LE RETOUR
Tout Perpignan était en révolution : c'était le lundi 11 novembre, jour de la grande foire de la Saint- Martin.
Dès la première heure, des trains bondés avaient jeté dans la ville une multitude de campagnards, de propriétaires et de négociants. Ils accouraient de toutes les localités de la région ; il en arrivait même de l'Aude et de l'Hérault. Quelques-uns venaient de l'autre côté de la frontière espagnole. — de gros marchands de Rosas, de Figuéras et de Barcelone. Toute cette cohue se déversait aux abords du Faubourg Notre-Dame, où se tiennent les marchés de fruits et de fourrages, de mulets et de chevaux. Les estaminets populaires grouillaient de monde. Des files de carrioles, les brancards en l'air, s'alignaient le long des trottoir-. Vers les abattoirs, des cochons qu'on égorgeait poussaient des hurlements. Une acre odeur de fritures s'exhalait des petites boutiques en plein vent. Des garçons d'écurie traversaient la chai] tenant sur le plat de la main des sardines fraîches
quils portaient cuire chez le cabaretier, — déjeuner improvisé qu'on allait arroser de vin blanc. Et déjà sous les platanes de la Promenade, s'entendaient des ritournelles d'orgues de Barbarie, les cris aigres des camelots, les coups dé cloches des arracheurs de dents.
Un peu dépaysé au milieu de cette foule, Claude Gelée, débarqué la veille à Port-Yendres, se tenait sur le terre-plein, près de la Porte Magenta, à l'endroit où se réunissent les diligences. Il amenait avec lui vingt-cinq chevaux arabes destinés à un entrepreneur de la Cerdagne; et, pour conclure cette affaire, il attendait Jean Puig, qui devait lui présenter l'individu. Drapé dans une longue blouse de maquignon toute neuve qui faisait valoir sa carrure athlétique, il s'amusait lui-même de se sentir ainsi accoutré pour la première fois. Des gitanes, tondeurs ou brocanteurs.de chevaux, le dévisageaient en ricanant, llairant le novice. Mais lui, il soutenait bravement leurs regards malicieux. « Il fallait bien prendre l'habitude de coudoyer ces gens-là : après tout, c'étaient ses confrères maintenant ! »
Il les suivait des yeux, comme s'il quémandait vaguement leur sympathie... Ces gitanes, on ne voyait qu'eux! Ils envahissaient la rue! Ils se faufilaient dans tous les groupes, les uns franchement hideux et sordides, les autres, d'une beauté maladive et efféminée, avec leur teint jaune d'Asiatiques, leurs chemises fleuries, leurs lavallières dénouées, les cheveux d'un noir de jais collés aux tempes sous la casquette écossaise à la visière brillante. Leurs femmes les accompagnaient, montrant des figures de sorcières à bec de chouettes. Certaines, au contraire, laissaient voir, sous la crasse, l'ovale très pur de leurs pâles visages fatigués et de beaux yeux sombres d'une dou-
ceur presque angélique. Elles frôlaient Claude en passant, riaient à gorge déployée, très fières de leurs fichus bariolés, de leurs anneaux d'argent et de leurs grosses boucles d'oreilles. Le jeune homme, tout en les regardant, tirait sa montre, épiant sans cesse l'arrivée de Jean Puig. Mais comme son ami tardait à paraître, Claude, repris à son insu par une vieille manie d'observation littéraire, analysait curieusement le pullulement des gitanes. Il admirait cette fine ràcè anémiée par les nourritures de rebut, mais obstinée à vivre quand même ; et, à la délicatesse des membres, à la noblesse des altitudes, il reconnaissait le peuple fier et rusé qui n'a jamais fait de métier servile.
Son attention se détournait tout entière vers les masques bilieux des bohémiens, lorsqu'une main lui frappa sur l'épaule, une voix connue le salua par son nom. C'était le vieux Guillaume Puig, le cousin de Jean, le frère du Cardinal-archevêque d'Alger, le marchand de bestiaux millionnaire. Claude ne le reconnut qu'à ses paupières saignantes et à sa bouche édentée qui salivait abondamment. Il n'avait plus ses façons humbles et patelines de Montpellier. Vêtu d'un complet de drap gris comme en portent les meuniers, son veston court lui prêtait quelque chose de plus trapu. Il arborait fièrement un panama à large ruban de soie, et il faisait sonner, d'un air de maître, une lourde canne en bois de cornouiller.
Le vieillard obèse gouaillait sur un ton paterne :
— Moi non plus, — dit-il à Claude, — je ne vous aurais pas reconnu d'abord... avec ce costume !
Claude, passant ses mains dans l'ouverture des poches, étala en riant les plis de sa blouse nem
— Que voulez-vous? C'est l'uniforme! Je m'i-
nitie au métier, je me suis mis à faire de l'élevage dans ma propriété d'Algérie...
Et, sans plus de mystère, il expliqua au vieux le but de son voyage. L'individu qui devait lui acheter ses chevaux était un entrepreneur de roulage qui voulait remonter sur un grand pied les diligences de la Cerdagne. C'était Jean qui les avait mis en rapport et qui avait offert son entremise pour l'arrangement de ce marché.
Le cousin Guillaume cligna de l'œil :
— Alors l'affaire est dans le sac ! Je connais votre homme! Jean le tient: c'est un client de la Banque !...
A la façon dont il prononça ce mot de « Banque », ont eût dit que la vision d'un trésor venait de s'évoquer dans son esprit ; — et Claude comprit la vénération quasi-religieuse qui entourait la Banque Puig dans tout le pays.
Brusquement comme poussé par une curiosité impatiente, le vieillard lui demanda :
— Et il y a longtemps que vous ne l'avez vu, Jean ?
— Moi?... pas depuis Montpellier!...
Le marchand de bestiaux baissa la tête et, à mivoix, sans regarder son interlocuteur :
— Vous ne savez pas ce qui lui est arrivé à Séville?
Claude fit signe que oui. Alors le cousin Guillaume s'anima tout à coup. Ses paupières rouges s'injectèrent davantage, ses grosses lèvres devinrent luisantes. Il bredouilla :
— Vilaine histoire ! vilaine histoire!... Beaucoup de scandale ici ! Les journaux ont fait un vacarme autour de cette aventure! C'est inimaginable!...
Vous comprenez?... nos ennemis politiques, des va-nu-pieds, des gens qui nous vilipendent en toute occasion!...
Le mutisme de Claude lui donnant à réfléchir, il se tut par prudence. D'ailleurs, il n'aimait pas trop à parler de ces choses qui pouvaient nuire à la considération de la famille. Il se calma soudain :
— Enfin vous allez le voir ! Il est à Perpignan depuis deux jours!...
Il affectait une contenance plus dégagée. Avec une bonhomie feinte, il conclut :
— Ah ! ah ! c'est le retour de l'Enfant prodigue !
Son rire épais sonna bruyamment. Dun geste familier, il passa son bras sous celui du jeune homme et il changea de conversation :
— Allons jeter un coup d'œil à vos chevaux!... Moi, je ne suis pas précisément de votre métier, — dit-il malignement, — mais je pourrai peut-être vous donner un bon conseil...
Claude se laissa entraîner. Les remous de la foule les submergèrent II était dix heures du matin : c'était le moment où la foire battait son plein. Ils longèrent la file des charrettes chargées de paille et de fourrage, que conduisaient de souples gars catalans aux courtes blouses élégantes toutes chamarrées de soutaches en fil noir. Certains portaient campé sur l'oreille le bonnet national, dont le rouge cru éclatait au milieu des casquettes paysannes.
