‹ Le rocher de Sisyphe drame en cinq actes, en proseChapitre 3 sur 98 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

OLIVIER

Ah! docteur, vous allez aborder des questions extra-médicales.

MONTBEL

Je vous ai dit, Olivier, que le médecin est inutile, et c’est l'ami qui parle : la maladie de cette pauvre enfant est toute morale; je ne puis rien sans votre concours, car, je le répète, ses souffrances viennent de vous.

De moi?..

MONTBEL

Oui.

OLIVIER

Je ne vous comprends plus.

MONTBEL

Vous vous rappelez qu’il y a deux jours, en herborisant, nous causions de la singularité de ces plantes dont la fleur replie ses pétales dès qu’une main malhabile ou brutale veut la toucher. Eh bien, mon ami, Madeleine est une de ces plantes : vous froissez son cœur, qui se serre et se referme malgré lui. Soyez bon avec elle, soyez affectueux, soyez jeune, enfin !

OLIVIER

Ah ! je savais bien que vous arriveriez à me faire cet éternel reproche.

MONTBEL

Oui, j’y arrive; oui, je fais appel à votre cœur de vingt ans, dont vous étouffez les battements sous une sécheresse que je veux croire apparente, car elle serait monstreuse...

OLIVIER

Docteur...

MONTBEL

Ah ! laissez-moi parler ! Mes conseils valent bien, je crois, ceux de la baronne; je suis encore plus vieux qu’elle, et je vous ai mis au monde, où son orgueil veut vous apprendre à vivre. Olivier, soyez de votre âge; c’est si bon, la jeunesse!., c’estsi beau d’avoir vingt ans, d'avoir la foi cf’un chevalier et l’enthousiasme d’un Don Quichotte; de croire à tout, même à soi-mème; de gravir avec des rires et des chansons la route que ces joyeux enfants appellent, dans leur naïf langage, le chemin fleuri de l’avenir! Ab! jeunes hommes, vous valez mieux que nous : ce que vous dites, vous le pensez; ce que vous faites, vous l’approuvez; la trahison n’a pas encore miné vos cœurs, l’àge n’a pas glacé vos sens, la mort n’a pas fauché vos amis! Vous êtes l’avenir, nous sommes le passé; vous êtes la foi, nous sommes le doute! Croyez donc, jeunes gens, croyez, riez, aimez, chantez, jusqu’au jour où la société vous mettra aux dents, généreux coursiers, le mors qui doit faire grimacer votre bouche et fausser votre marche.

OLIVIER, avec un sourire ironique.

Docteur, ceci m'a tout l’air d'un regret, d’un regard jeté en arriére sur ce temps de gaudriole éternelle que vous appeliez vos études, sous la Restauration. Grande époque en effet pour la jeunesse, que celle des Lisettes, du vin bleu, du caveau, des chansons de M. Désaugiers et des toasts... à l’indépendance de la Grèce. Quant à moi, je le déclare, si vous appelez être vieux avant l'âge avoir en profonde horreur cette jeunesse turbulente qui, comme le gamin de Paris, fête le dimanche par ivrognerie, et cherche l’éfneute par amour du tapage, je suis vieux, je suis caduc, car je n’ai que dégoût pour cette folie qu’on veut bien nommer jeunesse; et quand je serai quelque chose dans le gouvernement...

MADELEINE, qui est entrée sans être rue, l’interrompant.

Me trouvez-vous bien ainsi?

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