‹ Le rival de Don JuanChapitre 18 sur 19 · H AS FAIT L'AMOUR, CAXDIDO · texte numérisé non relu

H AS FAIT L'AMOUR, CAXDIDO

Tl' AS FAIT

Quatre heures du matin venaient de sonner à l'horloge de la Giralda. Assis sur un banc, en face de l'Alcazar, Mautoucher, les yeux perdus dans les ténèbres, grelottait au contact de l'humidité glaciale : ces nuits d'octobre semblaient si froides après la tombée soudaine de l'ardeur diurne persistante ! Serrant sa veste contre sa poitrine, il n'avait d'autre préoccupation que de se préserver de la fraîcheur trop vive, et il regrettait de n'avoir pas pris son manteau.

C'était fini ! La besogne sinistre était faite l Comme dans son rêve, les événements s'étaient déroulés avec une vélocité étrange, emportés par cette espèce de rotation vertigineuse qui entraine les images d'un cauchemar et qui les replonge à peine ébauchées dans l'inconscience totale. Il ne se souvenait de rien, quelque effort qu'il tentât pour renouer la trame brisée, depuis le moment où il était rentré à la « Victoria », poursuivi par les insultes et les clameurs accusatrices de la foule... De quoi l'accusait-on? Pourquoi se trouvait-il sur ce banc, en pleine nuit, cla-

quant des dents au milieu du brouillard? En vérité, il ne parvenait pas à le découvrir. Il ne savait qu'une chose, c'est qu'il était coupable, coupable d'un crime pour lequel on avait mis sa tête à prix. De ce crime il n'éprouvait aucun remords, mais seulement une répugnance toute physique, comme à la sensation d'une ordure répandue sur son corps. « Oui : c'était bien cela! C'étaient ses mains qui étaient sales! » Et, par intervalles, avec des gestes furieux, il frottait ses mains contre ses vêtements.

Le bruit d'une fontaine qui coulait sous les orangers du square frappa subitement son oreille. Il se leva, lâcha toute l'eau en pressant fortement sur le bouton et, les manches retroussées, il avança ses bras sous le goulot. Il se frotta jusqu'au bout des ongles avec une frénésie qui s'exaspérait. Peine perdue! La saleté ne voulait pas partir! C'était comme quelque chose de moite et de gluant qui était collé à sa peau!

Découragé il revint s'asseoir sur le banc. Ses avant-bras s'étendirent le long de ses cuisses, les paumes retournées et ouvertes. A la lueur du bec de gaz, il vit ses mains. Elles lui parurent effrayantes. Elles tremblaient continuellement, ses doigts agités d'un mouvement convulsif se contractaient et se détendaient d'une façon automatique, comme s'ils cherchaient à étreindre quelque objet invisible. Elles lui faisaient horreur, ces mains, avec cette crispation incessante de leurs dokts pareils aux pattes grouillantes de deux crabes. Elles ne pouvaient pas être siennes puisqu'elles refusaient d'obéir à sa volonté, et pourtant elles tenaient à lui, elles le contaminaient de leur souillure ! Une vie étrangère et monstrueuse s'immisçait dans sa vie!... Tout à coup, roidissantses

LE RIVAL DE DOH JUÀN 483

muscles, il referma ses mains de toutes ses forces. Il poussa un cri de dégoût: de la chair tiède résistait à son étreinte, un cartilage craquait entre 9es doigts! Aussitôt ses mains se rouvrirent d'elles-mêmes et elles se remirent à danser sur ses genoux...

Le premier quart de cinq heures tomba lentement dans l'aii Uors Mautoucher se rappela pour-

quoi il était venu : « Il savait ! La porte de la tour ne s'ouvrait qu'à cinq heures précises pour les sonneurs qui montaient au Campanile. » Il faudrait attendre! Hélas! sa torture se prolongeait interminablement! Et cette nuit qui était si froide! Aussi, quelle sottise d'avoir oublié son manteau !...

Des parcelles de réalité revenaient, par intermittence, dans son esprit. Sa conscience lui fournissait juste ce qui était nécessaire à l'accomplissement de son acte. Un instant il balança s'il n'irait pas réveiller le gardien de la Giralda, pour en finir tout de suite. Mais la prudence tout animale qui l'avait protégé jusqu'alors le maîtrisa. Encore une fois, il craignit de se trahir. « Si cet homme devinait!... i Et l'idée de son crime reparut.