Le cousin Guillaume obliqua vers le marché aux chevaux, qui occupe un vaste emplacement, irrégulièrement découpé, sur la rive droite de la Tet. La presse était si dense qu'on ne distinguait rien dans cet entassement d'hommes et de bêtes. Çà et là pointaient les longues oreilles d'un mulet. La tête d'une
jument, avec ses bons yeux résignés, balançait un bout delongepar-dessusl'épaule d'un rustre. On buttait dans des brancards et des timons, des amoncellements de brides, d'avaloirs, de sellettes et de bricoles. Il y avait là toute espèce de véhicules et de harnais k vendre. De vieux colliers usés, encrassés de sueur et de poussière, dont le crin était à demi sorti, voisinaient avec des colliers tout neufs aux cornes garnies de plaques de cuivre et de pompons de laine teinte. Des époussettes. toutes scintillantes de clous et de miroirs, pendaient aux anneaux des attelles, — véritables chefsd'œuvre de patience qui avaient gagné à l'apprenti bourrelier son certificat de maîtrise et qui réjouissaient le luxe naïf des campagnards.
Sur tous ces objets épars, sur cette humanité rustique mêlée fraternellement aux animaux, flottait, avec l'odeur musquée des chevaux, le parfum rafraîchissant des foins et des herbes sèches. Des coups de brise apportaient des effluves potagères venups du marché aux fruits qui n'était séparé de l'autre que par une palissade à claire-voie. A travers les barreaux, Claude apercevait le débordement des splendeurs horticoles : les tas de courges et de potirons, de melons et de pastèques, les corbeilles de muscats, les caisses de raisins secs, les couffins de figues, qui émergeaient, comme des choses précieuses, parmi la profusion des ordinaires légumes: — et, se répandant sur toul un large trottoir, les paniers de primeurs dont les délicats emballages annonçaient les pérégrinations prochaines à travers la France, la Belgique ou l'Allemagne.
Des femmes ayant des salades jusqu'aux genoux, se querellaient de loin avec des voisines bloquées par des monticules d'artichauts. Les agents de police agitaient
LE HI VAL liE DON Jl'A.V
vainement loin- clocbesi Les courtiers, leurs crayons
sur l'oreille, se démenaient contre l'encombrement
hariots qui ne parvenaient pas à démarrer. Le
tumulte et la cohue s'étendaient jusqu'aux guinguettes
qui s'échelonnent à l'extrémité du marché, et la houle des tètes ne finissait qu'à la lisière de lauriers-
- et de platanes dont s'ombragvnt les berges de la rivière. Au delà, dans l'écartement de- branches, c'étaient les cultures illimitées, l'opulent jardin du Roussillon déployé en demi-lune jusqu'à la ligne bleuâtre des montagnes et qui, pareil à une immense corne d'abondance, semblait dégorger ses trésors sur cet étroit espace où les légumes et les fruits se confondaient avec les bel es et les hommes, où toutes les
- et toutes les énergies de la terre s'épanouissaient dans la force d'une race et la luxuriance invraisemblable d'un 'paradis terrestre. Seul, au centre du marché, un grand étalon noir dominait les ondulations de la foule. Comme porté par les flots de cette masse indistincte, en une tranquille impudeur il élevait sa croupe énorme aux bour<es saillantes, vivant symbole de la fécondité des plaines.
Lorsque Guillaume Puig entra dans le remuant enclos, Claude eut un moment l'illusion que le riche vieillard était le possesseur de toutes ces richesses. On lui prodiguait les -aluts et les poignée- de main-, tes flagorneries et les platitudes. Ce gro- homme eu panama, avec sa canne à bout feïré et son veston de meunier, il était comme l'effigie populaire de la dynastie des Puig, l'image tangible de la toute-puissance de la maison. Resté on contact avec la plèbe et avec Ips petites gens du négoce, il régnait plus sûrement peut-être que Jean et son oncle qui, par politiqu tenaient à l'écart des solliciteurs et, par souci du
décorum, restaient confinés davantage dans leur hôtel familial.
Dès qu'on l'aperçut, les offres de services affluèrent. Bien qu'il se livrât particulièrement aux spéculations sur les bestiaux et sur les biens, il achetait sans distinction tout ce qui peut se revendre, et jusqu'aux moindres objets dont on trafique. Un trimardeur tout déguenillé, qui l'avait suivi à la piste, lui chuchota à l'oreille :
— Monsieur Puig, voulez-vous des peaux de blaireaux?... Tout un ballot! Ça vient d'un contrebandiej espagnol!...
Le vieux eut un sourire complice :
— Bon! Apporte-les demain! On s'arrangera!...
— Monsieur Puig, voulez-vous me reprendre trente sacs d'engrais? — demanda un fermier gêné dans ses affaires.
— Trente sacs d'engrais?... Ça se replace toujours ! Mais fais-moi voir d'abord l'analyse chimique. Je t'attends tout à l'heure au café!...
Un jeune homme, vêtu comme un propriétaire aisé, s'approcha, le chapeau à la main :
— Monsieur Puig, désirez-vous une jolie jardinière, tout ce qu'il y a de neuf et de confortable?...
Le cousin Guillaume consentit a examiner le véhicule, se pencha sur les essieux, ouvrit les coffres, manipula les coussins, puis tout à coup ayant lu l'inscription de la plaque :
— Ce n'est pas une marque de carrossier connu ! Je me méfie!...
Il discuta avec le jeune homme, fit semblant de s'emporter. Ressaisi par la passion mercantile, il avait complètement oublié Claude et ses chevaux.
Celui-ci se désespérait de ne pas voir paraître Jean.
Ses yeux guettaient anxieusement les visages qui défi laient sans cesse dans l'enceinte tapageuse du champ de foire. C'était l'habituel public de ces solennités : des gitanes d'une saleté repoussante, des maquignons « très chics » qui affectaient de laisser passer leur blouse sous des pardessus à revers de soie, des châtelains des environs étalant des complets à la dernière mode. Allant d'un groupe à l'autre, un lieutenant de hussards, en bottes-chantilly et en pelisse d'astrakan, se pavanait, la cravache haute.
Enfin Jean arriva, suivi d'un personnage à fortes moustaches, au teint chocolat et aux lèvres épaises, comme un mulâtre. Jean Puig était entièrement habillé de noir, en grand deuil, le visage pâli, les yeux cernés. Tout de suite Claude courut au-devant de lui, et il réprima avec peine l'envie de l'embrasser en public. Il lui étreignit la main fortement, et, à voix basse :
— J'ai appris !... Quel désastre ! quel chagrin pour toi... pour nous tous!...
Jean lui serra la main à son tour :
— C'est épouvantable! Je ne me console pas! Je ne me consolerai jamais !...
Une larme glissa le long de ses paupières, mais, faisant un effort, il se maîtrisa sur-le-champ :
— Va d'abord à tes affaires! — dit-il d'un ton ferme, — nous causerons ensuite !
Et se retournant vers le mulâtre, il le présenta :
— Voici M. Roig, l'entrepreneur de Millas, dont je t'ai déjà parlé!...
Tandis que Claude et le maquignon s'abouchaient, te vieux Guillaume Puig s'était emparé déjà de son jeune cousin, très fior d»j paraître devant le monde aux cùtésdeJean. Son frère le cardinal et ses parents
les banquiers, c'étaient ses grands appuis. Il savait très habilement faire tourner à son profit le double prestige delà mitre et du coffre-fort; et partout, dans les cabarets, les foires, les rues de Perpignan, on aurait dit qu'il marchait escorté par sa famille.
