‹ Le Roc-aux-MoinesChapitre 11 sur 12 · LE K0C~AUX-M01NES 'J/M · texte numérisé non relu

LE K0C~AUX-M01NES 'J/M

liniiiobile, craignant de la faire dh- .paraître, Sylvette contemplait celle étrange vision.

Et il lui semblait voir, dans un miroir magique, sa propre image vieillie de vingt ou trente ans. C'était le même corps de femme-enfant, les mêmes traits menus ; seulement, le visag-e paraissait sculpté dans du marbre, et les yeux fixes étaient sans expression.

La bizarre créature avança de quelques pas et toucha du doigt la robe de Sylvette.

Jusque-là pélrifiée de surprise, celleci fît un mouvement.

Alors l'inconnue recula d'un air épouvanté, et un cri rauque, le rire affolé, terrifiant, entendu déjà par Sylvette, un soir d'orage, s'échappa de ses lèvres.

A ce moment, la vieille Emmy parut.

Elle jeta a peine les yeux sur Sylvette, saisit dans ses bras l'inconnue qu'elle emporta comme un enfant, la porte mystérieuse se referma, et la jeune fille n'eut plus devant elle qu'un panneau vide où nulle ouverture ne se devinait. La pauvre Sylvette n'en pouvait rroirt» ses \eii\ : horrifiée, elle s'élancîi

d'àm Te^calii r, ri iiistiiiclivemeul, mm léfléchir, elle (•ourul à l'cipparlemBiil <l(* 801I père,

W. rlr f^rige élait ^;all8 duule reiilré, au h pui Ir de t^a chambre était ouvert»'. Sytvetle y pénétra : elte était vide, mais an tond nnc porte semblable à celle delà chaiLvbre anx armoires, une porte iuvstériense s'enlre-baillail, et Ion a|)erce\ait dt^rièrc un escalier eonduisant à I étage supérieur.

lîi Jeune tille s'élanya sur le:^ pic mières marcties.

— " (letle F<»is, s'écria^-elle, je saurai, <^* esf mon droil

l>ans une yrande pièce bien meublée, NUI un divan large et bas, garni de eonssins, une forme blanche était élm iiur, on plutôt, Jîuruvs et Ejnmy njainlenairnl sur la couche moelleuse un piMi\r( éire gémissant, aux membres ennvulsés, tandis que M. de Lange, debout, contemplait de l'air désespéré que Sylvette lui avait vu parfois ce navrant spectacle.

Après un temps incalculable, un

"LE KOC-AUX-MOINE^ •'■.'o

siè( Je pour la Jeune tille qui voyait eetie scène pour la preiuièrc l'ois, Ij« nKjlade sapaisa, [mis IouiIjîi dîins un IouitI sommeil.

Alors, avee des gestes uialei iiels, timmy airangen les coussins, lissa h chevelure blanche, essuya le visage dé- Icndu, puis, en se relevant, elle aperçut la ijremière la jeune tille, immobile de slupeur, a I entrée de hi cliambrc.

IJ 1 1 so uri re i ron iq u c rwi r o u v ri t ses lèvres pâles.

— Entin, il esl tcjnps ! jeta t ♦dl^' en iingiais.

\ ces mois, M. tU' Ljuigc se reh>urna ; jamais Syl\cltc iic d('\ail onldjcr \r\ luession d(^ son jjèrc, qii;ind ((dui < i 1 jqjcrçut à cet endroit.

Le moment que, jour et nu il depuis Aingt-quatre ans, cet hormne redoutait, (Mait venu. Il i\q prononça pas une p. no le, niais, tout son cire t^^nlu vers SH fille dans une sn^ncmc angoisse, il jjltcndit.

Sylvette, s'avançant vers lui, mil une main sur son bras.

— Père, fit-elle avec douceur, qui est cette pauvre femme ?

M. de Lange tressaillit.

:>'j/j LK ROC AUX-MOJNE8

— Ma petite lille, répoiidit-il, u astu donc pas deyiné ?

A ces mots, Emniy se dressa devant eux, terrible comme le jour de sa première rencontre sous les sapins avec Sylvette.

— C'est le coiTible ! fît-elle. Elle ne sait même pas que c'est sa mère!...

Sa mère !... Sylvette se rejeta en arrière, comme frappée en plein cœur, puis s'avança vers le divan où, calmée, la pauvre créature dormait d'un sommeil de plomb.

Ainsi, les yeux fermés dans une pose tranquille, les traits détendus, elle n'avait plus rien d'effrayant, et même, sans sa chevelure blanche, on aurait dit une fillette;

Par terre, à côté de la couche, la poupée échappée à la main crispée avait roulé sur le tapis.

