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Le Roc-aux-Moines

La plus liéviousc activité règne dans les bureaux de rédaction de VEvening News.

Il est 5 heures ; le moment le plus important de la journée dans l'immense ruche où s'élabore le grand journal new-yorkais.

Les reporters ont revisé leurs dernières copies et, sans perdre une minute en inutiles flâneries, se remettent à une tâche nouvelle ou s'apprêtent à

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repartir pour prépaier celle du lendeniaiii.

I.es chefs de rédaction jettent le coup (l'œil suprême sur leurs épreuves avant de les munir du (( bon à tirer » et de les jeter ensuite dans les coibeilles des hoys qui les remettront à rimprimerie installée dans les soussols et d'oi^i VEvening News sortira, ce soir, frais et pimpant pour être vendu, par les petits crieurs de journaux, aux quatre coins de l'immense cité.

Les salles de rédaction sont confoitables et spHcieuses. Le parquet est bien ciré ; les murs sont recouverts d'une peinture laquée vert pâle parfaitement entretenue, et chaque rédacteui' ou employé possède en propre un de ces bureaux piatiques de chêne clair verni, appelés en Europe « américains » et sur chacun desquels est posée une petite machine à écrire dernier modèle léger et peu encombrant.

Les bruits de la rue : cris, roulements de voitures, sonnettes des cars, montent se mêler aux bruits des grands bureaux, au cliquetis des machines à écrire, aux appels, aux sonneries de téléphone.

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Puis, pelil à petit, le biouhalia s'ajjaise ; les salles se vident peu à peu les unes après les autres, et ractivité qui ne s'éteint jamais dans la ville nionstrueuse se réfugie main tenant aux étages inlerieurs.

Dans I une des salles de rédaetioii, séparée en deux dans luute sa longueur |)ar une eloisoii vitrée, deux femmes aehèvent hâtivejnent leurs préparatifs de départ.

Bien < | ue d ex I érieur eomplèteinen t différent, rites r<présentent assez bien le type de le» reporieress ; sorte d'être indéfini, sans âge, vêtu d'un costume qui emprunte à celui des deux sexes quelques attributs.

Elles |>artent ensemble, et, à la sortie de rascens<*ui' (jui les dépose à la porte «le la rue, se réparent après un vigoureux shake-luvads.

Il ne leste [jIus dans la seconde par lie du bureau vitré que la rédactrice en chef de la <k Page féminine » de VEtH'ning News,

(> bureau est plus élégant que les autres. Une moquette couvre le pai quel ; de belles cartes d'Europe et des Etats-Unis, un plan de New-York et de

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Brooklyn couvrent les murs, et un grand buste de marbre de la Gioconda est placé devant la glace de la cheminée.

Une femme est là, penchée sur une feuille imprimée.

Mais est-ce une femme, est-ce une lillette, cette petite forme mince serrée dans un fourreau de serge bleu foncé décolleté sur une guimpe de guipure blanche ?

Les lampes électriques jettent une lumière crue sur une tête ronde aux bandeaux bouffants, dont le blond cendré s 'argenté sous la lueur vive, sur un petit visage pâle aux traits menus, un peu effacés, mais que deux yeux gris bleu, brillants d'intelligence, animent d'un inoubliable éclat.

Puis le front se relève ; les mains fines et blanches, aux gestes précis, plient les imprimés, rangent les feuillets épars dans leurs casiers divers, les stylographes, les crayons multicolores sur leurs étroits plateaux laqués : tout est en ordre pour le tiavail du lendemain

Sylvette de lange étend ses mains devant elle, s'appuie contre le dossier

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de son fauteuil et dit à demi-voix, dans un soupir las :

— Ouf ! Je n'en puis plus. Après tout, c'est une tache d'homme ; une femme n'est pas taillée pour cela.

Depuis quelques minutes, un homme, entré sans bruit, la contemplait en silence, debout près de la porte.

En entendant ces derniers mots, il sourit et s'avança auprès du bui^au de la jeune fille.

— Eh bien ! Miss de Lange, et vos théories féministes, qu'en faites-vous i^

Sylvette se redressa et sourit à son tour.

— Vous savez parfaitement à quoi vous en tenir sur mon féminisme, Mr Smith, dit-elle en plaisantant. Nous avons assez souvent discuté ensemble pour que vous soyez fixé. J'ajouterai seulement que je reconnais chaque jour davantage qu'une femme est, à mon avis, rarement douée d'une force physique suffisante pour remplir exactement, sans fatigue ni surmenage, la inême tâche qu'un homme.

Un sourire amusé erra de nou\eaii sur les lèvres rasées de Mr Smith, et ses

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yeux glissèrent de h petite forme frêle cissise devant lui au bureau voisin, derrière la eloison vitioe.

— Si toutes leis suffragettes pcrisaient eouuiNî vous, dil il, les boiuiues seraient lous féni inisb^s . . . Ivu a (tendant, vous êtes lasse, ditesvous. Vous remplissez cependant bien votre tâche.

