Chaulnes, Relation exacte, p
de sa maison, arrivait à pied dans la rue d'Autriche, suivant le mur du petit jeu de paume du Louvre ' et lisant une lettre que venait de lui remettre un gentilhomme normand. M. de Cauvigny, seigneur de Colomby '-. Il était habillé de hauts-de-chausses de velours gris foncé, à grandes Landes de Milan, d'un pourpoint de toile noire brodée d'or, d'un manteau de velours noir garni de passementeries de Milan; il avait autour du cou une grande fraise blanche, sur la tète un feutre noir avec plumes, et, aux pieds, à cause de la boue, « des galoches » 3. Pêle-mêle, sa suite l'entourait, tenant toute la rue, causant : elle s'était engagée sur le pont, puis dans le guichet, un à un. Dès que Concini eut passé la grande porte de Bourbon, le lieutenant, suivant l'ordre donné, la ferma, malgré les protestations de ceux qui se trouvaient derrière. A cet instant, Yitry arrivait. Il avait eu quelque peine, sous la voûte, à fendre la presse de ceux qui précédaient le maréchal: des amis l'avaient interpellé, l'arrêtant par le bras, lui demandant de ses nouvelles, plaisantant \ Dans sa hâte à se faire faire place, il dépassa sur le pont dor-
1. Mercure français, 1617, p. 197. Il tenait un bouquet a la main.
2. In des futurs quarante de l'Académie française. Voir de.- aotea biographiques sur lui dans le recueil de Conrart. Bibl. de l'Arsenal, rus. 2667, 3e partie, p. 239. Concini était également suivi de Charles de Cauvigny, seigneur de Beaux-Amis gentilhomme tranchant du roi, Bibl. nat.. ms. fr. 7834, fol. 191 y"), dont le texte imprimé fautif de Chaulnes fait deux personnages distincts. Voir sur ces Cauvigny : Arch. nat., I.. 00 A. fol. 335 r: Malherbe, Œuvres, éd. Lalanne, t. IV, p. ~'l. et -mv.; N. Faret, Recueil de lettres nouvelles, Paris, 1027. in-12, p. 100. 172: le Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, t. XI. p. 238.
3. Chaulnes, op. cit., p. 458. Concini portait le deuil de 98 lill<-.
4. Le texte manuscrit de Chaulnes (Bibl. nat., ms. Oupuy 661, toi. 1 12'. > r ) que nous suivons ici présente sur le texte imprimé l'avantage d'une rédaction plus correcte et de détails inédits, tels que celui-ci.
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mant, sans l'apercevoir, Concini, qui marchait lentement près de la balustrade droite du pont, absorbé dans sa lecture. Interpellant alors M. de Cauvigny, lequel suivait derrière à trois pas, Vitry demanda : « Où est le maréchal? » — « Le voilà ! », fit l'autre. Vitry se retourna et, d'un mouvement brusque, posant la main sur le bras de Concini, lui dit : « De par le roi, je vous arrête! » — « A me? (A moi?) » s'exclama le maréchal avec colère, reculant vivement vers la balustrade afin de se dégager et mettant la main à la poignée de son épée. « Oui., à vous ! » cria Vitry, et empoignant fortement le maréchal, il tournait à demi la tête pour faire un geste d'appel à ses compagnons, lorsqu'à l'instant, cinq coups de feu partaient : c'étaient du Hallier , Persan, Guichaumont, Morsains et Dubuisson qui, étant les premiers, avaient promptement relevé leurs manteaux en voyant le geste de défense de Concini, et de leurs pistolets, visant à la tète, avaient tiré à bout portant. Des cinq balles, deux se perdirent dans la balustrade, la troisième pénétra entre les deux yeux, la quatrième dans la gorge, la cinquième sous l'œil : la mort fut instantanée '. Le maréchal, sans pousser un cri, s'affaissa sur les deux genoux, le dos accoté àla balustrade, le chapeauroulant.il y eut un moment de stupeur. Puis ce fut un remous terrible, les conjurés se ruant aux cris de « tue ! tue ! » s'imaginant que le maréchal n'était pas encore mort, voulant l'achever;
1. Ghaulnes, op. cit., Bibl. nat., ms. Dupuy 661, fol. 129 v°. Il fut impossible de savoir qui avait tiré le premier, ajoute Chaulnes, ce qui fait que chacun des acteurs du drame se vantera d'avoir tué le maréchal. Vitry n'avait pas d'armes en main. Son épée était demeurée en écharpe et son pistolet dans ses chausses (Matthieu, la Conjuration de Conchine, p. 265).
