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HO X.E RIRE

ne rit pas nous est odieux quand nous avons envie de rire.

Il est si bon, lorsqu'on a une belle farce à raconter, lorsqu'une vraie joie nous arrive de la dire à un visage ouvert et bien mobile, se mettant aussitôt à l'unisson de notre bonheur.

Il est si bon de voir une physionomie s'éclairer et refléter le plaisir qui nous transporte, d'entendre partir l'éclat de rire à l'endroit juste où le récit devient irrésistible.

C'est bien facheu?^ de rencontrer l'homme

qui ne rit pas au moment où l'on est plein de l'événement heureux qui transforme notre existence. Vous faites part de votre

grande joie à Thomme qui ne rit pas, et vous vous dites : « Je suis si content qu'il va rire cette fois — une fois, pas plus ! — une fois seulement, pour me faire plaisir.

C'est si gai, si heureux pour moi, si drôle, si immanquable comme effet, qu'il va rire.

Nous allons nous esclaffer, nous tordre ensemble la joie qui me réchauffe des pieds à la tête va le gagner, le réchauffer! »

Vous commencez votre récit, vous le dites avec entrain, la sueur perle sur votre front, votre physionomie est étonnante d'expression communicative, vous avez des larmes de plaisir dans les yeux, de grosses larmes — si abondantes que vous ne voyez pas la face de carême du monsieur qui ne rit pas, vous dépensez une verve inouïe, vous éclatez de rîrê : « Figurez-vous que...

1(2 LE RlUE.

enh! euh! euh! Alors il me dit... hi ! hi!

hî!... que je suis nommé... eh! eh ! eh!...

Cette chose énorme en août... ouh ! ouh!

ouh! Et moi... ah! ah! ah! Je lui dis que ce sont des mots... oh! ohl oh! pas du tout des faits eh! eh! eh! »

Le monsieur qui ne rit pas ne bronche pas en vous écoutant. Au milieu du récit, il se dit : « Je ne peux pourtant pas enten-

dre tout cela avec ma figure de plâtre; faisons un effort. » Il fait un immense effort de muscles et accouche d'une grimace qu'il veut faire passer pour un sourire d'approbation — mais cette grimace

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est si laide, si douloureuse, Thomme qui ne rit pas s'embête tellement en vous écoutant que vous finissez par vous apercevoir de sa froideur et cela coupe, net, votre hilarité.

Vous laissez vite ce gêneur, ce masque de bois, cet imbécile qui ne connaît pas la plus grande jouissance de ce monde, « rire », et vous le lâchez en lui disant :

Zut ! Et c'est tout ce qu'il mérite.

Il est trop bete ou trop envieux !

GliHPiT^ec YIII

Le rire complaisant. — Le faux rire complaisant. — Le rire des ratés. — Le mauvais rire. — Le rire (lu portier. — Le rire jaune.

A Paul Hervieu.

A cause du rire complaisant est dansl'indulgence excessive , dans .— C ■ les sentiments

d'infériorité d'un subordonné pour son supérieur; j c'est une espèce

I t de dette de re-

connaissance qu'un obligé acquitte en écoutant celui qui lui a rendu service, quand le bien-

118 l-^ ItlRE.

faiteur raconte quelque chose de drôle, c'est le suffrage exagéré d'unmonsieurqui mettra bientôt ù, contribution l'obligeance d'un autre monsieur, c'est l'aplatissement

d'un individu au cœur uo peu domestique devant un autre individu. Le premiervenu lui annonce une histoire à mourir de rire; comme toutes les histoires à mourir de rire, elle n'est pas drôle, mais l'individu au cœur domestique s'esclaffera. Le rire complaisant sera volontiers le rire du pied-plat. Le rieur complaisant rit à tout ce qu'on lui dit, — ça lui est égal; il n'a pas de préférence, il est complaisant. Sa joie n'a pas de degré, il rit sanS plaisir quoiqu'il ail

l'air de s'amuser, le vrai rieur complaisant possédanttouteslesapparencesd'un homme qui éprouve une véritable joie. Ce rieur-là a l'air sincère, c'est pourquoi il est si perfide. Son rire trompe merveilleusement le ^ai raconteur qui se fie là-dessus et se dit en écoutant rire le rieur complaisant : « Oh ! oh ! c'est joliment drôle, ce que je lui ai envoyé là. >* Le gai raconteur, très content de l'efTel produit, en conclut que sa drôlerie sera excellente à colporter, il l'essaie devant des rieurs sincères — vraiment sincères, ceux-là — et remporte une veste complète. Personne ne sourcille. C'est le rieur complaisant, qui l'a mis dedans.