Ne se sentant plus en sûreté sur son banc, il se réfugia à l'intérieur du square, à l'endroit où les bouquets de palmes sont le plus touffus. En proie à une angoisse terrible il compta les minutes. Vers l'est, le ciel s'éclaircissait. L'aube était proche. « Les allaient le voir en pleine lumière, avec ses mains ignominieuses !... Que devenir, mon Dieu? OÙ se cacher encore?... » Il redoutait le lever du jour à l'égal d'une catastrophe.

Le deuxième quart sonna. Encore une demiheure!... Ce laps de temps lui sembla tellement démesuré qu'il se découragea, l'ne tristesse morne l'en-

vahit, il ne pensa plus!... Puis bientôt, dans cette hébétude et cette torpeur de tout son être, il souffrit un nouveau supplice. Comme la veille au soir, une faim irrassasiable le tourmenta, la faim sauvage d'une bête qui a subi un long jeûne. Il sentit une envie de se ruer sur de la nourriture.

Des maraîchers passèrent, poussant devant eux des files d'ânes chargés de légumes. Mautoucherles suivit à distance jusqu'à la place du marché qui se trouve derrière la Lonja : sans doute il y avait là des restaurants qui ne fermaient pas de toute la nuit !

Les rustres s'arrêtèrent à l'entrée d'un vaste carrefour où quelques réverbères disséminés éclairaient une foule d'ombres qui circulaient entre d'énormes amoncellements de choses odorantes. La puanteur de la marée dominait les effluves pénétrantes des oignons et des piments rouges. Toutes ces émanations dont l'air était affadi ne rebutèrent point Mautoucher. Cependant la confuse rumeur des voix qui rompaient le silence nocturne l'inquiétait sourdement. Cette agitation silencieuse des halles au milieu des ténèbres lui semblait déjà grosse de tous les bruits du jour : c'était le bourdonnement de vie active qui annonce le réveil.

Il se hâta d'entrer dans une « bodega » dont la porte violemment illuminée se reflétait en. une grande tache éclatante sur le pavé boueux. Des grésillements de fritures, des heurts de vaisselle, un vacarme continu de conversations, de jurons gutturaux emplissaient la salle aussi spacieuse et aussi haute qu'une grange. Le sol en terre battue était tout fendillé, et, dans les creux, des flaques de vin de Malaga croupissaient sous les robinets des barriques en perce. Autour des tables de bois cru, longues comme le

plancher d'un chambre, sur des bancs et des tabourets, des groupes compacts d'hommes et de femmes en vêtements sordides, buvaient et mangeaient, gesticulant et criant. Deux garçons a mines patibulaires s'empressaient pour les servir, et, sous les flammes fétides du gaz, montait la senteur fauve de ces corps en sueur tout imprégnés des exhalaisons de la terre grasse et du fumet des animaux.

Intimidé par le tumulte et l'aspect farouche des visages, Henri n'osa pas d'abord demander à manger. Il se borna à prendre du café noir qu'on lui apporta dans un gros verre épais. Debout, les paupières micloses, il savourait la douteuse mixture, avec une telle expression de sensualité que le garçon, un peu surpris, l'observait à la dérobée. De temps en temps, il s'arrêtait de boire, tenant à deux mains le verre brûlant pour réchauffer ses mains glacées; et, tout en se réchauffant, il regardait la salle.

Les paysans de la «huerta» étaient les plus nombreux, avec leurs chapeaux à larges ailes, leurs pantalons collants et leurs voyantes'ceintures gonflées sur le ventre comme des poches trop pleines. Au milieu d'eux, se reconnaissaient quelques garçons bouchers, l'épaule encore drapée de la serviette sanglante sur laquelle ils avaient transporté leurs quartiers de viande. Les bouchers jouaient aux cartes en poussant des vociférations féroces.

Mais tous, — ceux qui mangeaient comme ceux qui jouaient, — montraient une application imperturbable à la besogne, un sérieux presque tragique. En face de Mautoucher, un couple rustique : l'homme et la femme, dévorait un morceau de porc. De leurs doigts et de leurs dents ils dépiotaient les lambeaux de chairs empalés à leurs fourchettes et, la tète basse, ils

mastiquaient bruyamment. Le parfum de la viande frottée d'ail arrivait jusqu'à lui.

