‹ Le rôdeur français, ou, Les mœurs du jour [signed De R..... ] (volume 2)Chapitre 42 sur 60 · LE COLPORTEUR · texte numérisé non relu

LE COLPORTEUR

Tout conspire à-la-fois à troubler mon repos , Et je me plaine ici du moindre de mes maax.

( DSSFRéAUX.)

Boileau a peint autrefois, dans une de ses premières satires, les embarras sans cesse renaissans de cette ville immense , qui fait depuis longtems l'orgueil des Français et l'admiration des étrangers. Scarron a jadis rassemblé dans quatorze petits vers le tableau de Paris , de cette cité fameuse qui fut pour ainsi dire célèbre dès son berceau , que Cpsar conquit, que l'empereur Julien habita, qui s'a* grandit sous Philippe -Auguste , et s'embellit sous Louis XIV. Si ces auteurs vivaient de nos jours , Boileau trouverait sa satire incomplette, et Scarron, son tableau imparfait. Le 1. 11,

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critique se hâterait d'ajouter à la liste des légers inconvéniens qu'il signalait alors, celle des graves inconvéniens qui existent aujourd hui , et le poète burlesque trouverait dans le changement de nos mœurs , et dans la variation de nos habitudes , le sujet d'un sonnet capable de balancer le mérite et le succès du premier.

Au nombre des désagrémens qu'ils ont ignorés tous deux , je place en première ligne celui d'être sans cesse interrompu par cette foule de colporteurs qui se succèdent pendant le cours de la journée, en nous annonçant tantôt le supplice d'un particulier très-connu, dont ils se gardent bien de trahir l'incognito, tantôt un décret dont- ils altèrent le litre, tantôt un pamphlet dont ils dénaturent le sens , ou enfin une proclamation à laquelle' ils se permettent d'ajouter quelques-unes' de ces réflexions énergiques dont l'originalité 'ne saurait faire excuser l'inconvenance.

L'aube a blanchi les toits , le jour se lève; l'ouvrier laborieux quitte en soupirant lé lit où repose sa femme encore endormie*, il descend lentement de son cinquième étage /et la

miche sous lé bras, il va rejoindre ses compas gnons qui se dirigent vers l'attelier. L'habitant dés campagnes, qui vient de déposer au marché son contingent de fruits et de légumes , regagne , endormi dans sa charrette vide , son humble chaumière, Tune des mille nourrices de Paris , et déjà une nuée de colporteurs se répand dans les quartiers de la capitale les plus éloignés ; déjà il6 crient à tue-téte le Moniteur de la veille , dont Fâge à diminué le' prix ; le décret de la semaine dernière qu'ils rajeunissent par la suppression de plusieurs articles-, et le premier numéro de l'acte d'accusation d'un malheureux, qui depuis trois mois a subi- son jugement. La curiosité plébéienne est excitée par l'imporlunité des crieurs -, l'artisan des faubourgs , qui cherche à se tenir au courant des nouvelles de la capitale; le campagnard qui désire à tout prix en rapporter une à sa famille ; le citadin qui rentre eu ville , après une absence dé quelques jours; le désœuvré qui veut tout lire , et le politique qui veut tout savoir, sont pris au trébuchet; chacun d'eux court porter sa petite pièce de monnaie à l'orateur populaire, qui, tout fier

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de àa bonne aventure , rit en lui-même do succès de sa spéculation, et distribue gravement à la foule qui - l'environne , de vieilles nouvelles qu'il s'était trop pressé de mettre au rang de ses non-valeurs.

Dix heures sonnent *, la moisson des faubourgs est achevée. Le Moniteur du jour a déjà paru ; vingt presses ont à l'envi multiplié ses éternelle» pages et ses moindres nouvelles. Munis de cette seconde édition > les colporteurs traversent en tous sens les ruesy le* places et tes carrefours de la capitale. C'est en Tain, qu'après avoir été trompé dix fois, voui prétendez échapper à leur adresse : vous succombez malgré vous à la tentation \ ce ne sont plus de grands mots , qui vous auront décidé, mais cet air empressé avec lequel ils passent et repassent devant vous, celte gaîté bruyante qu'ils affectent, et sur tout la cherté dç. la feuille qu'ils débitent ! Comment résister à de pareils indices ? 11 en est des nouvelles comme du reste; lés plus chères doivent être les meilleures : et il n'est pas permis de douter de la bonté de celles qu'on fait payer le double di prix ordinaire.

