Les Matines de la cour, 1622, in-12, p
incidents — garde corse, pavillon, préséance — qui révélaient, par la façon dont ils ont été réglés, ce que devait être le caractère du nouveau souverain; Louis XIII a eu également des affaires de ce genre, peu connues, plus significatives encore, puisque elles étaient l'indice d'une manière de gouvernement dont on attribuera ensuite le mérite à Richelieu.
A peine le maître, en 1617, Louis XIII a fait renouveler les édits contre les duels . Il apprend qu'aux Etats de Bretagne un gentilhomme breton, le baron de Guémadeuc, a provoqué en duel M. de Nevet et l'a tué. Il décide qu'un exempt de ses gardes du corps, accompagné d'archers, ira occuper le château de Fougères, appartenant à M. de Guémadeuc, et ordonnera à celui-ci de venir à Paris s'expliquer. Au lieu d'obéir, Guémadeuc attaque Fougères, en force l'entrée, chasse exempt et archers royaux : l'insolence est extrême ' : « Je suis tellement offensé du mépris qu'il a fait de mon autorité écrit Louis XIII, que je ne veux omettre aucune chose ni même épargner ma propre personne pour y pourvoir promptement en remettant la place en mon obéissance et faisant châtier celui qui a si témérairement entrepris 2. » Deux personnages soutiennent Guémadeuc : le duc de Vendôme et le maréchal de Vitry. Louis XIII les interpelle : ils s'offrent à aller eux-mêmes avec des troupes prendre le coupable et l'amener au roi : Louis XIII
1. Sur le château de Fougères à ce moment, voir le travail du Ve Le Bouteiller, Notice sur le château de Fougères, Saint-Brieuc, 1909, in-8°.
2. Lettre de Louis XIII au comte de Brissac du 14 juillet 1617, Bibl. nat., ms. fr. 3812, fol. 9 r° et 10 r°. Guémadeuc était parent du duc de Brissac. Il sera question en 1622 du mariage de la fille de Guémadeuc avec un neveu de Richelieu (Arch. des AIT. étr., France 775, fol. 129 r°).
accepte; il résout de se rendre en personne à Fougères, avec de l'artillerie, puis mande au maréchal de Brissac de marcher sur la place avec ce qu'il a sous la main. Effrayé, mais comptant sur l'appui de Vendôme et de Vitry, Guémadeuc vient se constituer prisonnier. Il y a discussion au Conseil : le chancelier de Sillery se prononce pour la mansuétude, du Vair est d'avis d'être sévère : Louis XIII se tait; mais, ne communiquant ses intentions qu'au secrétaire des commandements Loménie, qui va signer la commission de mettre en jugement le coupable et au garde des sceaux du Vair, qui la scellera, il ordonne de faire juger Guémadeuc. Amené à la Conciergerie le gentilhomme comparait devant la Chambre des vacations : ses amis et parents, toutes les influences agissent; Louis XIII ne répond pas. Guémadeuc est condamné à mort. Les prières instantes de faire grâce assaillent le roi : le prince refuse d'écouter : un jour, au moment où Louis XIII déjeune, on introduit près de lui Mme de Guémadeuc qui se jette à genoux : « Sire, au nom de Dieu, qui vous a donné la vie, je vous demande celle de mon mari! » Le roi se lève et s'en va brusquement, sans répondre. Elle peut le rejoindre; elle le supplie, répétant : « Sire, miséricorde! » « Je dois la justice à mes sujets, fait le prince sèchement et en cet endroit je dois préférer la justice à la miséricorde! » Guémadeuc est décapité. Le Louis XIII de M. de Guémadeuc est le même que celui qui fera exécuter Boutteville, le duc de Montmorency, de Thou, Cinq-Mars1.
