PAX. TERRA. MARIQVE. PARTA
Mautoucher, dont rémotion factice s'excitait de plus en plus, déclama avec complaisance les syllabes triomphales :
— Pa,v, terra, marique parla!...
En ce moment une longue file de chariots chargés de tonneaux s'engageait sous l'arc-de-triomphe. Dans la lumière dorée, des pompons de laine rouge éclatèrent à la pointe des hauts colliers tout resplendissants de cuivre qui se balançaient au cou de petits chevaux trapus, à la crinière rase comme ceux des sculptures antiques. D'un beau geste volontaire de la tête et des pieds, ils tiraient allègrement entre les traits tendus. Un grand charretier à moustaches blondes, aux paupières saillantes et molles de Bacchus rustique, fit claquer son fouet d'une main toute barbouillée de lie. Les essieux crièrent, les chariots gémirent lourdement et, dans le grondement prolongé, entrecoupé de cahots, les pesants attelages roulèrent plus vite sur le cailloutage de la rue...
Ils passaient, tout blanchis par la poussière des routes, laissant derrière eux une bonne odeur de vendange. Jean Puig suivait des yeux les hautes cornes recourbées des colliers qui se balançaient selon le même rythme lent, comme les fanions d'une armée en marche; puis, montrant l'arc-de-triomphe et la iile des équipages campagnards qui décroissait
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entre les lignes des hautes maisons, il prononça, le sourire aux lèvres :
— C'est ceci qui a fait cela!... Hein! Claude,... mon vieux colon! Yoilk qui nous relève, nous autres paysans!...
Mautoucher les regarda malignement en pinçant les lèvres, comme s'il réprimait une épigramme prête à jaillir. Sans rien dire, il rassujettit son binocle d'un coup de doigt nerveux, puis il franchit le portail, entraînant ses deux compagnons et les arrêtant devant la façade où s'encadraient des médaillons symétriques : une France diadémée recevait, des mains d'une esclave, les clefs des villes prises. Une Victoire, les ailes déployées, couronnait un Hercule gallique, appuyé sur la massue et foulant aux pieds la dépouille néméenne...
Mais p^r delà les grilles dorées, qui longent les terrasses du Peyrou, la Statue, en sa marche aérienne, s'enlevait d'un tel élan d'apothéose que tout semblait s'abaisser autour d'elle. Bordant le vaste espace vide du terre-plein qui l'environne, les lignes rigides des massifs de fleurs et de verdures augmentaient encore cette illusion de grandeur solitaire et hautaine. Les sandales de l'impérial cavalier se balançaient pardessus les cimes des lauriers-blancs, comme sur une double rangée de soldats en parade formant la haie d'honneur autour du Roi et portant les hautes tiges des grands Lys de France.
Ils s'avancèrent jusqu'au pied du socle. Le romancier, d'un œil sagace, notait les orteils du colosse en saillie sur les semelles de bronze. Les jambes nues se collaient au ventre du cheval que sillonnait un réseau de veines; et, sur la casaque militaire aux lanières lamées de cuivre et bordées de frisures en
basane, se bombaient les pectoraux énormes de la cuirasse toute bosselée de ciselures, comme celle de l'Auguste du Vatican. La crinière apollinienne rejetée en arrière, le demi-dieu brandissait vers les Pyrénées le bâton de commandement et son regard de maître s'étendait par-dessus les plaines jusqu'à la Mer Latine.
Mautoucher ne se lassait pas de contempler le profil royal. Tout à coup il s'écria, en s avançant vers Jean Puig :
— Oh! Jean! Jean! C'est prodigieux! Regarde!... il te ressemble, mon cher! Mais vois donc comme il te ressemble!... Quelle chose étrange! J'en avais eu déjà la vague intuition au musée de Toulouse, où il y a un buste de Louis XIV adolescent... J'y cherchais d'instinct les traits d'un être connu, mais dont je n'arrivais pas à me rappeler exactement la figure, c'était toi, mon cher, c'était toi!
Jean éclata de rire et, haussant les épaules, il dit à Claude Gelée :
— Cet excellent ami!... Le soleil lui porte à la tête!...
— Qu'est-ce que cela va être à Séville? — dit Claude.
— J'en frémis! — dit Jean avec un air d'effarement comique.
Mais Mautoucher, d'un ton inspiré :
— C'est toi, te dis-je! Voilà tonnez bourbonien, les larges méplats de tes joues, tes petites moustaches en pointe, la rondeur de ton menton à la romaine! Voilà ton cheval,- ton grand cheval bai que tu montais l'an dernier. Tu te rappelles ce jour-là?... Nous chevauchions ensemble sur la route de Rivesaltps. Dans les villages, les filles [accouraient devant
les portes pour te voir passer... Ah! Don Juan! Don Juan! que tu es heureux d'être beau!...
— Écoute cela! — dit Jean à Claude, — c'est de la littérature.
— Il n'y a que cela de vrai, mon cher! — répliqua Mautoucher, avec une intonation blessée. — Ah! marchand de vin que tu es, tu ne peux pas savoir!... tu ne pourras jamais savoir!
Brusquement, comme saisi d'un nouvel enthousiasme, il faussa compagnie aux deux jeunes gens et il marcha par longues enjambées vers la balustrade de la terrasse qui est tournée du côté des Cévennes.
A travers l'atmosphère limpide et sèche, un grand paysage lumineux, avec ses plans successifs où éclataient les toits rouges des faubourgs, les murs blancs des villas et des fermes, au milieu de bouquets d'arbres et de cultures, où. çà et là, montaient les hautes quenouilles des cyprès, — un vaste paysage, dont toutes les teintes étaient fondues en une ombre bleuâtre, se développait, du pied de la terrasse, jusqu'à la chaîne des montagnes et jusqu'au dôme de l'Aigoual qui ferme l'horizon.