Il bavait de convoitise à ce spectacle. Soudain il n'y tint plus. Reposant son verre, il commanda au garçon de lui servir à déjeuner. Celui-ci lui installa son assiette à côté du couple. Sans honte, il s'assit auprès d'eux, un peu gêné pourtant par les coups d'œil pleins de défiance et d'hostilité qu'ils lui lançaient. Puis, résolument, avec la brutalité de l'instinct qui se satisfait, il plongea sa main dans le plat et. empoignant un os, — de ses doigts et de sa bouche, lui aussi, il arrachait la pâture.

Des mulets s'ébrouèrent à la porte, en un frémissement de sonnailles. Trois charretiers apparurent, leurs fouets en cravate autour du cou. Les lanières de cuir tressées frôlèrent Henri au passage. Brandissant leurs verres d'anisette, le verbe haut, les façons joviales, ils plaisantèrent avec le patron, interpellèrent les tilles. Dans la sonorité de leurs rires éclatait quelque chose de la gaieté des grandes routes poudroyantes sous le soleil. AÏautoucher, son os au poing, les écoutait et voilà que subitement il se mit à rire avec eux...

Au moment où ils sortaient, les premiers coups de l'angélus tintèrent, couvrant les gémissements des roues et des essieux. Henri se leva comme en sursaut, enjamba par-dessus les bancs. Sans regarder le garçon, il jeta un douro sur le comptoir et se précipita dans la rue.

L'individu courut derrière lui pour lui rendre sa monnaie, mais Henri était déjà loin. Le petit jour était venu. Des ouvriers se hâtaient vers l'arsenal. Un troupeau de chèvres descendait vers la ville. Elles agitaient leurs clochettes, frottaient leurs poils ras contre les murs des maisons. Toute cette vie qui

s'ébauchait dans la lumière grise du crépuscule renouvela ses terreurs. Ses mains recommencèrent à trembler. Brusquement, il fonça droit devant lui, et, prenant une allure de fuite, il se lança dans la direction de la Giralda.

La porte de la tour était entrouverte. Il la heurta si violemment qu'elle claqua en se rabattant contre la paroi : au bruit, le gardien accourut.

— Comment! c'est déjà vous. Gaballero?... Vous allez avoir froid auprès des cloches!...

Le gardien lui barrait le passage. Mautoucher le bouscula; el. pour donner une explication plausible de cette visite si matinale, ne songeant pas à la funèbre ironie de ses paroles, il lui jeta sans se retourner :

— J'ai un grand travail aujourd'hui!

L'homme regagna sa loge, et il l'entendit qui disait négligemment à sa femme :

— C'est le Français qui dessine les azulejos.

Il était libre ! Personne ne le surveillerait ! Avec une

agilité de somnambule, il escalada la montée en pente

douce et il ne s'arrêta qu'au tournant du campanile.

oix parvinrent jusqu'à lui. L'aveugle était là, avec

deux de ses aides. On allait sonner la première messe.

Au moment où. il franchissait le seuil, le vieux cria sur un ton d'irritation :

— Encore en retard, Candide!.,. Ça finira mal! Mais tout de suite l'aveugle reconnut sa méprise, ''ii

touchant la main d'Henri: et, s'étant calmé aussitôt, :i de bonhomie gouailleus

— Ah! don Enrique, Candido ne vous ressemblé : Le brouillard du matin l'empêche de sortir du

lit!...

Il lui fallut supporter le bavardage puéril du virillard. Les minutes s'écoulaient et sa souffrance crois-

sait à mesure. La force mauvaise s'effrénait, toujours plus impatiente et plus douloureuse. Tout en se promenant de long en large avec l'aveugle, il jetait des regards anxieux vers l'ouverture de l'escalier qui mène à la plate-forme. Il répondait d'un air distrait, s'appliquant uniquement à cacher ses mains derrière son dos, bien que le vieux ne pût pas les voir. Parfois, comme malgré lui, il ramenait une de ses mains en avant et, d'un geste furtif, il l'essuyait à ses habits.

L'aveugle, heureux de pouvoir délier sa langue, jasait interminablement :

— Ce brouillard ne durera pas, don Enrique ! Je sens cela, moi ! Vous allez avoir une belle journée pour travailler!... Sentez-vous déjà comme le soleil est doux?... Ah! ah! les hirondelles ont bien tort de partir ! . . .

