PEINTRE DE SÉVILLE
LLDOVICO MAGNO IMPERANTE
LUDOVICo MAGNO IMPERAXTE
Une hampe couronnée d'or se dressa tout à coup devant le péristyle de la gare, par-dessus la vaste houle des têtes. Les couleurs de Catalogne resplendirent dans le soleil d'août, tandis qu'un chant martial soulevé en chœur par des poitrines juvéniles couvrait les murmures de la place. Il y eut une minute d'hésitation et de surprise ; mais aussitôt ceux du Roussillon avaient reconnu l'hymne patriotique légèrement déformé par le timbre étranger et par la rudesse un peu rauque de l'accent. C'était la Marseillaise chantée en catalan. Immédiatement, des acclamations répondirent :
— Vivent les Catalans!... Vivent les étudiants de Barcelone!...
£" Et les vivats de France se croisèrent avec ceux de Catalogne.
— ViscaMontpeller!... Visca Fronda!*..
Le facile enthousiasme populaire se propagea de
proche en proche. Le cortège des écoliers s'ébranla pour faire son entrée dans Montpellier. La vieille ville universitaire s'était parée pour les recevoir. Des mâts à écussons tricolores s'échelonnaient tout le long de la rue Maguelonne jusqu'à la Place de la Comédie, où une clameur venait de signaler l'arrivée des Espagnols.
Un remous de la foule dérangea les tablées de curieux assis aux terrasses des cafés. La bousculade les força à rétrograder. On grimpa sur les chaises d'osier. Jean Puig, qui avait perdu la sienne dans la déroute, dut se hisser sur le même siège que son ami Mautoucher, dont il étreignit la haute taille pour se maintenir en équilibre.
Soudain une musique militaire fit éclater ses cuivres. Les étudiants de Barcelone défilaient sur la place, en agitant leurs grands bonnets de laine rouge semblables à ceux des pêcheurs napolitains. Des acclamations repartirent lorsque tout à coup Jean Puig. très pâle, les muscles de la bouche contractés^ cria à pleins poumons :
— Visca Catalunya!...
Mautoucher le regarda par-dessus son binocle, avec un sourire d'ironie supérieure...
— Calme-toi, voyons!... c'est ridicule!...
— Ah! laisse-moi tranquille : je suis catalan, moi aussi!
Et il redoubla son cri avec une sorte de fureur :
— Visea Catalunya!... Visca Catalunya /...
Les gens qui les entouraient s'étaient retournés.
Ces gros marchands de l'Hérault aux physionomies
lourdes et inexpressives ne comprenaient point un tel
- d'enthousiasme. Mais des Roussillonnais épars
dans la foule avaient saisi au vol le vivat national.
Maintenant il jaillissait de toutes les bouches, répété par les étudiants et par ceux du peuple. Tout près de Jean, un ouvrier espagnol, reconnaissable à sa face rasée et à sa petite blouse de lustrine noire, lança sur une note aiguë le cri de ralliement séparatiste.
— Visca Catalunya libre!... Visca Francia!... Vive la Catalogne libre ! . . . Vive la France ! . . .
Un immense frisson passa sur la foule, une émotion presque religieuse oppressa les poitrines. La voix du sang monta dans les acclamations éperdues, l'image oubliée de la grande Patrie Latine illumina les âmes les plus obscures, et, pendant une seconde, elle plana, ressuscitée par l'émotion de la multitude.
Presque aussitôt les cris s'apaisèrent. La brève exaltation s'était évanouie avec la détente des nerfs. La foule était revenue à son inconscience joyeuse d'élément. Elle roulait maintenant vers l'Esplanade, où les musiques et les bonnets rouges venaient de disparaître sous les arbres de la promenade.
Jean Puig, encore un peu pâle, se tourna vers Mautoucher :
— Était-ce beau?... Ce sens de la terre et des origines!...
Mautoucher sourit encore une fois avec cet air de perpétuelle ironie qu'il affectait :
— Étonnantes, vos foules du Midi!... Moi, j'adore les foules. Mon cher, je suis l'homme des foules!
Il prononça ces mots d'un ton tranchant et nuancé d'emphase, en conférencier habitué à mettre des sonorités oratoires sur le? mots de valeur. De tous les points de la terrasse, on les considéra plus curieusement.
