OU LE MOYEN DE FAR VENIR. )M
plaee , du ministre en crédit , du maréchal eu faveur, on sait tout ce qu'il faut à' histoire pour se bien conduire dans le monde.
L'étude de la géographie est nécessaire y sans doute , mais il ne faut pas non plus la pousser trop loin : qu'importe qu'on ignora que Smyrne a été rebâtie par Marc-Aurèle, sur l'invitation d'OElius Aristide, à qui les nouveaux habitans érigèrent une statué ; qu'importe qu'on ignore que le petit village de CastiydkéXé construit sur les ruines de Delphes, et que Vile de Candie fut autrefois la Crète, dont les Dactyles ont été les premiers habitans? Pourvu qu'il sache quel hôtel habite l'intendant du prince, dans quelle rue demeure le cousin du ministre ; pourvu qu'il sache enfin l'adresse de l'idole du moment et des puissances du jour, un jeune homme sait tout ce qu'il faut de géographie pour faire son chemin.
Au lieu d'une froide nomenclature des seuls, talens qui, selon moi, sont véritablement utiles , je vais montrer l'adresse avec laquelle un de mes amis a su les employer pour par*, venir au poste éminent qu'il occupe aujourd'hui. '
Iî* CES TAtÉÎÎS tTTir.ES,
Jules de Nelfort appartient à une tonhe^ famille : sesparens ont été très-riches , ce qui n'est pas une raison pour l'être encore. Fortf jeune, il se fit distinguer au lycée par une grande dissipation et un violent amour pour les arts d'âgrémens ; dès l'âge de onfce ans , il composait dès petits vers qui faisaient Tadmiration de toute sa famille. A une fête de son père, un grand personnage y que} par corruption, Ton appelait Mécène , entendant chanter quelques- uns des couplets de notre jeune poète, offrit de protéger son innocente muse. Il lui signa sur - le - champ une commission d'employé dans son administration,- en lui laissant la liberté de n'y paraître que lès jours de congé , ou lorsque ses affaires l'appel -feraient dan g les environs. Jules , fidèle aux leçons de son protecteur , continua' ses. études , ne vînt point au bureau , toucha ses appointemens , et rima de tems à autre quelques stances , qu'il : décorait dû titre d'ode y en l'honneur du moderne Mécène ; en échange , M. le comte faisait régulièrement porter son nom sur tous lés états des gratifications que le gouvernement accordait pour
OU L* MOYEN DE PABVEftTR. J îî
les dépenses imprévues et les travaux forcés de l'administration^
Après trois ans d'exercice, Jules fut. promu' & une place de sous-chef qu'il remplit avec lamême exactitude. Son patron mourut, et Jules, désespéré, publia un chant dftyram* bique qu'il avait commencé le jour même' ou le comte était tombé malade, et qu'il avait heureusement terminé la veille de sa mort, Cet impromptu de la reconnaissance , eut unsuccès prodigieux. Le successeur du comte fut nommé, c'était le baron de 6.... ; l'opinion publique le désignait comme un Homme trèssévère , qui ne connaissait de recommandation que les talens , et de protecteur que le travail ; il signala son entrée par menacer les employés d'une réforme devenue nécessaire, et il les* prévint d'avance que la justice présiderait à cet acte important. On se réjouissait dans les bureaux de cette épuration-, Jules seul ne partageait pas l'allégresse de ses camarades ; cet amour des lettres, si incompatible avec l'esprit des affaires , suivant Figaro , l'avait déjà desservi, et il savait d'ailleurs que les gens d'esprit n'étaient pas en crédit après du nou 1 -
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vej administrateur. Quelques jours avant que le changement annoncé eût lieu , le bâroB. donna une fête charmante -, il y invita tous les chefs, et Jules eût le bonheur de se trouver compris dans les invitations; on avait promis à la suite du repas un concert, mais l'indisposition subite d'un chanteur qui avait oublié à table la partie qu'il devait faire après le çlîner, faillit le faire manquer. Jules avait un peu de musique ; sa voix , quoique peu étendue , avait une sorte de fraîcheur et de flexibilité : il s'offrit à madame la baronne pour remplacer le malade, et chanta avec beaucoup de goût et .d'expression, un duo italien, dont personne ne comprenait les paroles, mais qui fut applaudi par tout le monde avec .transport , et redemandé avec fureur...... Avaqt
de se retirer , Jules trouva le moyeu d'kistraire madame la baronne des craintes que lui faisait éprouver la juste sévérité de son époux. Elle n'osa point le rassurer; mais la semaine suivante l'organisation parut, et Jules fut nommé chef de bureau à la place d'un vieillard de quarante ans , que l'on força de prendre sa retraite , parce qu'il
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comptait déjà vingt -un ans de service dans la même administration.
