ACTE ri, SCÈNE V
naux que les matelots alarmés portent, dans la tempête, au plus haut màt de leur navire; tant que la lumière brille, ilsont un but et travaillent avec ardeur ; l’espoir les anime; quelqu’un peut les distinguer, les comprendre, se joindre à eux; mais que la tempête, dans un brutal effort, éteigne, eette lueur de salut, les malheureux épuisés retombent dans le néant; ainsi de moi, mon pauvre Henri.
HENNRl.
Tu es loin d’être guéri, mon bon Christiern, mais tu manqueras toujours le but pour avoir visé trop haut. Sais-tu ce qui condamne tes théories? c’est que dans l’exécution d’une vaste idée, il est dangereux que chacun apporte sa pierre, parce que chacun la taille selon ses principes, son égoïsme ou sa cupidité ; de telle sorte que ces pierres, toutes admirables prises isolément, ne se raccordent pas entre, elles quand il s’agit de fonder, et l’édifice s’écroule, écrasant dans sa chute les humbles travailleurs sous les débris.
CHRISTIERN, lui prenant la main. *
Ah çà! mais, toi, qui parles ainsi, qu’es-tu donc devenu? moraliste austère, n’as-tu pas dans ta maison même...?
HENRI, l'arrêtant.
Prends garde, Crristiern, tu vas te rendre injuste... tu ne soupçonnes pas ce qu’il y a de grandeur, d'élévation dans le cœur de celle que tu veux accuser.
CHRISTIERN, un peu déconcerlé.
Mais...
HENRI
Allons... crois-tu que je ne lise pas dans ta pensée?.. A quoi me servirait donc de t’aimer comme je t’aiine? Mon Dieu ! te le dirai- ’ je? malgré ton amitié, ta persévérance et tes prières, je serais encore à cette heure le collégien oisif, le lion désœuvré que tu as si souvent poursuivi de tes sermons, et grâce à elle, Christiern, je compte déjà au premier rang des serviteurs de mon pays... Ah! vois-tu, c’est que l’amitié... l’amitié est à l’amour ce que la logique est à la sensation ; l’une cherche à vous pénétrer, l’autre vousenvahit. Tu me pardonnes, n’est-ce pas, de te parler ainsi à cœur ouvert! Si tu savais avec quelle affection, avec quel charme elle remplit, en ton absence, le rôle que tu t’étais tracé dans ma vie ! que de fois ne m’a-t-clle pas dit : « Combien voire ami (et elle citait ton nom...), combien votre ami avait raison : Est-ce là l’existence d’un Castel-Gonthier?... Pas plus qu’Achille, un homme de ta valeur n’a le droit de se retirer sous sa tente; tu es |eune, tu portes un nom illustre; ton pays a droit à ton travail. » Et voilà comment ton pauvre Henri s’est laissé affubler d’une mission diplomatique; comment il revient pour chercher ses passe-ports d’ambassadeur, et pourquoi d’ici à un avenir prochain, il sera rappelé pour siéger parmi les ministres.
CHRISTIERN
Elle a fait cela!...
Et quand un enfant nous est venu... t’ai-je dit que j’avais un
fils?... ah! oui, je me souviens d’en avoir parlé devant toi
quand ce cher petit être est venu resserrer de ses doigts roses le lien qui nous unit à jamais, mon premier cri, tu le com-
I irends, fut un cri de reconnaissance; ma première parole fut ‘offre de mon nom.
CHRISTIERN
Ton nom?...
HENRI
Oh! sois tranquille! Elle ne l’a pas accepté... Je l’entends encore : « Le passé ne s'oublie ni ne se recommence... je ne veux pas qu’on insulte le marquis de Castel-Gonthier dans sa femme! »
christiern.
Elle a dit cela!... Écoute, Henri, c'est une noble nature, et je brûle de lui serrer la main... Mais tudois l’aimer follement alors?
HENRI
Non, mon Dieu; non! je l’aime presque autant que si j’étais son père; plus que je ne l'aimerais si j’étais son frère. 11 esj vrai que la douleur est la pierre de touche des grandes affections et que mon amour n’a jamais été mis à l’épreuve... mais... (a iioutb*l qui entre le visage très-alléré.) Ah I VOUS voilà, docteur!..