Déjà un reporter du Midi Républicain les avait signalés à tout un groupe. On savait maintenant que le
jeune homme brun à fines moustaches c'était M. Jean Puig\ le banquier de Perpignan, l'organisateur du Théâtre latin de Narbonne. L'autre, le grand blond à binocle, c'était Henri Mautoucher, le collaborateur du Temps et de la Dépêche de Toulouse; le critique d'art et l'essayiste parisien, dont le dernier volume venait d'exciter un tel scandale dans tous les milieux littéraires. Le gérant du café, sa serviette sous le bras, les désignait du coin de l'œil à deux habitués, et, baissant la voix :
— Oui! le brun?... C'est M. Jean Puig!... Puig de Perpignan!... celui du Théâtre!...
Les habitués contemplèrent Jean avec une admiration respectueuse et Mautoucher avec défiance, malgré le ruban rouge qui barrait sa boutonnière.
Les deux jeunes gens, s'appuyant sur leurs cannes, avaient pris une pose; ils se sentaient le point de mire du public. Mautoucher, d'un geste large, passa son bras sous celui de Jean et il fit mine de l'entraîner sur la chaussée.
— Attendons ! — dit Jean. — J'ai donné un rendez-vous d'affaires à Claude Gelée. Tu te rappelles? Gelée de Nancy, notre ancien camarade à Henri IV? maintenant colon en Algérie...
— Colon!... Peste! il est tout à fait dans le train, Gelée ! Tout le monde colonise maintenant, — surtout les gens de plume et d'écritoire! Est-ce drôle?... Tu te souviens de La Vieille, un autre camarade de Henri IV? Voyons, tu te rappelles bien La Vieille? Candidat à l'École Normale, et, depuis, professeur. Eh bien, cet honnête petdeloup a jeté la toque aux orties. Il est en train de faire pousser du café à Nouméa !...
Jean fouillait du regard la cohue compacte qui
avait repris possession de la Place après le pas des étudiants.
Ce mardi soir, jour de bourse et de marché, l'afiluence était encore plus nombreuse que de coutume. La réception des Catalans n'y était pour rien, les marchands de vin n'ayant pas l'habitude de s'émouvoir pour si peu. La grande raison de cette afflnence insolite, c'est que, le matin même, il y avait eu un meeting monstre de tous les propriétaires de la région. .11 s'agissait de former un syndicat général pour conjurer la crise vinicole du Midi; arrêter une mévente désastreuse qui menaçait de ruiner le vignoble si péniblement reconstitué après le phylloxéra. Le rendez-vous avait été fixé à Montpellier, l'antique capitale des pays du vin; et tous y étaient accourus avec une sorte d'ardeur fanatique, — les grands et les petits, les riches et les pauvres, ceux du Gard et de l'Hérault comme ceux de l'Aude et des Pyrénées- Orientales.
Il y avait là des bandes de paysans abrutis, en longs sarraus de cotonnade bleue, tout crasseux et dépenaillés, qui s'agrafent sur l'épaule comme des tuniques d'esclaves : — vrais descendants de ces races serviles et liées à la glèbe qui n'ont point bougé depuis le temps des Bagaudes et des invasions romaines! Des farauds de village, le feutre neuf campé sur l'oreille, étalaient de courtes blouses bien drapées et des faux-cols de couleurs aux lavallières tlottantes. Les petits propriétaires, en complets de coutil minables et tout déteints par les lessive-, les mains calleuses appuyées sur des bâtons à bouts ferrés, formaient sans bruit des conciliabules, la mine sournoise et prudente. Des gentilshommes campagnards, vêtus à la mode de Toulouse ou de
Béziers, coudoyaient des maquignons et des marchands de bestiaux. Le fil rugueux des blouses bleues alternait avec le drap gris tendre des jaquettes à revers de soie, les cannes précieuses aux becs d'ivoire se plantaient à côté des bâtons habillés de cuir et garnis de clous brillants, qu'une lanière retenait aux poignets velus.