Devenu moins timide, Jules se répandit dates le grand monde, et n'eût bientôt plus qu'à choisir ses protecteurs. Sa voix avait fait fortune , on raffolait de sa manière de chanter les duos; les invitations se succédaient avec une telle rapidité , qu'il ne pouvait plus donner une heure à son bureau T et qu'il sentit bientôt la nécessité d'obtenir une place plus importante , afin de n'avoir rien à faire. L'emploi de chef de division vint à vaquer; il fut vivement sollicité par une foule de personnes dont la plupart n'avaient que du mérite : cette concurrence aurait alarmé tout autre que Jules-; elle redoubla son courage, et plein d'une confiance que tout ce qui se passait autour de lui semblait fortifier de jour en j,our, il se mit au rang des solliciteurs»
Une de ces femmes à qui Fa beauté sert de patrimoine , et les grâces de revenus , madame de Bel... , pria «Jules de la conduire à un bal que donnait l'ambassadeur de ....,.., que la chronique scandaleuse accusait d'être son amantr La réunion était plus brillante que
fi(ï ÏÉS i'A'fcEïfa VTTLtfy
choisie -, lés diaraans et les habits brodés y jbuaiént un grand rôle; tout le monde s r y appelait M. le comte , M. le Baron; chacun riaitf tout haut, parlait tout bas y et se moquait le demi voix dès" géri^ qui l'entouraient Nôtre nouveau Sigisbé s'acquitta^ de £ôn rôle en homme d'esprit; constamment aux petits soins avec sa jolie compagne y iF Penivra d'enfcens et de flatterie /et acheva dé lui tourner la tête, eh dansant avec elle une gavotte qu'elle^ regrettait de voir finir sitôt; :' Madame de Bel... avait un grand crédit sur Fesprit de l'ambassadeur. Dans ses relations avec la France j la nation, représentée par son excellence, gardait encore une attitude dou-» terne; notre gouvernement cherchait à la faire décider en sa faveur, et ne négligeait aucune occasion; de flatter son : représentant; les demandes qu'il daignait apostille*-, obtenaient une issue favorable , et Julé^ : , servi par la jolie madame de Bel*.. ,<recomnlandé par Fambassa-" deur, emporta* d'assaut une place à laquelle il était le seul qui n'eût pas des droits réels : il fallait un calculateur, ce /ut un danseur qui* t obtint.-
OU LB MOTEJV M PARVENU. 4 iy
iLa guerre fut déclarée j l'ambassadeur partit , f et Jules .cessa devoir madame.de Bel... La facilité avec laquelle il avait réussi, lui inspira de la vanité : il mit ses succès sur le compte de son mérite, ^ftse débarrassa du poids Idoulotb» jreujc ides obligations : il y a des cœurs que ,1e àbbnheur gâté.
Tout ieutier à l'ambition , Jules se fit pré* tenter obez le ministre H..... y qui donnait à s* Camille *tousle3 mo mens qu'il pouvait dérober & sa. place. Bkmé de la souplesse la plus adroite^ delà complaisance la plus recherchée ^notpa |euue chef de division , «'empara facilement xie l'esprit delà; nièce-, de l'épouse et de la bélier mère du ministre -, il était de toutes les fêtes > ;de toutes les parties , et variant avec ftrt se$ aoaoyens de plaire , : 41 faisait des vers à la nîèeej Causait $yec l'épouse,, et ^'ennuyait bérôïquejimeiit avec la betle-mère. l^e fils du ministre ïeviutdel'armée, blessé dangereusement à Fane ^de ces affaires si glorieuses pour les Français^ il avait obtenu la permission de venir passer une ^partie de sa convalescence chez ses parens$ après 1 s'être couvert d'honneur à la bataille 4 f Àustérlitr y il avait été couvert de blessures fr
Il8 : LES TALBNS UTILES,
Eylau. La famille imagina une petite fête pour le recevoir, et la direction en fut confiée à Jules qui fit des prodiges de goût et d'adresse. Dans un tableau qu'il dessina lui-même-, il retraça les hauts faits de notre jeune guerrier, fet conquit à-la-fois l'estime du père, l'amitié du fils, l'amour de la mère, et la reconnaissance de la famille. Au bout de trois jours, Jules reçut la décoration de Tordre de la réunion, et six semaines plus tard, je reçus un billet de faire part qui m'annonçait s*m mariage avec la nièce de son excellence*
Je partageai sincèrement le bonheur de mon
ami , et je fus quelques jours après rendre visite à nos jeunes époux. Jules me reçut à
bras ouverts-, il me força de m'asseoir, me raconta scrupuleusement tous les détails de lji cérémonie de son niariage, et me répéta jusqu'à trois fois le nom des grands seigneurs qui lui avaient fait l'honneur d'y assister...,. H. me confia sous le secret que la duchesse de £*.<•.. avec laquelle il avait chanté , lui avait fait espérer une place au conseil d'état, et que la
.princesse R , avec laquelle il avait dansé,
lui avait promis une ambassade,,.... Eh bien !
OU LE MOT EN DE PAftYElflR. ilQ
ajouta-t-ii en souriant, tu vois , mon ami, ce que peuvent Jes talens !' La poésie a commencé xaa fortune; la danse et la musique l'oitf
achevée Si jamais tu te maries , si tu ai
djes enfans, des garçons sur-tout y nje remplis pas leur tête de grec et de latin ; ne les force point à s'iunoculer l'histoire , la géographie , les sciences exactes , les sciences abstraites ; ne leur donne que des talens utiles : que tes enfans sachent parler, chanter et danser, leur fortune .est faite... Souviens-toi qu 'un certain, chorégraphe voyait bien des choses dtyis un menuet
J'ai suivi les conseils de Jules, et je m'en suis bien trouvé. L'acné de mes fils a été reçu , il y a dix-huit mois, au Lycée, pour récompense d'un petit distique qu'il a composé en l'honneur du proviseur; et ma fille a été admise rhiver dernier dans la maison d'Ecouen, k la suite d'un menuet qu'elle a eu l'honneur de danser dèvantla surintendante.