Mais sitôt qu'on avait reconnu Jean dans la foule, l'importance du vieux s'était subitement éclipsée- C'était au jeune homme qu'allaient maintenant les respects. Aux saluts obséquieux, on devinait les emprunteurs et, à la profondeur du coup de chapeau, on pouvait évaluer le chiffre du compte ouvert à la banque. On sentait vaguement autour de lui cette puissance mystérieuse de l'argent qui se glissait dans toutes les affaires et qui planait invisible sur toute l'étendue du champ de foire. La récente aventure de Jean provoquait des commentaires et des conciliabules. On chuchotait, et, lorsqu'il passait avec "le marchand de bestiaux, les voix se taisaient brusquement. Ses vêtements noirs semblaient commander une déférence plus grande.
— Tu déjeunes avec nous, n'est-ce pas? — lui dit le 'cousin Guillaume. — J'ai invité quelques propriétaires...
— C'est impossible !
— Oh! je sais bien, tu n'as pas le cœur gai !...
Tl se tut un instant, jugeant convenable de faire croire à un peu de compassion. Mais "comme il tenait à son idée, il reprit bientôt sur un ton plus onctueux :
— Tu as tort, Jean! Tu as tort!... Tu comprends, ce sont nos hommes, des gens qui comptent sur nous! Ce serait la première fois qu'on ne te verrait pas un jour comme celui-ci!... Si encore c'était un deuil de famille!...
Jean baissa la tête sans répondre. Alors, le vieux ajouta, plus insinuant :
— D'ailleurs, ton ami, monsieur Gelée, dine avec nous! Yous^serez ensemble !...
C'était un petit mensonge : il n'avait pas encore invité Claude. Cependant, le jeune homme paraissant ébranlé, il redoubla ses instances avec tant d'opiniâtreté que Jean finit par céder.
En ce moment, Claude les rejoignit suivi de Roig-, l'entrepreneur de roulage. Guillaume Puig leur cria, du plus loin qu'il les vit :
— Vous déjeunez avec nous tous les deux .'... C'est dit, n'est-ce pas ?
Les deux hommes acceptèrent sans cérémonie. Le vieux accapara tout de suite le roulier, afin de lui couler ses peaux de blaireaux, article excellent pour faire des sous-gorges à ses chevaux. Claude avait pris Jean à part :
— L'affaire est conclue : dit-il, — c'est à toi que je le dois '. Merci encore :....
Jean, toujours plus sombre, serra silencieusement la main qu'il lui tendait.
— Laissons cela! — fit Claude aussitôt, — parlons de cet affreux malheur !...
— Je devrais me taire! — dit Jean, — mais je ne résiste pas à ton amitié : tu es le premier que je rencontre à qui je puisse me confess eur ouvert!...
— Tu as ta famille, pourtant !...
— Ma famille *?... Hélas ' ma mère est si dure ! Bile ne comprend aucune faiblesse !... Et puis, vois-tu.
maintenant seulement que je sens tout ce qu'il y a de douloureux pour moi dans c - >die. D'a-
bord, j'ai été comme abasourdi. Je rentrais d'Huelva: brusquement, »Ç me trouve en présence de deux
cadavres ! Je ne pouvais pas croire à ce spectacle : j'étais si plein de leur présence !... Et immédiatement il a fallu m'occuper d'une foule de besognes matérielles, de mille choses pénibles ou répugnantes : J'avais sur les bras la justice, la presse locale, les amis d'Henri qui m'écrivaient de partout pour avoir des détails... jusqu'à un Fontanges ! Tu te rappelles ce Fontanges qui l'a tant éreinté autrefois '?... et qui me harcelait de dépêches, me réclamant un compterendu circonstancié pour son article nécrologique. Puis, l'ennui d'avertir la famille, la mère...
— Il avait donc encore sa mère ? — demanda Claude surpris.
— Oh ! une mère bien singulière ! Elle m'a répondu de le faire enterrer à Séville, par crainte, disait-elle, de renouveler le scandale, mais, en réalité, par pure indifférence !... Ce qu'il y avait de pire, c'était la désolation de l'autre mère, celle de la Galliego, qui nous avait accompagnés. Chaque fois qu'elle m'apercevait, elle se livrait à des crises de désespoir, avec des larmes, des hurlements, toute l'exagération théâtrale des Napolitaines! Elle n'allait pas jusqu'à m'accuser, mais je comprenais bien qu'elle me rendait responsable de tout!... Par un caprice inexplicable, elle a voulu qu'on les enterrât l'un à côté de l'autre. Alors, c'a été des démarches, des allées et venues perpétuelles pour la concession, pour les funérailles. Le clergé refusait les honneurs religieux !... Aussi, j'ose te l'avouer, le jour où je les ai conduits au cimetière, j'ai éprouvé comme l'allégement d'un poids immense ! Je m'en souviendrai toute ma vie : c'était par une journée de soleil, aussi douce qu'un matin de printemps!... Nous sommes descendus jusqu'au bout de l'avenue funèbre, jusqu'à ce terrain vague où sont les
tombes des petites-sœurs des pauvres. Des ouvriers chantaient de l'autre cùté du mur, on entendait crier la chaîne d'une noria. J'étais presque inconscient, tellement la stupeur, la fatigue m'excédaient!... Mais lorsque je vis leurs fosses ouvertes devant moi, ce fut comme un réveil de ma conscience. Je crus seulement à la réalité de ces deux morts... Quelqu'un me poussa pour jeter une poignée de terre. Ce suprême effort fut au-dessus de mes forces. Je m'évanouis, on me ramena à la maison!... Sitôt que je revins à moi, je n'eus plus qu'un désir, m'enfuir au plus vite, pour échapper au remords de les avoir entraînés à leur perte dans cette Séville! Elle me faisait horreur, cette ville, en me rappelant leur souvenir. Hélas ! perdus ! Perdus, tous les deux, à cause de moi!... deux êtres de cette valeur!... Je partis précipitamment. Je ne me suis arrêté nulle part... Me voici depuis deux jours au milieu des miens qui me regardent comme un étranger!... Et je ne me pardonne pas! Et je ne fais que pleurer en songeant à eux! Tu me connais! Pour que je sois dans cet état, tu juges si la blessure est profonde !...
Claude n'osait pas l'interrompre, ne trouvant point, dans son trouble, les paroles qui convenaient et respectant trop la douleur de son ami pour lui offrir des consolations banales. D'ailleurs, le bruit de la foule les obsédait. Le tapage augmentai! toujours. Les claquements des fouets, les roulements des chariots, les hennissements des pouliches remplissaient tout le marché. Ils ne s'entendaient plus. Claude se borna à dire :
— Veux-tu ? Nous irons là-bas, sous les arbres de la Pépinière... Nous serons plus tranquilles, peutêtre...
o06 LE RIVAL DE DON JUAN
Comme ils franchissaient la barrière de l'enclos, le vieux Puig les rattrapa et, la figure toute bouleversée :
— Vous ne vous en allez pas, au moins? Vous savez que nous comptons sur vous !
— Rassurez-vous, dit Claude, — dans un instant, nous vous rejoignons ici !
Jean laissa retomber ses mains d'un air découragé :
— Traîner son chagrin au milieu de tout cela!... Si tu savais ! A la maison, c'est un supplice encore plus intolérable. Mon oncle et ma mère ne me laissent pas un moment de répit !...
Ils s'engageaient sous les allées bordées de ces magnifiques platanes qui font à Perpignan une royale ceinture. Le lieu était presque désert. Ils retombèrent dans leur mutisme, en hommes qui ont trop de choses à se confier et qui ne savent par où renouer l'entretien. A la fin, Claude demanda :
— Comment t'expliques-tuce suicide, ce meurtre?... ce meurtre surtout !
— Cela ne s'explique pas : il était fou !
— Oui! Les journaux l'ont affirmé. Mais cette folie?...
