‹ Le rocher de Sisyphe drame en cinq actes, en proseChapitre 91 sur 98 · HENRI, MADELEINE · texte numérisé non relu

HENRI, MADELEINE

HENRI

Combien sont-ils?

MADELEINE

Je ne comprends pas.

HENRI

Olivier Séehardï... le prince Traschkine !... Combien sontils?

MADELEINE

Je ne sais ce que vous voulez dire.

HENRI

Allons, femme, mentez donc jusqu’au bout. Ayez donc le courage de monter sans rougir les derniers degrés de l’infamie!

MADELEINE

Henri !

HENRI

Misérable !

MADELEINE

Je vous jure...

HENRI

Ah! laissez-moi parler. A moins d’être le dernier des monstres, il doit encore rester quelque part dans un recoin caché de votre cœur une place pour le remords; eh bien, c'est à cette place que je veux aller frapper. Vous ne pouvez pas savoir combien vous m’avez torturé à votre insu, depuis quatre ans que je porte la chaîne de cette impure liaison. Ah ! j’ai bien souffert, allez! Vous me voyiez bon. vous me voyiez jeune, vous me voyiez > souriant, et vous disiez : « 11 est heureux ! « Erreur ! j’endprais le supplice d’un damné. Mais, dans la loyauté de ma conscience, je me condamnais pauvre imbécile, n’est-ce pas? je me condamnais à un silence que je n’aurais jamais rompu, si vous n’aviez amené do nouvelles hontes dans ma maison. Ah 1 que de fois, les mains dans les mains, les yeux sur les yeux, passant de longues heures dans ces muettes extases qui me semblaient la plus sainte joie de la jeunesse, que de. fois, me voyant tressaillir, ne m’avez-vous pas demandé: « Qu’as-tu donc, Henri? » Ce que j’avais, je vais vous le dire maintenant! C’était votre passé qui me mordait au cœur.

MADELEINE

Misérable que je suis!

nENRI.

Oh! je vous le dis, j’ai bien souffert. Et vous, pendant ce temps... Ah ! Madeleine, si coupable que vous soyez même à vos propres yeux, si vous aviez vu l’autel que je vous avais dressé dans mon cœur, vrai! vous auriez hésité avant de le

renverser. Vous étiez là si candide et si chastement belle ! Et maintenant, vous voilà gémissant sur votre honte et la mienne. Et moi, qui me serais fait tuer pour un mot, un regard, un sourire qui vous auraient blessé, je suis là vous insultant, vous traitant comme une impudique, comme une... Oh! tenez, j’en pleure, lâche que je suis!

MADELEINE

Henri, quand le criminel est condamné à mort, il trouve au pied de l’échafaud un prêtre à qui se confesser. Henri, voulezvous être ce prêtre ? Henri, je me confesse à vous. (Elle tombe

à genoux aux pieds d'Henri.)

HENRI

C’est donc bien vrai, vous êtes donc bien coupable?

MADELEINE

Non, pas comme vous le croyez. Henri, vous m’avez brisé le cœur sous vos pieds, et vous êtes bon cependant : vous avez souffert, dites-vous. Eh bien, si vous aviez à vous venger de moi, vous êtes cruellement vengé ; car vous m’avez tuée, Henri, je vous le dis, vous m’avez tuée.

HENRI

Madeleine...

MADELEINE

Oh ! comment as-tu pu croire... Quel est le monstre qui a ourdi cette odieuse trame? Écoute, Henri, et ne m’interromps pas; car je n’ai pas beaucoup de force, vois-tu, et puis je crois que ma mémoire s’en va... Je ne sais plus, moi, j’ai mal dans la tète.

HENRI

Parle, je t’écoute.

MADELEINE

Te souviens-tu, Henri, de nos belles soirées d’Italie? quand, assis au bord de la mer, comme tu le disais tout à l’heure, les mains dans les mains, nous regardions le coucher du soleil, pendant que l’eau caressait nos pieds et que le bénit de la lame répondait aux doux cantiques que l’amour chantait au fond de nos cœurs.

HENRI

Si je m’en souviens !

Eh bien! j’ai essayé souvent alors, dans ma loyauté, car moi aussi, je suis loyale... Oh ! que tu m’as fait de mal, Henri!... J’ai essayé de te raconter ma vie et toujours tu as refusé.

HENRI

Oui.

MADELEINE

Ta vie, me disais-tu , part du jour où je t’ai connue...

HENRI

C’est vrai.

Page 1