C'était l'heure qui précède immédiatement le crépuscule, ce rapide instant où les couleurs de l'air prennent un éclat et une sérénité suprêmes avant de se dissoudre dans l'humidité prismatique qui s'élève des terres ardentes. Le ciel était d'un bleu extraordinairement tendre, ce bleu caressant des écheveaux de soie que dévident, au seuil des portes inondées de soleil, les brodeurs d'Orient. Comme sur le fond d'un immense voile d'azur tramé d'argent, les frises du petit temple qui surmonte la cascade et la plate-forme de l'aqueduc se dessinaient en traits nets et brillants, i
Bien que conçu dans le style rocaille, l'édifice
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offrait des proportions si élégantes et si justes, les chapiteaux de ses colonnes étaient d'un corinthien si pur et d'un si grand goût qu'il apparaissait au fond de la perspective avec la majesté sévère d'un temple antique.
Il se dressait à l'extrémité de la dernière terrasse, merveille, elle-même, de géométrie architecturale. Malgré ses dimensions restreintes, cette terrasse donnait une impression de grandeur quasi royale par le simple jeu des lignes droites et des surfaces planes. Un bassin quadrangulaire, qui recevait la cascade jaillie des soubassements du temple, étendait au milieu du terre-plein le miroir uni de son eau morte.
Laissant Mautoucher à ses émotions d'art, Jean et Claude traversèrent le lieu désert. De loin en loin, s'élevaient des lampadaires isolés qui semblaient faire la solitude autour d'eux. De rares promeneurs, des prêtres passèrent, silencieux. Un enfant tassait du sable à l'angle gauche du bassin, où rien ne bougeait qu'un cygne noir, qui voguait sans bruit, avec une allure automatique de navire, guettant la proie de son petit œil inerte comme un bouton d'émail. Au faîte du temple, des hirondelles qui se poursuivaient, en poussant des cris aigus, éraflaient de leurs ailes les pierres des corniches.
Ils gagnèrent l'escalier latéral qui mène à la plateforme semi-circulaire du château-d'eau. De cet endroit, comme du haut d'un belvédère, on embrassait, à travers les plaines ondulées, tout l'horizon des Cévennes. En bas, les terrasses inférieures étalaient l'ordonnance versalienne de leurs carrés à boulingrins symétriques, où serpentaient des chenilles de fleurs maigres, semblables aux ramages d'un grand tapis passé. Autour des bassins limoneux, d'énormes
magnolias déployaient leurs bras robustes, tout chargés de lourdes fleurs aux calices épanouis comme des coupes de lait. Ils promenèrent un instant leurs regards sur la promenade et sur la ville, puis sur les arches de l'aqueduc dont la file profonde s'infléchissait vers une colline prochaine, et ils s'assirent sur le banc en hémicycle, dans l'ombre épaisse que projetaient les contours du temple frappé par le soleil couchant.
Au bout de la terrasse orientale, la haute silhouette de Mautoucher leur apparut. Un carnet à la main, l'homme de lettres prenait des notes.
Aussitôt Claude, comme pour soulager une contrainte, dit à Jean Puig :
— Était-il drôle tout à l'heure, ton Mautoucher, avec sa tirade lyrique sur la statue !...
— Ah! il est amusant!... Tout ce qui est royal l'émeut d'une façon prodigieuse. Au fond, vois-tu, tous ces gens de lettres sont les mêmes. Ce sont des Césars imaginaires. Il n'y en a pas un qui ne rêve du sceptre et de la couronne. C'est dans leurs vers qu'on retrouvera plus tard la défroque des monarchies défuntes!... Henri est bien de ceux-là!... ce qui n'empêche pas d'ailleurs de l'aimer tel qu'il est!
Comme Claude semblait manifester de l'étonnement :
— Oui! tel qu'il est!... Il est plus vaniteux que méchant! En somme, un enfant, mon cher! — un grand enfant !
— N'importe ! quel désagréable caractère ! Il n'a pas changé depuis le collège ! Quel être insupportable ! Comment toi,4si simple, si sain d'intelligence $ et d'àme, comment peux-tu le fréquenter? je me le demande!
— Mais je l'aime, voilà tout! peut-être parce que je sens qu'il m'admire. Tu viens de l'entendre à l'instant! C'est un miroir qui me fait voir en beau... et j'en suis flatté, naturellement! Et puis, il n'y a pas à dire, il a un talent de parole et d'écriture tout à fait merveilleux. Sa faconde m'amuse, m'éblouit : c'est mon rhéteur! Tu n'imagines pas, mon cher, le brillant de sa conversation : un défilé de théories, de paradoxes, d'idées en façades , entremêlées de silhouettes drôles, de tableautins, de paysages exotiques, de souvenirs d'art. Et des cancans littéraires, des potins d'une rosserie !...
— Si tu crois qu'il t'épargne !
— Je ne suis pas naïf à ce point, mon cher! Je sais qu'il m'égratigne. Mais je sais que, malgré tout, il m'aime, lui aussi, qu'il a pour moi un attachement presque animal, dont je ne me rends pas bien compte : car, tu auras beau argumenter, je sens positivement qu'il m'aime et... — c'est drôle ce que je vais te dire là ! — mais, j'en suis sûr! Oui ! je le tiens comme je tiendrais une femme!
— Bizarre ! bizarre ! — dit Claude, — quand même ! cela ne le rend pas plus aimable !
Ils furent obligés de baisser la voix, deux individus étant venus s'asseoir à l'extrémité du banc. L'un, aux joues blêmes et caves, était vêtu d'un complet à la fois prétentieux et minable. Il portait un feutre mou en pointe et une lavallière noire, comme unrapin. L'au • tre était un gros gaillard en pantalon de velours à côtes et enbourgeron bleu, la face rougeaude criblée des pustules de l'adolescence. Ils gesticulaient abondamment et parlaient très haut, sur un ton agressif, comme s'ils voulaient forcer l'attention.
Jean et Claude prêtèrent un instant l'oreille.
