Lettre de Cléophon, p. 14, voir plus haut, p
4. Ibid., p. 7 ; la Réponse faite par le roi aux députés des gens de la religion prétendue réformée, Paris, 1020, in-12, p. 4: de Bellernaure, le Portrait du roi, 1018, p. 102.
gers. Le jeune roi a attaché une grande importance à recevoir les ambassadeurs, et les ambassadeurs ont tenu à s'entretenir directement avec lui. Ils vont le voir, lui expliquent longuement les affaires. Leur préoccupation de ne causer qu'avec le roi, le priant d'écarter les importuns, de faire éloigner même les ministres, implique le prix qu'ils attachent à l'opinion personnelle du souverain et l'idée qu'il se font de la part prise par lui à la direction de son Etat '. Louis XIII se trouvant en campagne en 1620, Contarini, envoyé de Venise, exprime à M. de Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, le désir d'avoir une audience du roi. Bonneuil lui répond d'aller trouver le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, M. de Puisieux, attendu qu'il lui est interdit d'introduire qui que ce soit en ce moment auprès de Sa Majesté. Contarini insiste : ce n'est pas M. de Puisieux qu'il veut voir, c'est le roi lui-même et pour une affaire grave. Bonneuil lui conseille alors de faire demander l'audience par Puisieux. Puisieux répond que l'envoyé de Venise aille trouver la reine Anne d'Autriche laquelle a momentanément la direction des affaires à Paris en l'absence du souverain et transmettra au prince l'objet de la communication. Contarini tient bon; il finit par obtenir l'autorisation de venir s'entretenir avec Louis XIII à Poitiers 2. De son côté, du reste, Louis XIII met autant d'insistance à causer seul avec les ambassadeurs. La présence d'un secrétaire
1. Voir par exemple la dépêche de L'ambassadeur vénitien du 22 février 1022, Bibl. nat., ms. ital., 1777, p. 253. L'ambassadeur insiste pour être seul avec Louis XIII.
2. Dépêches de Contarini d'août IG20, BibL nat., ms. ital. 1774, p. 191, 198, 203.
d'Etat aux conversations, l'impatiente. Il priera ses ministres de s'éloigner. 11 profitera d'un jour où Puisieux a la fièvre quarte pour donner ses audiences, manifestant sa volonté « de ne pas admettre laprétention de celui-ci à être toujours présent lorsque les ambassadeurs remplissent leurs fonctions. » Bien mieux, il fera déclarer par Bonneuil à tout nouvel envoyé étranger arrivant à Paris qu'il ne veut pas qu'on traite avec les ministres sans sa participation et qu'en toute occasion on doit s'adresser à lui *.
Nous avons des récits d'audience. Louis XIII, qui reçoit dans son cabinet, à Paris, dans la chambre ovale, à Fontainebleau, s'avance aimablement vers l'ambassadeur, le salue plusieurs fois en retirant son chapeau, et l'embrasse, s'il ne l'a pas vu depuis longtemps. Les deux interlocuteurs restent couverts, souvent debout. Quand l'ambassadeur prononcera le nom du roi ou celui de son souverain, il soulèvera son chapeau : Louis XIII l'imite. Au dire de tous les ambassadeurs, le roi écoute avec attention et une gravité bienveillante; il donne des signes d'assentiment de la tête, disant : « c'est vrai, oui ». Il préférerait être entretenu brièvement, mais si ce qu'écrit l'envoyé de Venise dans ses dépèches a été développé aux audiences, celles-ci doivent être longues 2. Les réponses sont courtes et substantielles,
1. Dépêches de Pesaro des 19 janvier 1623 (Ibid., 1781, p. 242), 2 février 1624 (Ibid., p. 280). Puisieux se plaint. Louis XIII ne lui répond pas.
2. Voir Héroard (Bibl. nat., ms. fr. 4025, fol. 401 r°, 412 v°), sur les pièces où Louis XIII donne audience; et sur les audiences mêmes : S. Contarini, Dispacci, dans Relazioni degli Stati Europci, Venise, 1839, série II, Francia II, p. 95; les dépêches de Priuli du 3 décembre 1620 (Bibl. nat., ms. ital. 1775, p. 150), du 16 février 1621 (p. 215), de Pesaro du 2 février 1624 (Ibid., 1781, p. 276).
