ACTE I, SCÈNE IV
OLIVIER, lui prenant le bras et souriant toujours.
Nous disions donc, docteur , qu’on doit régler sa vie comme on réglé ses repas, comme on fait ses études, comme on apprend le latin. L’astuce, l’ordre et l’esprit de conduite, cher docteur, sont autrement utiles pour arriver à tout, que la bonté, la science et le génie. L’heure du sacrifice va sonner, et, dans l’intérêt de mou avenir, hésiter serait plus qu'une faute, ce serait une sottise.
MONTBEL
Mais, malheureux enfant! Madeleine n’est pas la première venue, et vous ne pouvez, vous ne devez pas agir avec cette nature distinguée et charmante comme vous le feriez avec unegrisette éhontée.
OLIVIER, riant.
Pourquoi ne me conseillez-vous pas tout de suite de l’épouser?
Eh! mais... vous ne feriez déjà peut-être pas si mal!
OLIVIER
Bon docteur! et les souvenirs ! et le passé! Tenez, pour vous citer encore mon auteur, la baronne m’a souvent raconté une fable que je vais vous remettre en mémoire : La fable du rocher de Sisyphe.
MONTBEL
Qu’ont à faire dans tout ceci Sisyphe et son rocher?
OLIVIER
La mythologie nous dit, n’est-ce pas, que Sisyphe, fils d'Éole, ayant infesté la Grèce de ses brigandages, fut condamné au supplice éternel de rouler sans cesse au haut d’une montagne aride un morceau dt rocher qui sans cesse retombait.
MONTBEL
Oui. Après?..
OLIVIER
Eh bien, pour l’homm.e qui se marie dans les conditions que vous me proposez, sa femme devient le rocher de ce nouveau et malheureux Sisyphe. 11 a cru accomplir, cet homme, un grand acte de réparation sociale, il n’a fait qu’une insigne folie, un trait de donquichottisme ridicule dont il ne tardera pas à être la victime. Rappelez-vous le mot si profond de George Sand sur Marion Delorme : « Si Didier, disait-elle, pardonne à Marion, c'est qu’il va mourir ! » En effet, l’homme qui a à combattre le passé de sa femme tente une lutte impossible. La société peut accueillir l’épouse, elle peut même oublier ce qu’elle a été, lui s’en souvient toujours ; plus il l’aimera, plus elle sera digne de son estime, plus le fantôme du souvenir se placera entre elle ejt lui pour empoisonner son plus doux bonheur. Il se taira sans doute, s’il a du cœur, mais ses regards, sa pâleur, ses colères sourdes, tout le trahira. Sa femme le comprendra et se taira de son côté, et des lors s’é-