1. Pour tous ces détails de l'affaire, voir un arrêt du Conseil du 21 mars 1617 (Bibl. nat., ms. fr. 18191, fol. 394 r°), Pontchartrain (Mém., éd. Michaud, p. 374 et 394), Fontenay-Mareuil {Mém., éd. Michaud,
En 1620 Louis XIII passe par Bordeaux. En lui présentant le Parlement tout en robe rouge, le premier président, M. de Gourgues, appelle vivement l'attention du roi sur certain seigneur nommé Hercule d'Arsilemont, qui, capitaine du château de Fronsac, au nom de François d'Orléans Longueville, comte de Saint-Paul, a fait de sa place un repaire d'où il pille les passants et rançonne le pays d'alentour. On ne compte plus ses violences ; il arrête les bateaux descendant la Dordogne, prélève de faux droits de péages, tue les mariniers qui résistent : il est venu en armes imposer des levées illégales de deniers à la ville de Libourne, a volé les caisses des receveurs, les recettes des collecteurs de paroisses, infligé des contributions à des villages sous la menace d'y mettre le feu : la province est indignée \ Mais le duc de Mayenne et le comte de Saint-Paul voulant du bien au personnage, on n'a rien pu contre lui. Henri IV, lui-môme, instamment sollicité de sévir, a pardonné. Le premier président supplie le roi de mettre un terme à ce scandale. Louis XIII ne répond pas. Il se trouve que dans la foule des gentilshommes de la contrée accourus pour offrir leurs hommages au roi à l'occasion de son passage à Bordeaux, est, précisément, d'Arsilemont qui a eu l'imprudence de venir, malgré les conseils contraires du comte de Saint-Paul. Lorsqu'on le présente à Louis XIII, le jeune souverain le considère
p. 125), le Mercure françoîs (1617, t. II, p. 95, t. IV, p. 333, t. V, p. 92, 95), J.-B. Matthieu (Histoire de Louis XIII, dans P. Matthieu, Hist. de Henri IV, Paris, 1631, in-fol., t. Il, p. 87).
1. Ces détails sont confirmés par une lettre de M. des Fontaines à Pontchartrain, datée de Bordeaux du 1er juin 1620 (Bibl. nat., ms. Clairambault 377, fol. 185 r°).
un instant, puis lui dit froidement : « Ah! vous voilà! » et, se tournant vers ses gardes, il ordonne à un exempt d'arrêter sur le champ le gentilhomme, de le conduire avec deux cents hommes d'escorte à la conciergerie du Palais, et de prévenir le Parlement qu'il ait à instruire immédiatement son procès. Les magistrats se mettent à l'œuvre. Mayenne, Saint-Paul interviennent: Louis XIII leur répond qu'il « adonné au coupable de bons juges. » En trois jours d'Arsilemont est condamné à être roué vif. Tout ce qu'accorde Louis XIII est de commuer la peine de la roue en celle de la décapitation : le gentilhomme a été arrêté le 20 septembre; le 24 il monte à l'échafaud'. Voilà à l'intérieur.
En 1618 le grand duc de Toscane a mis l'embargo sur deux vaisseaux remplis de blé, appartenant à des marchands français, représaille de ce qu'on lui a arrêté « deux petites barquettes » sur les côtes de Provence. Le roi ressent l'injure avec une vivacité singulière : il fait appeler devant Je conseil l'envoyé Florentin Bartolini et là on signifie à celui-ci d'avoir à quitter Paris dans les vingt-quatre heures, le royaume dans les quinze jours. L'autre cherche à s'expliquer : on le fait taire; puis on délibère de donner une leçon au grand duc de Toscane et d'embarquer une armée à Marseille sous
1. L'affaire est racontée dans deux publications officieuses : Remarquable exécution faite à Bordeaux en la personne du gouverneur de Fronsac, près Libourne, étant Sa Majesté à Bordeaux, le 22 septembre 1620, Bordeaux, S. Millange, 1620, in-12; Procès verbal des crimes de lèse-majesté et malversations commises par le baron d'Arsilemont, gouverneur des villes et châteaux de Caumont et Fronsac en Guienne, exécuté à mort en présence des seigneurs de la cour, par arrêt de la cour de Parlement de Bordeaux en la dite ville le 24 septembre 1620, Paris, 1620, in-12. Voir aussi Bassompierre, Journal, éd. Ghantérac, t. II, p. 208; Mercure françois, 1620, p. 345-6.
les ordres de Lesdiguières. Effrayé, le grand duc de Toscane expédie le chevalier Guidi afin d'exprimer ses excuses, dire qu'il a fait arrêter les officiers auteurs de la mesure incriminée, relâché les navires et indemnisé les marchands1.
