‹ Le RireChapitre 1 sur 2 · PARIS PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR

38 £(S, RUE DE RICHELIEU, 28 hls

Toui droils ritcniSyT \'V' '"

Causes du rire. — A la comédie. — Dans la rue. — Sur les paquebots. — Douleurs comiques. — Rire raté. — Le rire aux enterrements, aux baptêmes, aux mariages. — Rire produit par les acteurs gais et par les acteurs tristes. — Se tordre de rire. — Le rire hygiénique. — Différents rires.

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V pi

N a beaucoup écrit sur le rire, mais on n'a pas déterminé d'une façon absolue ce qui fait rire.

Évidemment c'est J'imprévu, c'est l'image soudaine d'une

chose bouffonne inattendue et entrevue, à la seconde, dans un mot, dans un son, dans un mouvement, dans un geste, dans une grimace ; c'est ce qui atteint directement la rate, en passant par les yeux ou les oreilles, c'est-à-dire le cer-

veau , c'est l'expression outrée d'un état de l'âme, l'exagération d'une manière d'être du corps, toute sensation connue qui est grossie, c'est l'aspect d'une chose sérieuse bossuée par la charge, par la critique drolatique de cet aspect, c'est la déformation gaie d'un objet grave.

Voici un tableau de maître représentant une femme d'une beauté éclatante. Supposez, un instant, que, par hasard, le maître ait laissé dans la bouche de cette femme

idéale, une pipe culottée. — Vous riez. Voilà pour les

oreilles.

Au théâtre, c'est encore l'imprévu qui

» le: niRE.

fait rire. Vous entendez dire par un acteur une vérité brutale sur un personnage insupportable de la pièce : si l'auteur a donné à l'acteur pour juger ce personnage, un mot caractéristique, inattendu, la salle éclatera à ce mot.

Dans le premier acte de Denise de Dumas, M°" de Pontferrand écorche, massacre le monde au cours d'une conversation

brillante et féroce. Un ami de M. de Pontferrand dit au mari : « iW"* de Punifevrand a beaucoup d'esprit. >> — Et Pontferrand répond en souriant : « Oui, oui, elle est mauvaise comme la gale. »

La salle part d'un éclat de rire, parce que l'image est imprévue dans la bouche de

cet homme titré, d'une grande distinction de manières, le mot gale, très commun, mais très juste, éclate comme un obus et fait partir le rire.

Au théâtre, la répétition périodique d'une même phrase, d'un même mot, fait rire ; — entendre dire le contraire de ce qu'on a l'habitude d'entendre dire provoque aussi l'hilarité.

Les contrastes violents ont une action directe sur le rire.

A la ville, un passant très comme il faut passe sur le boulevard. Il glisse sur une pelure d'orange, bat l'espace avec ses bras, son chapeau et sa canne sautent, le passant s'allonge sur le dos, les jambes en l'air. Ce passant, très comme il faut debout, n'est plus que comique, tombant et tombé. Tout le monde rit. Il s'est fait mal, mais, comme le rire est de première sensation, on commence par s'esclaffer.

Un individu est dans la voiture d'un

G^HPiT^e I

Causes du rire. — A la comédie. — Dans la rue. — Sur les paquebots. — Douleurs comiques. — Rire raté. — Le rire aux enterrements, aux baptêmes, aux mariages. — Rire produit par les acteurs gais et par les acteurs tristes. — Se tordre de rire. — Le rire hygiénique. — Différents rires.

de pleurer au récit de ses stupidités qui le fonttordre,lui,et que vous écoutez, vous, d'une oreille lamentable.

L est évident qu'on rit plus aux enterrements qu ' aux mariages ou aux baptêmes. Est-ce à dire que c'est plus gai de mourir que de se marier ou de baptiser un enfant dont on se croit bien le père?

— Non.

La loi des contrastes nous poursuit, et comme il faut avoir une physionomie grave et triste aux enterrements, alors des flots de gai.eté vous montent au cerveau et inondent votre gravité. Parce que c'est défendu, vous avez envie d'éclater de rire, et vous éclateriez, si vous n'étiez pas arrêté par la majesté de l'église. Vous sont-

-LE RIRE. n

frez, un rire terrible bouillonoe au fond

-même... surtout si

vous êtes héritier.

NDANT, un mariage ou pendant un bape, on a le droit .re gai — on serait tôt triste. Pourquoi?

Toujours la loi des contrastes. Ce sont pourtant deux cérémonies graves : le mariage, qui vous enchaîne pour la vie, et le baptême, qui fait d'un tout jeune être un chrétien, — ou autre chose, — malgré lui; car, quelqu'un Ta dit très spirituellement, on ne demande pas aux enfants ce qu'ils veulent être quand on les baptise, catholique, protestant, Israélite ; — on les fait ce qu'on veut, et, un jour, ils ont le droit de vous dire : « Pardon, pardon, vous m'avez mis du sel et de l'eau dans le cou, mais je ne vous avais rien demandé, moi ! »

i2 LE RIRE.

Dans ces deux cérémonies graves, on ^c^ rit tout de même. — On rit

^^-?^^^ de la façon dont le mioche M écarlate gigote entre les bras ^J[^ de sa nourrice et Ton rit de ' ce l^sus éternellement entendu en sortant de la sacristie après un mariage : « Allez-vous jusqu'au cimetière? »

Je me rappelle un mariage, il y a quelques années. — Nous revenions de la mairie et j'étais tout remué par les formalités civiles : le maire avec son écharpe, les paroles austères qu'il avait prononcées d'une voix profonde, solennelle, malgré plusieurs prises de tabac qui avaient ponctué son discours. — Je me trouvais dans la voiture de la mariée.

J'étais assailli de réflexions graves que je faisais sur la longue durée des liens du mariage (le divorce n'était ^pas encore

voté), — quand un gamin se mit à crier

en courant après notre voiture : « Oti !

c'nez! oh! c'nez! »

Je fus arraché à mes réflexions par ce

cri. Je ne pensais naturellement pas qu'il m'était adressé. J'ai un nez régulier.

E regardai la mariée qui avait un piton ! mais un piton !... C'était à elle que le gavroche en avait. Je me mis à rire.

Vous voyez qu'on rit des choses les plus respectables, même du nez d'une mariée!

Il faut le reconnaître sérieusement, les choses tristes, quand elles font rire, font bien plus rire que les choses gaies.

Les comiques Iristes ont toujours eu sur

le public une action plus grande que les comiques gais.

Le rire communiqué par un tempérament gai se propage petit à petit, le feu est mis à la salle par degré : ça prend, ça pétille, ça flambe, le rire va crescendo.

Le rire communiqué au public par un

tranquilles devant un masque morne, un

LE RIRE. iS

nez allongé, des yeux presque éteints — paf ! un mot violent sort tout à coup de cette bouche d'acteur funèbre — et comme on ne s'y- attend pas, le mot a plus de puissance, l'éclat de rire part comme un coup de foudre et parcourt la salle comme un tonnerre.