Tous les types du Bas-Languedoc et du Roussillon se reconnaissaient dans cette mêlée humaine. Les gens du Gard, aux figures olivâtres et renfrognées, marquées de maigres poils autour de la lèvre supérieure, les gros vignerons d'Agde et de Béziers, aux bajoues plantureuses et fleuries, ceux de Narbonne et de Lézignan aux énormes moustaches noires recourbées comme des cornes de bœuf, — et les jolis gars de Rivesaltes et da Perpignan, à la peau tannée et cuivrée d'Africains, dont les yeux hardis luisaient en escarboucles sous les sourcils broussailleux.
L'un d'eux criait si furieusement qu'il dominait le tumulte de la foule et les sonneries des tramways immobilisés. — Il gesticulait, se frappait la poitrine à tour de bras, comme s'il témoignait devant le juge.
— Regarde-moi ces gaillards! — dit Jean à Mautoucher. — Ils sont vivants, ceux-là, hein? qu'en distu? Ce n'est pas la faillite de la science qui les tourmente, ni le problème social, ni le relèvement moral de l'ouvrier, ni l'esthétique populaire!... Une seule chose au monde les préocupe : vendre du vin — le plus cher possible ! A part cela, tout le reste est néant pour eux!
— Oui ! — dit Mautoucher — de son ton tranchant, ils m'ont l'air de brute3 magnifiques, tes compatriotes!
Il haussa la voix avec l'intention évidente d'être désagréable à ceux qui les entouraient. Des gentilshommes aux belles cravates ornées de voyantes épingles d'émail le regardèrent avec plus de défiance et d'hostilité!
— Allons! sois aimable! — dit Jean.— Voici Claude Gelée !
Un garçon à la carrure athlétique, au large feutre rejeté en arrière, vêtu d'un complot en coutil blanc de coupe militaire et coloniale, fendait les groupes de paysans. Jean Puig, ayant levé sa canne, lui fit signe du trottoir. Le colon s'approcha vivement, les deux mains tendues.
— Inutile de vous présenter, n'est-ce pas? — dit Jean à Claude Gelée, — tu reconnais notre camarade Mautoucher?... Maintenant le célèbre Henri Mautoucher!... le peintre, le critique jd'art, le romancier!... il est tout, Mautoucher!
— Bonjour, mon cher! — dit Mautoucher à Claude, avec la simplicité débonnaire d'un grand homme.
A la façon dont son camarade lui tendit les doigts, Claude eut la sensation de recevoir un cadeau, et il perçut très nettement dans le ton de simplicité voulue la petite nuance protectrice du monsieur arrivé pour l'ami obscur qui patauge encore dans de bas emplois.
— D'ailleurs, je t'aurais parfaitement reconnu! Tu n'es pas changé, mon cher!... c'est étonnant comme nous restons jeunes, nous autres!... Oui! tu es bien le Claude Gelée, qui tournait avec nous, autour du Cosmographe, dans la grande cour du Lycée!... Le même!... absolument le même!... Eh! eh!... un peu déplumé pourtant!
Claude sourit , connaissant la manie dénigrante
de Mautoucher. Il rejeta tout à fait son feutre, et, se passant la main sur ses épais cheveux blonds taillés en brosse :
— Enfin!... si cela peut te faire plaisir!... — dit-il en riant. — Moi, ça m'est égal!
Jean taquina Mautoucher sur sa chevelure romantique :
— En fait-il des manières, avec son toupet à la Pétrus Borel!...
— C'est vrai! — dit Claude, — il a encore son héroïque toupet, plus flamboyant qu'une crête de coq!... Toujours le même, lui aussi!... toujours portant beau, mousquetaire et flamberge au vent!... Et décoré! — ajouta-t-il, en s'inclinant d'un air moqueur.
— Peuh! — reprit 'Mautoucher, qui feignit de la modestie, — ça n'éblouit même plus les trottins!... Je porte ça en voyage, pour les employés de chemins de fer !.. .
Mais Jean Puig les entraînait vers le café sous prétexte qu'il faisait moins chaud à l'intérieur et qu'on y serait plus à l'aise pour causer.
Mautoucher les précéda, redressant sa haute taille. Tout de suite Claude remarqua les épaules en portehabit du littérateur : la droite formait une saillie assez forte pour donner un moment la crainte qu'il ne fût bossu. Des américaines exagérées dissimulaient cette tare qui, au collège, l'avait fait surnommer Quasimodo. Sa prestance un peu théâtrale avait tellement imposé à Claude que, tout d'abord, il lie s'en était pas souvenu.