Sa mère !... L'être vénéré comme un ange gardien, invoqué avec ferveur chaque jour ; la protectrice invisible dont elle s'imaginait si souvent sentir à ses côtés la mystérieuse présence !...

Toujours penchée sur le divan, Sylvette ne pouvait en détacher les yeux.

Va, soudain, ]'impr(\*^si()n éprouvée

LK BOCAUX-MOINES *2'2!j

quelques instants plus tôt dans la . chambre aux armoires revint plus intense.

Il lui sembla se voir à des années de distance.

Oui, cette femme étendue là, c'était son sosie, son portrait. C'étaient son corps frêle, ses traits, ses petites mains. C'était elle-même, et la personne qui la regardait n'était plus elle, Sylvette...

C'était Eric Schwartz, son fiancé!...

Dans un geste désespéré, la pauvre petite porta les deux mains à son front, et, avant qu'aucun des assistants pût s'élancer à son secours, elle glissa évanouie sur le tapis.

Quand Sylvette reprit ses sens, elle était étendue sur un canapé, dans la chambre de son père ; la vieille Emmy lui frottait les tempes avec un mouchoir imbibé d'eau de Cologne, et M. de Lange, debout près d'elle, la regardait comme il avait regardé làlinut l'autre iiinlade.

Cetle Mie rcndil à \u }r\un' lilh« |;i

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pleine liotioii de ee qui s'était passé.

Elle se leva à demi sur fe caiiai>e et porta la main à son front d'un geste douiloiiieiix.

Ce fut Emmy qui parla la premièn) (run ton bourru.

— Ce qui est fait est fait, iit-elie.

Maintenant, on ne peut rien changer aux choses. Sur mon âme, je ne savais pas que vous ignoriez la vérité. James jne le disait bien, mais je ne voulais l>as le croire et je pensais : « Tout de iMcrne, elle n'a guère de cœur de vivre uinsî, dans la même maison, sans cher cher au moins à connaître îiotre pauvre jjclile. Une mère est une mère, après lout ; on ne peut pas la renier. »

Une mère ! Ainsi, c'était vrai, elle avait une mère. Mais la mort n'étailelle pas mille fois préférable à cette épouvantable chose h,.

Un froid glacial pénétrait la malheureuse enfant, la paralysait jusqu'au cœur.

Emmy disparut quelques minutes, puis revint avec un verre d'une boiisson chaude sur laquelle flottait un rond de citron.

— Avalez-moi ça, girUe^ dit-elle de

LE TIOC VtjX-MUliVES ':>9.'^

son iiieme ton bourru, dans lequel ( epeiidant passait une note émue. On n'a tout de même pas un cœur de ])ierre, et vous êtes la cause bien innocente, après tout, de ce qui est arrivé ; on ne peut pas vous en vouloir jusqu'à la lin des temps ; pas plus qu'on ne pouvait lui en vouloir à elle, de la maladie de notre pauvre lady.

Ce jour nouveau sous lequel se préseirtait la mystérieuse Emmy parut faire un peu diversion au douloureux étonnement de Sylvette.

— Pourquoi ne m'a-t-on rien dit ?

lit-elle avec effort.

C'était la première fois qu'elle parlait depuis la terrible révélation, et sa voix était si changée que son père tressaillit douloureusement .

— Oui, pourquoi ne lui avait-on rien dit .^ répéta Emmy à son tour.»

— C'est plutôt à vous de nous expliquer comment cette rencontre a eu lieu.

Enmiy désigna Sylvette.

— Je la croyais partie pour huit jours, comme vous me l'aviez assuré.

Ne pouvant venir à bout de la petite aujourd'hui, je lui ai ouvert la porte

2 28 LE BOG-AUX-MOINEb

de la chambre aux robes ; c'était le meilleur moyen de Toccuper tranquillement. L'armoire qu'on a placée chez nous est trop vite retournée, et elle s'est toujours bien amusée dans la grande chambre.

Il était visible que pour la vieille femme la malheureuse folle était toujours la fillette d'autrefois.

— C'est bien, ma bonne Emmy, laissez-nous, fit M. de Lange. Sylvia pourrait se réveiller pendant votre absence.

— C'est bon, c'est bon ; on n'a pas soigné son enfant pendant plus de quarante ans pour ne pas savoir ce qu'on a à faire. (Elle appuya avec emphase sur ces mots : sou enfant,) Vous feriez mieux de répondre à la question de celle-ci. Pourquoi ne lui a-t-on rien dit ?

Puis, avec un regard de dédain à l'adresse de M. de Lange, la vieille femme remonta lescalier dérobé.