Il faut être naturel pour faire vraiment rii^e, l'excentricité a moins d'action sur le public que le naturel. On peut dire aux acteurs : « Si vous avez rair>d'un assassin comme acteur, ne cherchez pas à vous corriger, gardez l'air assassin. Soyez naturel. Le public vous ayant admis avec cet air, vous prendriez, à la place de l'air assassin, l'air gendarme que vous tromperiez le public. »

Le milieu dans lequel on vit, l'atmosphère, la digestion, ont une grande influence sur le rire.

Les gens qui ont mal à l'estomac ne rient pas. Les gens qui ont la colique non

plus. Il faut se bien porler et être bons, pour rire, pour rire vraiment — les. méchants ne rient pas, c'est leur chiltiment.

Le rire, quoique partant de l'entre-sol de l'individu, a son siège dans la tête, — pas au Sénat, dans la tête ; — ceux qui jouissent d'une excellente constitution intellectuelle rient volontiers. Ilire à se tordre n'est pas commode. On ne dit pas souvent en disant vrai :

« Je me suis tordu. »

r.. Se tordre est pourtant l'idéal du mondé entier, car le rire est hygiénique, radical et cohservateur, il active les fonctions organiques, il rafraîchit le cerveau, il fait s'épanouir la rate, il donne du jeu aux côtes et au ventre, et, en somme, il n'est pas désagréable aux reins.

Dans le monde, il y a les gens qui ne rient pas du tout — et qui s'amusent h mourir —

LE n[[<E. Il

d'ennui ; ceux qui éclatent pour rien et qui rient à se faire éclater {ces rieurs n'ont rien de commun avec les abonnés du Mardi au Théûtre-Français, beaucoup plus réservés).

Ceuxqui poussent unaliletpuis c'est tout.

Les gens qui rient aux lai-mes — de tous les côtés. Les gens qui ont la figure si convulsée

qu'ils ressemblent à de vilains masques en caoutchouc. Ceux qui rient avec des hoquets joyeux rappelant les hihan d'un ftne ravi.

Les gens d'esprit, les observateurs rient silencieusement, les gens stupides rient d'un gros rire bruyant et bête.

Il y a ceux qui, comme maximum de la joie, sourient simplement; — ça fait compensation à ceux qui lorsqu'ils entendent une farce crient « assez ! » à tous les mots en agitant les jambes — vrais coups de pied de cheval — dans un fauteuil, et en s'essuyant les yeux de désespoir de ne pouvoir rire davantage. Il y a ceux qui rient faux, d'un rire agaçant au-dessus ou au-dessous du diapason normal du rire. Il y a ceux qui rient comme des crécelles, trop haut, et les gens qui rient

r, dans la cave comme des ivrognes.

Autant d'individus, autant de rires. Le rire c'est l'homme, c'est la signature de son caractère, de sa santé.

Ce qui fait rire celui-ci, ne fera pas rire celui-là, et remarquez que le public se

compose de personnes qui, séparément, ne rient pas pour les mêmes choses : réunissez CCS personnes, faites-en le public, et elles vont rire ensemble, au même endroit emportées à la même seconde dans la joyeuse communion du rire.

De grands philosophes, de grands humoristes, ont essayé de dire pourquoi l'on riait — ils ne l'ont pas dit exactement.

Et j'ose chercher le pourquoi des choses joyeuses, si bizarres et si complexes ! C'est cela qui devrait faire rire.

-)Ac

GÇHPiTï^ec II

Diable caché en nous. — Joie égoïste. — Le rire supérieur. — Rire bourgeois. — Rire à la Paul de Kock. — Rire excessif. — Dans le grand monde. — Les échelons de la gaieté. — Le rire de Rabelais. — Nos auteurs comiques. — Rire forain. — Rire humoristique. — Rire populaire.

A Grenel-Dancourt.

On pourrait croire que ce qui nous fait rire est une espèce de diable caché en nous

qui secoue notre gravité et nous fait éclater au moment précis où il ne le faudrait pas

ai LE RIRE.

Un monsieur nous raconte que sa bellemère est morte, ce diable cacbé en nous nous fait dire : « Vous voulez rire ! » A moins que celte nouvelle de la mort d'une belle-mère ne nous soit apportée par un véritable ami, auquel cas nous subissons le contre-coup de ce malheur — ou de ce bonheur.

Dans toutes les études qui ont été faites sur le rire, on a été d'accord pour affirmer que c'est la joie égoïste de voir le malheur des autres, pendant qu'on est dans une bonne situation de santé et de fortune, qui excite le rire.

Il y a évidemment, dans le rire qui éclate aux petits malheurs du prochain,

la sensation d'une supériorité, c'est ce qui explique le rire qui part à la vue d'un homme dégringolant de cheval, d'une dame se disposant à s'asseoir à table, ne visant

pas bien la chaise, et s'allongeant sur le parquet. On est d'aplomb et solide sur les jambes pendant que le voisin s'étale. On lui est vraiment supérieur — cette supériorité se manifeste par le rire.

Le rire est partout.

Dans un milieu bourgeois, la plaisanterie n'a pas besoin d'être violente pour faire rire. On joue au loto en famille le soir sous la lampe fidèle (pourquoi fidèle, les lampes trahissent donc?). Un jeune homme plaisant, au lieu de crier 1 1 , dira « Sarah Bernhardt et son parapluie. » L'auditoire sera plongé à l'instant dans rhilarité. Un enfant met les lunettes de sa grand'mère, le chapeau à larges bords de son grand-père en faisant des efifets de

canne avec le rotin de son père, il a un succès inouï.

Azor se tient sur son train de derrière avec le bonnet grec du maître de la maison sur Toreille, une pipe entre les dents, on s'esclaffe.

Ici le rire naturel est vraiment chez lui.

Dans la même maison on tire les Rois. La galette est distribuée, on attend, anxieux, la proclamation du roi, — le roi est un bon fumiste qui avale la fève sans dire un seul mot.

On sera d'abord décontenancé, puis tout le monde rira de cette plaisanterie... surtout si le fumiste s'accuse de bonne grâce, donne des rendez-vous pour retrouver la fève et paie nonobstant des choses à la société et à la reine.

Toujours même maison, le mardi gras, on fait des crêpes. La cuisinière — par malheur — a laissé tomber dans la pâte une bobine de fil blanc.

On mange les crêpes — le fil blanc reste dans les dents des invités et semble un mince macaroni d'une longueur extraordinaire, — comme tout le monde est à la gaieté, à cause du mardi gras, on ne se préoccupera pas de ce petit malheur et on en rira à gorge déployée — cependant que des gens peu délicats avaleront le fil sans sourciller. C'est là qu'on pourra dire plus que jamais que le rire purifie tout.

Chez certaines gens d'une éducation plus relevée, aux habitudes luxueuses, le rire partira moins facilement. La plaisanterie au simple sel sera trop faible pour propager l'hilarité. 11 y faudra quelque chose de plus inattendu, de plus fantaisiste, le rire deviendra là, pour ainsi dire, littéraire.