Des claquements d'ailes éraflant les croupes gémissantes des cloches, des cris perçants d'oiseaux qui s'appelaient, tout un bruit joyeux de départ emplissait l'énorme cage du campanile. A cette époque de l'année, les hirondelles d'Andalousie émigrent sur les côtes du Maroc et dans les îles tièdes de l'Atlantique. En bandes nombreuses, elles arrivaient de toutes les régions avoisinantes et, avec le grondement sourd d'une immense toile qu'on agite, elles s'engouffraient sous les arcades du clocher. Elles se reposaient, un instant, sur les cabestans et les câbles; puis, tout à coup, obéissant à un mystérieux signal de ralliement, elles s'envolaient ensemble et, comme un vivant éventail, elles se déployaient dans l'azur clair.

Mautoucher releva la tête, aux paroles de l'aveugle. Par la fenêtre centrale, la lumière de l'aube resplendissait. Au milieu, la « Campana mayor » se balançait faiblement dans le tourbillon effarouché des oiseaux.

L'ampleur du cintre était telle qu'on aurait dit un porche gigantesque ouvert sur les espaces célestes. Des perspectives infinies semblaient se creuser par delà cette arche aérienne, dont la courbe audacieuse donnait une impression d'allégement, de liberté sans bornes! L'impatience de Mautoucher ne se contenait plus. De nouveau il tourna les yeux vers l'escalier de la- plate-forme.

Le timbre de l'horloge frappa six coups. C'était l'heure de la première messe. L'aveugle cria l'ordre à ses aides de mettre les cloches en branle.

Alors seulement Candido apparut au sommet de la montée. Trainant ses escarpins de cuir noir, les paupières battues, la démarche lasse, le gros garçon s'avançait d'un air nonchalant. Il ne daigna pas répondre aux reproches de l'aveugle, et, saisissant le bout d'une corde, il se mit à tirer d'un mouvement rythmique qui allait s'élargissant. Mautoucher guettait les sonneurs. Il attendait qu'ils fussent soulevés du sol par la voltige.

Une vibration légère se propagea. Puis, au choc des marteaux, les lourdes capsules de bronze retentirent. L'aveugle prêtait l'oreille, mesurant l'intensité du son. Soudain il gronda:

— Tu as fait l'amour, Candido! Je devine cela !... Tes bras sont mous !

A ces mots, l'âme démente de Mautoucher fut emportée dans une suprême explosion d'orgueil. L'amour ! Il n'avait entendu que cette parole. Toutes les chimères qu'elle évoquait et dont il allait mourir se réveillèrent en lui. La volée des cloches se déchaînait plus formidable. De leurs gueules d'airain, les rudes chanteuses lui versaient la même ivresse que ce soir de vigile, où leur symphonie tonnante celé-

brait la fête de l'Immaculée. Redressant sa haute taille, il toisa l'aveugle immobile et, avec un sourire de pitoyable vanité, il ricana :

— L'amour?... Moi, je me moque de l'amour! Je suis don Juan :

Sa voix s'évanouit dans le bourdonnement profond qui ébranlait la tour. L'aveugle ne bougeait pas. Les sonneurs étaient pendus aux câbles. Il franchit l'entrée de la plate-forme, monta l'escalier en courant, et, haletant, ébloui, il s'arrêta une seconde aux pieds de la lanterne. L'horizon de la plaine andalouse se déployait devant ses yeux. Sous les feux de l'aurore, les maisons blanches de la ville de joie se teignaient de rose. Des vaisseaux à l'ancre fumaient le long des quais du Guadalquivir. Il promena sur toute l'étendue un coup d'oeil de maitre, et, les bras tendus, les yeux dilatés par une vision splendide, il cria :

— Séville ! Regarde-moi ! Je suis don Juan ! Aussitôt un cri d'épouvante s'échappa de ses lèvres.

La tète frisée de Candido venait d'apparaitre en haut de l'escalier. Les deux aides le suivaient.

D'un bond, Mautoucher s'élança vers la balustrade, à la place marquée d'avance, entre les deux grands lys en fer forgé. Ce fut un éclair. Les sonneurs distinguèrent à peine le mouvement d'une silhouette démesurée qui se projetait en avant. Une clameur triomphale emplit tout l'espace :

— Je suis don Juan !

— L'homme s'est tué! — dit Candido de son air tranquille, en se retournant vers les deux autres.

Ils se penchèrent sur le rebord du parapet et ils ne virent que le tournoiement sans fin des hirondelle?...

Page 1