Les deux individus étaient sûrement des étrangers, probablement des Parisiens, car ils affectaient l'accent aigrelet des Boulevards extérieurs. Le maigre disait, en étendant ses doigts frêles sur toutes les bâtisses environnantes :
— Hein! mon vieux! ce que ce sera joli, quand on flanquera tout ça par terre!... En avant la dynamite et les bidons de pétrole ! Ah ! ils vont en faire une tête, les bourgeois!
— Les sales bourgeois ! — dit le gros, sans conviction.
— Je voudrais les voir quand on leur retournera leur cheval de bronze, les quatre fers en l'air!
Claude, en entendant 1 énergumène, songea ironiquement aux enthousiasmes de Mautoucher. Mais l'anarchiste, se sachant écouté, ne tarissait plus en déclarations féroces et révolutionnaires :
— Moi, je dis ceci : quand je ,peux voler, je vole ! Celui qui ne vole pas quand il peut, est un idiot !
Le gros le regarda d'un air narquois :
— Faudrait voir à ne pas se faire choper !...
— Pour sûr! — dit l'autre en riant aux éclats; et lançant à Jean Puig et à Claude une œillade gouailleuse : — Aussi, moi, par principe, je me tiens toujours loin des mouchards!
Jean détourna la tête d'un air de dégoût. De telles paroles, dans le tranquille décor de ce vieux jardin monarchique, lui causaient un véritable malaise. Alors, comme pour se raffermir, en arrêtant sa pensée sur des idées d'ordre, il dit à Claude, d'une voix plus basse :
— Ainsi tu vas te marier là-bas?...
— Eh oui! je vais me marier! — répondit Claude, qui, l'esprit obsédé par la présence des deux anar-
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chistes, ajouta aussitôt : — Il faut se fixer, un jour ou l'autre! Les nomades eux-mêmes se fixent! Il faut un foyer!...
— Je crois bien que je vais t'imiter, — reprit Jean d'un ton sérieux, — je vais me ranger aussi!... D'ailleurs, tu sais, j'ai toujours eu une vie très réglée, moi !
— Eh! eh! quelques petites fugues !... sans parler de la Galliego !
Jean se mit à rire :
— Sans doute, sans doute! je ne m'en cache pas; mais une vie bien ordonnée n'exclut pas le désordre! Si la passion est un désordre, il faut lui faire sa part, comme, dans un budget, on fait la part du coulage et de l'imprévu !
Les deux compagnons s'étaient levés en jetant aux « bourgeois » un regard oblique. Ils se croisèrent au bas de l'escalier avec Mautoucher qui monta précipitamment les degrés, tout, en rentrant son crayon dans l'étui. Sa figure rousse était rayonnante. Il cria de loin à Claude et à Jean :
— C'est admirable ! admirable!... j'ai tout Vu, j'ai fait tout le tour! C'est Versailles!... Versailles sous un ciel du midi !
— Il y a de cela ! — dit Jean, — au moins, c'est le calme et la solitude de Versailles!... assieds-toi, cher !
Il prit place sur le banc de pierre en hémicycle. Les larges dalles de la plate-forme sonnaient sous leurs pieds. On entendait le bruit sans fin de la cascade. Devant eux, les colonnes et le fronton du temple se nuançaient de mauve dans le crépuscule.
— Oh! le beau jardin! — s'écria Mautoucher, — le beau jardin! quel lieu princier ! Je voudrais l'avoir pour moi tout seul !... Et ce paysage ! cette profondeur,
cette largeur de lignes!... Regardez donc ce paysage!...
Le soleil se couchait derrière l'Aigoual. Vers ;l'est, une immense couleur rose se mêlait à ce vert inexprimable dont s'attendrissent, par les soirs d'été, les £iels méditerranéens. Du côté dePalavas, les rivages, comme une bordure d'ébène, se dessinaient en noir sur le gris nacré de la mer ; les toits des villas et des cabanes de pêcheurs, les belvédères des hôtels et des casinos s'embrasaient de rougeoyantes lueurs, — et, dans les plaines basses, les lagunes désolées de Maguelonne reflétaient l'incendie du couchant en un long miroitement mélancolique.
Durant quelques minutes, ils goûtèrent cette pompe recueillie du soir tombant. Le ciel avait la couleur d'un globe de lampe électrique au moment où jaillit l'étincelle. Une lumière douce, pleine de scintillations diamantines, flottait dans toute l'atmosphère. Elle baignait de colorations fugitives la colonnade du temple et les espaces vides de la terrasse. Autour du bassin, il y avait comme une jonchée de lilas et de jacinthes roses, fleurs lumineuses qui s'éteignaient par degrés dans l'ombre, et qui semblaient faire du silence en s'éteignant.
Jean et Claude se taisaient. Mautoucher, l'imagination débordante, parlait tout seul. Se rappelant soudain l'inscription de l'arc-de-triomphe, il prononça, en faisant un grand geste qui embrassa tout le paysage :
— Pax terra mariquel... La paix est sur la terre et sur la mer!
Des angélus tintaient aux églises. Une rumeur lointaine monta de la ville, la rameur de la fête commençante. Jean se leva le premier, prétextant le rendez-vous donné et l'heure déjà tardive.
Tandis qu'il entraînait Claude, Mautoucher s'arrêta
un instant devant la vasque quadrangulaire dont l'eau sans profondeur se répandait, face pâle, sous la lune montante. Les lampadaires s'allumaient autour du cavalier de bronze et, de l'autre côté des grilles, des groupes en liesse commençaient à circuler.
Une animation inaccoutumée remplissait la grande artère de la rue Royale. Le mouvement, le bruit ressaisirent aussitôt l'homme de lettres. Ce fut la fin du charme. A peine avait-il franchi le seuil du Peyrou, qu'il retrouva sa verve mordante :
— Alors nous allons banqueter en famille ! — dit-il, en passant son bras sous celui de Jean Puig. — Quelle journée, mon cher! Quelles émotions!...
— Oui ! — dit Jean, — et, je t'en prie ! tâche de ne pas terroriser mon cousin Guillaume !... D'ailleurs, je te préviens, malgré ses airs de vieux sacristain, il est loin d'être une bête!