Tel homme d'esprit racontant telle farce quelconque ne fera pas bouger l'auditoire, et une drôlerie haute en couleur, d'une

bouffonnerie capricieusement ouvragée plaira et déridera rassemblée.

Dans le grand monde, pour qui sait regarder, le comique existe aussi très intense. 11 est évident que les trop grandes manières exagérées font rire. Kegarder un monsieur suprême de distinction ne pas parler du tout, parce que c'est excessivement distingué de garder un silence profond en société, ou regarder parler un monsieur avec une bouche en... dos de poule, sous prétexte que c'est tout h fait aristocratique de parler ainsi, excite le rire.

Grandes dames faisant trop la roue, messieurs couverts de plaques et de décorations, arborant un sourire si vainqueur qu'il semble dire : « vous savez, je les gagne à tout coup, les décorations, moi ; »

domestiques à l'air bouffi, promenant les plateaux de punch et de glaces comme s'ils promenaient des Saints-Sacrements ; — musiciens soufflant et grattant derrière

des feuillages en ayant l'air déjouer une mu-

sique bien plus chère que partout ailleurs

composent une variété de gonflements, de

bouffissures vraiment comiques que l'épingle du rire fait joyeusement crever.

Il ne faudrait pas croire pourtant qu'il n'existe qu'une façon de s'esclaffer. Ce sérail dommage si la qualité du rire était partout la même', si l'on riait aux parades de la foire, comme on rit aux chefs-d'œu-

vre de Molière; si le rire ne s'affinait pas, ne se subtilisait pas pour ainsi dire, ne devenait pas plus ailé, en raison de la finesse de son essence, de la hauteur de son essor.

Je sais qu'il s'adresse au ventre, ce rire si désiré, si aimé, et qu'on n'a pas malheureusement trente-six ventres pour riro de trente-six rires différents, mais l'esprit, premier moteur de la joie et tamis du rire, fait que Ton rit d'un nombre incalculable de façons. L'esprit décide de l'intensité du rire ; il y a des échelons dans l'échelle de la gaieté, que l'on monte ou que l'on descend selon que le rire satisfait plus ou moins les instincts élevés ou bas de notre individu, selon que le rire contient en lui ce qui peut caresser nos appétits de rieur simplement physique ou de rieur littérairement intellectuel.

11 y a un rire qui nous donne la double joie de l'esprit et du corps, celui-là saluons-le, c'est le rire par excellence, c'est le rire immortel de Rabelais qui met en branle tout notre organisme et nourrit notre esprit en le perfectionnant, c'est ce rire français qui, lorsqu'il nous prend, est si large et si sonore, qu'on a l'air de rire avec son cœur. On dirait un rire patriotique.

Un rire fin, charmant, c'est le rire qne

nous donne une comédie où se trouvent

réunis observation, esprit, caractères où l'heureuse nature d'un auteur vraiment gai et délicat se manifeste presque à chaque mot, oîi les scènes se développent brillamment dans un dialogue qui pétille, où les personnages ne parlent que pour mettre en joie le public, et au milieu de ce rire d'une espèce si délicieuse, l'intrigue se mêlant, s'enchevètrant pour se démêler au dénouement, le rire qui nous chatouille l'esprit à l'audition des pièces de Gondinet qui nous montre la vie toute enguirlandé de fleurs riantes!

Le rire d'Augier si éclatant, si intense, n'a rien de commun avec le rire de Dumas, si incisif et si brillant; les deux ' rires qu'excitentces

deux grands écrivains n'ont qu'une communauté, la puissance. Mais leur rire

est dififérent et donne bien la caractéristique de leurs merveilleux tempéraments d'auteurs comiques.

Le rire de Sardou et le rire de Pailleron éclatent brillamment comme des fanfares, — c'est la gaieté même, — quoique ces deux hommes par nature soient des pince -sans -rire d'infiniment d'esprit.

Henry Becque a un rire noir et Octave Feuillet un rire rose.

Le rire de Meilhac, dans lequel le sourire d'Halévy s'est fondu si longtemps, est joliment parisien, boulevardier, exquisement français.

On pourrait dire qu'il est distingué, si le rire pouvait jamais l'être 1

C'est niâiatenant Fliilippe Gille qui rit avec Meilliac. Le rire de Philippe Gille est d'une bonhomie toute spirituelle, d'une

franche originalité, facile et imprévue, témoignant d'une sincère gaieté.

Et sur tous ces rires célèbres rayonne le rire de Labiche, qui représente le grand rire gaulois, le rire moliéresque emportant

tout dans sa largeur, dans son éclat, riro irrésistible , merveilleux , qui fait d'Eugène Labiche un bienfaiteur de Thumanité. ; . -, \ ^

Après ces rires de .

grande lignée, il faut parler du rire tout simple qui ne donne aucune satisfaction à Fintellect , et ; ne s'a- •dresse qu'à la rate, le rire qu'inspire le bas comique. Rire tout à fait primitif qui détend les gens d'esprit en les réjouissant et qui ravit en extase les spectateurs moins éduqués, — c'est le rire que nous devons aux pitres. ' .

J'ai vu de grandes intelligences se reposer aux drôleries sans prétentions et aux joyeusetés bêtes des jocrisses forains. Badauds et hommes d'esprit dégustaient avec plaisir les coq-à-l'ane de la place du Trône, de Saint-Cloud et de Neuilly. L'hilarité

toute naturelle qui descend de la devanture des baraques sur la voix des frîppesauces délasse et fait oubHer les soucis quotidiens.

C'est comme un bain de son après un sérieux voyage.

Le rire que nous inspirent les clowns dans

les cirques grossier ; ils les clowns, dans leur faser la galetaine re-

est moins sont naïfs, mais on sent çon d'amurie une ccrcherche.

l'ingéniosité qu'auraient des enfants malins.

Une scène — fort naïve — qui ne manque jamais son effet, c'est celle où Ton voit un clown ayant la prétention d'arrêter à toute force un cheval lancé au galop s'accrocher à la queue de l'animal et être entraîné autour de l'arène sans pouvoir retenir le cheval. Lc3 mines de macaque que fait le

clown, les cris de paon qu'il pousse sont inénarrables, — personne ne résiste à ce spectacle, — on rit.

Une scène plus ingénieuse : un clown à l'accent anglo- français agace, turlupine sournoisement un écuyer du nom d'Henry, en répétant après chaque gifle, coup de pied au derrière, croc-en-jambe donné -à l'écuyer : « Tiens, Henry » (lisez Hannrey !), — après quoi le clown se promène , l'air indiffèrent, le nez en l'air, puis recommence son manège. Henry, fatigué de recevoir tant de gnons, va chercher un bâton

et en donne un coup épouvantable à monsieur clown qui ne Ta vraiment pas volé.

