié, puis consulté et
1 . Tout ceci est extrait de la dépèche du nonce Gorsini du 9 février 162 2 , Arch. nat., L. 397, fol. 344 v°.