Une voix joviale à l'accent gras de Béziers les fit se retourner :
— Monsieur Puig, je vous salue!
C'était le président du syndicat vinicole, gros bourgeois décoré à figure de marchand de chevaux, qui tendait à Jean une main chargée de bagues avec une désinvolture de commis-voyageur :
— Vous savez qiïils viennent de vous nommer secrétaire à l'unanimité!
— Jamais de la vie! — dit Jean. — Je refuse carrément!
Lp gros homme, le prenant amicalement par l'épaule, commença à l'endoctriner. Mautoucher et Claude, les laissant discuter, se remirent en marche :
— Je parie qu'il va se laisser faire! — dit Claude, — il est si brave, ce Jean!
— Oh! oui! qu'il est bien brave! — fit Mautoucher
en singeant la prononciation méridionale, — bien brave, bien brave!... Un peu boutiquier tout de même, hein? ce qui l'excuse, c'est qu'il est riche ! Il me protège, mon cher! Il m'emmène en automobile! Le printemps dernier, nous sommes allés jusque Florence, en passant par Toulon, Nice, Bordighera... Très chics, ces voyages ! Ça vous donne des allures de milliardaire américain !
Claude, de plus en plus agacé par l'attitude de Mautoucher, ne répondit rien. Ils descendirent côte à côte jusqu'à la place de la Comédie, où Jean les rejoignit. La place était noire de monde. On attendait les étudiants de Barcelone qui, déjà abreuvés d'un vin d'honneur par la Municipalité, allaient prendre un apéritif offert par leurs camarades montpelliérains.
Tandis que Jean et Claude cherchaient le vieux Guillaume Puig dans la cohue qui encombrait les terrasses de café, Mautoucher s'esquiva sous prétexte de voir à ses bagages. On se donna rendez-vous au Continental.
Cet établissement était un vénérable logis seigneurial du xvnie siècle, que le récent propriétaire venait d'aménager selon l'élégance des grands hôtels cosmopolites. Une plaque de marbre noir très discrète, qui portait en lettres anglaises le nom de la maison, se dissimulait presque entre les pilastres ioniques du portail, et, afin de garder à l'hôtel son air respectable de vieille maison de maître, on avait même laissé subsister au-dessus des communs l'antique poulie de fer toute rouillée , qui servait jadis à rentrer dans les greniers le foin des prairies domaniales.
Aussi est-ce avec une sorte de déférence craintive que le vieux Puig, précédé de son cousin, s'engagea dans le vestibule, sous les feux flambants de la lan-
LE RIVAL IŒ DON JL'AN ÔD
terne. Il lit un grand salut au portier qui avait soulevé sa casquette galonnée, et c'est d'un pied timide, comme s'il était honteux de ses gros souliers à cordons noirs, qu'il foula le tapis de l'escalier, où reluisaient, sur leurs piédestaux de faïence, les potiches émaillées de Vallauris.
Dans le hall, il s'assit avec mille précautions sur le fauteuil d'osier, que sa corpulence fit crier. Ventru, la face complètement glabre, les épaules étroites sous sa longue redingote de séminariste, il avait l'air d'un acteur ou d'un prêtre en civil.
On dut attendre Mautoucher un bon quart d'heure. Enfin il parut, ayant changé de toilette, le smoking fleuri de roses-thé et traînant derrière soi une forte odeur de verveine. Le toupet volumineux avait été relevé au sommet du front et les crocs des moustaches conquérantes soigneusement redressées étaient tout luisants de cosmétique.
Jean fit les présentations. Le vieillard, appuyant son chapeau contre le creux de son estomac, s'inclina en une révérence ecclésiastique. Mautoucher répondit par un petit signe de tête très impertinent, et l'on passa dans la salle à manger déjà aux trois quarts pleine, à cause.de la fête.
Une chaleur lourde emplissait toute la pièce, bien qu'elle fût haute et spacieuse. Le plafond lambrissé était semé d'ampoules électriques, et, d'un bout a l'autre de l'appartement, courait une boiserie blanche toute unie, où s'enfonçaient des glaces sans bordure. Partout le « modem style » triomphait, poussant sa végétation maladive et baroque , la tourmentant, la recourbant en forme de sièges et de tabourets, de tables et de crédences.
Mautoucher, ricaneur, saisit entre le pou»
ob LA RIVAL DE DOS JUAN
l'index le dossier d'une chaise formé par la tige et les feuilles d'un héliotrope symbolique dont les pétales épanouis se teintaient de couleurs claires; — et, les lèvres pincées par la méchanceté qu'il allait dire :
— Impayables, ces chaises!... On a l'air de s'asseoir sur un poème d'Hector de Yiilars!
Mais le vieux Puig, qui avait ouvert de grands yeux au nom d'Hector de Villars, restait tout décontenancé devant son héliotrope :
— Asseyez-vous, monsieur! — lui dit Mautoucher avec un geste farceur de cabotin; — il parait que c'est fait pour ça!
Jean haussa les épaules :
— Mon cousin, ne faites pas attention!... Ces Parisiens sont des blagueurs!...
Le bonhomme, sans rien répondre, s'était installé devant son couvert et, tandis que le garçon servait le potage, il guettait sournoisement la physionomie de Mautoucher, en train de reconnaître la salle. Il levait des yeux larmoyants dont les paupières relâchées bâillaient, montrant les muqueuses injectées de sang. Tout à coup les prunelles troubles lancèrent un éclair, elles se fixèrent durement sur le visage de l'homme de lettres, avec une sorte de palpitation cruelle, comme une bête sur sa proie. Claude, très frappé par l'expression de vie intense qui venait de se répandre sur ce vieux masque en ruines, suivait curieusement cette scène muette. Leurs deux regards se rencontrèrent et, comme s'il avait conscience d'être compris du jeune homme, le cousin Puig, avec un sourire malicieux, reporta ses yeux sur Mautoucher, en signifiant très clairement : « N'est-ce pas, monsieur? En voilà un qui ne pèse pas lourd, malgré son bagout et sa décoration ! »
Claude, qui cherchait à préciser un souvenir, s'écria aussitôt :
— C'est étonnant comme vous ressemblez au cardinal Puig, l'archevêque d'Alger!... Seriez -vous parents, par hasard?