Le clown tombe et fait le mort. Henry rentre heureux d'avoir exterminé Tinsolent clown. A peine Henry est-il à la porte, que le clown, qui fait le mort, se relève un peu et crie : « MossiEuii Hannrey ! pardonnezmoâ, maintenant que je souis morte! »

Tout le monde rit de ce clown qui ne devient poU qu'après sa mort, qui a traité Henry d'Henry pendant sa vie et q^i, une

fois mort, l'appelle gros comme le bras :

MossiEUR Hannrey!

C'est là de Thumour véritable que cette politesse posthume de clown.

Et tout cela compose le rire populaire.

G^HPiT^ec III

Le rire à tous les âges de la vie.

A Philippe Gilk.

rire des enfants à juignol est un rire laïf, naturel. Il a pourtant l'air d'un rire immoral, car cet ivrogne de polichinelle qui est mauvais mari, mauvais citoyen, bâtonnc le commissaire, image delà Loi, et c'est pour les jeunes spectateurs une adorable source de rire que la vue de l'Autorité rossée par la Débauclie.

LE RiriE.

Les petits amateurs de théâtre, — qui ont un cœur paciQque, — trouvent que Polichinelle et le commissaire , quand ils se battent , sont deux personnages irrésistibles de comique.

Le chat, dans ces drames guignolesques, les étonne un peu; mais comme il est mêlé aux bagarres où juge, gendarme, potence, femme de Polichinelle, jouent des rôles actifs — les enfants rient du chat par-dessus le marché.

Quel rire argentin est celui des babys s'esbaudissant à ce spectacle en plein air!

11 faut voir leur physionomie s'épanouir aux évolutions des marionnettes.

. Dans le regard naïf de l'enfant transperce et luit sa petite âme — si disposée à la joie.

entendre rire tout ce petit

public rose, on croirait que

^ lés acteurs de

^f carton sont devant un parterre d'oiseaux.

Rabelais a dit que rire est le propre de l'homme; c'est à Guignol qu'on observe combien c'est aussi le propre de l'enfant, — ce petit homme, né pour le rire, et qui pleure tant, dès qu'il aperçoit la lumière du jour, comme s'il était inconsolable du néant d'où il sort ot où il ne devait pourtant pas s'amuser.

Après les premières surprises causées

par les premiers objets entr'aperçus au seuil de la vie, l'enfant rit des grimaces que lui font, pour l'amuser, ses parents et sa nourrice, mais celui qui obtient le premier rire franc et bien sonore du baby, c'est Polichinelle !

Cher Polichinelle! tout bigarré de couleurs chatoyantes, orné de deux bosses qui sont bien les deux bosses de la

joie, avec ton visage carabossé, tes sourcils • blancs , ta perruque blanche , ta pratique sur la langue , tes jambes minces, tes bas de satin et tes sabots dorés nous t'aimons , malgré ta mauvaise éducation , tes vices insupportables , ton mépris de la justice , ta lâcheté , ton ivrognerie qui rougeoie ta figure cynique, puisque tu es l'instrument de rire des petits chérubins à qui tu

fats connaître la première ivresse du plaisir!

Après, c'est à la pension qu'on entend les rires fous — pendant la classe, quand le rire est fruit défendu. Alors on éclate sous cape, on rit dans son pupitre, après

avoir appuyé le mot une, à la craie, sur le dos du voisin, après avoir lâché un hanneton dans la classe, hanneton qui va généralement se poser sur le nez ennuyé du professeur; après avoir lancé au plafond

îiO LE RIRE.

une boulette de papier mâché avec .un bonhomme en papier tenu à la boulette !par un fil... — Ce qu'on rit! !..

— Qui a fait ça? crie le maître.

Personne ne bronche sur les bancs.

— Toute la classe en rétenue ! s'écrie le maître.

On va en retenue — et Ton y rit en se rappelant le hanneton envolé , lé bonhomme envoyé là-haut.

Avec le bonnet d'âne, l'écolier, agenouillé dans un coin de la classe, rit encore en

.^ attrapant des

mouches, en faisant des pieds de nez à ses caiparades studieux, en tirant une langue vengeresse du côté du pupitre du maître.

La classé entière éclate de rire à la vue de cette langue, immensément sortie d'une petite bouche de gamin.

Que de rires dans une école !

t pus, car il arents pour pas rire — i cela I Parmi les rires scolaires, celui du lycéen part très facilement. Ce rire console du grec, du latin et du lycée noir. Pas gai de mettre en bouteille dans un lycéen toute cette science! c'est une besogne austère , il faut bien qu'il rie ce pauvre lycéen. II s'amuse des facéties à la modequiluisontapporlées par les externes; il en savoure la joyeuse stupidité partout, dans la cour, au réfectoire, au dortoir — même en rêve pour ne pas perdre une seconde du temps où illui est permis de rire.

Et plus tard, quand l'amour met le feu aux poudres dé son cœur, le jeune homme s'en va à Meudon ou à Louveciennes, avec une belle fîUe aux lèvres roses, aux dents éblouissantes, aux yeux débordants de suc.

11 repatt sa vue d'un joli visage encadré d'une chevelure — nimbe châtain d'une tête charmante! — il sent contre lui un corps souple aux lignes pures, rebondi aux beaux endroits, il respire une odeur

LE RIRE. l>3

de printemps qui se dégage de la jeune femme heureuse de vivre ...

Mettez ce. couple dans un beau paysage, faites passer dans les feuilles un souffle d'avril, figurez-vous un ciel fin et nuancé comme ceux qui nous ravissent dans les tableaux de Cazin. Regardez la tête radieuse du jeune homme penchée vers celle de l'exquise créature qu'il conduit — et écoutez...

Des éclats de rire légers s'échappent de leurs lèvres et montént"Nians l'air. Ah! le joli rire, heureux et jeune, le plus joli rire de la vie ! celui qu'entend la vingtième année et qu'accompagne la chanson des branches, celui qui éclate sous les amandiers en fleur, — le rire que les fauvettes connaissent. Rire perlé, rire divin des amants.

— Rire qui a traversé deux cœurs et qui vient s'égrener sur quatre lèvres entre deux baisers riants !

Je me souviens des rires fous qui m'ont terrassé, qui ont exterminé mu rate les premières fois que je suis allé au Palais-Royal. J'avais seize ans, je m'amusais tant que j'en étais malade

J'arrivais au rire convulsif, celui qu'on ne peut arrêter, qui peut nous faire écla-

ter comme un ballon, le rire qui fait craindre l'explosion du rieur. Mon ingénuité

LE RIRjE. bit

provinciale était à une noce exceptionnelle quand j'allais admirer les excellents comi-

ques qui faisaient alors courir tout Paris.

Combien je riais !

A vingt-cinq ans on rit encore beaucoup, mais plus avec cette ardeur, cet amour d'amusement qu'on a dans la prime jeunesse.

C'est évidemment à seize ans que les immenses rires vous prennent. On entre dans la vraie vie à cet âge et les premiers grands éclats de rire partent comme de vrais feux d'artifice pour célébrer la nouvelle existence.

Le rire se transforme avec l'âge.