— Elle couvait en lui, elle était héréditaire!... L'influence amollissante de Séville a développé le germe, puis son amour déplorable pour la Galliego, sa jalousie contre moi!... Figure-toi! Il mourait d'envie de devenir un Don Juan : tu te rappelles ses prétentions? Il s'imaginait qu'il était le rival de Don Juan. Quand il est mort, il croyait qu'il était Don Juan luimême?... Quelle aberration! Dire qu'il s'est tué pour cela, pour Don Juan, la plus creuse de toutes les chimères, une invention de poètes, — une idée fausse, une chose qui n'existe pas!...
A cette dernière phrase, Claude s'arrêta, et, oubliant la souffrance de Jean, les deux mains passées, contre sa large poitrine, sous les poches de sa blouse neuve, il lança très haut, sur un ton presque agressif :
— Eh ! oui ! voilà où ils en sont ! Michel est comme lui : il est épris de l'irréel !
Un officier qui passait auprès d'eux se retourna, en entendant ce maquignon prononcer de si grands mots. Mais Jean poursuivit :
— ...Alors tu comprends que sa folie se soit déclarée si vite! Outre ce levain maladif qui était en lui, son éducation, ses habitudes d'esprit, sa rage d'ambition, tout l'y poussait. Ce malheureux ne savait pas se résigner à être simplement ce qu'il était! Pendant les derniers jours, il en était venu à se mépriser, à perdre le sens de sa valeur. Il était fou de désespoir de ne pas avoir de génie, et, ne sachant pas se satisfaire avec les dons cependant enviables qu'il possédait, il rêvait toujours au delà du réel et du possible, comme si la plus mince réalité n'était pas supérieure à tous les fantômes de l'imagination!... Alors, quand cet amour s'est emparé de lui, c'a été une débâcle, il a tout emporté ! . . .
— C'était donc une vraie passion?— s'écriaClaude, étonné que Mautoucher en fût capable.
— Un amour monstrueux! J'ai vu ses notes : c'est la plus effrayante des confessions!... Oh! je n'ai pas le courage de lui en vouloir!... Et pourtanl, je l'aimais bien, elle!... Maintenant, je les aime d'autant plus l'un et l'autre que, sans le savoir, je leur ai fait beaucoup de mal !
Jean se mit a sangloter :
— Comprends-tu? Je l'aimais éperdûment, cette
femme î Jamais je n'avais aimé ainsi!... Je ne puis pas me faire à cette idée que je ne la verrai plus, que je n'entendrai plus le son de cette voix! Oh! de quel accent elle me djsait, le matin, quand nous nous éveillions dans cette enivrante lumière de Séville : « Jean, vous avez aujourd'hui vos yeux du Sud!... » Immobile, le regard perdu dans le vague, il semblait prêter l'oreille au bruit d'une musique lointaine. Claude, déconcerté, le regardait avec une pitié mêlée d'inquiétude. Alors Jean, se retournant vers |son ami et l'apercevant, dans la rudesse de son vêtement, calme, sûr de lui, tel qu'un homme qui se donne tout entier à la lutte, ne put s'empêcher de lui dire :
— Je devine que tu me désapprouves. Mais je doute que tu comprennes ces choses!... Auparavant, j'étais comme toi, je m'imaginais qu'on pouvait jouer avec l'amour ! J'ai été puni! Le joueur a été prisa son propre jeu!... Yois-tu, nous autres calculateurs, gens froids, gens pratiques, voluptueux et dilettantes, nous ne tenons pas assez compte de l'instinct ! Un beau jour il éclate avec violence, — et voilà tous nos calculs, toutes nos théories renversées ! Et l'on se dit qu'à de certains moments, la véritable sagesse consiste à céder à l'instinct!... Moi, j'essayais de croire, — comme toi sans doute, — qu'on pouvait faire sa part à la passion! Quelle erreur!... Sans cette catastrophe, je ne sais pas ce qui serait arrivé, mais ce dont je suis sûr, c'est que j'aurais été jusqu'au bout de mon amour ! J'y aurais sombré peut-être ! . . .
— Comme Henri, alors?... Tu aurais été jusqu'au bout comme Henri?...
Jean, très frappé, réfléchit une seconde :
— Non! pas comme Henri!... Lui, il n'obéissait pas à un instinct profond, à cet obscur élan vers la
vie, vers l'ordre, vers la beauté qui fait toute la noblesse de l'amour, mais à je ne sais quelle chimère d'imagination, qui était devenue chez lui une idée fixe qui le torturait et qui le dépravait :... Oui, vois-tu, on aura beau épiloguer, il est mort pour de la littérature! Il avait l'âme trop sèche pour aimer! Et ce qui le prouve bien, c'est qu'il fut impuissant à obtenir cet amour pour lequel il donna sa viel... Moi, si j'étais mort, si je m'étais ruiné, perdu, c'aurait été dans toute l'ivresse de la réalisation, — en beau joueur qui veut épuiser sa chance!
— Tu t'abuses, mon cher! Tu ne te serais pas perdu! Tu le disais tout à l'heure! Jeté connais! Tu es un fort, toi ! Tu aurais pu subir sans plier l'assaut de la passion!
— En tout cas, — reprit Jean de plus en plus exalté, — la rencontre de cette femme , c'est la minute divine de ma vie! Rien ne vaudra cela! Plus tard, aucun triomphe de la fortune ou de l'ambition ne me rendra de pareilles délices. Cet amour m'aura révélé à moi-même tout entier!...
Il sentit bien que Claude s'efforçait sincèrement de le comprendre et de le plaindre. Mais il sentait aussi qu'il se débattait contre une foule de contradictions douloureuses, et, par pudeur, il ne voulait pas lui dévoiler davantage le désordre d'àme où l'avait jeté cette tragique aventure :
— Avoue-le ! — dit-il, — cela ne t'intéresse pas ! Tu as trouvé la paix, toi! Il y a des moments où j«i t'envie?... Et pourtant, pourtant !...
Pais, tout a coup :
— Ainsi, te voila marié !
— Oui ! depuis un mois !
— Ht tu es heureux ?...
— Je ne me suis pas marié pour être heureux — dit Claude naïvement — mais parce que je le devais, parce qu'il le fallait !
La crainte de blesser son ami, encore tout frémissant de passion, le retint d'ajouter: « Tu en arriveras là, je le sais ! »
La conversation retomba. Ils étaient revenus sur leurs pas, et comme midi approchait, ils sortirent de la Pépinière. Aux abords du marché, ils aperçurent le vieux Puig qui s'avançait au-devant d'eux avec une escorte de clients. Ils étaient huit — maquignons, marchands de bestiaux ou propriétaires.
— J'ai invité tous ces messieurs ! — dit le vieillard en étendant la main sur le groupe, avec le même geste large qu'il avait, au champ de foire, quand il jetait son dévolu sur un troupeau de bœufs ou de moutons.
Ils saluèrent Jean très profondément. Le jeune homme, se penchant vers Claude, lui dit à l'oreille :
— J'ai accepté de déjeuner avec eux, mais c'est uniquement pour ne pas te quitter !...
— Viens ! viens ! — dit Claude, — le contact de ces simples gens te fera du bien !
— Peut-être !... Quand on vient de vivre comme je l'ai fait, on a tant de mal à reprendre pied dans la réalité !
Le vieux Puig, s'agitant au milieu du groupe, proclama sur un ton qui ne souffrait pas de réplique :
— D'abord, nous allons prendre l'apéritif au Café de la Loge !