— C'est mon frère! — dit le vieux très simplement, la tête toujours baissée.
— Comment ! Tu ne savais pas cela? — dit Jean, — le cardinal et moi nous sommes cousins!
Le vieux Puig, ajouta d'un ton presque tranchant qui surprit tout le monde :
— C'est un malin !
— Mais tous les Puig le sont, cousin Guillaume! — reprit Jean, en se mettant à rire. — Ah ! vous êtes bien de la dynastie, vous aussi!
Le bonhomme, se replongeant dans son potage, ne desserra plus les lèvres, sûr maintenant d'avoir établi les distances et peu soucieux de se compromettre par quelque balourdise provinciale. Claude et Jean parlaient du cardinal :
— Nous nous voyons de loin en loin, — disait Jean, — mais sans plaisir! C'est bizarre, pour un Puig! le cardinal n'a pas du tout le sentiment de la famille : au fond, cet homme ne connaît que son diocèse, — son église d'Afrique, comme il dit!
Mautoucher estima Jean très snob d'établir ainsi son parentage avec l'archevêque, à un moment où il n'était bruit que de ses œuvres dans toute la presse. Mais, par un sentiment d'hostilité instinctive, sa pensée revenait invinciblement sur le cousin Guillaume, dont les manières humbles et "patelines l'exaspéraient. Il se rappelait certaines confidences de Jean : le bonhomme était parti d'une condition très basse... marchand de bestiaux, ou quelque chose comme cela !
puis il était devenu marchand de biens. Des spéculations heureuses en avaient fait un millionnaire. — «Quelle monstruosité! — songeait Mautoucher avec humeur, — une telle fortune en de pareilles mains!. .^ et tout cela pour vivre comme un pauvre, ou pour doter quelque nigaude de fille, qui épousera un benêt et qui accouchera d'affreux petits bourgeois! Elle est jolie, leur dynastie ! une dynastie de domestiques ! Des goujats !... »
Un flot d'arrivants déborda par la porte de la salle. Les gens se disputaient les tables restées libres. Ce fut, pendant quelques minutes, un bouhaha général. Le maître d'hôtel affolé ralliait les garçons, ce qui excita aussitôt les protestations d'une bande de comédiens, lesquels faisaient grand bruit et prétendaient accaparer pour eux tout le service :
— Vous ne savez donc pas que nous devons être en scène à huit heures et demie ! — criait un colosse aux joues rasées, la bouche tordue par l'indignation. — Les artistes doivent passer avant tout le monde, il me semble !
C'était la troupe de Jessica Meyer, qui, à demi dissimulée derrière un paravent, dînait à l'autre bout de la pièce en compagnie de sa mère et de Bourgogne aîné. Elle affectait de garder l'incognito. Mais les nouveaux venus se signalaient déjà la tragédienne célèbre, dont la photographie était à toutes les vitrines des librairies et des bureaux de tabac :
— Vous la reconnaissez?... C'est elle! C'est Jessica!
— Jessica Meyer?
— Mais oui!... là-bas! dans l'angle de la cheminée, avec un gros homme !
— C'est Bourgogne, voyons!
— Demandez plutôt au garçon!...
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Un murmure d'admiration respectueuse plana sur toute la salle. Pendant une minute, il n'y eut d'yeux que pour le couple auguste. Mautoucher, qui s'était retourné, confirma la rumeur publique :
— C'est, ma foi, vrai! Je tremble qu'elle ne me reconnaisse!... Elle va me taper d'un article !
Mais Jessica semblait ne se préoccuper ni de Mautoucher ni de personne. En directrice affairée, elle mangeait très vite, ayant l'habitude d'être la première au théâtre et de tout voir par elle-même. En revanche, le gros Bourgogne, qui se sentait contemplé par tous les dîneurs, exagérait encore sa mimique de comédien et se faisait un plaisir de provoquer la curiosité. Avec le geste qu'il avait au quatrième acte de Fructidor, il déployait largement sa serviette et la passait sur sa lippe en cul de poule, toute grasse de sauce. Il déclara :
— Garçon! ce salmis de canard est exquis!... Vous ferez mes compliments au chef!
Le garçon s'inclina. La salle entière regardait.
— Ah ! ils deviennent encombrants, ces cabotins ! — prononça Mautoucher presque à haute voix.
— On dirait que tu es jaloux! — fit Claude en riant. Cependant la voix de Bourgogne montait. Il plaisantait avec Jessica Meyer :
— Ma parole ! ils sont drôles, ces provinciaux ! Vous savez! nous sommes dans le pays de la comtesse d'Escarbagnas : Pézenas est tout près ! Ah ! ah ! nous recommençons la tournée de Molière !... Garçon! ouvrez donc ces fenêtres, morbleu! on étouffe ici!...
Il frappait la table du manche de son couteau et, de sa main tendue avec pompe, il montrait les fenêtres du fond qui étaient hermétiquement closes. La valetaille se précipita sur les espagnolettes. Elles résisté-
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rent, car ces fenêtres qui donnaient sur une cour ne s'ouvraient jamais. Il fallait le caprice tout-puissant de Bourgogne pour que le maître d'hôtel consentit à une pareille dérogation. Enfin les châssis cédèrent. Un « ah!... » de soulagement parcourut toute la salle à manger. Les éventails battirent plus vite aux mains des femmes qui frissonnèrent en sentant un peu de fraîcheur sur leurs épaules. Tout le monde riait : « C'était pourtant si simple d'établir un courant d'air avec les fenêtres donnant sur la rue!...
— Il n'y avait que Bourgogne pour trouver ça! — déclara Mautoucher en singeant la voix de nez légendaire de l'acteur, — c'est une idée de génie, messieurs !