Le brusque rappel de ce petit défaut physique l'impressionna désagréablement : ce fut le mouvement d'inconsciente répulsion qui détourne de l'être
LE RIVAL 1>K DON H AN J i
manqué l'être robuste et sain. Quand ils se trouvèrent tous les trois autour de la même table, sa gêne s'en augmenta, et cette gêne, pendant quelques minutes, fut si manifeste qu'elle se communiqua aux deux autres. Ils luttèrent visiblement pour vaincre cet involontaire embarras qu'on éprouve toujours entre amis, lorsqu'il s'agit de reprendre langue après des années d'absence. Henri et Jean faisaient semblant de considérer la salle, — un vaste hall aux panneaux creusés par la perspective d'immenses glaces, entre lesquelles se dressaient des cariatides dans le style de Carpeaux. — Claude, à la dérobée, lançait des regards rapides du côté de Mautoucher.
Sous le haut-de-forme de feutre gris et derrière le binocle au large cordon de moire, il retrouvait l'adolescent maladif et prodigieusement vaniteux qu'il avait connu jadis. C'était bien la même figure exsangue, légèrement fouettée de bile, le même front large et bombé sous une couronne de lourds cheveux roux. Il s'émerveillait du nez en bec d'aigle cassé qui se busquait de façon si impertinente sur de gr moustaches relevées en crocs belliqueux. Cet air à la fois bravache et débile, cette tête à la d'Artagnan, sur ce long corps de maître d'études, formaient un mélange inquiétant et vaguement ridicule. Sitôt que Claude en eut la perception nette, mille détails oubliés se précisèrent dans son esprit. Cependant il s'évertuait à renouer la conversation.
— A propos! — dit-il à Mautoucher, — je a pas te féliciter. Mais laisse-moi te dire que j'ai beaucoup admiré au Luxembourg ton fameux Portrait de femme!
— Allons, bon! — répliqua Mautoucher qui joua la mauvaise humeur — cela devient une scie!... il va
falloir que je supplie le conservateur d'envoyer cette croûte en province... pour qu'on me flanque la paix avec cette bonne femme!...
— Fais-en cadeau au musée de Perpignan ! — dit naïvement Jean Puig. — toi qui es presque un enfant du pays !
Mautoucher eut l'air de ne pas entendre. Il reprit :
— D'ailleurs, tu dois savoir que j'ai abandonné la peinture depuis des années.
— Tu as tort! — dit Claude. — Après un début comme celui-là...
L'autre parut blessé de cette insistance :
— Mais non, mon cher, ce n'était pas ma voie... ma vraie vocation, à moi, c'est la littérature! Je suis un imaginatif, moi, je suis un romancier : ce qui n'empêche pas mes bons amis d'imprimer tous les jours que je suis un critique de grand talent.. Une pure rosserie!... Comme si mon dernier roman n'enfonçait pas toutes leurs pornographies plus ou moins renouvelées de l'antique, leurs Cléopàtres et leurs Héliogabales imitées du hongrois ou du polaque, leurs rhapsodies socialistes et humanitaires bâclées en trois mois par de petits bourgeois arrivistes qui n'ont jamais connu d'autre horizon que celui des popotes littéraires parisiennes... ou encore leurs blagues mystiques et catholicisantes : car la littérature dévote et la littérature humanitaire reviennent à la mode. On aurait pu croire pourtant que c'était fini, enterré!... Le grand Haubert avait écrit : « Le néocatholicisme, d'une part, et le socialisme, de l'autre, ont abêti la France ! »
Mautoucher avait lancé sa tirade avec une chaleur agressive, qui trahissait la réelle souTrance de son
amour-propre.' Brusquement, il s'arrêta, comme sil était honteux de s'être laissé emporter devant un aussi piètre auditoire, et, toisant de haut ses deux camarades, en homme qui se sent supérieur à lpurs critiques comme à leurs éloges, il dit à Claude d'un bel air de mépris :
— Mais tout cela, c'est du métier!... Parlons de toi, mon cher. Ah çà! qu'est-ce que tu deviens? Il parait que te voilà colon, maintenant?