Il conduisit la colonne, le bâton haut, fendant la foule. Son panama dominait les tètes. Mais l'individu aux engrais, qui le cherchait depuis un quart d'heure, accourut vers lui, tendant un papier : c'était
l'analyse chimique demandée!... Le vieux parcourut rapidement la feuille et, la mettant dans sa poche d'un ailr négligent :
— Voyons? Tu déjeunes avec nous, toi aussi ?
— Allons-y ! — dit l'homme gaîment.
Claude s'ébahissait de ce racolage perpétuel :
— Ah ! ça, monsieur Puig, vous voulez donc inviter tout le monde?...
— N'ayez pas peur ! Ça se retrouvera ! — répondit le bonhomme, avec son clignement d'yeux et son sourire malin.
Au moment où on passait sous la porte du Castillet, on croisa un petit curé de campagne, porteur d'un nez pointu et traînant un immense parapluie presque aussi haut que sa personne. A sa vue, les bajoues du vieux Puig s'illuminèrent. On s'était reconnu :
— Té! cousin Tixador !
— Ah ! cousin Guillaume !
Le prêtre et le marchand de bestiaux se donnèrent l'accolade. Et aussitôt celui-ci, d'un ton brusque et jovial :
— C'est dit! Vous déjeunez avec nous, cousin Tixador !
Le curé se déroba d'abord, puis il finit par promettre devenir. Claude, très amusé, murmurait :
— Encore !
Mais le vieux Puig, passant son bras sous celui de Jean„ avec des façons patelines, s'excusait :
— Tu comprends, n'est-ce pas, Jean? 11 est de la famille !... Et puis, un de plus ou de moins : I retrouve toujours !...
Au café, l'entrée du cortège lit sensation. Un mouvement de curiosité se propagea, surtout aux alen
tours d'une table occupée par des jeunes gens en redingotes noires d'instituteurs, et que semblait présider un beau garçon à longs cheveux, à tournure d'esthète de brasserie. Ceux-ci, dès l'apparition des nouveaux arrivants, marquèrent une hostilité évidente. Ils chuchotèrent :
— Voilà les cafards !
Le mot de « corbeaux » fut même prononcé par quelqu'un.
— Qui est-ce ? — demanda Claude à Jean, en désignant le beau garçon.
— Je crois que c'est un conseiller municipal socialiste !
— Des voyous! — jeta le cousin Guillaume, assez haut pour être entendu.
On se défia du regard, mais à la façon dont le vieux Puig toisa la bande, Claude comprit qu'il se sentait soutenu par toute la salle. Il se laissa choir pesamment sur une banquette, auprès d'un jeune homme qui, très absorbé, était en train de compter de l'argent. Les deux coudes sur le marbre, profondément enfoncé dans la moleskine, il cria après le garçon, tout en promenant sur l'assistance un regard superbe et satisfait. Il pontifiait : on aurait dit que le manteau rouge de son frère le cardinal flottait sur ses épaules.
Suivis des propriétaires et de maquignons, Jean et Claude s'étaient assis en face de lui :
— Monsieur Gelée, — dit-il en montrant le jeune homme qui était à son côté, — je vous présente mon fils.
La phrase fut articulée sur un ton d'emphase. Déjà le jeune homme s'était levé. Vêtu avec une certaine élégance, les épaules carrées, le teint fleuri, les joues rondes, les traits un peu rudes, il offrait un assez beau
LE RIVAL DE DON Jl'AN 513
type de Catalan de la Plaine. Tout de suite à l'aise, il serra la main de Claude et de Jean et ne parut nullement ébloui par la présence de son riche cousin :
— Excusez-moi ! — dit-il avec un léger accent roussillonnais, — je suis à vous dans une minute, le temps d'achever un compte pour un de nos marchands de fourrages...
Et, se rasseyant, il se mit à rouler sous ses doigts prestes des piles de pièces de cinq francs qu'il puisait dans une sacoche.
Le garçon remplissait les verres d'absinthe et d'apéritifs variés. L'odeur légère du pernod montait au-dessus des boissons glacées. Sous ses peintures fraîches, ses dorures, ses faïences à fleurs symboliques, le café resplendissait. Le vieux Guillaume, épanoui, sirotant un vin de Banyuls très sucré, se carrait dans sa gloire, au milieu de sa famille et de ses clients. Tout à coup, Puig le fils se retourna vers son père, tenant une pièce d'argent entre le pouce et l'index :
— Papa, dit-il, donnez-moi un écu de France ! Voici un douro d'Espagne qui s'est glissé, je ne sais comment, dans une pile !...
Le vieux haussa les épaules :
— En voilà des manières ! Mets-le ! Ça passera avec le reste !
Mais le lils, se redressant de toute sa taille, lança à son père un regard indigiu'' :
— Papa, donnez-moi un éca de France ! J'aimerais mieux jeter le douro dans la rue que de tromper un pauvre homme '
Tout en faisant le geste de jeter la monnaie par la fenêtre, il avait parlé sur un ton si sérieux, si pénétré, avec un tel tremblement d'émotion, qu'on ne savait
démêler au juste s'il y avait de l'astuce ou tout simplement une honnêteté naïve dans cet étalage de probité commerciale en plein café. Un murmure approbatif parcourut l'auditoire. Alors le vieux retira une pièce française de son gousset et, tout en s'essuyant les paupières, il prononça en catalan :
— Tens raù, pâtit i !
Il pleurait d'attendrissement et d'admiration devant cette délicatesse de son fils qu'il jugeait un luxe trop aristocratique pour lui-même.
— Ah! monsieur, — dit-il à Claude, — c'est une perle fine ce garçon-là î II faudrait une balance d'or pour le peser !
Puis, ayant repris aussitôt son aplomb, il déclara, en regardant les maquignons et les propriétaires :
— Il a raison, le fils ! Comme dit mon frère le cardinal, il faut être honnête, même en affaires! C'est comme ça qu'on fait les bonnes maisons !
Et. forçant la voix, il ajouta, à l'adresse des socialistes :
— Nous sommes honnêtes, nous autres !... et nous n'avons pas peur de travailler!...
Un peu agacé par les façons provocantes et dominatrices du vieillard, Jean proposa de sortir.
A travers les petites rues étroites, aux pavés pointus, on s'achemina vers le patriarcal Hôtel du Petit Paris, — établissement célèbre dans toute la région pour l'excellence de ses cuisines.
Sur le seuil de l'antique logis, stationnait un vieux bonhomme maigriot, en blouse fripée, au nez rouge d'ivrogne. C'était un marchand de moutons. Guillaume Puig courut à sa rencontre :
1 Tu as raison, petit:
— Té! père Dominique !... Tu viens dîner avec nous autres !
— Pas moyen, j'attends quelqu'un !...
— Allez va /... Envoie-les promener :
De force, il emmena le bonhomme qui so défendait mollement :
— Monsieur Puig, à vous, il n'y a pas moyen de vous dire non !
Dans la cour de l'hôtel, le petit curé, son parapluie entre les jambes, attendait sur un banc. Il vint se joindre à la bande qui entrait. En comptant le nouvel invité du cousin Guillaume, on allait être quinze à table !
Devant cette irruption, la valetaille s'effara. Des gens mangeaient dans toutes les pièces disponibles du rezde-chaussée, les dîneurs refluaient jusqu'au premier étage. On avait même dressé une table dans un coin de la cour; et, pour la circonstance, on avait mobilisé une armée de marmitons et de serveurs. Tout ce monde se bousculait vers l'office, en sortait avec des victuailles fumantes qui s'entassaient sur d'immenses plats allongés et profonds comme des barques. Par les portes ouvertes, s'apercevaient les bleus défraîchis des blouses campagnardes. Des éclats de rire, des jurons montaient. L'odeur des viandes se confondait avec les relents des écuries.
