‹ Le rôdeur français, ou, Les mœurs du jour [signed De R..... ] (volume 2)Chapitre 38 sur 60 · BU. PEEE LA CHAISE · texte numérisé non relu

BU. PEEE LA CHAISE

à Paris, le cimetière à la mode. Les évéques et curés de la capitale prenaient des droits considérables pour y admettre les morts comme il faut. On lit dans le journal , sous le règne de Charles VI et de Charles VII, année i44° ? « que pendant quatre mois , m dans le cimetière des Innocens , on n'en- « terra ni petits n'y grands , et qu'on n'y « fit recommandation pour personne, parc# « que maître Desmoulins , évéque de Pac ris, en voulait avoir trop grande somme. »

Ce qu'il y a de bizarre , c'est que ce même prélat excommuniait tous ceux qui , mourant sans fortune, étaient obligés de se faire enterrer ailleurs. Un arrêt du parlement, du 4 juin 1765, défendit d'enterrer désormais; dans ce cimetière. U mit un terme à la cupidité des prêtres et à cet usage pernicieux pour la santé des citoyens , d'entasser les morts dans le séjour des vivans. Les Rô-»

mains , et avant eux les Grecs , ne souffraient

aucune inhumation dans les villes. Athènes avait des lois très- précises à ce sujet; à Rome 9 il n'était pas même permis de sacrifier dans les murs , au dieu Fiduut , qui

£36 tE CIMETIERE

chassait l'âme du corps ; et de tous les empereurs, Trajàn est le seul dont la cendré soit restée au milieu de la capitale du monde:

Paris compte plusieurs cimetières hors de ses murs : celui du père Là Chaise , v qui existe depuis onze ans , est renommé entré tous les autres , par la qualité dé ses nabi* tàns , le lute de ses tombe» et la variété dt ses épitaphes. C'est là que reposent des poètes immortels qui ont illustré notre âge, des sa'-t Vans estimables qui #nt honoré le siècle , des guerriers célèbres qui ont accru notre gloire y ides femmes charmantes dont l'esprit et la beauté ont fait le bonheur de ceux qui les entouraient; et dont la perte cause le désespoir de ceux qui leur survivent. Les plus malheureux ne sont pas toujours ceux que la mort a frappés.

Un convoi funèbre que je vis passer mardi matin smr le boulevard Saint - Denis , me donna le désir de visiter cette terre du repos que je ne connaissais pas encore. Je me mêlai parmi les amis du défunt qui suivaient à pied son char funéraire-, ma présence ne les étonna Joint y un d'eux me prenant pour un des i&*

©*J *kflE LÀ CHÂSSE, ftîj

yitës , m'assura seulement que j'avais eu grand lort d'arriver si fard , attendu que le cousin. 4u défunt , qui héritait de son parent , avait 4onné un £rçs-b.eau déjeuner à ses amis, en faveur de la circonstance. J'aurais voulu voir ce cousin qui traitait si bien son monde ; mais sa douleur ne lui avait pas permis de suivre le .convoi , et il était resté chez lut pour mettre ordre aux papiers de la succession. Ne voulant point avouer ma qualité d'étranger, je n'osai pas demander le nom du défunt, et il me fut impossible de l'apprendre. Pendant le chemin y il fut question de tout, excepté de lui. On parla du taux des. effets publics qui se maintenaient avec assez d'avantage depuis quelques jours; da la constitution que l'on ne voulait point accepter, que Ton n'osait pas rejeter, et qui çût été parfaite si l'on eût été consulté sur sa rédaction. On parla de la réunion des collèges électoraux et de l'élection des députés; du refus du grand chancelier de la légion d'honneur , et de l'apparition du Patriote de 89 ; de la reprise de Marius , çt du commencement des hostilités. Nçtr©

»38 XE C1METÏEH1S

ami, disait un des assistans , est bien heureux d'être mort ; quant k moi , je ne demande à vivre qu'une trentaine d'années, afin ûe savoir comme tout cela finira. Il était aise de le deviner.

Nous arrivâmes à la barrière d'Àulnay, vis-à-vis de laquelle est placé le cimetière. L'entrée m'en parut mesquine et désagéable ; cet asyle de la mort est fermé par une vieille porte en bois ; aucun «igné extérieur n'indique l'usage auquel il est consacré. Nous aperçûmes en entrant une femme assise devant le logement du portier , elle s amusait à chanter un de ces couplets que Collé tournait si énergiquement ; en nous voyant , elle baissa la voix et se contenta de le fredonner. Plus loin et du même côté , est un atelier de marbrés pour les tombes. Comme nous passions , deux ouvriers se querellaient assez vivement , et leurs menaces , mêlées au cri de la scie , au bruit du marteau , au chant grossier de la femme que nous avions aperçue, troublaient désagréablement la paix de ces lieux. Cet incident détruisit le peu de recueillement qui s'était glissé à

Page 1