Le père de Sylvette alla fermer la porte derrière elle, et la boiserie reparut intacte, ne laissant soupçonner aucune ouvertrue.

l*()Uî' hi prejiiièi'i' fois depuis denv

jours, le père et la fille se retrouvaient .seuls.

Etait-il possible que deux jours seulement se fussent écoulés depuis leur séparation ?

Les bras croisés, M. de Lange se tenait debout devant Sylvette.

— C'est à toi de me juger, fit-il. Ce moment devait venir, je le savais ; depuis vingt-quatre ans je Tattends et le redoute, mais je n'aurais jamais eu la force, il me semble, de provoquer moi-même cette rencontre, ni même de t'avouer la vérité.

Il fit deux fois le tour de la chambre pour revenir devant sa fille.

— Le curé est venu aujourd'hui, reprit-il. Il m'a parlé de mes devoirs de père avec insistance. Sait-il quelque chose ? Je Tignorq ; mais, après sa visite, j'ai réfléchi, et il m'a semblé... oui, il m'a semblé... que j'aurais dû, peut-être, te prévenir plus tôt.

Sylvette tordait ses petites mains dans un geste désespéré.

— Oh ! oui, père, fit-elle de sa voix changée, comme très lointaine, oui, vous auriez dû me prévenir plus tôt, me le dire... depuis toujours,

— Ah ! non, non, pas cela, s'écria M. de lange. Non, j'aurais dû te prévenir avant de quitter New-York, penlêtre, et encore, j'en doute. Non, non, mon devoir était de t'élever comme je l'ai fait... Tu es maintenant une femme, Sylvette, et, j'ose le dire, une femme comme il y en a peu. Mon plan pouvait échouer ; je pouvais manquer le but. Dieu a permis que j'aie raison. Tu es une fille selon mon cœur, Sylvette ; tu as le cerveau dés de Lange, tu n'as rien, rien, des Pambrey.

La jeune lille regardait ses deux mains chargées de bagues ; elle r*'^pôndit :

— Je suis le portrait vivant de...

cette pauvre femme qui vit là-haut.

Son père tressaillit.

— Qu'importe le physique, fit-il avec impatience. Voilà ce que je craignais, voilà pourquoi je n'ai pu, depuis près d'un an, t'introduire là-haut.

Qu'importe le physique, encore une fois ? Tu n'as rien des Pambrey, te dis-je... Ah ! si tu avais connu ces poupées... Mais, compare un peu ta vie, tes goûts, tes occupations à celles des évaporées dont l'horizon se borne à

tF IH><:-\UX-MOrNKS •>.>!

quelques mètres de chiffons, et tu rompiendras la différence.

Il se promenait dans la pièce à grands pas. SylveUe reprit :

— Dites-moi tout, mon père. Cette,., cette maladie est héréditaire, n'est-ce pas, chez mes prirents anglais ?

M. de Lange s'arrêta.

— Oui t'a dit cela ? fit-il brusque ment.

— J'ai cru le comprendre d'après une t^ftï*c>le d'Emmy. Ne vous fâchez pas, père, vous me devez toute la vérité.

Le vieillard baissa la tête. Le prêtre ne lui avait-il pas dit, ce jour même, une parole dans ce genre ?

11 prit brusquement son parti.

— Après tout, fît-il, mieux vaut nous expliquer franchement une bonne fois. Ce fardeau est lourd, trop lourd ; combien de fois ai-je cru qu'il allait m'écraser et que je ne pourrais jamais aller jusqu'au bout, sans trouver cependant le courage de m'en décharger à demi sur toi, ma pauvre petite !

Sa voix faiblit. II prit une chaise cl s'assit lourdement, puis reprit d'une voix sourde et pressée :

— Quand j'ai épousé ta mère, elle n'avait pas seize ans. Elle vivait avec Emmy, sa nourrice, qui ne l'avait jamais quittée ; James et elle ayant perdu leur unique fille de l'âge de Sylvia, s'étaient attachés passionnément à leur nourrisson. Le vieux Pambrey s'était tout à fait désintéressé de sa fille qui, à quinze ans passés, était d'une ignorance parfaite. Il venait de mourir quand je rencontrai Sylvia dans un château de Wimbledon, chez des amis qui l'invitaient souvent pour la distraire. Sa mère vivait encore...

dans une maison de santé du Kent, où elle est morte deux ans plus tard. Je n'ignorais rien. Je savais que la grand'mère et la mère de Sylvia étaient devenues folles à la naissance de leur premier enfant... Mais j'aimais ma lîancée, je passai outre... Je te jure, ma Sylvette, en toute conscience, que j'ai attribué le même malheur arrivé à ta mère, non pas tant à l'hérédité qu'à son genre d'éducation. Livrée à ellemême, abandonnée aux soins de serviteurs dévoués, certes, mais incultes, elle avait poussé en petite sauvage, sans que personne prît soin de développer