Les voisins ricanèrent d'un air entendu. Cependant Claude s'épongeait le front :
— En fait d'idées, — reprit-il, — celle d'aller à Séville par un temps pareil me paraît au moins aussi forte... M'expliquerez-vousl'un ou l'autre cette mystification?
— C'est Jean qui a mis la chose en train! — dit Mautoucher. — Moi, je me suis laissé faire... Je ne savais où aller. En ce moment -ci de l'année, presque tous les musées sont fermés. Quant aux villes d'eaux, mille grâces!... pour tomber dans des cohues de mufles! Alors je me suis dit qu'un bouquin sur Séville!... Je dis vaguement un bouquin, parce que je ne sais pas encore au juste ce que ce sera. Mais j'ai idée d'un bouquin, d'un immense bouquin!... Dans tous les cas, je suis toujours sur de rapporter quelques bons pots de couleur locale !
— Ah! il est drôle avec sa couleur locale! — dit Jean. — Mais, mon cher, elle n'existe pas, ta couleur^ locale, c'est un vieux préjugé romantique ! Moi, je
LE RIVAL DE DON JUAN 'il
prends le train pour Séville comme je le prendrais pour ma campagne de Rivesaltes. J'y vais pour changer d'air... et de paysage, tout simplement ! Si tu crois que tu vas voir là-bas du bizarre, de l'excentrique, du fabuleux !
— On s,ait de reste que tu n'as pas pour une obole d'imagination! — fit Mautoucher avec hauteur.
— Et toi, tu ne veux jamais voir les choses comme elles sont!
— Tu es naïf encore, toi! Mais alors, pourquoi te déranger, si tu ne t'attends pas à rencontrer?...
— D'abord, cela ne me dérange pas! moi, je suis toujours par monts et par vaux! Et ensuite, — je te l'ai déjà dit, — si je vais à Séville, c'est que je suis certain d'y être bien, c'est qu'il fait chaud partout et qu'on y trouve des maisons d'une fraîcheur exquise, et enfin que c'est un endroit fait à souhait pour aimer!... Oui! sais-tu ce que Séville évoque pour moi?... un grand café plein de lumières où des couples d'amoureux boivent de l'orangeade glacée, par un soir d'été brûlant!... Ah! ta ne t'imagines pas! Toutes ces grandes villes méditerranéennes sont de véritables alcuves toutes préparées pour l'amour : Marseille, Xaples, Barcelone, Valence, Alger, Séville ! Et chacune a sa volupté! Marseille, c'est l'amour à la française au milieu du mouvement, des bruits du port, quelque chose de brillant, de superficiel et d'un peu vulgaire; Naples et Valence, c'est le plaisir à la fois sentimental et sensuel parmi les jardins, les fleurs, la musique; Alger, c'est la luxure brutale, toute la fureur du sang africain! Mais Séville!... Séville est divine! Une langueur passionnée, je ne sais quoi de tendre et de tragique, de suave et de sauvage, dans un air de fête perpétuelle !
— Peste! — fit Claude ironique, — quelle imagination!
Mautoucher, dédaigneux, laissa tomber :
— De la poésie pour commis-voyageurs !
Et aussitôt se tournant vers la porte d'entrée, — avec un accent d'admiration non jouée :
— Oh ! la superbe créature !
Une femme parut, suivie d'une fillette déjà grande et d'un commandant du génie en uniforme. Elle devait toucher à la quarantaine, mais sa beauté plantureuse était en plein épanouissement. Vêtue d'une robe de surah légèrement décolletée, son lourd chignon roux tombant sur la nuque, elle s'avançait majestueusement, toute rose et toute grasse, avec un rebondissement d'épaules et un port de tête à la Marie de Médicis. Jessica Meyer, qui sortait au même moment, escortée par les yeux de tous les dîneurs, la croisa au passage. La belle matrone éclipsa l'actrice par l'aisance toute princière de sa démarche.
Mautoucher chuchota :
— Avez-vous remarqué comme la petite a l'air mauvais? Elle doit détester sa mère. Il faut avouer qu'il y a de quoi!... Moi, je la désire, cette femme!
Il prononça désire, comme à lar Comédie-Française.
— Cet Henri! — dit Jean, — il est fou de cotillons! Il y attache une importance ! . .. Au fond, qu'est-ce que c'est? — Un hors-d'œuvre décoratif dans la vie!
— Singulière théorie de la part d'an monsieur qui est l'amant en titre d'Antoinette Galliego !
— Oh! elle a tout au plus un caprice! — fit Jean d'un air modeste : j'ose à peine vous dire comment nous nous sommes liés, tellement l'aventure est | banale!... C'était l'an dernier. J'arrivais d'un voyage d affaires en Algérie. Un officier en garnison à Lag-
houat m'avait chargé pour elle d'un cadeau très encombrant et très délicat, — une petite gazelle apprivoisée qu'il a fallu transporter avec mille précautions et que j'ai surveillée jusqu'à Paris. Sans doute que le commissionnaire a plu à la Galliego ! Pendant six semaines nous ne nous sommes pas quittés. J'allais la chercher à l'Olympia, où tout le monde me connaissait Les gamines du corps de ballet ne m'appelaient que le « Turc d'Antoinette » ! Je n'ai jamais su pourquoi ! Était-ce une allusion aimable aux vertus amoureuses qu'elles me supposaient, ou bien Antoinette m'avait-elle annoncé comme Algérien? Car pour ces petites, n'est-ce pas, un Algérien ne peut être qu'un « Teur», comme pour Tartarin !
— Tout cela n'empêche pas, — dit Claude, — que si tu emmènes la Galliego à Séville, — à six cents lieues de Paris, — et cela pour l'avoir à toi tout seul, c'est que tu as pour elle autre chose qu'un caprice : car enfin, si tu ne cherches qu'une jolie femme pour égayer ton voyage, il me semble que l'Andalousie doit en regorger !