De vingt-cinq à trente-cinq ans on rit

d'une façon plus nuancée, on crève moins de rire — crever de rire, quelle belle chose ! — la gaieté se tempère. Il est entendu qu'il n'est question ici que des rieurs intelligents, non des idiots qui rient de tout avec le même entrain et le même manque de motif.

Est-ce à dire que lorsqu'on avance vers la quarantaine on rit avec plus de discernement, qu'on met sa raison en travers de sa rate, qu'on l'oblige à une certaine modération, sa rate? Oui, sans doute. Et si l'on pouvait dire ceci, j'insinuerais avec précaution que, passé la trentaine, on rit plus sérieusement.

Le rire de l'homme de quarante ans est singulièrement distinct du rire des autres âges.

A quarante ans on déguste le rire, on n'a plus l'abandon immédiat des jeunes rieurs, le rire est comme philtre par les ans. On ne se méfie pas précisément avant

de rire, mais on se livre moins, on écoute avec une certaine prudence, on savoure les saillies joyeuses en gourmet intellectuel, en dilettante du rire.

Plus on avance en âge, plus le sentiment de défiance s'accentue pour le rire, l'observateur entrave le rieur. — On est tout à fait difficile à amuser en vieillissant — surtout si la santé se détériore, si l'estomac se détraque; alors on devient un rieur intermittent et ergotant, — un rieur qui ne rit plus.

Quel bon rire à entendre que le rire des vieillards bien portants ! Il est la preuve d'une vieillesse heureuse et robuste. L'ouïe et la vue, tout est resté presque excellent chez ces vieillards-là, — la joie des mots et la joie des gestes d'un acteur comique !eur entrent, coïnme un régal, par les yeux et par les oreilles.

Le rire des gens de quatre-vingt-dix ans, très déjetés, courbés sous le faix des années est un rire rappelant, sans avantage, le bruit des vieilles crécelles.

C'est un vilain rire sec, saccadé, une sorte de rire en bois qui part du nez et des épaules, le ventre est si peu solide et

si plat que la rate n'ose plus bouger de peur de tout faire sauter. Ce rire, sans gaieté, secoue toute l'ossature du vieux monsieur maigre qui semble avoir manqué le dernier convoi au railway de la mort, au P.-L.-M. de l'éternité.

Le rire du centenaire tout tremblant est affreusement affaibli. C'est un souffle qui semble rire, ou un rire qui semble souffler.

Je parle du rire des centenaires de Paris — (bien rares les centenaires parisiens, et

bien usés; j'excepte le superbe et résistant M. Chevreul) — les centenaires de province poussent encore de vigoureux éclats de rire, car la province conserve et garde

longtemps solides ses vieux enfants. Les centenaires provinciaux ont la force de rire jusqu'au rire final, dont Fécho doit résonner dans la grande avenue des Champs-Élyèées de Fautre monde J

CliHPIT^© lY

Lo riio dans une salle de spectacle. — Spécimens

de rieurs.

A Willi/.

Le rire donne le degré d'intelligence, de compréhension rapide ou lente de chaque rieur.

H faudrait photographier toute une salle de spectacle riant en écoutant une pièce comique , pour avoir un vrai choix de physionomies expressives différentes, un échantillon de gaietés diverses.

6'è LE RIRE.

Ce spectateur, la bouche fendue, les larmes aux yeux, se livre tout entier au plaisir de crever de rire. Peu importe sa condition dans le monde à ce spectateur. A-t-il des soucis domestiques? Il n'y paraît guère.

Cet autre rit avec gravité. Ce doit être un chef de bureau, obligé dans la journée

de se faire un visage de glace pour avoir Tair administratif. L'administration le poursuit, le soir, jusque dans son rire. 11 rit administrativement.

Celui-là a une physionomie d'une finesse extraordinaire, les yeux plissés à l'excès témoignent, dans leur expression de malice satisfaite, d'un bonheur de raffiné.

On sent une indicible joie dans toutes les profondeurs de son être.

LE RIRE. e.'i

lia voilà un immobile, — insensible à la joie comme à la tristesse — il s'amuse comme une borne, et en a bien l'air.

Voici les contorsions d'un homme qui discute son p'aisir. Le pli fort accusé, entre le front et le nez, donne liien l'expression d'un individu qui ergote et ne s'amuse pas comme toullemoniJc. Minute! il faut savoir si cela vaut vraiment la peine de rire. 11 n'a pas envie ce rire f ojr rien, lui. L'imprudenll pendant ce temps-là le plaisir passe I tT homme aux fauteuils d'orchestre dort d'un profond sommeil, un pâle sourire voltige sur sa grosse lippe — papillon anémique sur un vilain fruit. Ce spectateur vient de rêver, au théiltre, qu'il s'amuse.

Qu'a donc ce vieillard sec? Pendant que tout le monde rit, sa figure exprime un

immense regrel. — Il trouve idiot qu'on rit des choses de mainlenaDt, hausse les épaules h chaque éclat de rire de la salle et regrette jadis.

En voici un autre qui rit en poussant i^es « ah ! » joyeux qu'il essaie de réprimer sans y parvenir. Il est venu au théâtre pour beaucoup s'amuser et regrette de ne pouvoir s'amuser davantage.

Oh! ce gros monsieur! Deux larmes coulent silencieuses sur une grimace, deux grosses mains répriment les brusques mouvements d'un gros ventre secoué par le rire. Voilà comment se divertit ce gros

monsieur. Excellent homme, tout à fait sympathique à tout ce qui a la prétention éetre joyeux.

Cette figure impassible ayec des yeux très brillants est celle d'un spectateur qui n'est pas impressionné au théâtre, mais qui — une fois couché — va rire de souvenir à faire sauter son édredon.

Quel est ce rire à coup de poing? C'est celui du potache qui exprime sa joie en tapant de toute sa force sur ses cuisses, et quelquefois sur ses voisins — ce qui ne fait aucun plaisir à ses voisins — qui se fâchent — mais le potache continue.

Il y a des rires d^ commerçants qui n'éclatent que quand il est question de. leur profession : droguerie, mercerie, plomberie, charcuterie, etc.

lis resteront froids, ces commerçants.

os LE RJRE.I

au reste de la pièce. Ce sont des rieurs exceptionnels.

Le rire du larbin qui s'amuse beaucoup au Théâtre-Français — à l'ancien réper-

toire où les Mascarille et les Fronlin font sans cesse la leçon à leur maître et leur sont très supérieurs. C'est un rire qu'on Antend aux troisièmes et quatrièmes galeries, rire bruyant et vengeur.

Celui-là va éclater, c'est sûr. Il est pourpre,les yeux lui sortent de la tète, sa bouche se fend, jusqu'aux oreilles, il rit d'un rire sonore, plantureux.irrésislible.C'est le provincial qui vient oublier saprovinceà Paris.

- Voici la jeuoe fille. Elle met pour la première fois les pieds dans un thétUre. Elle [)as rire, parce qu'elle croit que inconvenant pour uoejeune fille, 'S elle pleure d'ennui de ne pas rire. Plus lard celle jeune fille se rattrapera, elle rira, derrière un éventail, à gorge tout à fait déployée!