ÉFiEz-vous de ces rieurs !

Il y aie faux rieur complaisant. Celuilà, on le reconnaît après quelques éclats de rire, on voit que son rire l'ennuie

etqu'il ne veut queflatter votre manie. Alors on se méfie en apercevant des yeux faussement allumés, un rictus forcé, des traits qui grimacent péniblement au lieu de donner le bel épanouissement du rire véridique. On sent que ce faux rieur complaisant est un blagueur malhabile qui n'a pas la force de vous faire croire que les choses que vous donnez comme amusantes sont ennuyeuses comme la pluie.

A nuance est assez fine à saisir : le faux rieur complaisant s'amuserait sans doute beaucoup s'il entendait quelque chose de vraiment drôle, tandis que le vrai rieur complaisant rira énormément à n'importe quelle fadaise, à n'importe quelle balourdise, bonne ou mauvaise. Il mettra à votre disposition son rire menteur.

Ce rieur-là ne s'amuse pas du tout en

VOUS écoutant et mesure l'intensité de son rire à la grandeur des services que vous avez pu lui rendre.

Si vous lui avez par hasard prêté de l'argent, il rira d'autant plus que la somme que vous lui avez prêtée sera plus importante.

Vous pouvez vous méfier quand c'est un rieur à qui vous avez avancé une jolie

somme, vous devez croire que ce qui le fait Tire, c'est la pensée qu'il ne vous rendra jamais votre argent. Ce qui est fort comique — pour celui qui ne rend pas l'argent.

Le rieur complaisant semble doué de

trésors de bienveillance, d'aménité; —

aucunement, sa complatsance est la manifestation d'une âme subalterne, ce rieur a des instincts de valet. Il aime servh- son

rire comme un domestique sert des rafraîchissements dans un bal, il ril à tout, pour tous.

A part lui peut-être méprise-t-il l'hQmme hilarant qu'il écoute," et comme le rieur complaisant n'a aucune dignité, il rit dès

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que son semblable — qui est son supérieur — ouvre la bouche en en annonçant une bien bonne.

Quel rire assommant que celui de ce rieur menteur ! Sitôt qu'il y en a plusieurs dans une réunion où quelques hommes gais exercent leur verve, on entend éclater les rires complaisants; l'observateur, qui regarde et écoute bien, s'aperçoit vite que ces rires n'ont rien de joyeux, que leur éclat est froid, qu'ils ne reposent sur aucune conviction, que leurs Ah ! ah ! ah! — ou leurs Oh ! oh ! oh 1 — sont bruyants, mais blancs comme on dit au théâtre, qu'ils n'entraînent pas, que Ton ne se n^et pas à rire en les écoutant, ce que l'on fait quand éélatent à l'oreille les rires de gens qui se donnent vraiment une bosse de rire, — et avec qui il faut faire presque aussitôt assaut de ventres secoués. Les éclats de rire du rieur complaisant n'intéressent personne au monde.

lEN des ratés qui n'ont pas le courage de montrer leurs mauvais seolimenls, envie, jalou- - sie, haine, sont des rieurs complaisants. Ces ratés-là, plus ils ont conscience de leur vilaine nature et besoin de cacher leur ratage, plus ils rient complaisamment û tout ce qu'ils entendent de soi-disant drôle, mais ils rient surtout à éclater quand un véritable imbécile bien gonflé de lui-même leur raconte une stupidité prétendue comique, alors le rire complaisant des ratés est formidable, ils mettent dans leur joie feinte toutes les fureurs de la vengeance.