LE flOG-AUX-MOINES 2 33

en elle la moindre faculté intellectuelle.. Je te répète que je Tépousai à seize ans à peine et qu'elle n'avait pas dix-sept ans quand tu es née... Vois comme tu as été élevée d'une manière différente. Tu n'as pour ainsi dire vécu que par le cerveau... Tu exerces une profession où bien des hommes échouent, et, par le caractère, par les goûts, tu es une de Lange. Je t'ai élevée en Amérique, je t'ai lancée dans la vie intense de là-bas, te laissant croire que tu travaillais pour vivre, bien que notre fortune te mette à l'abri du besoin pour toujours. Juge donc sainement les choses par toi-même.

— Mais pourquoi, alors, ne m'avoir rien dit ?

— J'ai d'abord attendu que tu sois en âge de voir les choses raisonnablement.

Puis après... après, le courage m'a manqué.

— Pourquoi ? Vous pensiez donc que je courais un danger ?

— Non, non. Ne crois pas cela ! J'ai reculé seulement devant le chagrin que cette révélation inattendue te causerait. J'espérais, autrefois, te marier en Amérique. Là-bas, la vérité aurait

été adoucie par rétoignement et l'amour d'un brave garçon.

Syhette eut un tressaillement douloureux.

— Père, ô jjère ! fît-elle comme en une plainte. Ne dites pas que vous miriez attendu que mon cœur soit pris povir me dire cela.

— - Pourquoi pas ? Tu sais bien comme là-bas on juge largement les choses et chaque personne par ellemême et non par ses ascendants... Les événements se sont passés d'une manière différente. Le D"^ Pierre est mort. C'était mon ami intime, le seul en possession de mon secret. 11 a soigné ta mère avec le plus grand dévouemeni , m'en envoyant, sans manquer, des nouvelles chaque semaine. Lui mori, ma présence était nécessaire ici. Tu étais élevée avec l'éducation forte que j'avais désirée pour toi. Si dévoués que soient James et Emmy pour celle qu'ils aiment comme leur propre fille, ils avancent en âge, et je ne pouvais abandonner ces trois malheureux...

J'étais résolu à tout te dire en arrivant ici, puis j'ai craint tes reproches du long silence gardé, je n'osais plus.,=

LR ÏIOC-ATJX-MOÏNES ^Sf)

Bien des fois j'étais sur le point de parler, et toujours une force inconnue me fermait la bouche. Je craignais ton chagrin.,. Je comptais presque sur un hasard qui t'aurait mise sur la voie du mystère... Ah ! quelle existence j'ai menée depuis près d'un an... Le remords de mon mensonge me torturait, me rendait ta société douloureuse me fermait les portes de

l'église...

— Monsieur le curé ne sait donc rien ?

— Je l'ignore.. e A moins que le D"" Pierre ne lui ait parlé sous le sceau du secret.

— Mais pourquoi avez-vous toujours caché à tous cette présence avec tant de soins ?

— Par prudence. Pour être plus certain qu'aucune indiscrétion ne parviendrait à tes oreilles avant l'époque fixée par moi pour te révéler la vérité. Cette retraite était sûre ; la disposition de la maison est propice au secret ; cette porte mystérieuse a, paraît-il, aidé à sauver de la guillotine, pendant la Terreur, le curé du bourg et son vicaire.

Toujours assise, droite, sur le canapé

en face de son père, Sylvette n'avait fait d'autre mouvement que de joindre ou de tordre ses mains. N'eussent été sa pâleur mortelle et l'extraordinaire changement de sa voix, on l'aurait crue d'un calme glacé.

Quand M. de Lange eut achevé son récit, un lourd silence tomba entre eux, et, sous sa froideur apparente, le malheureux tremblait, attendant avec anxiété la sentence qui allait tomber de la petite bouche serrée.

Au bout de plusieurs longues minutes, comme Sylvette ne parlait pas, il se décida à l'interroger.

— Ma petite fille, dis-moi un mot.

Dis-moi que tu comprends ma conduite et la raison de mon silence.

Avec un visible effort pour parler, les mains toujours crispées sur ses genoux, Sylvette leva les yeux sur son pèi^, des yeux désespérés qui firent tressaillir de nouveau le malheureux, et, la voix étrange qui semblait venir d'un lointain inconnu, elle prononça :

— Votre silence était criminel. II me tue plus sûrement qu'avec un poignard... Il m'a laissé prendre mon cœur, et c'est pire que la mort.