Nous le disions encore tout à Theure avec mes collègues. Jamais notre Page Féminine n'a été aussi artisti(|ue ni aussi intéressante (|ue depuis que vous la dirigez... Mais,,, si cette tache est au-dessus de vos forces, pourquoi la continuer i^ Ne savez vous pas qu il ne tient qu/à vous d'être une des femmes les plus < hoyées de New York i^

11 ache\ a ces mois d'une voix un peu tremblante.

Mr Smith, l homme énergique par excellence, qui par sa seule volonté de fer et son travail acharné avait succès sivement gravi tous les degrés de l'échelle du succès |)our arriver, à la force de Fâge, à être l'un des très riches j>ropriétaires de IFJvening News, uéi'd\i plus, devant cette femme-enfant, que le plus timide des jeunes gens.

Sylvette se leva et posa doucement sa

main line sur le bias de son compa= gnon.

— Chut ! dit-elle en souriant, c est un sujet interdit. Kappelez-vous nos conventio'iis. Je sais, Mr Smith, que A otre femme sera heureuse et honorée, et que vous trouverez bientôt autour de vous eelle qui vous convient sous tous rapports, beiiueoup mieux que Ih pauvre Sylvetle, aux idées baroques el Indépendantes. ,ie sais aussi que vous serez toujours pour moi le plus dévoué des camarades et mon meilleur ami.

Elle ouvrit un placard dissimulé dans la boiserie, y prit son manteau, son chapeau, qu'elle mit devant la glace, et, tendant lu rnain au directeur, elle lui souhaita une bonne soirée en ajoutant :

— Je me sauve diner bien vite, car ma journée n'est pas terminée ; il me faut encore assister, ce soir, à la^ lec ture de Rachel Gold. J'en ai promis pour demain soii' le compte rendui à la Review,

Et elle gagna rascenseuir de son pas glissant et pressé.

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La cohue et le bruit indescriptibles des rues de rimmense cité, bruit cl cohue qui, unis aux notes différentes de toutes les langues de la tour de Babel, plongent Fétranger dans un si extraordinaire étonnement, enveloppèrent Sylvette à sa sortie du journal.

La jeune fille ne parut en éprouver aucun embarras.

De son même pas glissant et pressé, la petite silhouette menue se dirigea dans la foule vers la plus prochaine station de tram-cars.

En Europe, à Paris surtout, le passant qui l'aurait croisée n'eût pas manqué de faire cette réflexion : « Voilà une Américaine ! » Mais ici, parmi la foule affairée, celui qui aurait eu le temps de regarder autour de lui pour un examen rapide se serait dit certainement : « C'est une Européenne. »

A la vérité, Sylvette de Lange, née d'un père français et d'une mère anglaise, élevée à Paris jusqu'à l'âge de six ans, puis en Amérique, qu'elle n'avait plus quittée jusqu'à ses vingt- (juolre ans qu'elle venait d'atteindre.

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Sylvette présentait nettement les caractères des deux races si différentes auxquelles elle appartenait.

Petite, gracile, d'une élégance discrète, elle avait dans sa démarche, dans ses gestes, dans rexpression des traits menus, un air de volonté tenace, d'énergie indomptable, jamais rencontré en France sous cette apparence physique.

En deux mots, c'était une petite marquise de Tri an on élevée en business-waman.

Malgré raffluence, Sylvette n'eut pas longtemps à attendre une place dans un des cars se succédant sans relâche à toute minute.

Elle s'assit à l'intérieur, intéressée malgré l'habitude à ce mouvement fié vreux, à ce spectacle sans cesse renouvelé de gens aff&irés dont quelques-uns offraient des types intéressants à étudier pour la journaliste, l'observatrice aiguë qu'elle ne cessait d'être à aucun instant du jour.

Car, malgré sa jeunesse, depuis trois ans Sylvette écrivait des articles recherchés déjà des revues féminines, et c'était son seul tolent juvénile et ori-

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ginal qui lui a^ait ouvert d'emblée les portes de VEvening News où elle était, depuis près d'un an, responsable de la grande page uniquement consacrée à la partie féministe et littéraire, critiques et variétés.

Le car filait à tonte allure dans les rues cependant encombrées de véhi cules de toutes sortes, s'arrêtait à chaque minute pour laisser mon ter ou descendre les voyageurs qui se renouvelaient sans cesse, A chaque arrêt, un véritable en\ ahissement de gamins prenait le tram d'assaut.

C'étaient les petitb vendeurs de journaux dont quelques-uns atteignaient tout au plus leur septième année.

Ils se glissaient comme des anguilles parmi les voyageurs, en criant de leur voix perçante les journaux du soir.

— Achetez VEvening Herald, the Post, VEvening News^ prenez VEve ning ISews, voilà VEvening News,

Les journaux étaient distribués promptement, les petits vendieurs ren daient la monnaie d'une main preste, puis disparaissaient tout à coup, se fau filaient entre les jambes des grands voyageurs pour se jeter de nouveau

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