Le mauvais rire. — Len mauvais rire » doul il est tant question dans les romans et dans les drames est le rire que sable, le traître,

fait entendre net ses forfaits, enlève des enère qui les aime

— il s'enfuit iurante progéniiras, et, un rictus sur le masque, lissés par une ses : (1 Ah ! ah !

ement au nom.

luelquefois quatrattre est plus

i26 LE RIRE.

méchant, sont effrayants de sécheresse; ils rappellent le bruit que les potaches obtiennent quand ils font claquer deux morceaux d'ardoise entre leurs doigts, mais mille fois plus fort.,, d'une dureté abominable, — rire d'homme sans aucune espèce de cœur, je dirai presque sans entrailles, — car ils ont généralement peu de ventre, les traîtres, la méchanceté n'engraisse pas.

Ah ! ah ! ah ! — l'homme haïssable vient

d'incendier une ^>^v^; maison.

^ Une jeune vierge est fiancée à un très grand seigneur , fort riche ; le mariage a lieu demain.

Dans la nuit, le maudit vient enlever la jeune vierge et l'emporte dans la montagne!... Ah! ah ! ah !

Ah! ah! ah! — Le traître a volé tout

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Tor de ses anciens maîtres ! Il a rompu les digues avec quelques hardis pontonniers, Teau arrive à flots, c'est l'inondation !! !

la dévastation! ! ! la mort pour de braves villageois au milieu desquels vit celle qui n'a pas voulu de lui comme époux!...

Tant pis ! qu'ils meurent tous ! ! ! Ah ! ah ! ah ! ah !

Le rire infernal que fait entendre Méphistophélès est un mauvais rire, le rire de Don Juan aussi, celui d'Yago empoisonnant l'âme du noir Othello n'est pas un excellent rire. Si Tartufe riait, ce serait sûrement d'un mauvais rire. Mordaunt, des Trois Mousquetaires^ a un bien mauvais rire. J'en passe... et des plus mauvais!

Le « mauvais rire » est terriblement ironique et railleur.

En descendant des hauteurs lyriques dans lesquelles planent les illustres personnages que nous venons d'évoquer, on

peut s'arrêter au « mauvais rire » que l'on entend dans l'escalier le jour du terme le rire du portier qui vous apporte la quittance de votre loyer.

Oh ! le mauvais « mauvais rire » que le rira du portier!...

® Le rire jaune est celui des

gens qui ont la jaunisse, cest . aussi celui des maris trompés.

Le rire jaune est celui des envieux, des ratés affreusement bilieux, des sécois qui donneraient tout au monde pour ne pas rire et qui jaunissent en riant,

tant ça les navre de rire. Ils ressemblent à des citrons désespérés.

Ces malheureux sont obligés de rire {il y a des choses indispensables qui les y contraignent — rien ne peut les soustraire à ces choses). Alors ils deviennent jaunes et rient jaune.

On dirait de la bile qui rit. Us feraient joliment bien de rire dans un pot de chambre, ces vilains bonshommes-là!

Oh ! les laids rieurs, j'allais dire les postérieurs que les rieurs jaunes!

GljiiPiTï^ec IX

Le rire des jeunes filles en écoutant un monologue.

A Chaudes Let^oy.

C'était chez madame de B... il y a quelques années, dans un salon où il n'y avait que des jetnes filles de seize à dix-huit ans.

Je disais la Famille Dubois du rieur âpre, américain et irrésistible Charles Gros auquel la France est redevable de tant de jolis . monologues depuis V Obsession et le Bilboquet jusqu'à et y compris le

fcMrmidable hareng saur.

C'est là que j'ai entendu le plus rire de ma vie.

Tout ce jeune public en robes blanches et roses,

au bout de quelques minutes de Famille Dubois, était fauché par un rire d'ouragan. Toutes les jeunes filles avaient l'air de saluer chaque Dubois qui passait , et il y en a des Dubois dans ce monologue I

C'était extraordinaire à voir et un peu efifrayant à entendre; car, avant d'être pris moi-même par un fou rire intérieur, je songeais à l'état épouvantable dans lequel devaient être les charmantes rates de ces jeunes personnes coupées

en deux sur leur chaise par le rire fou de Charles Gros.