Ses yeux fixes étaient sans larmes.

Elle se leva et se dirigea vers la porte.

Après avoir essayé en vain de la retenir, M. de Lange la suivit jusqu'à sa chambre, où elle entra en disant :

— Je vous en prie, laissez-moi seule ; j'ai besoin d'être seule un peu.

— Sylvette, mon enfant chérie, par pitié, parle-moi , que veux-tu dire ?

— Je veux dire que j'étais revenue aujourd'hui pour vous annoncer une nouvelle...

Elle s'arrêta à bout de souffle.

— En effet. Ces tragiques événements m'ont fait perdre la tête. Comment te trouvais-tu ici ?

— J'étais revenue vous annoncer mes fiançailles avec l'homme que j'aime...

que je n'aurais jamais aimé si j'avais su la vérité.

— Comment ? Qu'en sais-tu ? On ne commande pas à son cœur.

— On commande à son cœur quand depuis toujours on oriente sa vie vers un devoir... vers le devoir... Et le devoir, pour moi, c'était de ne jamais aimer.

— Ma Sylvette ! Alors tout ce que je Tai dit (\sl iaiililc ? Mon assurance,

2oS LE KO(>\UX~MOl^E8

iiioii expérience ne te servent à rion ?

La jeune lîlle secoua la tête d'un air lassé et répéta seulement :

— Par pitié, père, laissez-moi seule...

Et quand il se fut retiré, M. de Lange entendit le bruit d'une clé tournée dans la serrure.

Pris d'un désespoir sans noin, du désespoir de ceux qui ne savent pas s'appuyer sur la force divine, il s'arrêta dans le corridor.

Alors il se souvint d'un homme qw Ion peut apiKlet dans toutes les détresses.

11 descendit à la cuisine, où Margnitle, ignorante du drame qui venait de se passer au-dessus de sa tête, préparait tranquillement le dîner, et d'une voix changée aussi, au timbre vieilli et cassé, il dit :

— Vite, allez chercher M. le curé.

Le père et la fille ne se revirent pas ce soir-là.

Sylvette n'ouvrit sa porte qu'en

LE roc-aux-moiivës r^.^9

reconnaissant la voix du prêtre jucoiirii en toute hâte au prieuré.

Pendant plus d'une heure, ils causèrent dans le secret du studio, puis In j€un€ fîlk sonna Marguitte pour reconduire le vieillard, et s'enferma de nouveau chez elle.

Et la nuit tonaha lentement, lourdement; les ténèbres envahirent la grande pièce où la pauvre enfant, grelottante, réfléchissait dans un fauteuil.

Assez tard dans la soirée, elle appehi la servante, demanda de la lumière et <hi feu, puis, quand Marguitte se fut retirée en la suppliant en vain de |)rendre quelque chose, elte s'assit devant son bureau.

De longues heui^s se passèrent.

Tantôt la plume courait sur le papiei et tantôt le pauvre front retombait lourdement sur la main tremblante nux doigts de laquelle aucune bague ne brillait plus.

Pas un instant Sylvettc n'avait pleuré ; ses yeux secs semblaient lui brûler les paupières.

Après avoir noirci de nombreuses feuilles blandhes, elle les lut, les relut, réfléchit 4e nouveau , puis les jeta dans

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la cheiijinée où flambaient de grosîses bûches.

Plusieurs fois la jeune fille recommença ce manège. La plume semblait courir trop vite à son gré. Elle rayait des phrases, déchirait des pages.

Quand minuit sonna à la petite pendule, Sylvette se leva, fit le tour de ]a pièce, alla dans la chambre voisine se verser un verre d'eau qu'elle avala d'un trait, puis revint à son bureau.

Un nouvel essai parut la satisfaire.

Elle prit une feuille de papier à lettre et transcrivit le brouillon :

Cher Monsieur Schwartz,

M. Je curé vous dira lui-même l'affreuse mérité. Pardonnez-moi de vous avoir involontairement trompé et oubliez-moi.

Je prierai Dieu chaque jour de vous donner la part de bonheur qu'il me refuse. Il m'exaucera, je le sens, et vous trouverez bientôt sur votre route celle qui doit vous rendre heureux.

S'il vous reste un peu de pitié pour la malheureuse que je suis, n'essayez pas de me revoir. Ce que M. le curé est chargé de vous dire est irrévocable. Rien au monde ne pourra changer ma résolution.

Je veux ici vous remercier du grand honneur, du grand bonheur que vous m'avez donné en me choisissant, et j'ai la ferme espérance qu'un monde meilleur nous réunira.

S^i.Nirnj; m; i,Arv<;i:.