— Mon Dieu, oui!... Tout le monde ne peut pas être romancier! — dit Claude qui avait pris son parti des rebuffades de Mautoucher. — Je vends mes chevaux, je vends mon vin. J'essaye d'écouler ma dernière récolte aux Auvergnats : c'est pourquoi je pars demain pour Clermont. En attendant, je me suis arrêté ici pour le meeting des viticulteurs et certaine affaire que j'ai avec notre ami Jean...
: — Que c'est ennuyeux, — interrompit Jean, — d'avoir à parler d'affaires un jour comme celui-ci!... Moi, je me sens en veine ce soir!... D'ailleurs, toute cette ville en liesse, la joie d'acclamer des Catalans, tout cela m'emballe d'une façon inouïe!...
— Il est de fait, — continua Claude, — que nous avons un programme de réjouissances pour la soirée !...
Et, se tournant vers Mautoucher :
— Mon cher, la municipalité aurait voulu te recevoir en grande pompe, qu'elle n'aurait pas fait mieux : retraite aux flambeaux, représentation de gala au Grand-Théâtre, avec Jessica Meyer et Bourgogne aîné qui viennent nous jouer leur Enfant de la Victoire!
— Drame héroïque, en cinq actes et en vers, par le Marseillais Claudius Boumégon, surnommé le Cor-
neille de la Cannebière ! — prononça Mautoucher avec une emphase grotesque.
— Un gaillard, — lança Claude, — qui a trouvé le moyen de ramasser ses deux petits millions en rétamant la vieille ferblanterie militaire du premier Empire... Moi, je trouve ça très fort!... Qu'est-ce que tu en penses, Jean?...
Mautoucher, que le nom seul de Roumégon mettait hors de lui, s'emporta tout à fait :
— Un gaillard ! allons donc !... Moi, je me charge de faire mieux, avec le Théâtre-Latin, si Puig consent à subventionner l'entreprise un peu convenablement. Oui, mon cher, plus fort, beaucoup plus fort... d'abord comme usine à millions et ensuite comme littérature. Car ce sera de la littérature que je vous donnerai, de la vraie, de la propre... pas du truqué ni du plaqué...
— Tu- réussirais peut-être à Paris, — reprit insidieusement Claude Gelée; — mais qu'est-ce que tu veux faire en province?...
— Paris ! . . . Paris ! . . . — grinça Mautoucher de plus en plus irrité, — ils n'ont que ce mot à la bouche ! . . . Mais, mon cher, dis-toi bien que Paris n'est qu'une souspréfecture du moment que je n'y suis pas... Est-ce que tu crois qu'il en faudrait beaucoup de gens comme moi et qu'il serait nécessaire d'épuiser les mines du Transvaal pour faire chanter les louanges de notre théâtre par tous les syndicats de commerçants littéraires qui détiennent à Paris les officines de réclame?...
— Voyons! voyons!... — dit Jean Puig, — laisse ce sujet qui a le don de te mettre en fureur. Tu sais que je n'ai dit ni oui ni non. Nous en recauserons !... En attendant, calme-toi. Va faire un tour dans Montpel-
lier ! Toi qui aimes l'antiquaille, tu trouveras ici quelques belles choses. Pendant ce temps-là, Claude et moi, nous expédierons notre petite affaire !...
— Mais du tout! — fit Mau toucher sur un ton aigre, — j'imagine que je ne suis pas de trop!... Causez, mes amis, causez!... Moi, je ferai mon métier aussi, tandis que vous vous chamaillerez. Ce café est prodigieux de vie et de mouvement. Et quelles balles splendides ! quels types !... je vais braquer mon objectif!...
Claude se sentit comme soulagé d'un poids, à l'idée de ne plus subir la conversation tyrannique de l'homme de lettres.
— Alors, — dit-il, en se rapprochant de Jean Puig, — tu estimes que cette entreprise d'élevage pourrait devenir sérieuse?...
— Mais certainement, mon vieux, certainement, vos. chevaux arabes sont très appréciés de nos rouliers montagnards...
Mautoucher était déjà bien loin d'eux. Ses yeux erraient à travers le hall, en quête de pâture littéraire, mais, l'àme encore ulcérée par le souvenir de ses rancœurs, il se dépita de ne point trouver le spectacle aussi curieux qu'il l'avait affirmé, peut-être uniquement par pose professionnelle, pensait-il, et besoin inné d'étonner le philistin. Il finit par s'accrocher aux cariatides qui dominaient la salle, comme hypnotisé par cette laideur. Il évoqua tout ce qu'il connaissait de l'œuvre de Carpeaux, et son fiel s'épancha en réflexions méprisantes" : était-ce assez « Second Empire », assez bourgeois et prétentieux, cet art médiocre qui fit pâmer les Concourt et qui, à son heure, dut être si - parisien »roh! oui! combien parisien!...