J'ai Uni la Famille Dubois en riant du rire convulsif de l'auditoire et je n'ai eu que le temps d'aller tout de suite après

dans la pièce à côté me tenir les côtes très compromises par ces éclats de rire.

Je le déclare très sérieusement, jamais je n'ai entendu rire avec une pareille violence...

Entends-tu, gros moine de la rue de Douai ! ! !

CrjHPiT^e: X

Le rire de Théritier.

Celui-ci est un rire

mouillé de larmes,

mais qui n'a rien de

printaoier et qui ne

rappelle en rien le rire

!S amoureux élégiaques

ii sourient à travers de

lieslarmescristallines. On

„.nt dans, la physionomie

de l'héritier quelque chose de grimaçant.

S'il y avait des larmes sèches, celles qu'il verse le seraient — et ne mouilleraient pas son museau de crocodile.

Le rire est au fond des traits, la douleur est feinte et peinte en mauvaises couleurs ; il geint, s'essuie, se tamponne le nez; — et quand il sent qu'on ne le regarde pas, il

s'assure que personne n'a l'œil sur lui, pour pouffer de rire, d'un rire silencieux, mais énorme ; il s'esclaffe , s'esbaudit largement — sans bruit — à la pensée de la perte du cher mort ou de la chère morte qui lui laisse un gros sac. Rire infect et grotesque que l'on aperçoit dans des

voilures de deuil — derrière bien des corbillards 1 Dans l'église, on croit entendre

quelquefois un sanglot, c'est un éclat de rire qui ressemble à un hoquet de douleur et qui est un bel hoquet de joie irrésistible que rien ne peut combattre ni calmer, pas même la sainteté du lieu. Le savoir mort, lui! et pouvoir bieu boustisfailler, bien rigoler avec sa fortune, gagnée à la sueur d'un front honnête, — quelle joie!

Ah ! le sale rire ! . . . qui fait rire — excepté ceux qui n'héritent pas ou qui sont déshé--

rites el qui roulent des yeux effrayants, ce qui fait rire davantage les pleureurs crocodilesques, les rieurs macabres, les héritiers!

GDHPIT^€: Xl

Le rire de Molière.

A M, Jules ClareJie.

Voilà le rire dont on ne se lassera jamais.

A toutes les époques il y a eu bien de l'engouement pour certains rires éphémères. Le rire de notre grand comique a traversé deux siècles ; il est plus jeune que jamais !

Il se perpétuera d'âge en âge et sera le dernier qu'on entendra quand les derniers survivants de notre race pousseront leur dernier éclat de rire. Ils riront encore à Molière.

Le comique du grand Français est si large, si simple, que nous rions et que nous applaudissons charmés, conquis par ce slyle lumineux et brave.

Le rire de Molière repose et rend meilleur. C'est bien le rire des honnêtes gens.

Et quand on pense que Poqueliu trouvait que ce n'était pas une mince besogne de faire rire les honnêtes gens! cela lui était si facile! — Elle est innombrable la quantité de gens très honnêtes qui, depuis deux cents ans, ont ri aux comédies françaises du fils du tapissier, qui se sont

épanoui la rate et le cœur à ce magnifique répertoire, dans lequel Molière a touché à presque toutes les passions, aux vices capitaux, à tous les ridicules.

Après avoir ri aux ouvrages d'autres auteurs qui ont su aussi réjouir les foules, on revient à Molière comme au maître suprême du rire.

On sort du théâtre, solidifié, avec une provision de joie, quand on a entendu une pièce de Molière et aux heures sombres de Texislence si la pensée se souvient du puissant rieur, elle est réconfortée par le plus beau rire de la France.

On a dit que, comme le feu, le rire purifie; le rire de Molière a surtout le don d'assainir, de détruire les miasmes qui empoisonnent nos C3rveaux. Après avoir lu certaines œuvres modernes où le pathos et les pornographies nous contaminent rintellect, allons nous nettoyer, nous retremper l'esprit au rire de Molière.

ii» LE RIRE.

De son vivant on a appelé Molière le contemplateur, aujourd'hui on peut l'appeler le réparateur.

Vive le rire de Molière !

Gl(H»ITQe Xll

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