L Celte femme mariée , un

..— fc peu mûre, s'ennuie à périr

dans son ménage avec un mari grave comme la loi et bête comme un pot — aussi vient-elle au Ihéftlre Iftcher toutes ses économies de rire.

Le rire de l'étranger qui ne comprend pas un mot de ce qu'il en- — ^

tend, et qui ne rit que de la Jljt^^-i:

mimique des acteurs.

En voilà un rire excessif celui des amis de l'acteur comique! — la concierge du jeune pre-

mier qui adore l'art et lés arlisles. — ■

Ces spectateurs-amis exagèrent ostensiblement leur plaisir en riant à tout casser, en battant des mains, pour montrer au public coml)ien leur ami comique est comii'iiie.

Le rire du magistrat iotègre. Od voit un simple pli h droite ou à gauche des lèvres du magistrat intègre — le front,

très haut, reste marmoréen. Ses sourcils se froncent à du Labiche comme ils se fronceraient à une sentence de mort.

Où rient les magistrats intègres? Mystère.

Ce beau garçon-là ne rit que pour faire voir de belles dents blanches. Ses dents blanches ne savent pas pourquoi elles rient, le beau garçon non plus.

Un visage bridé par la prétention est celui d'un bas bleu qui vient au tliéfttre se

retremper dans le sein de l'art. Le bas bleu rit du bout des deat^, comme il applaudit du bout des ongles — rire prétentieux et bleu des bas bleu.

II y a le monsieur qui n'a jamais ri nu théâtre — qu'on n'a jamais pu faire rire — parce qu'il est supérieur au rire et aux

ik

rieurs... quelquefois un sourire émerge sur sa lèvre hautaine... un sourire... l'observateur le note... hélas! c'est un sourire

de pitié. Ce monsieur, dans une salle, est un fléau, un empêcheur de rire en rond.

Le rire du vieux savant qui ressemble à un vieux singe.

Le spectateur qui rit quand on tape sur les belles-mères.

C'est un gendre.

Il y en a généralement quelques-uns dans une salle.

C'est pourquoi la plaisanterie obligatoire sur les belles-mères ne manque nulle part son effet.

A côté, il y a le rire aigu de la belle-

mère qui s'esclaffe quand on tape sur les gendres.

Ce bonnet à rubans roses qui s'agite

derrière un carreau de loge — c'est l'ouvreuse qui rit dans le corridor en voyant la pièce.

Voilà un couple gai, un mari et sa femme, nouvellement mariés et s'adorant. Ils viennent au théâtre pour s'amuser ensemble, rire ensemble — à chaque éclat de rire ils se cognent mutuellement le front en voulant se dire ensemble : n Est-ce drôle! » Après quelques rencontres, le couple gai rit sans bouger.

LE RIRE. n

11 y a le rire sceptique du musicien de

l'orcheslre , le rire naïf du pompier et le rire navré du soutTleur.

hE RIRE.

UEL est celui-là qui rit de confiance avant même qu*on ait levé le rideau? La pièce commence, il rit; un domestique entre, il rit; le domestique annonce un personnage, il rit ; le personnage s'assied, il rit ; Tactrice apprend au personnage que son père est mort, il rit.

Celui-là est un vrai rieur.

Il n'est venu au théâtre que pour rire.

Enfin, il y a le rire gaulois, populaire du Gavroche, perché en haut de son cher paradis, murmurant: « Oh! mince alors ! »

Le cou tendu, le regard fixe; il s'agite ensuite comme un forcené, serrant des deux mains la barre en fer du paradis comme s'il faisait du trapèze.

Quels joyeux croquis on ferait de tous ces visages grimaçants!

Quelle étude psychologique pourrait écrire un observateur qui supputerait les mille nuances, les mille replis de toutes ces ftraes qui, toutes différemment, se nourrissent de gaieté, s'enivrent de joie, le rire aux lèvres, la flamme aux yeux!

Gt^HPiT^e Y

Le rire faux. — Le rire bête. — Le rire des repas officiels. — Le rire à table.

A Raoul Ponchon.

Les Concourt ont dit qu'il y avait des rires qui sonnaient faux comme des pièces de monnaie fausses; et ils ont eu raison.

Il y a des gens qui rient faux comme des actrices disent faux, comme des chanteurs chantent faux.

Leur rire est à côté du ton juste, au-des-

SUS OU au-dessous. Cela fait souffrir Toreille et agace les nerfs.

L'homme qui a ce rire peut être doué dkme certaine sincérité ; mais son rire est faux comme le serait celui d'un jeton, si un jeton pouvait rire.

Tout le monde est gai, on rit de bon cœur ; la personne au rire faux se fait entendre, cela jette une note discordante qui arrête la gaieté des autres, — si ce sont

P. des gens délicats. — Si ce sont des cochers qui rient ensemble, dans le nombre il peut y avoir trois ou quatre rires bien faux, les cochers ne s'en apercevront pas, ils iront tout de même de leur gros voyage de rire ; — mais pour des rieurs fins, éduqués, joliment pensants, des rieurs qui ont le rire sensible, — il y a une souffrance affreuse à écouter rire la personne au rire faux.

Et si par-dessus le marché, le monsieur qui rit faux est très gai, c'est un bonheur

sans pareil de le voir souvent. Il vous offre sans cesse les fausses perles de son rire détonnant.

Ce rire n'implique pas une vilaine nature.

On rit faux, voilà tout.

On ne peut pas dire que ce soit un rire triste; il vaudrait mieux qu'il fût triste, il serait franc, au moins. L'homme au rire faux rira toujours faux.

Et le rire bête 1

Quelle calamité que le rire bête! Il est très haut, très sonore et très tyrannique.

8i LE RIRE.

Le rire bête est un grand rire. Les gens bêtes n'ont aucun scrupule, ils sont bêtes et ne se fichent pas mal d'être bêtes, ils ont carrément et hautement le courage de leur opinion. Us ont Tair de s'en faire gloire d'être bêtes, et de le proclamer en riant de toutes leurs forces !

Ce rire bête, qui n'éclate que pour d'écœurantes inepties j part comme un coup de canon et dévaste autour de lui toutes les envies de rire des rieurs fins.

Les rieurs fins sont foudroyés par le rire bête.

Il n'y a rien à faire quand un imbécile

bien robuste et bien gouailleur se met à

rire.

Il faut se résigner à être assourdi.

Il faut être philosophe, ne pas se mettre en colère , parce que si l'on manquait de sang'froid on se précipiterait à la gorge du rieur idiot et on lui ferait rentrer dans le gosier ses larges éclats de rire imbécile à coups de genou, à uoups de soulier, à coups de n'importe quoi.

Si l'exaspération vous prenait, ce serait effrayant ce que l'on ferait à ce rieur beaucoup trop sonore et beaucoup trop idiot.