Elle mit cette lettre sous enveloppe, la cacheta, écrivit Fadresse.

Puis la plume glissa de ses doigts raidis, sa tête retomba sur le dossier du fauteuil, et sans une plainte elle s'évanouit.

Elle n'avait pas versé une larme.

Le mois d'août est revenu dans toute sa splendeur.

Auprès de la fenêtre de sa chambre, grande ouverte sur la vallée, Sylvette est étendue sur une chaise longue.

La maigreur de son corps menu disparaît sous les plis flottants d'une longue robe de laine blanche, et ses cheveux coupés courts bouclent autour de son front pâli.

Assise auprès d'elle, Guillemine crochette un ouvrage de laine, s'interrompant de temps à autre pour sourire à h petite convalescente.

Sylvette a été très malade, une fièvre cérébrale a failli remporter, ^t dans son délire elle n'a réclamé que Guillemine.

Celle-ci est venue s'installièr à son

r,R BOr-ATTX-MOÎNES îf>

o/i^ JE ROC-ATTX-MOTNES

chevet, Ta soignée comme mie mère et sauvée, car le docteur d'Epinal et le médecin célèbre appelé de Nancy ont déclaré que, sans ces soins assidus de jour et de nuit, c'en était fait de la pauvre Sylvette.

Maintenant, !a jeune fille reprend»

des forces avec l'appétit, et un peu de rose commence à paraître sur ses joues amaigries ; seulement un air de suprême lassitude dans ses mouvements alanguis remplace l'énergie de ses anciens gestes.

On 'dirait que Sylvette ressuscite avec une autre âme.

Quelque chose cependant de sa décision de jadis reparaît un instant quand elle adresse tout à coup la parole à Guillemine.

- — Ma chère amie, dit-elle en se soulevant à demi, laissez-moi vous parler aujourd'hui ; je vous assure que j'ai la force de le faire.

Guillemine n'essaye plus de protester ; elle sait qu'un jour ou l'autre il faudra en venir là, et que maintenant, du reste, le plus tôt sera le mieux.

— Je n'essaye pas de vous remeroier,

LE 110C-ATT\-M0Ï1NFS * |,»

nia chérie, c'esL impossible, continue Ja petite malade.

Mais ici, Guillemine lui ferme la bouche d'autorité.

— Parlons donc de l'avenir, reprend Sylvette. C'est, entre nous, à la vie, à la mort, ma Guillemine.

Elle s'arrête un instant, un peu haletante , sa voix est restée changée, tonjours comme très lointaine.

— Je désire reprendre tous mes devoirs... sans exception. Mais, auparavant... auparavant, il me faut partir un peu. Emmenez-moi, Guillemine.

— Mais oui, ma chérie, où vous voudrez. Où voulez-vous aller ?

— Je ne sais pas, peu importe, pommi que ce soit très loin... Il me faut, voyez-vous, un grand changement... un changement total de scène, de milieu.

— Nous irons où vous voudrez, Sylvette.

— J'aimerais voir Rome, visiter les Catacombes, les lieux témoins des souffrances des premiers martyrs... Je reviendrais peut-être avec un peu de leur courage... .l'ai si peu de courage, maintenant, sj vous saviez !

î^/l4 LE ROG-AUX-MOINES

— C'est ]a faiblesse. Le courage reviendra avec les forces... et le bonheur.

— Ne prononcez jamais ce mot pour moi, Guillemine.

— Pourquoi ? Je suis chargée d'un message. C'est peut-être un message de bonheur... Aurez- vous la force de l'entendre ?

Les yeux de Sylvette s'ouvrirent tout grands, avec effroi.

— De quoi parlez-vous, Guillemine ?

fît-elle. Si c'est... si c'est de ce que vous savez... par pitié, épargnez-moi. Il est un nom que je ne puis plus entendre prononcer jamais.

— Pourquoi ? répéta Guillemine en se penchant pour prendre la petite main tremblante. Quelqu'un m'envoie vous dire : Sylvette, mon cœur n'a pas changé ; le malheur, s'il est possible, me rapproche de vous ; je prends pour miennes vos peines comme vos joies, vos devoirs comme vos souffrances.

Sylvette avait retiré sa main de celle de son amie et se voilait le visage.

Guillemine poursuivit :

— Ce quelqu'un est ici depuis bien des semaines. 11 attend avec impatience

le bonheur de vous revoir. Que dois-je lui répondre ?

Par un retour d'énergie, Sylvette se redressa.

— Répondez ce que vous répondriez si vous étiez à ma place, fît-elle simplement.

Guillemine tressaillit sous le regard lixe qui semblait rinterroger.