déclare Bentivoglio '. En effet, Louis XIII parle avec concision et justesse. Il dit ce qu'il fera, ce qu'il attend des autres; il affirme la sincérité et la droiture de ses intentions; visiblement il est pénétré de ce qui a été discuté au conseil ; il sait la direction que doit suivre la politique de son gouvernement et demeure dans la ligne, prudemment. Il affirme quand il est sûr; s'il craint de s'avancer, il dit qu'il réfléchira. Bien qu'il écoute plus qu'il ne parle, il sait faire des objections. On le sent maître de lui, prudent, informé. Souvent il s'en tiendra à des formules de politesse. Après l'avoir vu les ambassadeurs vont causer avec les autres ministres, notamment Puisieux : ceux-ci, plus explicites, discutent longuement, argumentent. A comparer leurs conversations avec celles du roi on voit que Louis XIII est parfaitement demeuré dans le cadre des idées nécessaires. Les envoyés demeurent surpris de son jugement. « Vraiment écrit le nonce, il se découvre qu'il comprend mieux les choses qu'on n'aurait pu le croire 2. » Le jeune roi répète-t-il ce qu'on lui a suggéré de dire? Peut-être, mais pas toujours, puisque l'imprévu des conversations ne peut permettre de formuler d'avance toutes les réponses. Des circonstances même se présentent où Louis XIII est entrainé, malgré lui, à s'aventurer. Il se tire de l'épreuve avec avantage. Les espagnols se livrant en Italie à des entreprises contraires aux intérêts de la Savoie que soutient à ce moment le gouvernement
1. Lettres du 16 mai 1617, Bentivoglio, Lettere, Florence, lSli:î. t. I, p. 234: 20 lévrier 1620, t. V. p. 143.
2. A propos iJe< aiïaires d'Allemagne l'ambassadeur d'Espagne va voir Louis XIII. puis les ministres; il constate que ceux-ci ne font que lui répéter ce qu'a dit le roi. « Lo mesmo disse a estos ministros; y me dan respondido lo proprio que el rey » (dépèche de Giron au roi d'Espagne
français, l'ambassadeur d'Espagne est appelé au Louvre. Le roi, le recevant en audience particulière, lui explique que la France fait cause commune avec le duc de Savoie, que lui-même désire la paix, mais que néanmoins s'il le faut, il ira en personne en Italie : « Sire, répond l'ambassadeur, depuis que je me trouve dans cette cour, je me suis toujours proposé d'entretenir et d'augmenter l'union entre les deux couronnes et j'ai encore l'intention de le faire. J'écrirai à mon roi le désir qu'a Votre Majesté de la paix générale; mais je tairai qu'elle veut prendre les armes contre lui pour aider la Savoie, parce que ceci ne correspondrait pas à mes intentions. » — « Je ne dis pas que je veux prendre les armes contre l'Espagne en faveur du duc, réplique Louis XIII, mais que je ne veux pas que le duc soit maltraité par les gens du roi catholique et que, dans ce cas, je l'assisterai. » — « Mon roi ne veut rien enlever au duc de Savoie, mais seulement lui faire connaître son devoir. » Louis XIII réfléchit un instant, puis reprend : « Écrivez seulement que pour avoir la paix générale il faut commencer par accorder une suspension d'armes, sinon, la Savoie étant unie à ma couronne, et dépendant d'elle, je ne laisserai pas de l'assister. » — « Je l'écrirai, Sire, mais j'ajouterai que ce n'est pas là votre volonté et que vous avez été décidé à cette résolution par deux personnes qui vous conseillent. » — « Rien autre ne me conseille, répond Louis XIII avec vivacité et hauteur,
du i"r juillet 1020, Arch. nat., K. 1477, n° 87). Tout ce que nous venons de dire ressort des récits des ambassadeurs : voir par exemple, Bentivoglio, Lettere, t. IV, p. 143 (lettre du 26 février 1620); les dépêches des ambassadeurs italiens des 5 juin 1617 (Bibl. nat., ms. ital., 1771, p. 178), 24 décembre 1019 (1773, p. 344), 3 mars 1620 (1774, p. 3), 2 février 1624 (1781, p. 277 et 305).
que l'intérêt de mon service! » L'ambassadeur se retire '. — Une autre fois où le roi doit recevoir les députés de l'assemblée protestante de Loudun, il a été décidé qu'il écouterait leur harangue, puis les ferait sortir un moment afin d'examiner avec les ministres la réponse qu'il y avait lieu de faire : il prend sur lui de faire cette réponse séance tenante : elle est un geste d'autorité et de vigueur -.
C'est qu'en effet ce jeune homme de vingt ans n'a pas seulement que du bon sens et du jugement, il a l'instinct de l'autorité royale. Malgré la tourmente subie il y a une trentaine d'années sous Henri III, à la mort du duc de Guise, lorsque le royaume, soulevé contre « Henri de Valois », vilipendait la couronne3, l'opinion, grâce à la bonne humeur spirituelle d'Henri IV, est revenue d'un sentiment de mésestime que l'avènement au trône d'un roi hérétique n'avait pas peu contribué à accentuer. L'émotion produite par l'assassinat d'Henri IV a continué la réaction4 : jurisconsultes et théologiens ont fait le reste. Théoriquement, la conception qu'on a vers 4620
1. Contarini nous raconte la scène dans une dépèche du 3 juin 1617, Bibl. nat., ms. ital., 1771, p. 169 et suiv. Ghaulnes (Relation exacte, p. 484) donne une version plus ferme. On voit dans ses conversations Louis XIII communiquer aux envoyés étrangers des nouvelles importantes qu'il vient de recevoir (Bibl. nat., ms. ital. 1775, p. 101 : 23 novembre 1620).