Dans la salle réservée où l'on avait introduit les convives, des familles banquetaient. Les femmes étaient nombreuses, les unes en chapeau, les autres portanl «les bonnets catalans dont la coiffe de soie noire était recouverte de riches dentelles. On s'installa, non sans encombre. Le curé récita le Bénédicité ostensiblement. Personne ne se signa, mais on prit un air convenable, sachant la déférence que l'on doit à la religion.
A peine avait-il dit « amen » que le cousin Guillaume déploya sa serviette. Les garçons passaient des moules, des clovisses,, des radis, des salades de piments et de pommes de terre. On se jeta sur la nourriture après avoir promené un regard de convoitise et d'espérance d'un bout à l'autre de la table où, pêlemêle, dans des plats, sur des compotiers, s'accumulaient tous les fruits du Roussillon : des poires, des pommes, des figues, des raisins, des noix, les coquilles tout ouvertes, des melons découpés en tranches. Il y avait même des oranges nouvelles, fraîchement débarquées de Majorque.
Le petit curé plongeait son nez pointu dans les coquillages qu'il grattait artistement avec le bout de son couteau. Tout en humant l'eau salée des moules, il causait avec Jean qui était son voisin : « Il était desservant d'un hameau perdu dans les montagnes du Capcir. Le froid sévissait rigoureusement sur ces hauteurs, et, comme il avait la poitrine faible, il venait demander son changement à l'évêché. Son ambition était de redescendre dans la Plaine", — par exemple, dans la Salanque où le climat était très doux!... Oui! une cure dans la Salanque, c'était cela qu'il lui fallait!... »
— Si vous pouviez en toucher un mot à Monseigneur, — implorait-il timidement.
Claude discutait avec le jeune Puig. On parlait économie politique :
— Avez-vous lu Le Play? — demanda le garçon, tout fier de citer une telle autorité.
L'autre avoua qu'il l'ignorait :
— Vous lisez donc beaucoup? — fit Claude.
— Le plus que je peux! Mais c'est si difficile ! Nous avons tant à faire !...
LE RIVAL KE DON JUAN ol"
Il se plaignit de la surcharge de ses occupations. C'était lui qui surveillait la culture de leurs terres, tandis que sonpère avait le soin du négoce... « Certes il se réservait le plus de temps possible pour se tenir au courant : ce qui ne l'empêchait pas de mettre la main à la pâte : » Et, par affectation de paysannerie, souriant, beau parleur, il étalait ses mains trop grosses, que déformait le maniement des futailles et des tavelles de chariots.
Le cousin Guillaume faisait assaut de plaisanteries avec son confrère le marchand de moutons et avec Roig, l'entrepreneur de roulage. Mais on n'osait trop se lâcher, par égard pour M. Puig, le banquier, et pour la société qui était là. Dominique était le loustic de la table. On s'amusait de la naïveté malicieuse du bonhomme... « Ce Dominique, un gaillard! — affirmait le vieux Puig à Claude. — Les noces l'avaient ruiné I Mais il tenait bon quand même! Personne ne savait acheter comme lui!... »
— Ni dépenser non plus ! — lança, en riant, le marchand de moutons.
C'était une allusion trop claire à l'économie un peu avaricieuse des Puig. Tout le monde avait compris. Il y eut un silence soudain, les nez se baissèrent et l'on se rejeta sur les victuailles.
Les plats défilaient interminablement. Sans parler des viandes froides, galantines, pâtés et autres béatilles, on vit passer des langoustes à la mayonnaise, des champignons à la provençale, des cèpes à la bordelaise, des fricassées de volailles, des perdreaux rôtis, des filets de bœuf sauce madère. Les garçons, leurs plats à la main, insistaient amicalement auprès des dîneurs repus et, leur désignant un morceau (l-»nt ils faisaient l'éloge, ils ranimaient les appétits. Le
curé s"étant laissé tenter, revint trois fois de suito à la langouste, sans préjudice du reste. Ce qu'un si potit homme emmagasinait était effrayant! Enfin, une crème au caramel partit, — « une bénédiction! » — déclara le curé, qui se servit aussitôt copieusement. Mais, l'instant d'après, il arriva un véritable baquet de marmelade de pommes sur laquelle tremblait une mousse d'oeufs à la neige : c'était une surprise, une politesse de la patronne ! On se récria. On regrettait d'avoir tant mangé de crème au caramel : « Ah ! si l'on avait su! » Le vieux Dominique était navré.
— Je vous cède ma portion! — lui dit le curé d'un ton farceur.
Il ne désarmait qu'en apparence, se réservant pour les desserts. Les garçons commençaient à faire circuler les compotiers. Le pillage fut général. Des gens qui avaient empoigné un raisin tendaient l'autre main vers des cuisses-madame d'une grosseur monstrueuses ; et, tout en pelant des pommes, on se promettait de garder une place libre pour les oranges. Le cousin Guillaume, très sobre, se bornait à grignoter des meringues au citron.
Peu à peu, la table se vidait, on était plus libre. Les vins généreux coulaient, d'abord les crus de la Plaine, puis les « rancios », les « grenaches », enfin les muscats et les vins de liqueurs.
Le vieux Dominique, un peu éméché, débitait des gaudrioles, coulait des regards polissons du côté des femmes. Il y en avait une surtout qui excitait son admiration, — une matrone quadragénaire flanquée de ses filles. En robe de soie montante, un rucher blanc enserrait son cou rond comme une tour, où éclatait la chaînette d'un jaseron à croix d'or. Les filles, habillées de drap gris clair à galons d'argent,
se tenaient très sages sous leurs frisures qu'écrasaient un peu la raide bordure de leurs bonnets catalan-: et aux regards dédaigneux qu'elles abaissaient de temps en temps sur les chapeaux minables des petites bourgeoises, leurs voisines, on devinait que les dentelles de leurs coiffes avaient dû coûter très cher. Elles étaient maintenant les seules femmes qui restaient. Gênée par la compagnie bruyante de tous ces hommes, la mère se leva précipitamment. Ses filles l'imitèrent, et, ayant secoué d'abord les miettes de leurs jupes, elles enfilèrent des gants blanc-. La mère sortit la première, d'un air majestueux. Elle avait un port de châtelaine.
— Matin! — s'exclama le marchand de moutons. Ses yeux brillaient de concupiscence.
— Hein? ça vous connaît! — cria Roig, l'entrepreneur de roulage.
Les propriétaires, les maquignons se dégelèrent complètement.
— Je crois bien! — balbutiait le vieux Dominique, dont la langue devenait pâteuse, — Ah! faba de Oeû! C'est trop ce que j'en ai connu, de ces pa\ là!...
Le curé, effarouché de la tournure que prenait la conversation, s'empressa d'expédier ses grâces et, sans attendre le café, il disparut à petit bruit.
Cependant, on excitait si bien le marchand de moutons qu'il >e mit à conter des histoires :
— Il y aura bientôt quinze ans! J'étais jeune!... Dame! je n'avais que cinquante ans!... .h' revenais de Tunis avec un troupeau de deux mille bètes. En repassant par Constantine. je m'arrête au Kroubs pour coucher. Voilà-t-il pas qu'au buffet de la gare, je rencontre une Maltaise ! — 1//.' Mare de Deà/ qu'elle
était jolie! Jamais de ma coquine de vie je n'avais rencontré une femme pareille!...
Son nez d'ivrogne aspirait l'air avec délices, ses yeux s'allumaient davantage. Soudain, au beau milieu de son récit, les idées troublées par la boisson, il laissa échapper d'un ton piteux :
— C'était une femme malhonnête ! Elle m'a donné la maladie!...