— Oui, reprit Sylvette, je sais ce que vous pensez. Vous êtes de Tavis de M. le curé, de tous les gens sensés... Puis-je l'exposer, lui, au malheur de mon père ? Exposer les enfants que nous pourrions avoir à l'affreux malheur qui bouleverse ma vie.^^ Non...

Vous savez bien que c'est impossible...

Puis, comme son amie se taisait toujours, la malade continua :

— Guillemine, que pensez-vous de la conduite de mon père à mon égard ?

— Je pense qu'il vous a aimée, qu'il vous aime profondément, comme il vous Ta prouvé en vous consacrant sa vie... Que sa manière d'agir ait été naaladroite, nous n'avons pas à le discuter, mais, au moins, nous devons reconnaître qu'il n'a pas agi en égoïste.

Depuis sa maladie, Sylvette semblait

!>/|6 « r: n<M; AUX-MOINES

éprouve^" une ^oiie (l'éloigiiemcut pour son |)ère, qu'elle ne deinandait jamais à voir et dont elle paraissait supporter iliflicitenient la présence.

La jeune fille avait raison : un éloiij;iH'njent momentané s'imposait.

Au bout de quelques instants, elle })arut se calmer un peu.

— Oui, je sais qu'il m'aime, repritelte. t! est mon père comme... rautre... est nui mère... Je connais mon devoir, il e^t tout tracé... Si je vis, je dois soigner mes parents, rendre heureux leurs derniers jours... N'est-ce pas voire avis, mon amie ?

Pour toute répojise, Guillemine enloura de ses bras la petite forme frêle qui s'abandonna à sa maternelle étreinte.

Si monotone que soit le fil des jours, ceux-ci finissent par faire des années.

Si profonde que soit une douleur, elle arrive à s'atténuer. Les orages du cœur, comme ceux de l'atmosphère, ne peuvent durer toujours, et les ciels

r>E noc-AUX-MoiNEs :>/47

sereins succèdent aux plus violeules I empotes.

Dieu l'a voulu ainsi dans sa miséricorde, dans sa pitié pour riiumaine faiblesse.

Depuis Forage familial qui bouleversa la vie du Roc-aux-Moines, cinq ans ont passé.

Nous retrouvons Sylvette dans son sludio.

Physiquement, elle a peu changé ; du moins a-t-elle repris sa physionomie d'avant sa grande maladie.

Moralement, nous retrouvons uni!

femme mûrie par le chagrin, fortifiée par l'épreuve chrétiennement supportée, adoucie par la souffrance.

D'abord le merveilleux voyage d'Italie acheva ce que les sages exhortations de l'humble curé de* campagne avaient commencé : il calma la première exallation de la douleur.

En la compagnie de Guillemine, la jeune fille put jouir du séjour dans la patrie des arts, sïmprégna du souvenir des premiers chrétiens aux lieux mêmes où ils ont vécu.

Parties en septembre, elles visitèrent Rome, l'enchanteresse Venise, et pas-

2li8 LE liOG-AUX~M01NES

sèreiit deux mois à Florence, la terre de beauté.

Une Sylvette transformée, revenue à une vie nouvelle, rentra au Roc-aux- Moines.

Maintenant, malgré les épreuves passées et présentes, on peut dire que le bonh?ur habite le prieuré.

Oui, le mot n'est pas trop fort.

Qu'est-ce que le bonheur, après tout ?

Une femme de lettres française n'at-elle pas trouvé la vraie réponse à cette question ?

(( Le bonheur, a dit Delphine Gay, n'est pas une belle grosse pierre précieuse qu*il est impossible de trouver.

C'est une mosaïque composée de mille petites pierres qui, séparément et par elles-mêmes, ont peu de valeur, mais qui, réunies avec art, forment un dessin gracieux. »

Sylvette a éprouvé la vérité de ces paroles.

Sans s'attarder à pleurer un amour, un avenir que ]a raison lui interdisait, elle se mit courageusement à remplir le devoir tout tracé devant elle, et bientôt elle s'aperçut que ce devoir,

LE ROG-AUX-MOINES 2ll{)

aride en apparence cachait bien des douceurs.

D'abord, elle découvrit la tendresse de son père.

Sous sa froideur apparente M. de Lange aimait profondément sa fille, et celle-ci vit bientôt, quand rien ne les sépara plus, que son père avait vécu uniquement pour elle, pour former son esprit et son caractère, sacrifiant à ce but son pays, ses habitudes, ses goûts.

Puis, même chez la pauvre insensée, cette présence jiouvelle, le contact de sa jeunesse, parurent faire une impression salutaire.