Par bonheur, la prudence, les lois du monde veulent que nous restions anéantis sur place pendant que le rire bête corne au-

dessus de nos oreilles et jette le malaise et l'effroi jusqu'au fond de nos rates.

Le châtiment de ce rire, c'est que, quand il se fait entendre dans un salon vraiment mondain , on n'a pas l'air de croire qu'il \ient du haut de la personne absurde affligée du rire bête.

Fuyons ces rires insupportables

gre rire, étouffé à l'instant, qui se hasarde dans les repas ofliciels; il s'agit du rire, — vrai bouquet de feux d'artifice de

gaieté — qui illumine les déjeuners ou les (iiriers d'amis.

Ici la sympathie, l'améDité, la bonté, et surtout le bonheur d'être ensemble, se sont donné rendez-vous.

Le repas est commencé depuis dix minutes, la première faim est un peu apaisée, vous avez bu deux verres de vin mousseux glacé ou d'un bordeaux doucement réparateur, — vous êtes en train.

Vous vous sentez écouté par des oreilles qui ne demandent qu'à être réjouies, par des intelligences qui vous ouvrent un cré-

dit de fantaisie, illimité. Si, par surcroît, — quelques jolies femmes sont au nombre des convives, — qu'elles aient de beaux yeux, et dans ces yeux la flamme de joie, la flamme de cordialité, — alors vos trouvailles seront extraordinaires, le mot coloriste, original, vainqueur, viendra sans effort sur vos lèvres, vous enfilerez avec dextérité des colliers de paradoxes bons enfants, vous serez éblouissant sans fati-

gue, vous caracolerez intellectuellement sans soubresauts et sans secousses.

Vous ferez épanouir le rire comme le soleil fait épanouir les fleurs.

Êtes-vous intelligent? Vous deviendrez remarquable. Remarquable? Vous serez

supérieur. Supérieur? Vous pourrez confiner au génie. . . Qui sait ! tout est possible, vous êtes si heureux! Les plats sont si parfaits, les vins si magiques, les cœurs si ouverts au plaisir, à Famitié, peut-être à l'amour ! Vous parlez...

Et vous entendez de jolis rires, clairs, partir comme un vol d'oiseau, dans l'atmosphère chargée d'odeurs gastronomiques.

On vous déguste. Vous faites rire et vous riez en même temps. Tout le monde goûte un bonheur infini.

Le beau rire que le rire à table !

A table, la joie est double, puisqu'elle est alimentée par cet adorable plaisir du corps : bien manger; et, par cet exquis plaisir de l'esprit, trouver facilement de jolies choses à l'instant comprises et aimées !

G^HPiTï^e: YI

' Le rire dissimulé. — Le rire à TOdéon. — Le rire

' dans les ministères.

A Sapeck.

Ce chapitre ne sera pas illustré.

Le dessinateur proteste contre les plaisanteries fossiles de Cadet sur VOdéon et les déserts qui Venvironnent.

Ces déserts sont le pays de la jeunesse et de la fantaisie, où Sapeck a rayonné pendant dix ans, et que PoNCHON illumine encore.

Le rire dissimulé, voilà un rire intéressant à observer et exclusivement féminin.

C'est le rire de derrière Téventail, le rire sous cape.

Un monsieur très spirituel raconte dans

un salon une chose forte avec un art de conteur malin, quelques dames écoutent cette narration pleine de sous-entendus, en riant presque en silence, en se mettant à Tabri d'un éventail qu'elles lèvent jusqu'aux cheveux lorsque le rire dissimulé devient trop intense et qu'il a besoin d'éclater, alors elles pouffent derrière ce petit rempart de dentelle et d'écaillé, puis, lorsque l'éclat est fini, elles reprennent une physionomie simplement souriante, l'éventail à hauteur des yeux.

Le rire dissimulé a bien des aspects différents. Il est curieux à noter en wagon, où le rire est surexcité par la trépidation du train. Plusieurs voyageurs ont des racontars aux épices à se communiquer, — les voyageurs, à moins d'exceptions, ne sont pas très . édifiants comme conversations (les compartiments étant réservés ^ les voyageurs n'ont pas besoin de l'être), surtout si ce sont des gens qui voyagent

pour leur agrément. En voyage, on donne un peu de jeu aux convenances sociales.

On lâche quelques gaudrioles sentant leur Armand Silvestre, si elles sont très rabelaisiennes ; quel plaisir de suivre les mouvements divers de la figure de la voyageuse blottie dans son coin, qui a Y air de ne pas écouter et qui ne perd pas un seul mot de l'histoire ! Elle fait celle qui dort pour sauver les apparences. Si Ton pouvait voir dans Tâme de cette voyageuse à Tœil clos, on découvrirait qu'elle voudrait écouter le récit vif avec des yeux grands ouverts, la physionomie attentive : hélas 1 le monde, le quant à soi, exige qu'une dame paraisse murée physionomiquement pendant que des gaillards échangent de joyeux propos.

Une dame ne doit pas bouger. Il lui est absolument défendu de sourciller.

Alors les coins de la bouche qui s'agitent, les yeux qui font des efforts pour rester fermés, le nez qui remue, la démangeaison

suprênîe du rire combattue par le savoirvivre, réducation, le respect humain^ donnent un bien amusant échantillon de rire dissimulé.

En somme, ne plaignons pas trop cette voyageuse, ravie d'être montée avec d'aussi gais compagnons, elle s'amuse beaucoup intérieurement, et n'oubliera certes pas l'histoire drôle à laquelle elle n'a pu prendre une part visible, mais qui la fera rire loin du chemin de fer. Si elle s'en souvient...

elle s'en souviendra.

Il y a le rire dissimulé tout à fait intérieur aussi, avec un visage d'une sérénité parfaite, visage de quelqu'un qui ne comprend pas tin mot de la chose comique et gauloise que l'on raconte, et qui cependant savoure fort bien le sel de la drôlerie. Le masque n'indique aucune compréhension.

En cherchant dans l'expression de l'œil, on verrait comme un rayon de joie, mais le regard reste pur, les traits sont immobiles.

La dame à qui appartient cette physionomie pleine de volonté rit d'une façon si dissimulée que personne ne s'en aperçoit.

C'est une rieuse fameusement dissimulée.

Dans le grand monde, il y a une masse de lûeuses qui dissimulent placidement leur gaieté.

N'oublions pas le rire dissimulé si caractéristique des domestiques qui servent dans les dîners et qui prennent part à la gaieté générale, ils ont toutes les peines du monde à renfoncer leur envie de rire, ils secouent malgré eux les plats et renversent des gouttelettes de sauce sur les dames.

Quand un homme de belle humeur dîne dans une maison où il y a des larbins hilares, c'est un grand bonheur pour les larbins, mais ce n'est pas drôle pour les toilettes.

Les domestiques font de dangereux succès de rire dissimulé aux joyeux dîneurs.