A cet aveu ingénu, un accès de fou-rire secoua les convives. Lui, sans s'émouvoir, répétait avec une obstination de maniaque :
— Ma caguen Deù! quelle belle femme!... Je la reverrais bien!...
— Comment, père Dominique! — disait Roig le roulier, — puisqu'elle vous a donné la maladie ! . . .
— Ça ne fait rien, c'était une belle femme!...
Et, tapant du poing sur la nappe, martelant ses mots, comme si, à toute force, il voulait faire partager aux autres son admiration, il rabâchait :
— Ma caguen de boun Deù! quelle particulière qu'il y avait là!...
Les maquignons l'encourageaient par leurs rires. Indulgent et paternel, Guillaume Puig disait à Claude :
— Vous savez? Ce vieux-là, il est aussi savant que vous ! Il a roulé tous les pays !
— Ça, c'est le plaisir du métier ! — affirma Dominique qui parut sortir un moment de son ivresse. — Tenez! ce soir, je vas partir pour la Bretagne! Avanthier, j'étais à la Yillrtte... même que les garçons bouchers m'ont mené au café-chantant!... Ah! j'vas vous faire entendre une chanson de Paris!...
Incontinent, il commença d'écorcher une lamentable ânerie de café-concert.
Mais aussitôt Guillaume Puig, scandalisé, lui imposa
silence, et, sévèrement, la main tendue en un geste autoritaire, il déclara :
— Toutes ces saloperies, ça ne vaut pas les chansons de chez nous !
Il toussa, s'essuya les lèvres avec sa serviette, et il entonna l'air national du Roussillon : Montanyas regaladas.
Sa voix enrouée tremblait, faussait les notes, sa mémoire n'était plus très sûre. Alors Puig le fils, se levant à côté de son père, lança le refrain d'une voix mâle et chaude :
tktù-me Famor, minyona, Daù-me la rostre amor1!
On eût dit qu'un coup de soleil venait d'illuminer la salle. Ce fut comme un souffle purifiant, venu des prés et des montagnes. On avait oublié les mangeailles et les gaillardises. Une émotion profonde étreignait ces gens rudes, en accompagnant le chanteur. Ils communiaient vraiment dans un même amour. Jean et Claude, devenus attentifs, s'entre-regardaient; et, devant ce beau garçon, tout lier de sa force et de sa jeunesse, qui, sur les lèvres du père décrépit, venait de recueillir le chant des aïeux, ils croyaient voir s'incarner la vivante image de la tradition humaine.
De'la béatitude dos digestions abondantes, de la sécurité des fortunes si durement acquises, de l'orgueil du sol et du sang transmis intacts, des liens de clientèle et d'intérêts solidaires, — du sentiment obscur de tout cela, quelque chose de tendre et d'au-
1 Donnez-moi l'amour, jeune fille! — Donnez-moi votre
o22 LE RIVAL DE DON JUAN
guste naissait, et, s'ils ne voyaient pas se pencher sur eux le visage de la Patrie, ils la sentaient monter et grandir dans le frisson de leurs moelles et dans le trouble farouche de leurs cœurs. Jean, les yeux humides, était ressaisi parla terre, et Claude, quoique étranger au milieu d'eux, se laissait attirer par une irrésistible sympathie vers la belle vie de ce groupe d'hommes.
Puig le fils venait de se rasseoir. Les garçons versaient le café et les liqueurs. Maintenant on chantait le P ardai, l'autre romance populaire de Catalogne. On attaqua le répertoire des fêtes, — les « sardanas » et les « seguidillas » ; et quand on eut tout épuisé, on se rabattit sur les cantiques des pèlerinages, les innombrables « goigs » i en l'honneur de toutes les Notre- Dames du pays.
De sa voix chevrotante, avec un air d'onction ecclésiastique, le cousin Guillaume modula les premières mesures du «goig» à Notre-Dame de Nuria. On hésita d'abord : c'était si vieux, si lointain! Puis, peu à peu, on retrouva les paroles qu'on avait apprises tout enfants, au temps où l'on suivait le catéchisme. L'ensemble fut parfait, lorsqu'on répéta en chœur :
Mare de Deii de Nuria, Anem-la tots à visitar1.
Jean chantait avec les autres :
Anem-la iots à visitar!
Quelques-uns avaient tiré leurs pipes. La famée du tabac s'épaississait. Soudain, le vieux Dominique
1 Goig, chant de joie.
2 La mûre de Dieu de Nuria, — Allons tous la visiter!
pour prouver qu'il était aussi bon chrétien que les autres, se mit à fredonner un air d'église : La Despedida à la Verge do Font-Romeù : '
Hermosa moreneta Keyna de Font-Romeù, De vostra santa casa A>> sentiment m'en wrig, Ab Dieu siaw, Maria, ab Dieu siaù/3
Comme très peu savaient l'hymne par cœur, on l'écouta avec plus de recueillement. L'humble poésie évoquait pour eux des réalités à la fois très antiques et très familières. Tous ils connaissaient Font-Romeù, ce nid d'aigle perdu au plus haut des montagnes de la Cerdagne. Plusieurs, comme le vieux Puig, y allaient chaque année faire une cure. Ils avaient contemplé l'effigie barbare du sanctuaire ; ils avaient banqueté, dansé sur l'herbe, accompagné la procession, un cierge à la main, en chantant les « goigs ». Ils avaient respiré l'air résineux de la pinède et trempé leurs lèvres dans la fontaine guérissante... Ces souvenirs se réveillaient en foule, au son de la psamoldie pieuse. Naturellement, sans effort, l'àme religieuse des ancê très se reformait en eux. La reconnaissance du paysan pour les eaux salutaires, pour les grands Êtres cachés et bienfaisants qu'il ignore, mais dont il devine la présence à l'alternance régulière des saisons, au jaillissement des pluies fertilisantes, aux vertus médicatrices des sources distillées par les neiges des sommets,— cette ,gratitude confuse, avec son mélange de
1 Adieu à la vierge de Font- Rom eu.
s Belle vierge bru nette, — reine de Font-Romeu, — de votre
sainte maison, — avec tristesse, je m'en vais ! — Adieu, Marie, adieu !
crainte, de respect et d'amour, balbutiait en syllabes enfantines dans la bouche du vieux maquignon. Entre ces hommes et l'Invisible, un lien s'était établi. Sous l'apparence d'une d-ouce Figure de femme, les mains tendues et pleines de grâces, la bonté de la race avait pris un corps. Le pays chantait vers ses dieux!...
Se laissant aller au charme, Jean prêtait l'oreille à la monotone cantilène. Toute son enfance ressuscitait en lui. Il regardait les visages hâlés de ceux qui l'entouraient et il comprenait qu'il était l'un d'eux, comme il était avec eux. Il se souvenait d'une parole qu'il avait dite autrefois : « Être avec elles corps et âme, c'est tout l'amour! » et voilà que maintenant il avait envie de crier à ceux-ci : « Je suis avec vous! Vous êtes mes hommes! » Et c'est de toute son âme qu'il reprit la dernière strophe de l'hymne, unissant sa voix à celle des marchands et des laboureurs :
La vida os voll donar, Y esperit y cor los deixo Posais en Font-Romeù! *
Il se sentait soulevé par un instinct si puissant et si délicieux qu'il en oubliait la souffrance de son amour perdu, la blessure récente de son amitié. En même temps, l'idée grave de ses devoirs reparaissait dans sa pensée, et, attribuant un sens symbolique aux mots candides du « goig », il se redisait encore : « Je veux vous donner ma vie : mon esprit et mon cœur sont à vous!... »
On se levait de table. Les cigares s'éteignaient. Les tasses étaient vides et les flacons, à moitié taris.