2. Lettre du nonce du 29 janvier 1620, Bentivoglio, Lettere, t. IV, p. 115.
3. Les présidents Barnabe Brisson et Jean de la Guesle avaient dû, en octobre 1583, présenter à l'assemblée de Saint-Germain des « articles de crimes, forfaits et offenses qui se commettent contre la majesté du roi dont il est besoin de rafraîchir la mémoire à ce qu'aucun n'en prétende cause d'ignorance » (Bibl. nat., ms. Dupuy 558, fol. 13).
4. Voir une discussion dans ce sens aux Etats généraux de 1614 dans FI. Rapine, Recueil de tout ce qui s'est fait en l'assemblée des États tenue en Van 16lh, Paris, 1651, in-4°, p. 207 et suiv.
du pouvoir absolu du roi est complète. « Le roi est rame de la monarchie, dit Jean-Pierre Camus, évèque de Belley : c'est le centre de l'État où tout aboutit, le fondement et la base de la république, la maîtresse pierre ou clef de voûte qui soutient l'État; le gouvernail comme le gouverneur de la barque; le cœur où se rapportent toutes les veines1. » Puis le roi est l'oint du seigneur et M. Fenouillet évêque de Montpellier, expliquera dans sa harangue à Louis XIII, en 1622, tout ce que ce titre comporte pour les peuples de devoirs d'obéissance et d'amour2. Le sentiment public est donc acquis à la « religion de la royauté. î> Encore fallait-il un prince qui répondit à ce sentiment par son allure, ses manières et son genre de volonté : Louis XIII a réalisé les conditions nécessaires.
Quoique de goûts personnels modestes, il a une haute conception de la dignité de sa charge et une sensibilité des plus vives sur les égards dus à son titre : « le roi veut être roi, écrit le nonce, et on voit qu'il s'applique à se montrer de plus en plus le maître : il veut être respecté3 ». Tout le monde est d'accord sur l'extrême jalousie qu'a Louis XIII de son autorité. Ses précepteurs l'avaient depuis longtemps remarqué : « le roi, disaient-
1. J. P. Camus, Premières homélies diverses, Rouen, 1626, in-8°, p. 13, (l'approbation est de 1619). Cf. N. Pasquier, Lettres, Paris, 1623, in-12, p. 338 et suiv.
2. Dans C. Malingre, Deuxième tome de la rébellion excitée en France par les rebelles de la religion prétendue réformée, t. II, p. 354. Voir aussi sur l'idée qu'on se l'ait à ce moment de la royauté : Jean Savaron, Traité de la souveraineté du roi, Paris, 1615, in-8°; Discours de l'autorité et puissance royale, 1615, in-S°; De droit divin qu'il faut obéir aux rois, Paris, 1622, in-8°; Louis Roland, De la dignité du roi, Paris 1623, in-8°.
3. Bentivoglio, Lettere, 1863, t. I, p. 518. Voir aussi une conversation de Priuli avec Bassompierre (dép. du 11 juillet 1621, Bibl. nat., ms. ital. 1776, p. 239).
ils, qui a la partie de la colère et de la volonté très forte, est un sujet pour en faire un grand prince, à cause qu'il a une assez cuisante jalousie de son autorité. ' » D'année en année, à mesure que Louis XIII a grandi, l'observation s'est confirmée : « Le prince est jaloux extrêmement de sa grandeur, » écrit Malherbe, qui cite à ce propos des incidents caractéristiques ; il ajoute : « Sa Majesté porte fort impatiemment ce qui choque son autorité2. » C'est à qui se fera l'écho de la remarque. Lesdiguières répète aux protestants ses coreligionnaires : « le roi est extrêmement jaloux de son autorité.3 » Le duc de Rohan, qui en a éprouvé les effets, reprend les mêmes termes : « C'est un prince fort particulier et jaloux de son autorité4. » « L'humeur de ce prince, écrit Bellemaure, est douce d'elle-même, à la vérité, mais incapable avec cela de souffrir la moindre diminution de son autorité 3. » Quand il le faut, Louis XIII a des ripostes sèches, cassantes, des silences de plusieurs semaines révélant aux gens leur disgrâce. Intimidé, l'entourage, en parlant de lui, ne l'appelle pas autrement que « le maître », tellement sa volonté se fait sentir. C'est l'expression dont use M. de Puisieux écrivant à son père le chancelier Brulart de Sillery6. Aussi quand l'op-
1. Vauquelin des Yveteaux, Note sur L'éducation de Louis XIII, Bibl. nat., Cinq Cents Colbert 98, p. 178 et 180.
2. Lettres à Peiresc du 17 juillet 1610 (dans Œuvres, éd. Lalanne, t. III, p. 194), du 17 octobre 1614 (p. 464).
3. Lettre de Lesdiguières à rassemblée de la Rochelle du 7 juillet 1621, citée par Dufayard, le Connétable de Lesdiguières, Paris, 1892, in-8°, p. 471.