‹ Le rocher de Sisyphe drame en cinq actes, en proseChapitre 84 sur 98 · ACTE IV, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE III

MADELEINE

Ah! oui! les convenances! le devoir! Monsieur le comte, vous, si loyal pour d’autres, et si injuste dès qu’il s’agit de moi!... interrogez-vous et répondez-moi franchement, comme je vous parle... Vous m’avez dit, un jour, avec une certaine solennité : «Quoi qu’il arrive, Madame, je n’oublirai jamais ce que vous avez fait de notre Henri !... » Monsieur le comte, êtesvous bien sûr de ne l’avoir pas oublié?...

CHRISTIERN

Je suis sûr, Madame, que mon ami, celui que j'aime plus que ma vie, endure pour vous un martyre horrible!

MADELEINE

Et moi, me croyez- vous donc bien heureuse?

CHRISTIERN

Mais peut-être est-ce à tort que vous...

MADELEINE

Ah! tenez, trêve aux lâchetés de paroles... aux hypocrisies de langage ! Le marquis et moi, nous restons au-dessous de la tâche que nous avons entreprise.

CHRISTIERN

Je n’ai pas dit...

MADELEINE

Ah! les faux grands cœurs que vous êtes!... croyez-vous donc qu'on puisse gravir si facilement ces sommets ardus qu’habite l’héroïsme?... Oui, je sais bien, dans la fougue des premières années, vous vous dites: Nous sommes forts, nous serons vaillants, nous vaudrons mieux que nos aînés! et, les yeux tournés, vers le ciel, vous mettez, avec des larmes d'enthousiasme, le pied sur cette chose immonde que vous appelez les préjugés!.. Oh! insensés, mille fois insensés!... Venez donc, venez tous contempler deux malheureux écrasés dans cette guerre entreprise contre une société qu’on peut bien attaquer, mais qu’on ne peut jamais vaincre !... Ah! si je vous disais tout : nos luttes mnettes et nos nuits de solitaire insomnie!... si je vous montrais ces effroyables tète-à-tète de tous les jours, dans un grand salon désert, où sans qu’une parole s’échangeât... un duel terrible se livrait entre nous... et ces longs silences pendant lesquels les battements de nos cœurs nous racontaient nos tortures... Si je vous disais enfin que le meilleur des hommes a passé sa vie à souffleter du regard une pauvre femme en lui reprochant un passé contre lequel elle était impuissante !... Alors vous comprendriez, jeunes fous, qu’il faut être plus qu’un homme, il faut être un Dieu ! pour avoir le courage de relever Madeleine la pécheresse, sans lui cracher sa honte au visage!

LÉONARD

Madame! chère Madame!

MADELEINE

Ah! vous voyez bien, Léonard, que j’avais raison de vouloir

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