— Quand je vous dis, monsieur, que la place est
retenue! — criait très haut un garçon de café, qui défendait contre des paysans une table garnie d'un tapis, avec les cartes et les jetons tout préparés, les tasses renversées sur les soucoupes.
Les rustres, bousculant le garçon, firent mine de s'installer sur les banquettes. Le gérant effaré se précipita :
— Mais c'est la table de Monsieur Jouve! — clamait le gérant suffoqué par l'indignation, — installezvous ailleurs, que diable!... Quand je vous dis que ces messieurs viennent faire leur manille tous les jours de deux à cinq !.. . là !.. . C'est étonnant qu'ils ne soient pas encore ici!...
Un grand garçon en blouse protestait : « Un jour comme celui-là. il n'y avait pas de place retenue. La place était au premier arrivé. » Mais M. Maysounave, le gérant, opposa à ces réclamations un visage tellement superbe que les rustres durent battre en retraite vers le fond du café.
Une cohue envahissait la salle, toutes les tables de la terrasse étant prises. Les marchands de vin désertaient la chaussée où le soleil sévissait d'une façon intolérable; derrière ceux-ci, se poussaient tous les curieux qui avaient suivi jusqu'à l'Esplanade les étudiants de Barcelone et qui refluaient maintenant vers le Théâtre, la réception étant terminée.
Mautoucher dut se reculer pour permettre de s'asseoir à trois gentilhommes campagnards qui venaient d'entrer avec fracas et dont le verbe haut sonnait sur un ton d'importance. Le garçon les salua, le sourire aux lèvres, en les appelant parleurs noms, et M. Maysounave, le gérant, s'approcha pour leur serrer la main.
Le plus âgé, un vieux beau à moustaches gri-
sonnantes, tempêtait contre les meneurs du syndicat.
— Votre syndicat!... une fumisterie!... Au fond, c'est la surproduction qui nous tue. Car enfin il n'y a pas à dire. Vos méthodes intensives sont une absurdité...
— Parfaitement ! — reprenait un autre en s'animant, — et la faute en est à vos professeurs d'agriculture, des gens à bouquins qui ne connaissent rien du pays et qui s'en vont prêchant les méthodes américaines... Tas d'idiots, va!... Déjà leurs plants américains nous ont empoisonné!... La qualité du vignoble est perdue. Je vous le dis. moi : vous verrez, dans dix ans d'ici, nous ne produirons plus que la vinasse, du jus de campêche pour l'exportation...
— Allez donc!... espèces de sales bourgeois. — criait à l'autre bout un ouvrier endimanché qui était assis au milieu d'une bande de charretiers, — vous voulez supprimer l'alcool au prolétaire, en mettant de nouveaux impôts! Ça ne vous fait rien, à vous, de payer quat'sous de plus vot'verre de fine. Mais nous autres, nous voilà rasés, fichus!... L'alcool, pour l'ouvrier, c'est le charbon sous la chaudière : supprimez le surmenage de l'ouvrier, après ça vous pourrez supprimer l'alcool!...
Encouragé par les rires complaisants de ses camarades, l'individu se lança, déclama au hasard, récitant par cœur des phrases apprises dans les journaux socialistes :
— Oui, camarades ï dans l'état actuel du prolétariat, l'alcool, pour l'ouvrier, est plus nécessaire que le pain !...
Des applaudissements accueillirent cette déclaration. Les petits propriétaires, qui reconnaissaient dans
les charretiers leurs contrebandiers attitrés et qui tiraient de cette vente frauduleuse de l'alcool le plus clair de leur revenu, renchérirent sur les applaudissements de la bande :
— Bravo, bravo!... Il parle bien, le pays!
Mais l'ouvrier, changeant de tactique, se retourna brusquement vers les campagnards :
— Si vous voulez supprimer quelque chose, — cria-t-il d'une voix tonnante, — supprimez le privilège de bouilleurs de cru!