— Oui! mais d'abord songe que c'est la Galliego, qui a la réputation d'être la plus belle fille du monde!... au moins, ne m'arrache pas cette illusion flatteuse! Et puis, je suis convaincu que que tu te trompes. Aimer des exotiques?... c'est impossible! Une étrangère, pour moi, ne peut inspirer qu'un moment de curiosité. Pense donc! L'amour! mais c'est l'actetype, celui où se résument tous les instincts, toutes les sympathies et toutes ïes hostilités d'une race. Je ne pourrais pas aimer une Espagnole. Toutes celles que j'ai connues m'ont choqué par je ne sais quelle rudesse... oui! par une hostilité inavouée, inexplicable et mystérieuse! Moquez-vous de moi, si vous
ii LE RIVAL DE DON JUAN
voulez ! mais il me semblait que c'était toute l'Espagne haineuse et cupide des vieilles guerres, l'Espagne catholique et mauresque que j'avais contre moi!... Tandis que celle-ci! Elle a beau être espagnole d'origine, elle est française de naissance et d'éducation. Nous vibrons à l'unisson, nous sommes de même race, nos âmes s'épousent comme nos deux corps !
— Alors, c'est sérieux! — dit Claude, — c'est ce que je voulais...
— Mon Dieu, oui! Je l'aime... Je les aime toutes, moi ! Je les ai toutes aimées, et de tout mon cœur! Cela dure ce que cela dure ! ce n'est pas de ma faute si...
Mautoucher eut un mauvais rire nerveux:
— En voilà une morale de sous-officier!
— Oh! jen'aipas peur des mots! — dit Jean. — Mais, s'il te faut de grands noms pour t'éblouir, il me semble que ce fut aussi la morale de ton Goethe !... D'ailleurs, je m'étonne que toi qui es sans ce'sse à vanter tes bonnes fortunes...
— Elles valent bien les tiennes, mon cher !
— Je le crois sans peine ! — dit Jean.
Alors Mautoucher, piqué au jeu, se mit à conter sur lui-même des anecdotes galantes. Claude et Jean s'amusèrent à le pousser et, comme ils paraissaient l'écouter avec complaisance, il ne s'arrêta plus.
Le cousin Puig, qui était resté muet pendant tout le repas, le regardait de ses yeux larmoyants où venaient s'allumer d'étranges lueurs libertines. Il semblait se complaire infiniment à ces histoires de femmes.
Aux tables voisines, des messieurs très mûrs prêtaient discrètement l'oreille. Un vieux huguenot à barbe de patriarche, mis en train par les papotages
de Mautoucher, donnait à un ami des détails précis sur ses prouesses conjugales. L'autre poussa un cri de stupéfaction. Le patriarche, goguenard, baissa la voix :
— Pourquoi pas, cher monsieur?... Abraham, à quatre -vingt dix ans, si nous en croyons l'Écriture...
La belle commandante qui était assise près d'eux esquissa un faible sourire, en se renversant sur le dossier de son siège, puis elle se remit à manger. A chaque bouchée, elle essuyait ses lèvres luisantes, d'un petit air voluptueux et contrit, comme si, chaque fois, elle commettait un péché.
Partout les voix montaient, s'animaient, les propos devenaient plus libres. Dans le laisser-aller du repas finissant, on jetait sa gourme. Des bourgeoises elles-mêmes, des femmes de fonctionnaires venues des sous-préfectures prochaines pour la représentation de gala, lançaient par moments des éclats de rire bizarres, tout émoustillées par le petit vin blanc d'Aramon, grisées par le bruit et les lumières, ravies de diner au restaurant avec des hommes, au milieu de demi-mondaines et de chanteuses de caféconcert.
Tout le personnel roulant des casinos de Cette et de Palavas : des Parisiennes, des Marseillaises qui exploitaient les plages pendant la saison des bains de mer, — tout ce monde interlope et très paré s'agitait, s'interpellait d'un bout à l'autre de la vaste salle, parmi les détonations du Champagne. Le vin crépitait dans les coupes, autour des morceaux de glace fondante. Des émanations humaines se mêlaient à l'odeur des fards et des poudres de riz. La chaleur devenait de plus en plus lourde sous l'éclairage
implacable du plafond, malgré les ventilateurs qui tournaient sans relâche aux embrasures des fenêtres. Des grelots sonnaient au cou d'un petit chien anglais qui vaguait de table, en table, se dressait sur ses pattes frêles pour happer un os de poulet ; et, dans la rumeur des conversations et des rires, le fracas des verres entrechoqués, le va-et-vient des serveurs en habit noir, le petit chien repartait au galop en agitant son collier, comme les grelots de folie d'un carnaval.
Tout à coup une musique éclata sur la Place. La retraite aux flambeaux se mettait en marche. Comme si toutes les effervescences contenues eussent fait explosion avec les cuivres, les dîneurs se levèrent, coururent aux balcons pour voir le défilé. D'autres se bousculèrent vers la sortie. Ce fut une débandade générale, le vieux Puig en profita pour disparaître. La salle se vidait précipitamment, tandis qu'au dehors retentissait la Marseillaise parmi les acclamations continuelles :
— Visca Catalunya!
— Vivent les Catalans !
— Vive la France !
Sur la place, se pressait une multitude si compacte que les tramways ne circulaient plus. Pareille à un clair de lune fantastique, la lueur vive des hauts lampadaires électriques enveloppait toute cette foule remuante dont les têtes blêmies par la lumière factice prenaient une expression étrange. On voyait luire les prunelles, se déformer les rictus des bouches, grandir les bras maigres des enfants en guenilles qui balançaient au bout d'une perche des lanternes vénitiennes. Par-dessus l'agitation des masses profondes, les transparents des cinématographes, comme de grandes voiles lumineuses, se tendaient devant les
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façades des cafés, projetant à" travers la pénombre de l'espace le défilé incessant de leurs silhouettes humaines qui semblaient prolonger dans l'air le mouvement et le tumulte de la rue.