Le rire à l'Odéon, voilà un rire provin-

{i8 LE RIRE.

cial. Les éclats de rire qui éclatent dans le vieil Odéon sont sonores et naïfs. Ce sont des gens faciles à amuser qui sont venus avec confiance tout près du Luxembourg et qui rient à l'ancien répertoire représenté par d'agréables acteurs, étonnés de jouer dans un théâtre aussi lointain.

Un poète a dit :

Le dorique Odéon éloigné de la ville.

La troupe comique va très bien aux spectateurs de rOdéon, qui — je parle des habitués de cet établissement de plaisir — ne sont pas précisément dans le grand mouvement de Paris. Les comédiens excitent un rire qui part avec une facilité étonnante. Le rire odéonien a quelque chose de bourgeois.

On rit dans cette respectable enceinte sans arrière-pensée.

On ne se dit pas : « Je ris beaucoup pour un spectateur de l'Odéon. » Non, on

ne se dit pas cela. On rit avec bonhomie, comme on rit dans une maison de campagne habitée par de braves gens. Le moindre mot gai va droit à la rate de ce brave public. Les grands auteurs comiques représentés, quelquefois à la bonne franquette, par des lauréats du Conservatoire, ont une action directe sur les auditeurs qui ne connaissent pas l'ergotage qu'ils manifestent dans les théâtres du centre de Paris.

Racine, avec ses Plaideurs, Molière, avec toutes ses comédies, jettent une joie sans mélange Çii bonne enfantdduïs ce théâtre où les couloirs ressemblent à ceux d'un établissement d'eaux thermales, où les ouvreuses semblent contentes de voir le public s'amuser et arborent un sourire presque maternel en délivrant des contremarques.

Les gens qui ont fait le voyage de l'Odéon se retrouvent au foyer du public avec

«♦00 LE. RIUE.

plaisir, et se rient les uns aux autres comme des touristes français qui se retrouveraient à l'étranger.

Le rire à TOdéon est un rire familial très bon, presque un rire patriarcal. C'est bien le rire de gens qui rient là-bas, làbas

Note personnelle .

On joue aussi la tragédie à TOdéon, — et ce n'est pas gai la tragédie, — mais ce qui l'est, c'est de prendre l'omnibus après une représentation d'un Macbeth quelconque, — de se mettre au fond de la voiture et de voir des spectateurs qui frissonnent encore en omnibus, qui échangent leurs impressions à l'oreille de leurs voisins avec des visages affreusement émus. L'omnibus part, presque tous les voyageurs ont la mine de gens attristés d'avoir vu représenter d'aussi grands malheurs. Ces personnes, venues au théâtre pour s'amuser,

LE RlRË. lOl

s'en retournant Tair désolé, me font beaucoup rire.

Je donne cette note comme opposition à la vision de Tomnibus, les soirs où Ton joue à rOdéon le Malade imaginairey le Médecin malgré lui, où les spectateurs voyageurs rient encore en donnant leurs six sous, — à moins que tout Fomnibus ne soit endormi d'une façon encore très odéonienne.

Le rire des employés de ministère est le rire de vieux collégiens. Le ministère n'est qu'un grand bahut. On y rit pour un rien,

— pendant que l'on rit on ne travaille pas,

— c'est le grand travail, chercher à ne rien faire, — et ce qu'on y arrive!...

Alors on rit de ceci, de cela, de pas grand'chose, de rien du tout, des moindres potins de la grande ville, des histoires de toutes petites actrices, on y fait des imitations d'acteurs comiques, — et c'est un rire énorme. On rit de tout : du ministre,

i02 LE RIRE.

des chefs, des sous-chefs, des garçons de bureau. Il n'y a qu'une chose qui ne fasse pas rire : c'est Tavancement ou la décoration du voisin ; on rit à tout casser quand il arrive quelque malheur conjugal au soussecrétaire ou à quelqu'un de sa famille.

Le rire des employés de ministère a sa place dans cette étude, comme un des rires les plus intenses qu'on connaisse. Ne diton pas toujours : rire à gorge ^'employé?

G^HPiT^e: YII

Le rieur perpétuel. — Le rieur qui ne rit pas.

A Touchatoiit.

11 y a rhomme qui rit par habitude. Un rien le fait rire. 11 rit partout, à table, en voiture, au théâtre, à l'enterrement, il rit en prenant un bain chaud, en entendant raconter de grands malheurs.

C'est un gai compagnon, mais agaçant à la fin.

Il arrive chez vous — on n'est pas toujours disposé à rire, surtout si l'on pense à ces individus trop riants, — vous entendez un éclat de rire dans l'escalier. C'est le rieur qui monte et qui rit tout seul, rien

qu'à l'idée que vous allez pouvoir le faire rire en lui racontant quelque chose de rigolo. Dieu vous garde de cet homme qui a toujours la bouche fendue jusqu'aux oreil-

les, les sourcils en accents circonflexes, les yeux briflants, bridés et pleurants! Quel fléau! Il vous guérirait de l'amour du rire.

Il sonne en riant, il entre en riant, vous lui dites que vous avez des palpitations et qu'au fond, vous craignez le début d'une maladie de cœur. 11 rit à se tordre en en-

tendant cette confidence, il est persuadé-, lui, le rieur, que vous la lui faites à la maladie. Vous insistez, il rit davantage.

Vous lui faites tater votre cœur, il rit tellement qu'en tAtant et en riant, il bourre de coups de poing votre pauvre cœur. Ce rieur est un bourreau.

Il n'y a qu'une chose à opposer à ces rieurs exagérés : un flegme sévère. Pendant que l'homme qui rit pousse ses interminables éclats de rire, ayez un visage morne, regardez le rieur avec des yeux désolés.

Peut-être arriverez- vous à le désarmer ; — à moins que le malheur ne veuille que, tout en étant sincère, vous ayez une figure comique, alors le rieur repartira de plus belle,

et criera en riant que vous avez une tête impayable !

Si vous n'êtes pas armé d'une indifférence de fer contre ce bonhomme assommant, il n'y a qu'un moyen de lui échapper :

voyager, mettre des distances entre lui et vous... Carie rieur sempiternel est collant par-dessus le marché; vous pourrez tout faire pour l'éviter, il ife vous ratera pas, lui, et sera, dès l'aube, chez vous à vous rire au nez.

Il n'est pas de plus triste compagnon que cet homme à qui tout rit et qui rit à tout. On en arrive à lui souhaiter d'épouvantables catastrophes pour lui voir un visage sérieux. Hélas ! les malheurs ne

sont pas faits pour ces joyeuses natures !

11 vous quitte en riant , vous voulez savoir s'il va encore rire dans Tescalier. Le rieur rit en dégringolant vos quatre étages, dit quelque chose au concierge, qui ne rit pas, et s'en va en riant, — vous laissant des bourdonnements de rire dans les oreilles.

A côté du rieur perpétuel, il y a le rieur

qui ne rit pas, mais pas du tout, le rieur qui ne rit jamais. Ce rieur est exceptionnel — heureusement pour l'humanité! — Celui-ci est aussi assommant que celui qui rit trop. Étant donné l'esprit de contradiction que chacun porte en soi, l'homme qui

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