Ce fut un revirement soudain, un toile général ; les paysans hurlèrent :
— A la porte! à la porte!... Eh! va donc! pouilleux!... espèce de meurt-de-faim!...
Quelques-uns quittèrent leurs sièges. Une rixe paraissait imminente. Il fallut l'autorité du gérant pour rétablir l'ordre. — Mautoucher, très amusé, était tout oreilles.
Cependant les petits propriétaires, excités par l'algarade avec l'ouvrier, devenaient féroces :
— Il faut faire comme ceux de Béziers : il faut refuser de payer l'impôt !
— Oui, c'est vrai, ça!... à Bédarieux, ils ont reçu le percepteur à coups de fourches.
— C'est la faute au gouvernement!... Un gouvernement de voleurs!... Pour sûr, avant la grande Révolution, on ne payait pas tant d'impôts !
— Ça tournera mal, — %affirma un vieux tout ankylosé de rhumatismes, qui s'appuyait du menton sur sa canne. — Comme dit le Journal de Rochefort, bientôt les fusils partiront tout seuls... Ah! si encore c'était comme dans le temps!... s'il n'y avait que nous!... Mais ne voilà-t-il pas que ces bandits d'Algérie se sont mis à fabriquer du vin, je ne sais quelle drogue
bonne pour donner des maladies. Si seulement on pouvait payer des Arabes pour leur arracher leurs vignes!... Les flanquer à la mer, tous, tous, qu'il n'en reste pas un !
— Entends-tu — dit Mautoucher à Claude Gelée, — comme on traite tes compatriotes?...
Claude, interrompant la discussion, écouta déblatérer le vieux podagre.
— Oh ! je sais, — fit le colon, — je connais les sentiments de vos gens de l'Hérault... Ce matin, à la réunion, on a failli m'expulser, parce que je suis Algérien, et il a fallu l'intervention énergique de Jean pour qu'on ne me mette pas à la porte.
Celui-ci s'était levé de la banquette, l'air excédé :
— Vous savez : moi, j'en ai assez, de ce tintamarre !... et il fait une chaleur dans cette salle! Décidément, il n'est pas trop tùt que je prenne mes vacances. — Et après un temps : — Chers, écoutez-moi!... Nous dînons tous les trois ce soir au Continental avec mon vieux cousin Guillaume, un brave homme pour qui je réclame toute votre indulgence. En attendant, voulez-vous? nous irons chercher un peu d'ombrage sous les platanes du Peyrou. Vraiment, l'air, ici, devient irrespirable.
— Ah ! je serais curieux de les voir, tes ombrages ! — dit sèchement M au toucher, que son humeur contrariante reprenait par intermittences comme un tic nerveux.
Les trois jeunes gens se frayèrent péniblement un passage jusqu'à la sortie, l'heure de l'absinthe ayant amené une nouvelle invasion. Claude était resté un peu en arrière avec Jean Puig :
— Alors, c'est une affaire entendue? — interrogeat-il en manière de conclusion.
— Entendu, — mon vieux ! rendez-vous à Perpignan, le 11 novembre!
— Bon ! — dit Claude, — va pour le 11 novembre, à Perpignan !
Au même moment, un orchestre installé à l'angle de la terrasse attaquait une valse viennoise. Dès les premières mesures, Mautoucher, excité par ce contact prolongé avec la foule, se sentit comme emporté par une joie soudaine et presque animale. Il secoua le bras de Jean Puig d'une main frénétique :
— Écoute! Écoute! c'est le Beau Danube bleu!... Mon cher, restons jusqu'au bout : moi, j'adore cette rengaine!
Marquant de la tête le rythme berceur de la banale musique, il expliquait en phrases saccadées son étrange enthousiasme, et, de temps en temps, il prêtait l'oreille pour saisir, entre les pauses de ses mots, le retour de la mélodie.
Claude l'observait, très surpris, puis tout à fait déconcerté, lorsque, la valse étant finie, il le vit applaudir à outrance les musiciens, au grand scandale du public : « Quel incorrigible poseur ! » pensa-t-il. Mais Jean Puig riait de tout son cœur, et, passant son bras sur l'épaule de Mautoucher, en un geste affectueux :
— Henri, tu as beau dire, tu es l'âme la plus sentimentale que je connaisse!... Et c'est pourquoi je t'aime!...