L'air était toujours brûlant, sans un souffle. Mautoucher se sentait emporté par une sorte d'ivresse.
— Oh ! ces foules ! — dit-il à Jean, — ces foules !... Elles m'enivrent ! J'adore les foules ! Il me semble que je m'augmente de toutes leurs âmes, que je me fortifie de toutes leurs forces éparses ! Je ne connais pas de plus haute débauche que ce contact avec les foules !
Dans la salle du café où ils étaient assis, un orchestre jouait des airs d'opéra italiens. Mautoucher, les yeux brillants, marquait la mesure, en fredonnant les paroles. Son exaltation, qui avait couvé pendant toute cette longue journée de plaisir, était à son comble. Tout ce qu'il venait de voir et d'entendre : l'arrivée des étudiants, les conciliabules des paysans et des marchands de vin, les valses des orchestres en plein air, les rires, les conversations, les frôlements féminins, la promiscuité bruyante du restaurant, la pompe mélancolique de la Promenade royale, et, pardessus tout, l'effigie hautaine du cavalier de bronze étendant son bras dominateur sur les hautes terrasses, — tout cela remplissait confusément son souvenir, s'insinuait en lui, le pénétrait, en ébranlant son âme de mille poussées vagues et puissantes. Alors, — ainsi qu'il arrivait toujours dans ces rares moments où il croyait avoir une conscience nette de toute sa force, — il se conçut lui-même comme l'écrivain dominateur des foules, il se vit le laurier au front comme le royal cavalier. Il devina l'œuvre glorieuse à'accomplir, « le Livre à faire
En ce moment, des rumeurs admiratives s'élevaient de la multitude qui contemplait, bouche béante, l'écran lumineux du cinématographe. Les yeux d'Henri s'y reportèrent avec ceux du peuple. Soudain il saisit la main de Jean Puig et, avec un tressaillement d'orgueil intérieur :
— Regarde ! — dit-il, — voilà l'art de demain!... Jean crut à une plaisanterie.
— C'en est tout au plus le symbole, il me semble!...
— Oui! le symbole! C'est bien ce que je voulais dire ! Mais regarde et dis-moi par quel mystère toute cette vulgarité prend une valeur d'art !
Le long de la toile tendue se déroulait un fait-divers de la veille : le Président de la République accueillait le duc de Gênes sur les quais de Toulon. On voyait la darse pleine de barques et de navires de guerre, les matelots dans les hunes, le grésillement, des petites vagues sous la pluie. Le canot de parade accostait, et l'amiral, en mettant pied à terre, trébuchait dans son épée : le pantalon, retroussé par mégarde, découvrait ridiculement la tige des bottines. On distinguait le sourire moqueur des personnages officiels... Puis les marins du Lepanto défilèrent, musique en tête. Sous les visières des casquettes, les musiciens gonflaient des joues râpeuses dune barbe mal faite, et, pardessus les cartons des trombones, leurs yeux rieurs regardaient le public... Ils approchaient, ils allaient passer dans le vent farouche des instruments et de la marche guerrière. Les gamins du port allaient applaudir, leurs bouches s'ouvraient pour crier des acclamations...
Soudain, la multitude vivante qui se pressait aux abords du café continua le geste ébauché par les
ombres. Les applaudissements éclatèrent, se répandirent, une véritable clameur humaine monta de toute la place. Mautoucher, emballé, applaudit avec la foule.
• — Oh ! faire cela dans un livre ! rendre ce frisson immédiat de la vie, ce contact de la chair, imiter par des mots cette fécondité perpétuelle des formes qui s'engendrent et qui passent dans une fuite sans fin, et imprimer à ce mouvement vertigineux des êtres le caractère d'éternité qui s'attache aux créations de l'art!... Oui! dresser au-dessus du tumulte vulgaire des rues l'image libérée de la Vie!... Mais voilà le difficile ! Comment saisir et lixer l'instantané ? Comment arrêter la roue du temps, donner au transitoire l'apparence de l'immuable? J'y songeais tout à l'heure devant cet horizon merveilleux du Peyrou, cet immense paysage tout rempli par la vibration de la lumière, l'enfantement des forces naturelles, l'agitation du travail humain et cependant fixé, comme pour l'éternité, entre les groupes solides des montagnes !
Et fermant les yeux, songeant à l'architecture vivante d'un livre, il évoqua un instant les masses architecturales des Cévennes.
Ses deux compagnons souriaient, en observant les mines de leurs voisins de table qui écoutaient le romancier d'un air effaré. L'orchestre, inlassable, continuait à déverser ses mélodies italiennes; — et Mautoucher se remit à parler, comme pour fouetter son enthousiasme.
Cependant Jean Puig avait annoncé l'heure du train : la Galliego allait arriver!... Tandis qu'il irait à la gare, il pria ses deux amis de l'attendre sur la terrasse du café. Mais Honri protesta : une joie
enfantine venait de s'emparer de lui à l'idée de la Galliego :
— Pourquoi nous quitter? Allons la chercher en chœur! faisons-lui un cortège triomphal, à cette divine Bacchante!
En descendant la rue, il frappait les pavés de sa canne, se cambrait en une pose conquérante, et, ce qui était chez lui le signe de la suprême allégressse, il déclamait des vers à l'oreille de Jean. Tout à coup un passage de Lamartine qu'il avait relu l'avant-veille lui revint en mémoire : c'étaient quelques lignes de glose jetées au bas d'une « harmonie ». Il se campa au milieu de la chaussée, et, scandant le rythme du doigt à la stupéfaction des passants qui se retournèrent, il lança sur un ton très haut la grande phrase mélodieuse :
— « Si je revois jamais les collines de Fiesole, que j'ai si souvent montées avec lui, en récitant les vers de Dante et en écoutant les aventures de Bianca Capella... »
Jean et Claude s'étaient arrêtés, abasourdis :
— Mais qu'as-tu? — dit Jean, presque inquiet.
— Rien, mon cher, rien! Je suis heureux!...