la suite, un instant indécise, faisant mine de se précipiter au secours, mais arrêtée par le mot : « De l'autorité du roi! » qu'on répétait, et reculant. Chacun voulut donner son coup : Sarroque enfonça son épée dans les côtes; Taraud larda deux fois de sa dague. Vitry criait à tue-tête : « Vive le roi! » D'un coup de pied, il fit rouler le cadavre, qui tomba la face sur le plancher de bois, une des galoches glissant au fond du fossé. Dans la presse, La Ghesnaye, fut renversé tout du long sur le corps et eut de la peine à se relever. Puis ce fut le dépouillement rapide du cadavre : Sarroque enleva l'épée, Dubuisson le diamant du doigt qui valait 6 000 écus ; Boyer l'écharpe; un autre le manteau de velours l; des archers prirent le corps et le transportèrent sous la voûte de la porte d'entrée, à gauche, dans « une petite chambrette » dépendant du corps de garde - ; ils l'appuyèrent contre le mur : le visage était noirci de poudre, sanglant, boueux ; la fraise à demi brûlée, tellement les coups avaient été tirés de près ; un archer de la prévôté de l'hôtel, nommé Courtade, fut chargé de garder le maréchal3.
Là-haut, Louis XIII, revenu dans sa chambre, attendait \ Le crépitement des pistolets était parvenu jusqu'à
1. Gliaulnes, Relation exacte, p, 457; Mercure fraudait, 1017, p. 198; Pontchartrain, Mém., p. 387: Matthieu, op. et. loc. cit.
2. Bibl. nat.. ms. Dupuy 661, fol. 130 v° : 11 s'agit des archers de la prévôté de l'hôtel, lesquels font le service de la porte, et qui achèveront de fouiller Concini (Discours sur l'arrivée du duc de Loiujueville, Amiens, 1617, in-12, p. 11).
3. Aruauld d'Andilly, Journal, éd. Halphen, 1857, ]). 281. Ce Courtade (Gabriel était créancier de Concini pour la somme de S,0l)0 livres, conjointement avec l'exempt des gardes de la prévoté de l'hôtel François de la Rivière (Axch. nat.. B. 57, fol. 373 r°; E. 58*, loi. 47 r, 240 r°).
i. \vec, lui se trouvaient Luynes et Déageanl (V. Suri, Memoric recondite, 11377. t. IV. p. 54).
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ses oreilles. Qu'était-il arrivé? Quelqu'un entra précipitamment et dit que le maréchal était manqué, qu'il accourait avec les siens en armes par le grand escalier1. Le jeune roi fut maître de lui. « Çà, Descluseaux, ma grosse Vitry », fit-il; c'était une carabine que Vitry lui avait donnée et qu'il appelait ainsi du nom du capitaine. Descluseaux, ancien garde-française chargé du soin des armes du prince, tendit l'arme : le roi dégaina et, résolument, marcha droit, l'épée à la main, dans la direction de la grande salle, par son antichambre, décidé « à aller à eux et à leur passer sur le ventre » -. Derrière la première porte, il trouva M. d'Ornano, colonel des Corses, qui lui dit : « Sire, c'est fait! » et M. de Cauvigny, qui suivait, affirmant que le maréchal était mort, qu'il s'en était assuré 3. De l'escalier « Henri II » débouchaient des gentilshommes, le visage épanoui, joyeux, accourant complimenter le roi, et de la cour montait un bruit d'acclamations. Louis XIII s'approcha de la fenêtre, la fit ouvrir, se montra; du bas s'éleva, dans une explosion, un grand cri : des mains, des chapeaux, des épées s'agitaient. A peine put-on entendre le mot que Louis XIII prononça : « Merci, grand merci à vous, à cette heure, je suis roi M » De là, il se porta de l'autre côté de la