En 1622, Louis XIII ayant ordonné d'arrêter le cardinal de Guise, le nonce, au nom du Saint-Siège, lui fait expliquer par son confesseur, qu'il a commis une faute grave aux yeux de l'Eglise : il doit en demander l'absolution : le nonce a reçu du pape les pouvoirs nécessaires afin de donner cette absolution. Louis XIII répond qu'il n'a pas d'absolution à recevoir, et qu'il n'en demandera pas. Embarrassée, Rome prescrit au nonce de suggérer au confesseur qu'il conseille à Louis XIII d'écrire au pape : le roi sollicitera du Saint- Père qu'il accorde au confesseur les pouvoirs de l'absoudre; son confesseur l'absoudra; par là, « acte formel de soumission aura été donné au Saint-Siège », lequel se contentera de la démarche. Louis XIII riposte qu'il n'en fera rien. Il n'en fit rien2.
Cet esprit de décision, cette fermeté, cette netteté montrée par Louis XIII dans ces incidents, nous allons les retrouver dans la plupart des grandes affaires que le roi a eu à traiter de 1617 à 1624. Le jeune roi n'a-t-il pris aucune part aux résolutions adoptées par son gouvernement? S'est-il borné, comme on l'a dit, à suivre
1. Déageant, Mém., éd. de 1668, p. 121, 127; lettres du nonce du 14 avril 1618 (Bentivoglio* Lettere, t. II, p. 324, 333), 20 août (p. 561), 12 septembre 1618 (t. 111, p. 6).
2. Dépêche du nonce Corsini du 9 février 1622 (Arcli. nal., L 397, loi. 342 i ",. Le cardinal de Guise avait été embastillé à propos d'une querelle qu'il avait eue avec le duc de Nevers (Mercure françois, 1621, t. Vil, p. 571).
d'une manière inerte les volontés de son conseil, d'un favori, ou bien a-t-il, au contraire, joué un rôle personnel actif? C'est ce que les documents vont nous dire.
L'affaire de la Valteline a été une des plus difficiles. En s'emparant dans les Alpes de la haute vallée de l'Adda, les Espagnols, qui joignaient ainsi leurs possessions du Milanais aux territoires du Saint-Empire romain germanique et donnaient moyen aux deux branches des Habsbourgs, maîtresses de Vienne et de Madrid, de réunir leurs forces, menaçaient de dominer l'Europe1. Le gouvernement français devait les en empêcher. Mais, embarrassé par la révolte des huguenots, les rébellions de la reine mère, la pénurie des finances, il lui était nécessaire d'autre part d'éviter à ce moment la guerre, laquelle eut été longue, difficile, ruineuse, et de tâcher de s'en tirer provisoirement au moyen dune campagne diplomatique habile. Pour un prince jeune comme Louis XIII, mis en présence d'ambassadeurs qui venaient constamment le voir, le tenaient des heures, — particulièrement les vénitiens plus préoccupés que personne d'arrêter les Espagnols, — le pressaient d'employer la force afin de faire céder Madrid, la conduite à tenir était délicate2. La lecture des innombrables dépêches où sont rapportées les conversations des envoyés étrangers avec le roi, convainc que celui-ci s'en tire
1. Richelieu donne un résumé très clair de l'affaire dans ses Mémoires (éd. Michaud, t. I, p. 271).
2. A lire les dépêches des ambassadeurs vénitiens, on ne peut que s'étonner de la patience de Louis XIII subissant de leur part des exposés interminables, répétés constamment et cela durant plusieurs années. Pesaro finit par remarquer que la patience du prince lui échappe (dép. du 5 mars 1623, Bibl. nat., ms. ital. 1780, p. 28).