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Le Moniteur épuisé , les pamphlets arrivent y ee qu'ils ont de plus piquant est souvent le titre : aussi , messieurs les colporteurs s'enrouent-ils à nous le répéter. Ce titre, qui n'a souvent rien de commun avec l'ouvrage, est presque toujours composé de manière à tenter notre crédulité. Aujourd'hui c'est la paix est faite ! demain ce sera le premier bulletin de l'armée ! hier c'était l'ennemi en fuite ! ces mots qui s'accordent si bien avec nos espérances, triomphent de notre hésitation*,, on approche du crieur, et l'on achète pour la modique somme de vingt centimes le plaisir de se convaincre que l'auteur n'a mis réellement en fuite que l'esprit et le bon sens*.

Les colporteurs stationnent particulière-* ment dans les environs du Palais-Royal -, les étrangers qui y abondent , peu accoutumés à leurs ruses grossières ; se laissent aisément tromper par l'assurance avec laquelle on leur vante l'écrit qui leur est offert; il est rare qu'un provincial échappe au colporteur qui lé poursuit, sans lui avoir acheté quelques-uns, de ces pamphlets qui se vendent publiquement , ou quelques - unes de ces brochures qui se proposent en cachette.

J'interrogeai ces jours derniers un "de "ces* colporteurs, dont , l'extérieur m'avait frappé ; «a mise était presque élégante > son air doux , et ce qu'il y a de plus étonnant , sa voix était agréable ; je le crus novice dans le métier , et je lui témoignai mon étonne ment qu'il eut embrassé cette profession de préférence à toute autre. Il m'apprit qu'il était un des vétérans du colportage f qu'il comptait vingt - sept ans de service sur la voie publique. J'étais curieux de connaître son histoire ; je ne sais s'il s'en jdouta, mais il m'épargna là peine de la lui demander. « Je me nomme Lambert , me ditil, mon père était un honnête libraire qui avait employé sa fortune à faire de belles éditions de nos bons auteurs , qui meublaient supérieurement sa boutique. C'était en 1787 : à cette époque, on s'occupait moins de Racine , et de Molière que de l'assemblée des notables, ■et beaucoup plus de la décadence des finances du royaume que des progrès de la littérature. Tous les écrivains \ à l'imitation du c ontrôleur général, dénonçaient des abus, faisaient des projets de réforme , et créaient dès ressources immenses avec une facilité merveilleuse : de

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pareils ouvrages ne pouvaient manquer de produire une grande sensation , et d'obtenir un grand succès. Chacun voulait perdre son tems à lire quelques -unes des petites brochures qui paraissaient chaque matin. Mon père , qur se ruinait avec Voltaire , tenta de s'enrichir avec messieurs Necker et consorts \ il imprima une partie des mémoires et des pamphlets du tems -, je fus chargé par lui de les colporter dans les lieux publics, et je puis dire que j'ai commencé à crier avec la révolution. Ce genre de commerce me plut*, il me mettait en relation avec une foule de gens comme il faut , qui dévoraient nos pamplets avec un plaisir tout particulier. Mon père , qui aimait les grandes, spéculations , se mit à imprimer le pour et le contre. 11 y eut de la maladresse dans sou fait, car ce qui en a enrichi tant d'autres, fut ce qui nous pferdit. Mon père mourut; je laissai là son commerce de librairie ,~ et je m'en tins au colportage, où je réussissais à merveille. Je devinais au premier coup d'œil l'espèce d'écrit

qui convenait au chaland qui m'abordait Il

ne me fallut qu'un peu d'attention pour voir que les grands seigneurs aimaient beaucoup

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