— Moi, sentimental?... quelle erreur, pauvre ami! Hélas! Je ne suis qu'un imaginatif. moi!...
Jean ne releva pas l'allusion amère, et tout de suite Mautoucher, comme pour chasser une idée pénible, se remit à parler du Beau Danube. Il se plaisait — disait-il — aux musiques de café-concert pour la
LE RIVAL DE DON JUAN -il
même raison qu'il aimait les foules ; et, avec un mélange de préciosité et de naïveté voulue, il disserta sur la profondeur de l'émotion populaire. Cet étalage de sensibilité auquel s'amusait la rhétorique du romancier agaçait extraordinairement Claude Gelée. Il saisit la première occasion offerte pour détourner la conversation.
— 11 parait que vous partez demain pour Séville,
— dit-il à Mautoucher, — Jean m'a tout conté !...
— Oui, — dit Jean, — je prends mes vacances : une vieille habitude de collégien!...
— Et... voyons? — reprit Claude malicieusement,
— je ne serai pas indiscret?... en aimable compagnie, n'est-ce pas?...
— Pourquoi indiscret? — fit impétueusement Jean Puig. — Rien n'est plus simple ! J'emmène avec nous la Galliego, que j'attends ce soir, par l'express de Paris. Oui, monsieur, la belle Àntonia Galliego, la première danseuse de l'Olympia!
— Laquelle a un fort caprice pour toi, — ajouta Claude, s'il faut en croire les cancans de Montpellier. Tous mes compliments, mon cher!...
— La Galliego, un caprice! — ricana Mautoucher.
— Ah! le bon billet!...
Son rire sonna plus haut dans les petites rues tortueuses, bordées de maisons très hautes. Une fraîcheur tombait des murs en pierre de taille que décoraient de sévères sculptures: c'étaient les antiques résidences familiales de l'aristocratie languedocienne.
Tous les types anciens d'architecture défilaient sous leurs yeux, depuis les sombres logis du temps de Jacques Cœur, avec leurs voûtes en ogive, jusqu'aux riches hôtels du xviii0 siècle, aux immenses fenêtres
LE RIVAL DE DOX JL'AX
et aux portails de palais presque tous surmontés d'une tête empanachée de guerrier gréco-romain. Puis l'ancienne rue Royale développa sa perspective, — rectiligne et . solennelle, — entre ses bordures de maisons neuves dont la carrure massive s'harmonisait assez bien avec ce je ne sais quoi de lourd et d'écrasant dans la force qu'ont les grandes constructions de tous les peuples à leurs époques impériales. Au fond, par delà le cintre surbaissé de l'arc-de-triomphe, apparaissait un cavalier de bronze au haut d'un socle monumental. La silhouette équestre, encadrée de nobles architectures, déployait son geste dominateur à travers l'espace.
Sous l'alignement des fenêtres closes, les jeunes gens remontaient la rue presque déserte à cette heure chaude du jour. Un tramway électrique glissa silencieusement au milieu de la chaussée, et une longue vibration se propagea jusqu'à l'ouverture lumineuse de la grande arche de pierre, où le fil conducteur s'infléchissait brusquement en un vif éclair métallique.
L'édifice élevé à la gloire de Louis XIV, égayait sa façade austère, de médaillons et de cartouches en bas-reliefs, qui, sous forme de pompeuses allégories, résumaient l'histoire de la province et celle du grand règne. D'un côté, la Foi catholique recevait à merci l'Hérésie huguenote démasquée; de l'autre, la jeune Méditerranée allongeait amoureusement son beau corps de nymphe vers les caresses du vieillard Océan, • — allusions adulatrices à la révocation de l'Édit de Nantes et au percement du canal du Midi. Les deux L affrontées du monogramme Louis-quatorzien s'épanouissaient entre les triglyphes de l'architrave, et, couronnant tous ces symboles de force victorieuse,
LE RIVAL DE DON JUAN 2o
l'inscription dédicatoire étalait d'un bout à l'autre du fronton ses grandes lettres lapidaires :
LVDOVICO. MAGNO. LXX1I. ANN0S. REGNANTE DISSOCIATIS. REPRESSIS. CONCILIATIS. GENTIBYS
QVÀTVORDEGENNALI. bello. coxjyratis