1 Je veux vous donner ma vie, — et mon esprit et mon cœur, je vous les laisse, — déposés dans Font-Romeu.
Dans la rue, les garçons du vieux Dominique l'attendaient, une couverture et une peau de mouton siir l'épaule : ils allaient conduire du bétail en Bretagne, et ils devaient passer la nuit en chemin de fer, dans des wagons de marchandises :
— A présent, les soirées sant fraîches ! — dit le bonhomme, en se frottant les mains, comme si un souffle de bise lui coulait déjà le long des épaules.
Et, se tournant vers Claude :
— Vous voilà dans le métier ! Vous avez raison, il n'y en a pas de plus joli!... Moi, je voudrais avoir votre âge !... Ah ! ah! nous autres! En route, en route, toujours !...
Les groupes se dispersaient. Claude et Jean s'étreignirent avant de se quitter. Le colon s'apprêtait à prendre le train pour la Cerdagne, en compagnie de Roig, l'entrepreneur de roulage. Jean partait pour sa campagne de Salses, ne voulant pas rentrer au logis paternel, redoutant les reproches muets de sa mère, et désireux d'être seul avec son chagrin.
Son automobile l'emmena. Il traversa lentement le Faubourg Notre-Dame, puis ayant franchi le pont de la Tet, il lança le véhicule à toute vapeur.
Le grand jardin du Roussillon se déploya devant lui. L'air était bleu comme dans le voisinage des lacs de Lombardie. Les vignes, les oliviers, les pêchers, les figuiers, les chênes-lièges formaient d'immenses nappes de verdure qu'entrecoupaient des rideaux de peupliers, des rangées de cyprès alignées devant les portes des fermes. Les chemins et les champs étaient pleins de rumeurs et de chansons. A tout instant, on dérangeait des files de charrettes chargées de futailles. Cette gaité, cette vie active des routes, cet embonpoint de la terre étaient pour le jeune homme une
volupté et un émerveillement : il croyait voir ces choses pour la première fois.
Bientôt Salses apparut. L'ermitage de Jean était une vieille maison qui datait du commencement de Vautre siècle et qui n'avait de seigneurial qu'un haut portail aux médiocres sculptures. Elle était adossée à la montagne pierreuse, juste en face de l'étang de Leucate. Le chemin de fer passait aux pieds. Des vignes s'étendaient alentour.
Quand il franchit le seuil, il eut un battement de cœur, une palpitation d'allégresse. Lui, qui savait si bien s'accoutumer aux êtres et aux choses, lui qui se trouvait partout comme un maître, il vivait tel qu'un égaré depuis qu'il était revenu d'Huelva. Après tant de jours d'épreuves, de fatigues et de voyages, il avait enfin la certitude qu'il était chez lui. La maison des ancêtres réparait l'accueil glacial de la mère. Dans cette cour, où il avait joué autrefois, sous les murs de cette vieille bâtisse, encore tiède de soleil, c'était comme une atmosphère de tendresse qui le baignait et qui l'enveloppait.
Le long des fenêtres du rez-de-chaussée, un parterre de chrysanthèmes étalait les mille dégradations de ses nuances amorties et la riche variété de ses formes. Jaunes, blanches, lilas, rose-pâle, carminées ou fouettées de pourpre, les fleurs précieuses se pressaient les unes contre les autres, telles que les laines serrées d'un tapis. Au-dessus de la corbeille diaprée, une grande vigne montait qui recouvrait presque complètement la maison jusqu'à la hauteur du toit.
Plantée cent ans auparavant par le bisaïeul de Jean, cette vigne familiale était l'objet d'une véritable dévotion; et, comme seule de toute la région, elle avait, par miracle, échappé aux atteintes du phylloxéra, il
se mêlait au culte qu'on lui rendait une admiration superstitieuse. En cette fin d'automne, les pampres de la [souche vénérable , touchés par les premiers froids, avaient revêtu des teintes d'or d'une invraisemblable splendeur. C'était comme un candélabre gigantesque, sous la profusion de ses dorures et les couleurs imprévues d'une patine délicate. Certaines feuilles, qu'on eût dites éclaboussées par le jus des grappes, éclataient d'un rouge de sang...
Devant ce spectacle, Jean, ébloui, s'était arrêté. Il lui semblait que la vieille demeure s'était parée pour le recevoir. Il promena un long regard d'affection et de reconnaissance sur le parterre et sur la vigne, comme sur des êtres humains, puis il monta dans sa chambre.
Dès qu'il se fut rafraîchi le front dans de l'eau froide, il vint s'accouder sur le balcon. De cette hauteur, il pouvait embrasser, avec son domaine, tout le vaste horizon du pays natal.
A sa gauche, les Corbières violettes se dessinaient en forme de croissant, dominant les grasses campagnes du Roussillon ; et, par delà les cimes des platanes et des peupliers, s'échelonnaient les Pyrénées plus sombres, comme tassées sous la masse hautaine du Canigou, père des plaines; puis le promontoire de Cerbère; et, très loin, à la limite des terres, le Cap Creuz, noyé de brouillards. L'air était si transparent, ce soir-là, qu'on distinguait les tours de la cathédrale d'Elne. Au bord des routes, les panaches des grands roseaux s'inclinaient sans bouger. Aucun souffle ne troublait la limpidité merveilleuse du ciel.
Devant lui, sous ses yeux, l'étang de Leucate, protégé par un repli des Corbières, miroitait (sans une ride. Un halo nacré flottait au-dessus de la mer,
qu'une ligne imperceptible séparait de la lagune, L*eau se confondant avec l'azur, Jean avait une étrange impression de plein ciel. Une barque de pêche, comme suspendue dans le vide, se tenait, solitaire, au milieu de l'étang ; et la voile blanche, dressée toute droite telle qu'une flamme de flambeau, prolongeait indéfiniment son image réfléchie.
Tout à coup, un sifflement strident déchira l'espace : le rapide de Paris-Barcelone s'annonçait dans la tranchée. La machine trapue, avec sa cheminée en proue de navire, déboucha en un fracas de tempête. Aussitôt les souvenirs douloureux se réveillèrent. Il songea à tout ce qu'il avait laissé dans cette Espagne maudite vers laquelle l'élan vertigineux de la machine emportait sa pensée. Ses larmes se remirent à couler, une angoisse passa sur son âme : «Ah! dormez, pauvres morts!... »
Le train avait disparu derrière la courbe du remblai. Un silence profond succédait à ce tonnerre de bruit. La lagune resplendissait toujours comme un morceau du ciel. A ses côtés, les pampres nouaient solidement leurs vrilles dans les interstices du mur et dans la rampe ajourée du balcon. Une vapeur imprégnée d'effluves végétales montait des vignes à l'approche du crépuscule. Quel repos! quel calme dans cette maison des ancêtres et sur ces champs qui les avaient nourris!...
Les devoirs graves lui parlèrent encore une fois. Demain, le travail coutumier allait l'arracher à sa retraite!... Pénétré par l'influence de cette terre qui voulait s'enrichir de sa force comme elle s'était accrue du labeur séculaire des siens, il se rappela soudain les paroles du cantique. Sa méditation se précisa, et c'est avec l'assentiment de tout son être
qu'il se murmura dans la nuit tombante : « Jp veux vous donner ma vie! Mon esprit et mon cœur sont à vous!... »
L'ombre s'élargissait. Toujours plus apaisé, Jean s'abandonna à une rêverie mélancolique, mais exempte d'amertume, et il resta là, sur le balcon, pensant à ses morts, pensant à la vie, — jusqu'à l'heure où les feuilles d'or de la vigne nourricière s'argentèrent à la clarté de la lune nouvelle.
Novembre 1901. — Septembre 1902