adroitement et intelligemment. Il répond aux questions avec prudence, comme un homme qui n'entend pas dévier de certaine ligne de conduite déterminée '. Si on le presse trop, il s'échappe en phrases dilatoires2; si on insiste, il témoigne de l'impatience et se dérobe. Sur le fond môme de la question, il maintient ses idées : elles sont invariables; il répète à Pesaro, l'ambassadeur de Venise, qu'il entend sortir de l'affaire le plus tôt possible et de toutes manières. Lorsque les Espagnols ont occupé la Valteline, il ressent l'injure avec vivacité et, sur le moment, pense à châtier cette insolence par les armes. Il dit à un ambassadeur avec énergie : « Je ne veux pas de cela; je l'empêcherai bien; les Espagnols céderont de gré ou de force. » Mais il faut user de moyens pacifiques et il le comprend 3 : « Monseigneur, dit-il au nonce, j'ai le ferme désir de conserver la paix en Italie ; » que le pape intervienne auprès du roi d'Espagne afin de l'aider à dénouer la difficulté à l'amiable \ On envoie Bassompierre en Espagne traiter de l'évacuation de la Valteline ; Bassompierre rapporte le traité de Madrid par lequel les Espagnols s'engagent à quitter la vallée de l'Adda; puis ils ajournent indéfiniment l'exécution de leurs promesses. C'est Louis XIII qui manifeste personnellement à l'ambassadeur d'Espagne
1. Voir par exemple la dépêche du 23 octobre 1623 (Bibl. nat., ms. ital. 1781, p. 134, 155).
2. « Hon palabras générales » (dépèche de l'ambassadeur d'Espagne du 23 décembre 1619, Arch. nat., K. 1476, n° 174), néanmoins assez explicites.
3. Dépêches de Pesaro du 5 mars 1623 (Bibl. nat., ms. ital. 1780, p. 27), du 29 mars 1624 (1782, p. 74).
4. Lettre du nonce de juin 1617 (Bibl. nat., ms. ital. 1771, p. 178). Changeant ses ministres en 1624, Louis XIII expliquera aux nouveaux, en conseil, quelle est sa politique à l'égard des Grisons et de la Valteline (dépêche de Pesaro du 6 février 1624, ibid., 1781, p. 292).
son étonnement et son irritation ' : il prend la chose si à cœur qu'il fait intervenir Anne d'Autriche sa femme, sœur du roi d'Espagne et la prie d'écrire au roi son frère 2. Les interminables lenteurs de la diplomatie de Madrid, son inertie malveillante, sa mauvaise foi vont faire durer cette affaire qui ne sera définitivement réglée que plus tard3. Mais s'il n'a pas été possible sur le moment pour Louis XIII de faire plus et mieux, les nécessités politiques en on été cause. Richelieu rendra justice au rôle personnel du roi : « Le roi, dit-il, parla hautement à l'ambassadeur d'Espagne : » il ajoute : « toutes ces choses donnaient aux peuples bonne estime du gouvernement et leur faisaient désirer qu'il demeurât en la main de ceux qui l'avoient \ »
Il y eut, en 1620, une longue discussion au conseil du roi sur le parti qu'il y avait lieu de prendre lorsqu'éclatèrent les soulèvements intérieurs provoqués par les intrigues de Marie de Médicis. Grâce aux grands seigneurs, gouverneurs de province, la Normandie, l'Anjou, la Champagne, la Guyenne, l'Angoumois étaient révoltés : il fallait, pour le gouvernement, se résoudre à marcher. Le roi n'avait sous la main d'autre force militaire que sa garde. Partir dans une direction donnée, c'était laisser le champ libre derrière soi : les ministres estimaient qu'il valait mieux ne pas quitter Paris. L'endroit
1. Voir Chaulnes, Relation exacte, p. 484. Le roi déclare à l'ambassadeur : « je vous ai dit ma volonté, faites-la entendre à votre maître. »
2. Dépèche de Pesaro du 10 février 1623, Bibl. nat., ms. ital 1779 p. 221.
3. 11 y avait surtout chez les Espagnols nonchalance et passivité : voir par exemple la dépêche de Diego Castanon à Juan de Ciriça du 4 septembre 1620 : Arch. nat., K. U77, n° 123.