La répugnance que Sylvette éprouvait les premiers jours au contact de la malheureuse fut vite vaincue, et après quelques mois les rôles étaient changés ; elle aimait cette femme, non comme sa mère, mais comme son enfant.

La vie du vieux James et d'Emmy est transformée depuis cinq ans. Sans reprendre contact avec le monde, détesté surtout par la vieille misanthrope, ils en ont maintenant quelques échos apportés par la gracieuse fée qui

:».M) U: HOC-AUX-xMOtNES

réjouit kur solitude. Celile-ci a entrepris de faire le catéchisme aux deux vieillards, et ne désespère pas de les amener un jour à sa foi.

Quant à M. de Lange, comme il le dit lui-même, maintenant que le remords d'un mensonge ne l'éloigné plus de l'église, il a repris avec joie toutes les pratiques de son enfance.

Mais la suprême consolation de S\lvette, c'est Guillemine, sa confidente, son âme-sœur, Guillemine, toujours la même, affectueuse et dévouée pour celle qu'elle appelle son enfant, celle qu'elle a, non seulement arrachée à la mort, mais encouragée au contact de sa vaillance.

Mme Humblot et Mine Schwartz sont mortes toutes deux à quelques mois de distance, mais le digne curé vit toujours.

11 a maintenant un vicaire ]youi Taider dans une tâche devenue bien lourde ; sa vieillesse est heureuse à la vue de l'œuvre entreprise par les deux amies.

L'atelier rêvé par Sylvette et Guillemine est en pleine» prospérité ; toutes les brodeuses de Bourg-Saint-Mathieu

LE KOO-AUX-MOÏNES ;>i)l

y oui IroLivé un emploi. Cloiiimr lieii uesl tel que le suceès pour eoiiquérir la foule, devant les heureux* résultats de cette entreprise, la petite ville a adopté Sylvette.

Ce soir, nous retrouvons celle-ci devant sa table à écrire.

La lourde tâche du jour' vient de se terminer.

Depuis la première messe, des occupations nrultiples ont pris chacune de ses heures.

Visite des pauvres, des ateliers, leçons de broderie et de dessin, puis devoirs à remplir auprès des divers habitants du prieuré.

Maintenant, c est Theure du studio, l'heure de Tétude et du travail solitaire.

La fidèle Marguitte vient de jeter dans la pièce un coup d'œil discret pour voir si rien ne manque à sa jeune nuutresse avant de se retirer pour la nuit.

Et la plume court sur le papier.

Sylvette ne voulant pas abandonner son travail littéraire, cette heure tardive est la seule à laquelle elle puisse s'y livrer pour ne négliger aucune de ses autres tâches.

2b2 LE ROG-AUX-MOINES

« Tout pour le devoir » pourrait être la devise de cette vie austère. Elle sait que les joies du monde ne sont pas faites pour elle et se contente du lot accordé par Dieu.

Le passé est bien mort, et s'il lui était resté, par hasard, un timide espoir inavoué, celui-ci, à son tour, serait enterré à jamais.

Eric Schwartz a épousé, l'année précédente, Meta, la petite harpiste.

lo heures sonnent à la pendulette placée sur la cheminée, Sylvette pose sa plume, et croisant ses deux mains derrière la nuque, réfléchit un instant.

L'excitation causée par le travail intellectuel anime ses joues, fait briller ses yeux.

C'est maintenant l'heure du repos, mais elle ne s'attarde pas en de longues rêveries.

Son regard se pose avec une sorte de tendresse sur les nombreux livres qui sont venus, peu à peu, remplir les rayons placés le long des murs.

Ce sont les fruits de son labeur, car c'est avec une partie de l'argent gagné qu'elle se procure ces fidèles amis.

Elle se lève et va à la fenêtre.

C'est la nuit, la douce nuit bleue des Vosges toute piquée d'innombrables points d'or.

Une paix infinie plane sur toutes choses.

Comme autrefois dans le gratte-ciel de New-York, Sylvette fait sa prière devant les étoiles amies qui brillent ici de tout leur éclat, car nul globe électrique ne vient les obscurcir.

Elle dit à Dieu, quelle sent tout proche, sa prière confiante, comme le petit enfant s'adresse à son père.

Sa tâche présente lui suffît. Elle sera probablement encore très longue ; aussi ne s'inquiète~t-elle pas de l'avenir.

Mais parfois elle se demande ce qu'il adviendrait d'elle si cette tâche venait à disparaître trop tôt.

Alors, devant sa pensée, passe vme vision vague, très lointaine.

Et c'est la coiffe aux ailes de colombe d'une Sœur de Charité,

:i.H-'i3. — Imp. Paui. Ffron-Vrau, 3 et "». nie Bavard, Paris, S»,

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